Tome Ie
« Le payement de 50,000 dollars au consnl « anglais pour indemnité et des excuses publiques • faites devant les ministres et les officiers du t palais, dans les termes dits par le capitaine « Brisbow.
« Le 3 septembre, à minuit, lord Exmouth c quitta la rade d'Alger. *
Ces conditions sont, il faut en convenir, complètes et satisfaisantes, et le combat fut glorieux; mais James, avec l'orgueil étroit et jaloux qui dislingue sa nation, se garde de faire aux Hollandais la part honorable qu'ils ont le droit de revendiquer dans ce succès.
L'historien anglais se borne à dire, au commencement de son récit, qu'a Gibraltar lord Exmouth rencontra cinq frégates et une corvette hollandaises, et que le commodore qui les commandait, dont je regrette d'avoir oublié le nom, sollicita l'honneur de se joindre à l'escadre anglaise pour attaquer Alger, cette expédition était, il est vrai, plus Européenne qu' Anglaise , mais la généreuse décision du commodore hollandais ne lui fait pas moins beaucoup ■l'honneur, malgré l'injuste silence de M. James. C'est encore une fois la fable des marron» du feu dont la Grande-Bretagne a eu si souvent la triste gloire d'apprendre la morale à l'univers. Quand on arrive en vue de terre, quand on aperçoit à peine les gros morne» du cap Giccines et les cimes neigeuses du petit Atlas, on ne tarde pas à distinguer la large tache blanche que forme la ville d'Alger avec ses maisons san» loir, entassées les unessnr les autres, et dont les murs elles terrasses sont soigneusement blanchis à h chaux. A cet éblouissant aspect qui surpremt et fatigue le regard, on dirait une immense carrière de plâlre en exploitation, mais en approchant davantage, l'œil se repose bientôt à suivre tout le long de la mer la chaîne du Sahel avec ses charmantes maisons blanches coquettement assises dans des bouquets d'orangers. Ce long et étroit plateau, dont la pente rapide verse dans la mer, se compose de nombreux mamelons, séparés les uns des autres par des ravins profonds et tourmentés, au fond desquels la végétation se réfugie pour chercher l'ombre et la fraîcheur. Dans la saison des grandes pluies, c'est-à-dire en janvier et février, ces ravins sont des torrents ; dans le temps de la sécheresse, presque tous cachent au fond de leurs rochers, sous des touffes de liane» et de vignes sauvages, quelques sources d'eau pure où se rencontraient le soir les troupeaux et les voyageurs, mais que les exigences de l'agriculture auront bientôt enlevées au domaine public, pour les réserver exclusivement aux propriétés particulières. Ces sources, réunies avec une intelligence digne d'attention, entretenaient autrefois dans Alger, uu nombre considérable de fontaines que le régime tout militaire de l'occupation à laissé perdre ou détériorer, mais qu'une
LA FRANCK MARITIMK.
administration prévoyante aura bientôt rétablie».
Si on a le droit de reprocher aux autorités qui jusqu'à ce jour ont gouverné l'Algérie d'avoir négligé dans l'intérieur de la ville toutes les mesures d'hygiène et de propreté, il faut, d'un autre côté, rendre hommage à l'admirable système de routes, dont elles ont doté le pays. Jamais peutêtre rien ne fut en ce genre mieux entendu et mieux exécuté, et le réseau qui couvre le Sahel aux environs d'Alger et qui doit même bientôt franchir l'Atlas por la coupure de la Chiffii est un monument de la puissance d'un grand peuple.
Pour celui qui débarque, Alger présente un aspect peu agréable, mais neuf et original. Des rues sales et étroites, sombres et tortueuses, serpentent entre des maisons sans caractère extérieur, qui n'ont d'autres ouvertures qu'une porte basse, toujours soigneusement fermée ; pas d'édifices publics; point de places, point de constructions élégantes; voilà quel était, avant l'occupation, l'aspect de la ville d'Alger, où tout indiquait le règne du despotisme turc, et la présence des mœurs sévères des mabométans.
Chaque jour efface davantage ce cachet de l'Orient dont notre civilisation n'a pas accepté la plus légère empreinte; aussi une ligne profonde de démarcation s' est-elle aussitôt tracée entra les nouveaux et les anciens habitans, refoulés maintenant avec leurs habitudes de mystère et de repos dans les quartiers hauts de la ville, tandis que la partie qui avoisine la mer est bouleversée de fond en comble, pour ouvrir au mouvement du commerce et de l'industrie de larges voies de transporta et de communications. Une grande et belle place, d'où l'on découvre le port et toute la baie, a été construite à grands frais, sur deux étages de mugniQquesvoûtes, destinées à devenir des caves et des greniers à blé. Une rue à trottoirs couverts traverse la ville dans toute sa longueur, tandis qu'une autre conduit de la place au port. Dans tous les basqnartiers enfin, s'ouvrent de riches magasins, s'élèvent de hautes et grande: maisons; mais il ne faut pas s'y tromper, ces constructions à l'européenne sont loin d'être aussi commodes que les maisons moresques, dont nous dédaignons le misérable aspect, sans réfléchir que tout en elles est consacré à la vie d'intérieur et sacrifié aux exigences d'un climat chaud. Beaucoup offrent d'ailleurs dans toute sa pureté le type de l'architecture moresque si légère et si gracieuse. Ces maisons n'ont jamais plus de deux étages, et leur toit forme une terrasse où les femmes montaient le soir pour prendre l'air; une galerie en ogives, soutenue quelquefois par d'élégantes colonnettea en marbre sculpté, se répète à chaque étage et fait le tour d'nne cour intérieure toujours carrée ou rectangulaire, au centre de laquelle jaillit assez ordinairement un petit jet d'eau. Sur cette gale*
rie, qui forme ainsi une sorte de corridor, Couvrent les appartements, si l'on peut appeler de ce nom de longs et étroits boyaux pavés et tapissés en faïence de couleur, et où, poortout meuble, on trouve quelques nattes de Tunis et de boiteux escabeaux. Depuis que nous occupons Alger, le luxe et le confortable de notre Europe s'adaptant à ces étranges, mais gracieuses constructions, ont transformé beaucoup d'entre elles en habitations charmantes, pleine» de silence et de fraîcheur ; et il est à regretter que nos entrepreneurs ne sachent pas en apprécier tons les avantages.
La population d'Alger est maintenant plus que jamais ce qu'elle a toujours été, un mélange bizarre de toutes les nations. Elle se composait principalement autrefois de Turcs, de Juifs, et de Mores, race qui est un reste plus ou moins pur des anciens Mores chassés d'Espagne vers 1600. Les Turcs représentaient le pouvoir, l'administration, les emplois publics ; les Juifs, le commerce, les Mores, l'agriculture et l'industrie. Les Beskerys.et les Mosabys, tribus des confins du désert, peuples sérieux, rangés et de mœurs douces, composaient de plus, dans chaque ville, des corporations auxquelles étaient abandonnés, moyennant impôt, toos les menus métiers ; ils étaient baigneurs, boulangers, portefaix, etc. Cea corporations existent encore aujourd'hui, mais sans privilèges, et Pidoiinislraiion a toujours en è se louer de la loyauté de leurs chefs. LesQoul-Ouglhys, dont le nom vent dire littéralement enfant de soldat, étaient les bâtards des Turcs, et, à ce titre, ils jouissaient de quelques avantages qui leur permettaient de rester neutres et fainéants entre les maîtres et les opprimés.
Le vide que le départ des Turcs dépossédés de leur pouvoir et des Mores ruinés dans leur industrie, laissa dans les villes après ie-50, a été comblé aussitôt par une certaine classe d'Européens qui vient chercher autour de notre armée du travail et de la protection. A Oran les Espagnols, à Alger les M abonnis, à Bone les Mallais, ont remplacé les Mores dans la petite agriculture, et partout notre activité et notre industrie déplacent les indigènes, qui, pour vivre, se trouvent forcés de fuir ou de nous imiter.
La Jiesure qui renvoya les Turcs aussitôt après notreprise de possession, futdesplusroaladroites, en ce qu'elle nous priva d'un moyen sûr et facile de dominer le pays; aussi, eut-on bientôt à s'en repentir, lorsqu'on vit s'affranchir les unes après les autres ces populations sans corps et sans lieu que l'on nomme tribus, élémena si nombreux et tÀ divers, qu'il serait trop long de les énumércr ici. Toutes ces populations sont généralement comprises dans les terme» communs do Kabiles, d'Arabes et de Bédouin». Toute», du moin*, ont la môme simplicité de mœurs, le
même caractère sobre et guerrier, la même indépendance sauvage. Jamais elles n'ont accepté un maître que pour en combattre un antre, et c'est ce qui explique la puissance qu'Abd el-Kader a exercée jusqu'à ce jour, sans cependant arriver à la réalisation de l'œuvre impossible qu'il s'était proposée :1a reconstitution de la nationalité arabo dissoute depuis si longtemps. En dehors de son ambition personnelle, cet homme avait eu une de ces grande* conceptions qui font les héros; et, si malgré sa force et sou habileté, il n'a pas réussi, on n'en doit pas moins reconnaître qu'il a fait tout ce qu'il pouvait faire, c'est un es* prit de haute portée, sans cruauté, sans fanatisme, il n'a de barbare que son origine. Il avait trèsbien compris que son premier intérêt était de se poser d'une manière ou d'une autre comme une puissance vis-à-vis de la France, et, dans oe but, il s'empressa de traiter avec nous dès que nous lui en donnâmes l'occasion ; à partir de ce moment il grandit de toute notre puissance : de chef obscur de tribus, de brigand de l'Atlas, il devint tout a coup prince et sultan. Le traité de la Tafna fut donc l'acte le plus impolitique qu'on pût faire, et malgré tous les malheurs qui ont été la suite de sa rupture, nous devons la considérer comme un grand bonheur pour l'établissement de noire domination. En ne sacrifiant pas tout au maintien de la paix telle que nous l'avions signée, AbJ-el-Rader commit à son tour une faute grossière, irréparable, de laquelle il ne se relèvera jamais. La guerre ne peut en effet finirdorénavant que par une soumission compléta et absolue. Abd-el-Kader devait le sentir, et cependant jusqu'à ce jour il ne s'était pas découragé, S'il était bien convaincu de la supériorité de notre armée, il appréciait aussi combien les sacriGces qu'elle nous coûte sont énormes, et il espérait que la nation finirait par ne plus les consentir. Kn attendant, il cherchaità se grandir dans notre esprit, à nous donner de la confiance dans son caractère, et à se rapprocher de nous le plus possible en se dépouillant de ses coutumes barbares. Les prisonniers qu'il a faits dans ces derniers temps ont été parfaitement traités, leurs personnes ont élé respectées; et lorsque, parmi eux, il s'est trouvé un nomme de quelque distinction, Abd-el-Kader a toujours su conquérir son estime, quelquefois son admiration. Les tribus mitoyennes, dont le territoire est sans cesse ruvagé par la guerre, paraissaient-elles incertaines dans leur fidélité, il les châtiait avec ses bataillons réguliers qu'il ne compromettait jamais vis-à-vis de noire armée. Sa tu clique a toujours été de ne jamais accepter la bataille, de ne jamais avoir d'engugemens sérieux, mais de nous harceler sans cesse, ennemi toujours présent et toujours insaisissable. Nos colonnes ont souvent fait 50 lieues sans rencontrer un ennemi, et à peine sont-elles rentrées dans leurs camperaens, que la tribu dont elles
viennent de brûler la moisson reparaît aussitôt pour paître et ensemencer de nouveau. Qu'on Ole à ces peuples l'islamisme et In pondre à canon, et on aura, dans toute leur pureté, les barbares errants et sauvages que le génie de Jugii-Tha rassemblait en légion* pour les opposer aux légions romaines. Ces mœurs simples, patriarcales, on pourrait dire bibliques, ont traversé trente siècles de dominations diverses sans en subir la moindre altération. Le Bédouin d'aujourd'hui avec son cheval, son burnous et sa tente, est identiquement le même qu'il y a trois mille ans ! et ainsi se trouve accomplie avec une vérité singulière la parole du prophète à Agar, cette mère du premier enfant du désert ;
Tu enfanteras un fils qui te nommera Irmaël ; ton caractère tera dur et sauvage; il lèvera la main lur loue; tous lèveront la main sur lui, et il dressera sa tente à la vue de tous ses frères.
Malgré le peu d'espace qui nous reste, il nous semble difficile de terminer dans la France 3[arilime un article sur Alger, sans parler du port pour la construction duquel on vient d'adopter enfin, parmi les nombreux plans proposés, celui de M. Bernard, ingénieur en chef des ponts et chaussées. La meilleure, la plus importante partie de ce projet, celle qui en constitue les qualités marines, la direction de la jetée du large enfin est due, soit dit en passant, à M. l'amiral Lainée, qui en fit dresser le plan à l'époque où il était commandant de la marine en Algérie ; c'est, oa nous semble, un devotrde revendiquer pour la marine militaire l'initiative d'une pensée heureuse, qui lui appartient incontestablement et dont la modestie de son auteur laisse attribuer le mérite à ceux qui en ont déjà un bien grand, relui d'avoir su adopter pour base de leur travail les avantages d'un projet proposé avant le leur.
Quoi qu'il en soit de la priorité des idées sur le port d'Alger, le plan aujourd'hui adopté est le plus complet et le meilleur. Cinq années de travaux et une dépense de dix millions suffiront à son achèvement ; et notre colonie possédera alors un vaste et excellent port, où une escadre tout entière pourra prendre mouillage et trouver un abri sûr. Mous ne chercherons pasà faire ressortir tous les avantages qui résulteront pour notre marine et pour notre colonie, d'avoir un nouveau port militaire dans la Méditerranée, vis-à-vis Toulon, sur le chemin de Gibraltar en Orient, et sur cette côte d'Afrique, qui, chaque année, faute de ports, se couvre de cadavres et de débris.
C'est on titre de plus à l'intérêt de la France que les douloureux sacrifices que lui coûte sa conquête ; combien de morts illustres l'Afrique ne rappelle-t-elie pal au souvenir : et ce n'est pas toujours la marine qui paye la moindre part de ce glorieux tribut.— La mémoire d'un de nos plus dignes officiers réclame ici les quelques lignes qui nous restent à remplir : M. l'amiral
Fauré vient de mourir en octobre 1843, commandant «le la marine à Alger. — Honnête homme, marin habile, esprit distingué, c'était un des officiers les plus complets que possédât la marine militaire qui connaissait, aimait el honorait son nom. — Homme simple, grave et modeste, il a rempli avec distinction et sans charlatanisme les différentes missions qui lui ont été confiées; et il est arrivé au grade élevé de contre-amiral sans intrigues, sans luttes, sans jalousies, non pas précédé d'noe réputation bruyante., mais porté pur l'estime de ses chefs, par l'affection de ses camarades, par le respect de ses inférieurs. — Que dire de plus, enfin ? c'était un homme qui avait toujours, chose rare de notre temps, tout le mérite et toute la valeur de ses actions.
Un d)oc jeu mer.
Le vent s'est élevé avec violence aux approches de la nuit; des nuages épais cachent le ciel, et ont dérobé aux yeux des marins les derniers rayons d'un soleil qui a disparu pâte sur un horizon morcelé, pour ainsi dire, par l'agitation des vagues lointaines qui s'élevaient comme des montagnes. Le navire reçoit cependant encore la brise par le travers , et continue sa route a petites voiles, malgré la mer qui embarque à bord, et occasionne des coups de roulis dont la mâture est ébranlée. L'obscurité augmente tellement à chaque minute, que bientôt les matelots, pour saisir les cargues du petit hunier, sont obligés de chercher à tâtons les manœuvres sur lesquelles leur a dit de se ranger le capitaine, dont la voix est emportée par le sifflement du vent et le mugissement des vagues. Les hommes placés aux deux bossoirs essaient en vain de distinguer, dans les ténèbres, les navires qui, courant à contrebord, pourraient aborder le bâtiment : la lame qui vient se briser sur le bossoir du vent le couvre à chaque moment de ses flaques écumeuses. Un matelot posté en vigie sur la vergue de misaine tient aussi inutilement ses regards fixés sur l'espace, où ils se perdent avec inquiétude. Le capitaine crie de temps à autre , et dans les intervalles où il croit pouvoir se faire entendre : Veille aux bossoirs! Mais personne à bord ne peut rien apercevoir, rien découvrir même à la plus petite distance. Les heures s'écoulent dans cette pénible anxiété. Un fanal que l'on a essayé de suspendre dans la mâture s'est éteint , ballotté trop violemment par la force du vent et du roulis. De» cri« se font entendre cependant
sur l'avant : Laisse arriver! laisse arriver! répète avec force le capitaine, en se précipitant sur la barre, qu'il essaie de pousser au vent. C'est un navire qui, naviguant à contre-bord , vient se jeter avec un fracas effroyable sur le bâtiment . qu'il aborde par la joue ! Le choc renverse tout à bord ; la mâture tombe; l'avant du navire abordé est défoncé. Les lames s'élèvent en mugissant et submergent l'avant, qui reste englouti et qui s'apique dans la mer, en même temps que l'arrièreflotte plus élevé sur les vagues qui le heurtent. En vain les plus intrépides saisissent des haches pour couper les parties du gréement qui se sont engagées dans l'abordage : tous les efforts sont inutiles, on court dans l'obscurité, les cris des deux équipages se confondent et se perdent au sein du tumulte horrible des vagues qui rugissent et des vents qui sifflent en enlevant les voiles qui claquent sur leurs vergues brisées. La mort s'offre de toutes paru aux matelots : le navire coule; ils sautent à bord du bâtiment qui flotte encore et qui menace de s'engloutir, en se heurtant sur la carcasse du navire qui a déjà disparu sous les vagues. Le bâtiment abordeur surnage encore cependant sans mâture : il est jeté au large; on saute aux pompes, que tous les efforts des denx équipages ne peuvent franchir ; et c'est dans cette position, plus cruelle peut-être cent fois qu'une mort prompte,qu'il faut attendre le jour. Heureux encore si, en apercevant ses premiers rayons, les misérables marins ne sont pas réduits à disputer leur vie à la tempête, en s'abandonnant aux flots dans une frêle chaloupe, où ils ne réussissent trop souvent qu'à prolonger leurs aogoisses et leur agonie.
Ca JUartinique.
Colonie admirable par la richesse et la variété de sa végétation , par la fécondité du sol , par l'étendue et la sûreté de ses ports ; digne aussi du plus haut intérêt comme lieu de centralisation des forces militaires de la France dans l'archipel des Antilles. Quel magnifique spectacle présente cette lie ! quelle profusion de sites ravissans lorsque par un beau soleil levant le navire, à son arrivée de France, mollement poussé par la brise alisée, contourne ces immenses ravins dont l'aspect sauvage rend plus séduisante encore la vue des coteaux tapissés de verdure aux teintes diverses, mais éclatantes et fraîches comme dans un éternel printemps! La roche Caravelle s'enfuit à l'horison. Voici la Basse-
Pointe aux riches cultures; puis le bourg du Précheur. Encore quelques inslans et la dernière pointe est doublée, et le vaisseau, traversant majestueusement, en plusieurs bordées, la belle rade de Saint-Pierre va se placer a son rang près du rivage au pied d'énormes montagnes presque taillées à pic.
Saint-Pierre est la ville commerçante de la colonie, le centre des affaires, le lieu d'arrivée el de départ de presque toutes les denrées d'importation et d'exportation. Cette cité, on le doit dire bien haut parce que cela reflète sur l'importance de l'Ile, est aussi l'entrepôt du commerce interlope qui lait écouler dans l'archipel Colombien les produits de l'industrie et de l'agriculture française. La beauté des maisons, l'activité, le luxe, le confortable qu'on y trouve encore, attestent qu'elle rivalisait naguère de splendeur avec les premières villes commerçantes de la France. Que les idées reviennent au vrai. Que l'on considère nos colonies comme aussi nécessaires au développement de notre industrie que nos ports métropolitains; aussi indispensables que nos places frontières à notre puissance, à la défense de l'honneur national et du pavillon, et la ville de Saint-Pierre, ainsi que son infortunée sœur des Antilles, la Pointe-à-Pitre, recouvreront promplement cette richesse et cette magnificence qui excitaient notre admiration et la jalousie de nos rivaux.
La rade de Saint-Pierre peut contenir un nombre immense de navires. Malheureusement elle est ouverte aux vents d'ouest el de sud-ouest; le Tond, généralement sablonneux, n'offre pas partout assez de prise aux ancres et les raz de marée y causaient des sinistres. Dans le but de les prévenir en facilitant les appareillages et permettant de fixer des amarres, M. le vice-amiral Arnoux, en 1841, commandant la station navale, a fait placer plusieurs corps-morts dont l'utilité est vivement appréciée. Deux divisions principales se remarquent dans la ville : la partie basse, nommée le Mouillage, et la partie haute dite du Fort. Dans la première se concentrent presque exclusivement les maisons et magasins de commerce ; la seconde, où se trouve l'hôtel du gouvernement, celui des bureaux de la marine, de la douane et du trésor, les casernes, etc.est traversée par une rivière qui devient torrentueuse parfois pendant l'hivernage. Un courant d'eau trèsfort et continu entretient dans les rues la fraîcheur el la propreté. 19,000 âmes (blancs et hommes de couleur, libres et esclaves compris) forment la population. En suivant pendant vingt minutes un chemin dont les contours serpentent au pied du morne qui domine la ville, on arrive au jardin des plantes, admirable produit de la nature et de Tari qui ont eu peu d'efforts à faire pour cette ravissante et utile création. Des arbres énormes enlacés de lianes aux feuillages variés et aux
fleurs de mille couleurs; des herbes gigantesques aux larges palmes feuillées, des cascades multipliées, et les parfums, et les oiseaux aux reflets métalliques si élincelans, et le soir des myriades d'insectes phosphorescens qui se jouent dans les massifs de verdure, tout dit aux yeux éblouis, à l'âme vivement impressionnée, que la nature s'est revêtue là de sa plus brillante parure. Mais ce n'est point seulement un but de promenade délicieuse qu'offre ce beau jardin. H sert a acclimater des plantes destinées aux cultures locales; à préparer certaines autres au voyage de France pour aller figurer dignement dans les belles collections où la science a des re< présentans de toutes les contrées du globe.
De Saint-Pierre on se rend an Fort-Royal dans des pirogues tentées au fond desquelles, nonchalamment couché sur un matelas ou sur des nattes, on jouit délicieusement de la fraîcheur matinale, pendant que trois vigoureux nègres rameurs font glisser l'esquif sur la surface unie de la mer. Dans ce trajet on longe les bourgs du Carbet, de la Case-Pilote, de Case-Navire, et après avoir doublé une langue de terre ou mieux de rochers, appelée Pointe des Nègres, et où se trouve un fort, on entre dans ta rade de Fort- Royal qui par son immensité, sa sécurité, ses fortifications, tient le premier rang dans les Antilles. Des flottes nombreuses a la fin du siècle dernier y ont trouvé appui, refuge, ravitaillement, el point de départ pour de glorieux combats. Le bassin de carénage offre une disposition inappréciable, unique dans ces parages et bien enviée de nos voisins, pour tous les besoins de la navigation â la vapeur. Une chose capitale manquait cependant aux navires en rade de Fort- Royal ; c'était l'eau potable, celle de la citerne du port suffisant à peine à la consommation des ouvriers à terre, et l'eau de la rivière étant trop limoneuse. Pendant son commandement a la Martinique, M. l'amiral gouverneur baron de Mackau ayant, en 1836, porté son attention sur ce point important pour la santé des équipages, et pour le prompt départ des navires obligés souvent d'aller faire leur eau à Saint-Pierre avant de prendre la haute mer, a utilisé au profit de la rade la prise d'eau qui alimente les fontaines de la ville, et fait établir une aiguade regardée avec raison comme un véritable bienfait. Le souvenir en est perpétué par le nom donné au réservoir-fontaine en pierre, d'où parient les conduits destinés a verser l'eau aux embarcations qui se présentent pour s'en approvisionner. L'entrée de la rade au sud est défendue par le fort l'Ilet-à Ramiers, et le rocher du Diamant pourrait lui-même être fortifié.
En débarquant de la rade à Fort-Royal on se trouve sur une immense place, appelée Savane, comme toute plaine en Amérique, et garnie de rangées d'arbres toujours verts (manguiers, ta-
mariniers, tabliers), de manière à former une promenade d'autant plus délicieuse que la forle chaleur y est tempérée constamment pur la brise du nord-est.
A un des angles de cette place se trouve un massif de rochers avancé de 640 mètres dans la mer. Sur cette pointe a été construit le fort Suint-Louis, parfaitement disposé pour défendre la rident la ville. Les travaux intérieurs prouvent toute l'importance qu'on attachait ù avoir, a la Martinique, un point capable de résister longtemps aux attaques de l'ennemi et de seconder les efforts de nos flottos. En 1840, lorsque le» complications de la politique européenne rendirent imminente une guerre maritime, de oouveaux travaux forent ajoutés, entre autres, une caserne a l'épreuve de la bombe. Citernes immenses ou est recueillie l'eau pluviale, casemates pour les approviaionnemen» en cas de siège; poudrière, batteries sur toutes les faces, logemens pour 800 hommes, tout fait de ce lieu une forteresse remarquable.
La ville de Fort-Royal, siège du gouvernement de la colonie et de la cour royale, est loin de présenter l'aspect de richesses dont on retrouve des traces à Saint-Pierre. Bâtie sur un terrain d'alluvion et marécageux; habitée presque exclusivement par les employés des diverses administrations et par des commerçons de détail,
elle a l'apparence d'une ville de troisième ordre en province; le chiffre moyen de sa population, de 1838 à 1840, l'est élevé à 10,896. Hélas I des ruines nombreuses s'y remarquent encore ! La générosité de la France n'a pas suffi pour relever tous les édifices, pour réparer les effets du terrible tremblement de terre survenu en 1830, et dont le désastre de la Guadeloupe permet encore de parler. Quel épouvantable naufrage que celui d'une ville entière secouée par une tempAte volcanique, et, comme un navire désemparé, brisée contre terre et n'y laissant que débris, cadavres et mouransl La journée s'annonçait belle, sereine, le 11 janvier 1839, quand à six heures du matin de fortes secousses effrayent la population ; mais habituée de temps à autre à ces commotions souterraines, chaque oscillation lui semble la dernière. Tout à coup un long cri de désespoir et de détresse se mêle au fracas de l'écroulement dea murailles. Le volcan, pareil au lutteur terrassé faisant effort pour se débarrasser du corps pesant qui le tient étouffé, avait soulevé tout le sol de la Martinique jusqu'aux cimes des montagnes, et les édifices abandonnant leurs fondement entassaient les décombres eur de nombreuses victimes. Spectacle horrible que celui d'une population entièro dans la désolation, d'tgonisans implorant du secours, de blesses regrettant la mort qui lésa épargnés ; de pareos cherchant à dégager leurs en fans, leurs proches qui les appellent a cris étouffés ; d'amis
secourant en vain leurs amis! hélas î 11 semblait aux malheureux lu bit ans de Fort- Royal, si terriblement frappés dans leurs familles et leurs fortunes que leur malheur ne pouvait être surpassé ! Quatre années après, le 8 février 1843, à dix heures et demie du matin, un nouveau tremblement «le terre vient les effrayer. On se précipite sur les places; un souvenir d'horreur est là tout présent, et l'Ame de tous, abiméc de crainte, attend encore un bouleversement. Mais les secousses n'ont été qu'horizontales, les heures s'écoulent, rassurent sur l'état de la ville de Saint- Pierre et des autres points habités de la colonie. Toutefois la commotion a été si violente, qu'on attend avec anxiété des nouvelles des îles voisines et surtout de la Guadeloupe. Un bateau en arrive, et ces mots: La Poinie-à-Pltre n'est
plus retentissent au cœur des Martiniquais,
Jamais élan do charité ne fut et ne sera plus électrique. Vivres de toutes sortes, vétemen», toile et charpie pour les blessés, tout ce qui est supposé utile abonde et va être embarqué. Un premier produit de souscription accompagnera les dons en nature et les approvisionnement envoyés en toute bâte par les soins empressés de l'administration. En quelques heures le 2e régiment d'infanterie de marine verse une offiandu de 3,700 fr.; des médecins de la marine s'offrent et parient; des dépulalioos de citoyens dévoués vont porter les secours, les consolations, les sympathies, les pleurs de tous, et rapporter les détails du désastre. Il était immense et bien audessus de ce que la crainte et la pitié présentaient a l'imagination. L'incendie joignant son action dévorante au fléau parti des entrailles de la terre, avait de rue en rue poursuivi, brûlé, torturé les victimes échappées à l'écrasement, et emprisonnées sou* les pierres, les charpentes, les meubles et les boiseries. Quelles scènes de désolations 1 que de dévouement parmi ceux, libres et esclaves, que la providence a sauves ! En 1843 comme en 1839 la Fiance entière s'est émue et les dons ont abondé en rapport avec l'immensité dei infortunes. — Un sourd-muet, un jour questionné par Napoléon, définissait la bienfaisance : sentiment des maux d'autrui, besoin de les soulager, exécution.— -Ainsi caractérisée la bienfaisance est au cœur de tous les Français. Aussi quelle rivalité d'efforts dans le clergé, l'administration, la magistrature, l'armée, les populations urbaines et rurales pour rendre fructueux ce transport de charité qui s'est manifesté de toute* parts ! Que de moyens ingénieux pour grossir les sommes! quêtes, concerts, bals, loteries, spectacles, aumône de tableaux faite par les artistes, etc., et puis cette vente grandiose par la forme, magnifique par les lots récoltés, gracieuse par l'exécution, que tout Paris a admirée, ci où par l'impulsion, le vœu d'uue reine au cœur plein de bonté compatissante, le luxe est
venu faire pardonner sa frivolité. La Martinique cniière avait souffert en 1839 ; la Guadeloupe, « n 1843, a vu les cités, les bourgs, les habitations couvertes de ruines. Les secours pécuniaires pourvoient aux premiers besoins, niais semblables au médicament , dont l'action héroïque arrête la vie prête à quitter son enveloppe, ils sont impuissant comme lui à nourrir ci à fortifier les corps épuisés. La nourriture des colonies est le commerce extérieur; par lui seulement elles éviteront la mort. Mais elles vivront, car l'instinct national le commande, et ce n'est point pour être abandonnées ou conservées onéreusement, comme des rochers stériles, que l'on rebâtit à grands frais ces forteresses que l'envie haineuse des Anglais a démantelées en nous les restituant, tant ils craignent tout ce qui peut proléger noire puissance maritime.
Sur un morne élevé de 132 mètres au-dessus du niveau de la mer, et qui domine la ville de Fort-Royal an nord, se trouve le fort Bourbon dont on relève les murailles. Une redoute avancée protège cette forteresse vers l'intérieur de l'Ile. Casernes pour 800 hommes, casemates, citernes iutnieuses, magasins, logemens d'ofticiers, chemins couverts, larges fossés, tout y est réuni pour soutenir et prolonger la défense. Un camp d'acclimatement pour les troupes, situé sur les hauteurs» au centre de 111e, et relié par de belles routes aux garnisons de Fort-Royal et de Suint Pierre, a le double avantage d'assurer la santé des militaires et les mouvemens stratégiques.
Après les deux villes vient le bourg de la Trinité, sur la cote orientale de l'Ile, ayant environ quatre mille habitons et un beau port, où des navires viennent prendre charge de sucre, café, bois de campécbe, denrées dans lesquelles se résumera pour longtemps encore, sans doute, tout ce qui s'exportera de In colonie; car, malgré de puissans encouragemens , malgré w végétation facile et sa bonne qualité, le ubac n'est que peu cultivé, et dej essais persévérons pour élever les vers à soie, de manière a doter d'un riche pro* duit nouveau l'industrie coloniale, n'ont eu jusqu'à ce jour aucun résultai utile. Le cacao est récolte en petite quantité, et le coton seulement pour la consommation locale.
Le bourg du Marin est le quatrième poiat important de la colonie, ayant, comme les trois autres, garnison, hôpital et population agglomérée. Situé toul à fait au sud, le sol qui l'entoure est moins accidenté et boisé que celui des autres parties de l'Ile ; l'on y rencontre un grand nombre de roagniiiques pétrifications.
Le Lamentin esl un autre bourg assez considérable, au fond de la baie du Fort-Royal, à une lieue de oeite ville. Son sol tout marécageux est extrêmement fertile et fournit une grande partie des légumes, racines, vivres de toutes sortes, que
la troupe, les babitaas, les équipages consomment au chef-lieu.
On trouve encore à la Martinique unasses grand nombre d'endroits habités en forme de bourgades, telles que Sainte-Marie, le Robert, avec une baie qui offre de bons mouillages aux vaisseaux et frégates, la François, le Vauclia, la Rivière-Salee, les anses d'Artets, au café justement renommé, ot le Gros-Morne dans le ce» ire de llle.
Presque toutes les plan les d'Europe viendraient à la Martinique par une culture bien euieuiiuu et sur les revers fertiles des mornes élevés, ou l'on retrouve la température du climat de France. L'expérience Ta souvent démontré , et l'on doit adresser aux habitai» le reproche de ne pas en tirer suffisamment paru, pour ajouter à lu variété des légumes, racines et fruits naturels aux Antilles, un assex grand nombre des plus estimés dans la mère-patrie : ainsi la fraise, ht framboise, les oeriaes, pommes, poire», pêches, etc., viendraient se joindre pour la consommation ordinaire ou pour le luxe des labiés, à l'ananas, aux mongols, sapotilles, pommes-cannelles, figuesbananea, barbadioes, oranges» chadeck, pomuv s da liane, goyaves, abricots et autres fruits trèsbons et très sains. L'artichaut, la salsifis, (ea choux-fleurs ei choux-rave», aie., etc., pourraient augmenter la quantité déjà très-grande des légumes européens depuis longtemps naturalisés, et auxquels l'igname, la païaie-douee, la choitcaraïbe, le chou-palmiste, la melongène, la pomma d'amour s'unissent pour varier l'alimentation. La farine de Manioc forma la base de la nourriture de la population de couleur qui ne peut se passer non plus de viande salée et surtout de morue sèche qui coaatiiue une des branches considérables, et bien précieuse pour la métropole, du commerce d'importation. Le poisson frais abonde et est excellent; las volailles, la pintade, le» pigeon» sont communs. Le mouton y esl très-bon; les boeuf» ne s'élèvent pas, dan» la colonie, en assea grand nombre pour subvenir aux besoins de l'agriculture et de la consommation : leur chair esl peu succulente ; aussi il se fait une asses forte importation de bœufs da Porto-Rico où les pâturages et l'espèce bovine abondent. Les chevuux créoles sont estimés pour supporter le» longues marches dans les morne» et pendant la forte chaleur. Malheureusement leur insuffisance en taille et en quantité oblige à s'opprovisionner aux Etats-Unis de chevaux pour la remonte de la gendarmerie. Dans les forêts et au milieu de ces arbres gigantesques qui four* nisseut des bois précieux, tels que le balala, la Mahogauy à la fibre plus belle que Pscajou, le btgnoma leucoxylon, cèdre des Antilles, dont le bois vert ou jaune est vulgairement appelé ébène; dans ces forêts on ne trouve que très-peu d'espèces de quadrupèdes à l'état sauvage et
LA FKAISCE
même devenues fort rares, le pécari, l'agouti. Parmi les oiseaux, la tourterelle, la perdrix, l'ortolan, le ramier, le diablotin se rencontrent le plus. Du reste, les variétés zoologiquessont trèsbornées aux petites Antilles, comparativement au continent d'Amérique, et le nombre d'animaux nuisibles y est dans une proportion malheureusement considérable. Au premier rang la vipère trigonocéphale et le serpent jaune ; puis le scorpion, la scolopendre mordante (ou mille-pieds), les maringouins et moustiques, la chique (pu/ex pénétrons) et an a car us, insecte rouge des savanes ou prairies, tous animaux qui empêchent de jouir pleinement, 16 comme en Europe, des plaisirs de la campagne, des promenades dans les sentiers ombragés des bois ; du repos sur l'herbe verte et fleurie au bord du courant d'eau qui se précipite du sommet des montagnes. Hélas ! la riche population de végétaux a aussi ses malfaiteurs. Malheur a l'Européen qui, imprudemment emporté par la curiosité, l'attrait du fruit, la beauté de la fleur et du feuillage, veut goûter et jouir de tout dans ses premières promenades aux champs. Le mancemllier, le médicinier, l'arbre à soie, le sablier, la pomme-poison, le bois laiteux, la quadrille, etc., etc., la pomme épineuse et cinq ou six autres variétés de datura; une herbe aussi, à l'aspect modeste et inoffensif, le Brinvillier, sont redoutables par leur suc vénéneux. Cependant, animaux malfaisans et poisons végétaux n'empêchent point de jouir des richesses de la nature autour des habitations bien entretenues, dans les lieux cultivés, et là on peut sans danger poursuivre avec la sarbacane ces magnifiques colibris qui, légers et capricieux comme le papillon, voltigent de fleurs en fleurs, becquetant leurs corolles; s'enivrent du parfum des orangers, puis se perdent dans le feuillage, ou vont se cacher dans un nid grand comme une noix, formé des fils les plus fins, volés au cotonnier du voisinage, et prudemment tapissé de mousse à l'extérieur pour soustraire à tous regards la nichée, jusqu'au moment où, joyeuse, elle aussi s'élancera dans les bosquets embaumés.
De belles routes établissent partout de faciles communications, et, contournant les montagnes, laissent apercevoir les profondeurs des ravins, et, sur leurs versans, les magnifiques bouquets de bambous, les gigantesques fougères, les calebassiers et les fromagers, dont la végétation robuste étonne l'Européen. D'autres fois, du haut d'un morne, l'œil embrasse les caféiers au vert sombre, et les vastes champs de cannes à sucre, et, au milieu des touffes de palmiers, de cocotiers et de bananiers, les usines où s'exploitent les produits de cette terre si féconde. Oui, c'est une terre admirable que celle où tons les êtres vivent dans un printemps non interrompu; où le pauvre n'a jamais à endurer les horribles souffrances du froid et de la faim ; où la prévoyance
de la nature dispose si puissamment à la vie patriarcale. Eh ! cependant, quelles mœurs horribles avaient ces premiers habitans de la Martinique et des Antilles, ces Caraïbes ou Caribes anthropophages, que Christophe Colomb y trouva quand il découvrit File, en novembre U93! Dieu merci, la civilisation européenne ne s'est point souillée au contact de ces barbares qu'il a fallu combattre et expulser. Un seul héritage nous en est resté, c'est le mot Martinique, dérivé de Maiinina, nom donné à l'Ile par les Caraïbes, comme l'assurèrent à Christophe Colomb les indigènes de Saint-Domingue qui étaient prisonniers sur son vaisseau. Yers 1635 seulement, époque où les Français établirent leur colonie, le mot Martinique fut adopté ; car des auteurs, ai ont parlé de celte Ile au commencement u xvii* siècle, la désignent encore indifféremment sous les noms de Matilina, Malinino, Martinique.
L'opinion des Buffon, Raynal, Fleurieu et autres savans sur l'origine des Antilles en général a dû être abandonnée. La Martinique, comme ses compagnes de l'Archipel, n'a point été détachée du continent par un mouvement de la mer d'orient en occident. L'étude géologique de ces lies a prouvé qu'elles sont toutes d'origine volcanique, à l'exception peut-être de Cuba et de Saint-Domingue (ou Haïti), dont les noyaux paraissent être granitiques. La plus vaste de ces productions de foyers sous-marins, ou petites Antilles, est la Martinique. Sa superficie est de cinquante-huit lieues carrées, et dix sept cents mètres mesurent ses hautes montagnes audessus du niveau de la mer. Vingt-huit rivières la sillonnent en tous sens. Six volcans principaux paraissent avoir formé l'Ile; ce sont ceux de la montagne Pelée, des Pitons du Carbet, des Roches carrées, de la montagne du Vauclin, du Mario et du morne la Plaine. Le volcan des Pitons du Carbet occupe le centre de l'Ile et parait avoir été le plus considérable ; le grand diamètre de sa sphère d'action a plus de trente mille mètres. Les vestiges de ces anciens volcans se retrouvent dans des laves d'espèces variées, les pierres-ponces et obsidiennes, les terrains porpbyriliques, argileux et sablonneux où se voient encore les produits sous-marins, malgré la décomposition qu'Us ont subie sous l'influence des agens atmosphéiiques, des flots de l'océan, des eaux fluviales, des infiltrations des pluies, et de la transmutation constante observée la où les végétaux naissent, croissent et meurent. Les eaux thermales viennent apporter leur contingent de preuves a l'origine volcanique de la Martinique. Cette colonie en possède des source» nombreuses. Deux principales, l'une au Prêcheur, l'autre au pied des Pitons, sont exploitées utilement et rendent de grands services dans diverses maladies et convalescences. Rien de
LA FRANCE MARITIMK.
plus majestueusement pittoresque et sauvage que le sentier qui mène aux eaux chaudes des Pitons. Dans aucun antre lieu on ne peut mieux admirer les crevasses immenses, les crêtes aiguës, l'aspect tourmenté du sol de la colonie. — Les secousses fréquentes de tremblement de terre ne démontrent que trop aussi pour la Martinique, comme pour tout l'archipel antillien, celte puissance ignée qui les a fait surgir au-dessus des flots. Hais l'influence de l'électricité et des courons magnétiques est-elle étrangère à ces phénomènes qui épouvantent les populations, et à la production de ces ras de marée qui bouleversent les rivages, de ces terribles ouragans dont les tempêtes les plus violentes en Europe ne peuvent donner une juste idée?
Qu'ils sont impénétrables, ces décrets de Dieu qui placent de si prodigieuses causes de destruction là où en même temps sont mises à profusion toutes les sources de la vie la pius active, la plus forte, la plus durable ! Qu'elle est digne d'intérêt cette population que la colonisation a Gxée à ce sol tremblant, auquel elle ne prend des richesses que pour donner la meilleure part à la France ! Copulation formée d'élémens divers, Européens, créoles, mulâtres, nègres libres ou esclaves, tous travaillent au même but, la prospérité d'une colonie nécessaire à la mère patrie; disposés tous à accueillir, comme autrefois, par des feux de joie, des transports d'allégresse et des fêtes, nos flottes victorieuses, et à témoigner la sympathie la plus empressée aux marins dont la fortune trahissait le courage. Tous sont prêts à défendre, au jour du danger, cette belle possession fran. çaise, à suivre les nobles exemples donnés naguère par tant de braves, qui, non contens de repousser les invasions ennemies, se sont plus d'une fois élancés à la conquête des lies voisines.
J.-J.-A. Soutt.