DE L'ILE DES SAINTS
Un soir d'hiver, nous ne saurions dire en quelle année, on homme dans la force de l'âge était agenouillé au fond d'une cabane misérable; non loin de lui, une vieille femme égrenait son rosaire; entre eux deux était une bière, construite, comme la cabane, avec des débris de
[>laoches longtemps ballottées par la mer. Dans a bière, il y avait une croix.
C'est la une coutume qui remonte sans nul doute aux premiers Ages de l'établissement du christianisme en ces pauvres contrées, au delà peut-être; une coutume étrange autant que touchante et pleine de mystique poésie. A l'Ile des Saints, quand un membre de la famille meurt, englouti par l'Océan, Dieu sait que cela n'est point rare t ses parents achètent une chasse, dussent -ils dépenser leur dernière pièce de monnaie. Une croix est ensevelie et déposée dans la bière. Dès lors, la croix représente le mort ; sur elle on fait les prières funèbres ; sur elle on pleure ; sur elle encore on jette les quelques gouttes d'eau bénite, dernier présent des vivants à ceux qui ne sont plus.
L'homme avait nom Corcntin, la vieille femme Yvonne; la croix s'appelait Margaïle. Il régna, durant toute la nuit, dans la cabane, un silence sépulcral, rompu seulement de temps à autre par un long soupir de Corentin on par la toux haletante d'Yvonne. ,
• Le jour tarde, * dit enfin celle-ci. Corentin sembla s'éveiller brusquemnel à ces
mou; son œil, baissé vers la terre, se releva plein de larmes.
• Margaïle! s'écria-t-il avec passion, cœur de mon cœur, je ne te verrai plus !
— Elle était forte, grommela la vieille femme d'un ton chagrin. Que fera Corentin, maintenant que le voilà seul?... Je mourrai de faim.
— Elle était belle ! continuait Corentin. Que le vent fût glacial ou que le soleil scintillât, ardent, à la pointe des lames, je ne sentais ni le froid ni la chaleur, j'étais avec elle et je l'aimais.
— La faim ! murmurait dolemment la vieille femme. J'ai soixante et dix ans, je mourrai de faim.
— Mère! dit Corentin. prions pour Margaïle.» Yvonne reprit machinalement son rosaire, et
récita les paroles bénies en pensant à sa propre souffrance : les vieux arbres n'ont plus de moelle ; où est le cœur d'un vieillard ?
On frappa trois coups à la porte ; le jour venait. Un prêtre entra, qui leva la morte. Co-
MAR1TIME
rentin se précipita et couvrit la croix de baisers, comme si c'eût été réellement le cadavre de sa femme bien-aimée. Puis, abîmé de douleur, il se laissa choir sur le sol. Le prêtre emporta la bière ; la mère et le fils restèrent seuls.
Le vent secouait violemmeni les planches mal jointes de la cabane; il y avait tempête en mer. Yvonne, pelotonnée sur elle-même, grelottait et se signait; le canon d'alarmes retentissait par intervalles, au loin, dans la baie des Trépassés. Corentin, concentré dans sa douleur, semblait une statue, tant était grande son immobilité ; il n'entendait rien.
« Jésus-Dieu ! dit la vieille femme ; que de naufrages il y aura celte nuit dans la baie ! »
Corentin fit un geste de compassion et ne répondit pas.
« Le jour se lève, poursuivit Yvonne ; si j'avais les forces de mes jeunes années, j'irais sur la grève ramasser le butin que Dieu envoie aux pauvres gens.
— Ma mère, dit Corentin, dont un triste sourire releva la lèvre, Dieu ne tue point les uns pour nourrir les autres ; votre pensée est coupable.
— Oui... oui! gronda la vieille, les prêtres disent cela ;... et les enfants donnent des leçons à leurs mères... et les pauvres femmes meurent de faim... de faim ! >
Le bruit du canon éclata si près, que les planches de la cabane tressaillirent.
« Juste sur les écueils de la pointe ! s'ecria joyeusement Yvonne, dont les yeux rayonnèrent d'un avide désir. Il y aura de l'eau-de-vie ! >
Corentin s'était levé d'un bond.
• Où vas-tu? demanda sa mère.
— Où Dieu m'envoie, répondit-il. Margaïle aimait à secourir les marins en souffrance. »
La vieille se pencha pour écouter le bruit de ses pas, qui se perdaient déjà dans l'éloigoement.
« Autrefois les hommes étaient braves, ditelle; ils régnaient sur les grèves et s'enrichissaient du butin. Us craignent les lois, maintenant; ils combattent la sainte Providence en sauvant ceux qu'elle a condamnés... Et les pauvres meurent de faim sur leurs vieux jours. ■
Elle reprit son rosaire et s'arrangea pour dormir.
Corentin était allé vers sa barque de pécheur ; il détacha l'amarre et se laissa dériver avec le reflux vers la pointe nord de la baie ; c'était de là qu'étaient partis les signaux d'alarmes. Mais, arrivé au milieu de l'anse, sa barque refusa tout à coup d'obéir au gouvernail ; un brouillard épais couvrait la mer ; le pécheur devina bien-
Itôl, à l'élévation monstrueuse des vagues, qu'il devait éire au large ; il voyait seulement à une longueur d'aviron devant lui. Corentin amena sa voile ; l'eau entrait, en bouillonnant, par-dessus
LA FKANCE MARITIME.
ta bord de sa frêle embarcation ; il se vit perdu. I
La journée entière se passa ainsi ; vers le soir, la barque toucha sur un écueil inconnu et s'engloutit ; Corentin, s'accrochant aux pointes du récif, parvint à gagner le sommet, et se coucha, rendu de fatigue.
C'était une de ces nuits brumeuses, sans lune, où le Breton, poète et superstitieux, évoque des milliers de fantômes. Corentin pensa d'abord à sa vieille mère, qui allait rester seule et sans soutien, puis à Margaïte; il se prit a chanter, au souvenir d'elle, un de ces mélancoliques refrains qu'affectionnent les gens de la côte ; il pleurait en chantant, et s'interrompait parfois, croyant ouir à son oreille le souffle de sa compagne.
« Margaïte 1 disait-il ; tu étais mon bonheur... mon bonheur et ma joie. Pourquoi m'avoir abandonné, femme? Je t'aimais et tu m'aimais; nous étions si bien! Maintenant, me voila seul. Tu étais forte autant que belle ; ma barque f obéissait ; le gouvernail connaissait ta main. Le jour où une autre main a voulu le toucher, il s'est révolté; je vais mourir... bénie soit la mort si je le retrouve, Margaïte, ma femme ! »
Sa voix, pleine de sanglots, reprenait le chant; à mesure qu'il chantait, son cerveau s'exaltait de plus en plus. Son front brûlait; le sang, violemment précipité vers son cœur, le faisait battre à briser sa poitrine. Il ne voyait point la mer; mais il l'entendait briser avec fracas audessous de lui ; un puissant et mystérieux désir faisait trembler tous ses membres.
• Pourquoi tarder encore ! s'écria-til enfin. A toi, Margaïte, à loi mon Ame ! où tu es je veux aller ! »
Il s'était levé et prenait son élan pour se précipiter dans la mer; une main vigoureuse le retint, il se retourna stupéfait.
Une forme se montrait sur le rocher; elle était entourée d'une lueur vague et blafarde ; Corentin reconnut Margaïte.
a Ma bien-aimée !... » voulut-il dire.
Elle mit un doigt sur sa bouche, et fit un signe d'impérieux commandement; Corentin se laissa' tomber à genoux. Une voix se fit entendre, qui semblait sortir du gosier de Margaïte ; néanmoins, ses lèvres ne remuèrent point.
• Écoute, disait la voix, dont les profonds accents glaçaient le courage du pécheur. Tu allais mourir en péché mortel, je suis venue... Écoute encore ; Dieu a pris en pitié tes regrets, veux-tu partager avec moi ta vie? »
Corentin ne se sentit aucune joie à cette proposition qu'd eut rêvée naguère comme le suprême bonheur. En lui, l'épouvante tuait l'amour ; il répondit, néanmoins, d'une voix basse et craintive :
• Je le veux. »
Aussitôt il se fit, dans tout son être, un chan-
gement brusque et indéfinissable; ses jambes fléchirent, ses yeux se voilèrent; il sentit le vent froid glacer ses tempes subitement dégarnies. Margaïte le pressait dans ses bras.
« Retournons à la cabane, » dit-elle.
Corentin, éperdu, repoussait involontairement les étreintes de la morte ; il répondit d'une voix si faible, que lui-même ne l'entendait pas.
« Je n'ai plus de barque. »
Margaïte éleva la main ; un éclair déchira le brouillard, et Corentin vit, à son inexprimable surprise, sa barque amarrée au bas du rocher.
« Viens, » dit la jeune femme.
Ils descendirent. Comme d'habitude, Margaïte se mit au gouvernail ; Corentin orienta la voile. Les vagues se fendirent sur leur passage, et semblaient caresser doucement les flancs de la barque ; Corentin se signait à la dérobée et donnait son âme à Dieu.
Le jour se levait lorsqu'ils abordèrent à l'Ile des Suints. Yvonne dormait encore de ce sommeil lourd et léthargique qui l'avait prise au dépan de Corentin. Au contact du doigt de Margaïte, elle s'éveilla brusquement, leva les yeux, et dit, sans manifester aucune surprise :
— Enfants, j'ai fait un triste rêve; j'ai songé que Margaïte, ma fille, s'était perdue en mer... j'avais peur de mourir de faim.
Elle tressaillit à ce souvenir et secoua sa tête grise.
— La faim! répéta-l-elle avec épouvante; a soixante et dix ans! •
Les deux époux s'installèrent comme par le passé dans la cabane et vécurent leur vie d'autrefois; nul, dans le pays, ne semblait s'apercevoir du retour de Margaïte. Pour parler mieux, nul ne se souvenait de la disparition. Dieu avait permis c«'la.
Elle était toujours belle et jeune ; au contraire, le front de Corentin était chauve; des rides venaient à ses joues : Margaïte dépensait la vie de son époux ; lui, à trente ans, était un vieillard.
Tous les jours, ils allaient en mer de compagnie; l-urs pêches étaient abondantes; souvent on s'étonna de voir leur barque s'enfoncer sous le poids de la pêche, quand leurs compagnons n'apportaient pas un poisson. Nonobstant, Corentin se faisait triste, taciturne et souffreteux ; souvent il jetait à la dérobée un regard sur Margaïte ; ce n'était plus un regard d'amour. Chaque matin trouvait celle-ci plus robuste et plus belle. Corentin se voyait lentement mourir; en même temps, il voyait sa femme se fortifier de sa faiblesse, et. joyeuse, le conduire gaiement vers le tombeau.
Pour Yvonne, elle dormait, buvait de l'eau-devie et récitait maintenant son rosaire sur une chaise de cuir.
| Un soir, Margaïte s'était couchée ; Corentin se trouvait seul avec sa mère ; il tremblait la fiè-
Yre; des bandes rougeâtres et livides marbraient son front dépouillé. On entendait au Tond de la cabane le souffle de la jeune femme endormie, égal el pur comme le souffle d'un enfant. « Mère, dit Corentin, adieu!
— Où vas- tu? demanda la vieille avec inquiétude.
— Je ne Rais. »
Yvonne leva sur lui son regard; et, voyant sa pâleur, fit un geste d'effroi.
« Tu souffres ? demandait-elle encore.
— Je meurs, » répondit Gorentin.
Il raconta son aventure nocturne et le pacte qu'il avait fait avec la morte ; Yvonne l'écoutait, l'oeil terne et la tête baissée.
< Et moi 1 dit-elle quand il eut fini.
— Mère, mon regret le plus cruel est d'abandonner votre vieillesse, murmura Corcnlin dont la voix allait l'affaiblissant de plus en plus.
. — Jésus-Dieu I s'écria Yvonne; seule, sans secours.... la faim! »
Gorentin l'interrompit d'un sipne.
t Faites comme moi, dit-il; donnez-moi la moitié de votre vie. i
Yvonne joignit les mains; combattue par deux craintes également puissantes, elle hésitait.
■ Jusqu'à demain matin,» murmura le pêcheur, succombant à son épuisement.
Yvonne sanglota et se plaignit durant toute la nuit; la vieillesse se cramponne à ses derniers jours de vie, comme un naufragé aux débris de son navire fracassé par la tempête.
« Donner à autrui la moitié de moi-même ! grommelait-elle.... ou mourir.... mourir de faim!
Le lendemain, le jour se leva sombre et orageux ; les vagues de la baie semblaient des mon tagnes ; les pêcheurs de l'Ile des Saints restaient assis sur le pas de leurs portes; aucune barque ne tenta les flots ce jour-là,
■ Viens ! • dit Margaite à Corentin.
Elle lui prit la main en souriant d'une façon étrange.
. i Jlère, dit Corentin , dans une minute, il sera trop tard ! »
La vieille se prit à pousser des cris de désespoir.
«Décidez-vous, » mère! répétait Corentin, entraîné déjà par Margaite.
La vieille 6e tordait sur son siège, maudissait Dieu et ne répondait point.
Corentin baissa la tête et suivit Margaite. Elle marchait d'un pas leste et bondissant; son visage respirait l'allégresse. Le pêcheur allait, le front courbé vers la terre, l'œil éteint et les jambes chancelantes; on eut dit un vivant cadavre. Ils arrivèrent à la barque.
Un cri s'élera de toutes les cabanes à la fois.
« Ne tentez pas Dieu ! » disaient les insulaires. Margaite répondit par nn strident éclat de rire.
La barque partit et disparut bientôt dans je brouillard. Les assistais s'agenouillèrent ét récitèrent un De profundi». La barque ne revint point; le flux n'apporta même pas ses débris au
rivage.
Trois jours après, mourut la vieille Yvonne; elle mourut de faim.
Amédée Gréban.
Promenât* maritime