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Tous les événemens qui s'étaient passés depuis le retour de Bonaparte en France n'avaient pu détourner que momentanément ses sollicitudes des projets qu'il nourrissait sur l'Egypte. Cette expédition, parsa grandeur et sa hardiesse, avait été, pour son âme poétique, le beau rêve, la brillante utopie de sa jeunesse.
La pensée de planter notre civilisation fran- I çaise sur cette vieille terre des Pharaons, jetée j entre le contient asiatique et la presqu'île
africaine, comme un lieu de repos entre l'Europe méridionale et l'Inde, t'entourait, dans son imagination, de l'importance politique que devait avoir dans l'avenir de la France une vaste colonie d'où elle pouvait renverser l'Angleterre en la frappant dans ses immenses possessions indiennes.
Et puis le lien le plus puissant qui pût le captiver, l'intérêt de sa réputation, liait ses préoccupations au succésde cette entreprise. La destruction de l'armée expéditionnaire stérilisait ses lauriers des Pyramides et du Liban, rendait sans résultat pour la France la gloire dont l'anéantissement des Mamelouks et la conquête des trois Egyptes avaient couvert le jeune vainqueur de l'Italie.
Il n'avait pas d'ailleurs oublié la promesse qu'en les quittant il avait faite i ses vieux frères d'armes {abandonnées sans approvîsionnemeos, sans munitions, dans un pays que plusieurs siècles de barbarie avaient laissé presque sans ressources avant même qu'y passât la guerre, isolées au milieu de populations vaincues mais hostiles, soumises mais frémissantes, nos troupes n'avaient d'espérance pour maintenir et régulariser l'occupation que dans les secours qu'elles devaient recevoir de la France.
La mort de Kléber, au milieu des difficultés d'une organisation incomplète, était venue doubler les embarras qu'éprouvait dans son établissement l'administration française; et l'incapacité de son successeur, loin de pallier ce qne cette position avait de critique, n'avait fait qu'en multiplier les obstacles et les dangers.
L'armée ne voyait doncdevantelle qu'un avenir de revers et de malheurs, si nos escadres républicaines ne parvenaient à rétablir entre elle et la patrie les communications coupées par (es vaisseaux anglais.
Bonaparte en était pénétré lui-même ; mais les chances, durant les guerres précédentes, avaient été, sur mer, si désastreuses pour la France et ses alliés, que c'eût été sacrifier évidemment les élémens de puissance que la république pouvait trouver plus tard dans les débris des marines française, espagnole et batave, que de disputer l'empire de là Méditerranée aux flottes anglaises.
Le premier consul ne négligea cependant aucun des moyens qui présentaient la possibilité de faire parvenir des secours à celte armée d'Afrique ; des primes étaient offertes aux armements du commerce qui réussissaient à jeter des appro vision nemens sur la plage égyptienne ; des honneurs ai des récompenses étaient le prix de ceux de nos officiers qui parvenaient à traverser heureusement ces mers.
Les tentatives que ces encouragemens firent naître n'eurent presque toujours pour résultats que de jeter de nouvelles prises dans les ports anglais ; ceux de nos bâlimens qui trompaient la
vigilance des nombreuses croisières de la pleine mer échappaient bien rarement aux stations qui couvraient les attérages.
Ce fut au milieu de ces circonstances que le cabinet de Saint-James crut le moment arrivé d'écraser, par un coup vigoureux, les débris de ces troupes expéditionnaires dont le blocus des côtes d'Egypte devait avoir épuisé les forces et les ressources.
L'amiral lord Keith reçut l'ordre de prendre sur son escadre les troupes de débarquement ras semblées dans les îles de Majorque et de Minor* que, sons le commandement de sir Ralph Abercrotnby.
Huit jours après son appareillage, cette flotte de plus de soixante voiles : trois vaisseaux de 80, le Foudroyant, au grand mât duquel flottait le pavillon amiral, le Tigre et fAjax; trois vaisseaux de 74, le Kent, le Nortkumberland et le Swifttkure ; huit vaisseaux armés en flûte; quatre frégates de première ligne, rUlyete, la Pénélope, la Flore et la Florentine; quarante autres frégates et bâlimens de transport , portant vingttrois mille soldats à son bord, ralliait l'escadre ottomane, composée dn trois-ponts le Sultan- SéHm, percé de 110 sabords, de cinq autres vaisseaux de 74 et de huit fortes corvettes, transportant six mille janissaires et Albanais.
Ces forces imposantes, après avoir longé quelques jours la plage du Delta, vinrent, le 7 ventôse (S mars), s'embosser en ligne de débarquement dans la rade d'Aboukir.
La nouvelle de cette expédition, sous laquelle notre armée d'Orient devait infailliblement succomber, détermina le premier consul à tenter de lui fournir à tout prix les moyens de repousser ce choc terrible.
Plusieurs arméniens, faits en secret dans nos ports de l'Océan, furent poussés avec une activité dont notre marine offre peu d'exemples ; le plus considérable était celui de Brest.
Sept vaisseaux de ligne, deux frégates et un aviso formaient cette escadre, au commandement de laquelle lut appelé l'amiral Ganteaume.
Homme de mer, dont la réputation reposait peut-être autant sur la faveur des circonstances que sur sa capacité personnelle, cet amiral était un des marins sur lesquels Bonaparte, depuis son retour d'Egypte, fondait le plus d'espérance. Le premier consul, en l'appelant i cette importante mission, lui fit parvenir des instructions qu'il avait rédigées lui-même, s'en rapportant néanmoins aux lumières et au courage de cet officier supérieur pour les modifications auxquelles, dans l'exécution, pouvait les ployer la force impérieuse des circonstances.
Dès que cette flotte, dont l'équipement avait été si secret et si rapide que les préparatifs en étaient encore ignorés même en France, fut en étal de prendre et de tenir la mer, des ordres
furent donnés à tous les bàtimens qui se trouvaient dans nos ports et sur nos rades atlantiques, d'inquiéter l'ennemi par de fausses sorties.
Par cette tactique, Bonaparte voulait forcer les croisières anglaises à affaiblir leur ligne en l'étendam sur lous les points du mouvement, et donner ainsi à l'amiral Ganteaume la possibilité de tromper la surveillance des forces navales attachées en station à l'Ile d'Ouessant.
Plusieurs divisions quittèrent en effet ce point pour prolonger leurs reconnaissances vers le sud et vers le nord ; mais l'amiral Hervey, qui commandait, en l'absence de lord Cornwallit, les forces britanniques dans la Manche, connaissait trop l'importance de cette position pour la dégarnir complètement de vaisseaux.
Les tentatives de nos bàtimens n'eurent donc qu'un demi-succès.
L'escadre appareilla cependant le 7 janvier, pour se porter sur la rade de Bcrtheaume. L'Invincible, l'Indomptable, le Formidable, tous les trois armés de quatre-vingts canons; les quatre vaisseaux de 74. la Constitution, le Dix-Août, le Jean-Bart elle Detaix, formaient , au coucher du soleil, avec les deux frégates la Bravoure et la ^ Créole, armée chacune de quarante pièces, et 1 l'aviso le Vautour, une ligne d'embossage forte de six cent cinquante bouches à feu.
Le lendemain, dès l'aube du jour, cette escadre mit à la voile, par une jolie brise de N.-E. Tout semblait favoriser cette sortie : le vent frais qui i gonflait leurs voiles, et la mer clapotante, qui | bouillonnaitcontreleurs préceintes, promenaient \ bon sillage aux vaisseaux; tous détalèrent en bon ordre au milieu du calme lé plus profond.
Comme plusieurs feux avaient révélé, durant la nuit, la présence et la position de quelques croiseurs anglais en face du chenal de l'iroise, l'amiral français, encore favorisé par l'obscurité ! du premier malin, fit le signal, pour échapper à | leur surveillance, de donner dans la passe du Rax, ' malgré les dangers qu'offrent ses écoeils.
La rade de Brest peut être vidée par trois ; passages, que forment, avec les côtes du Finistère, deux petits Ilots : le pas du Rax, que l'Ile d'Iroise laisse au sud; celui du Four, resserré entre la côte du nord et l'île des Saints, et le détroit de l'iroise entre les deux lies. Les deux I premières passes sont difficiles et peu sûres ; la • troisième, d'un large lit d'une eau profonde, offre un bassin presque sans danger.
La manœuvre de l'escadre ayant été, malgré vjoutes les précautions éventée par l'ennemi, l'amiral Ganteaume fit manœuvrer pour regagner le mouillage, afin qu'il pût croire que celte tentative n'avait pour but que de l'inquiéter, comme le faisaient, sur tout le littoral, nos escadrilles et nos batimens.
"-■Heaume résolut d'attendre dans celte posi-
tion qu'un coup de vent forçât la croisière d'observation à prendre le large.
Celte attente ne fut pas longue. La tempête du 22 janvier lui ayant complètement balayé le passage, le signal du départ fut donné.
Ce fut dans la nuit du 23 au 24 qu'eut lieu cet appareillage. Bien que le veni eût considérablement molli dans la soirée, sa force avait toujours un caractère que le ressac des vagues et le voisinage des récifs ne laissaient pas sans dangers; le ciel bas et sombre n'avait d'aulre clarté que les lueurs qu'y jetait la phosphorescence des lames.
L'escadre n'en mit pas moins hardiment le cap en mer. Guidée par le feu de l'amiral, elle conserva quelque temps son ordre; mais la violence du temps ayant forcé chacun des bàtimens de ne consulter pour ses manœuvres que sa position, son caractère et ses dimensions, lous ne lardèrent point à perdre de vue le feu qui leur servait de guide.
Le lendemain, quand le jour se leva sur la mer, tous les navires de la division se trouvèrent isolés les uns des autres; nul dès lors n'eut plus de souci que de voguer, le plus rapidement possible, vers la rive méridionale d'Espagne, où le point de ralliement était fixé à la hauteur de la pointe Gala.
La frégate la Bravoure fut la seule qui, dans ce trajet, rencontra un ennemi.
Ce fui le lendemain même du départ : elle se trouvait sous le cap Finistère, lorsqu'elle tomba dans les eaux d'une frégate anglaise.
L'engagement fut sans résultat. Après quelques bordées échangées par les deux adversaires, l'intrépide capitaine Dordelin, ayant voulu aborder l'anglaise, celle-ci, gagnant le vent, pritchasse devant lui.
La Bravoure continua sa route.
L'amiral Hervey, ayant appris, quelques jours après, par le capitaine de la frégate anglaise, que l'escadre avait quitté Brest, détacha aussitôt, sous les ordres de sir Robert Calder, sept de ses vaisseaux les plus fins voiliers, et deux de ses plus fortes frégates, avec injonciion de se porter sous le vent des Antilles, pour y joindre le plus tôt possible les batimens français.
L'état formidable des forces anglaises dans la Méditerranée ne put lui permettre de soupçonner que l'amiral français eût pris cette direction.
Pendant que sir Robert Calder cherchait vainement Ganteaume dans les débouquemens de la mer Caraïbe, celui-ci rejoignait tranquillement son escadre, qui, après avoir traversé sans obstacle la station de Trafalgar, dont l'amiral Warren fermait la Méditerranée, se trouva au complet, le 10 février, sous les hauteurs du cap Gâta.
C'était d'un favorable augure, pour celte entreprise, que le bonheur avec lequel nos navires avaient franchi cette double haie d'ennemis! Les plus grandes difficultés de celte périlleuse rais-
sion n'étaient cependant pas encore vaincues. Pourrait-on éviter, comme les deux premières stations, les croisières qui, sous le commandement de lord Keith, sillonnaient sans cesse le
Çassage de Halte et de Candie ou le golfe de Lyon! ourrait-on, ce succès obtenu, triompher des forces navales de l'amiral Kickerton, constamment mouillé dans les eaux d'Egypte ? Les vaisseaux de l'amiral Warren ne pouvaient-ils point eux-mêmes s'attacher à la poursuite des vaisseaux français?
Sans se laisser effrayer par les dangers d'une entreprise qu'avait dès son début favorisée le succès, l'amiral Ganieaume fit mettre sous voile et ranger la cote d'Afrique.
Le temps et la brise secondèrent constamment cette navigation ; la mer, légèrement ondulée, était d'un azur aussi foncé que celui de ce ciel mauresque. Bien que le vent, secondé par les courant, eût pu, en prenant de la force, les drosser vers le plein, les bâtimens, pour échapper, autant que possible, a l'ennemi, longeaient de si près la côte qu'on la voyait presque toujours, basse et rampante à l'horizon, se dessiner sur le bleu du ciel ou sur un fond nébuleux de montagnes.
Plusieurs prises signalèrent les premiers jours de mer.
La corvette l'Incendiaire, expédiée en mouche par la flotte de Gilbraltar, s'étant aventurée trop près de nos vaisseaux, fut chassée avec tant d'habileté par l'un d'eux, que, se trouvant affalée sur la rive, elle fut contrainte de se rendre.
Le cutter le Sprigktiy fut capturé le 13 février par te Vautour. Trois jours après, la frégate le Succès fut également prise et amarinée par un des bâtimens de la division.
Ici s'évanouissent les espérances que les succès du début avaient jetées sur l'issue de cette campagne.
L'amiral français ayant appris que la flotte de lord Keiib, s'étant combinée avec l'escadre ottomane, cinglait vers l'Egypte, dont l'escadre de Kickerton couvrait déjà les ports, crut ne pas devoir s'avancer davantage vers une destination où une expédition si heureusement commencée se fût nécessairement dénouée par une catastrophe. Abandonnant donc une entreprise dépouillée par les circonstances de tout espoir de réussite, il se dirigea vers Toulon, où Warren ne tarda point à le venir bloquer avec ses vaisseaux.
Cetie brusque détermination a soulevé contre l'amiral français des accusations auxquelles l'entrée de la Régénérée, frégate française, dans le port d'Alexandrie, au moment où Ganieaume effectuait son retour sur la rade de Toulon, n'offre qu'une base spécieuse.
Celte frégate n'appartenait point, comme l'avance H. Bignon, à l'expédition de Brest, mais faisait bien partie de la division qui, à la même
époque, quitta Roche fort sous les ordres du capitaine Saulnier.
La nouvelle du résultat fatal de cette dernière expédition parvint à Bonaparte le jour même où il reçut avis de la rentrée de Ganieaume dans on port de France.
La frégate l'Africaine, commandée par le capitaine Saulnier, s'étant trouvée séparée par un coup de vent du reste du convoi, rencontra sur la côte d'Afrique la frégate anglaise la Phébé, et éprouva une catastrophe dont le courage; indiscipliné de sa garnison fut la première, sinon l'unique cause.
Cette frégate portait six cents hommes de troupes de débarquement. Ces braves, s'imaginant, malgré les représentations et les ordres des officiers, que là où était le danger était le poste d'honnenr, ne voulurent jamais consentir à abandonner le tillac.
L'encombrement du pont empêchant la manœuvre du bâtiment français, la Phébé parvint constamment à éviter l'abordage, et fit par ses bordées un ravage horrible dans la masse pressée des Français. Tous les chefs avaient succombé dans cette lutte de destruction, Umque les restes de l'équipage furent forcés de rendr e leur frégate prête à couler bas.
La hardiesse et l'habileté que l'amiral Ganieaume avait déployées dans sa navigation ne put compenser l'absence de résultats dans la pensée du premier consul; tout son orgueil national se soulevait contre l'impuissance où les forces anglaises avaient abattu la république sur cette mer Méditerranée, qui lui avait toujours semblé devoir devenir un lac français. I<a consolidation de notre conquête orientale était à ses yeux une question d'honneur.
L'Egypte était menacée, il fallait donc la défendre. S os soldats, abandonnés sur ces bords de sables, tournaient leurs regards vers la France, il fallait les secourir; qu'importaient, au milieu de tous ces hauts intérêts en crise, ta capture de quelques bâtimens? Les dépêches que l'aide-decamp Gérard Lacuée vint apporter à Ganieaume lui enjoignaient de remettre à la voile sur-lechamp.
Le hasard vint une seconde fois favoriser la sortie de l'escadre française.
Le roi des Deux-Siciles ayant refusé de se soumettre au système continental, dont Bonaparte commençait à jeter les bases, Murât avait fait marcher sur Naples une armée d'invasion. L'Angleterre dut s'empresser d'appuyer le dévoùment de son royal allié. Une note du cabinet de Saint- James ordonna à l'amiral Warren de porter sa division sur la côte méridionale d'Italie, pour s'y mettre à la disposition de Ferdinand IV. L'amiral anglais fut forcé d'obéir.
A son arrivée sur la rade de Naples, S. M. sicilienne venait designer la paix que lui avait die-
tée la république française. Warren n'eut donc qu'a regagner sa première position. Il ne ût que paraître, le 25 mars, sur la rade de Toulon, que Ganteaume avait quittée dès le 20; il remit aussitôt le cap au S.-E., ne doutant point, d'à-
f>rès les premières manœuvres des vaisseaux rançais, que cette escadre n'eût cinglé vers l'Egypte.
Cependant Ganteaume, après avoir serré les côtes de la Sicile, de la Morée et de TAnatolie, gouvernait pour exécuter les nouvelles instructions qu'il avait reçues de son gouvernement. Ce n'était point seulement aux côtes d'Egypte qu'il devait attérir ; ses note» lui ordonnaient, dans le cas où ces points offriraient une ligne de force impossible a franchir ou à rompre, d'aborder la plage d'Afrique entre Tripoli et le cap Rozat, et d'y débarquer ses troupes avec assez d'approvisionnemens pour qu'elles pussent gagner la frontière d'Egypte.
Ganteaume sonda d'abord les eaux qui lui eussent permis de communiquer directement avec nos soldats. Rien n'était changé dans ces parages : c'était partout des forêts de mâls ennemis. Il se dirigea donc vers la rive du désert de Barca; mais ayant eu connaissance que la division de Warren le cherchait dans ces syrtes, il se vit forcé de regagner une seconde fois les ports de France.
La volonté du premier consul, que ne pouvait fléchir aucun obstacle, ne renonça pas, quels qu'en fussent les dangers, i faire parvenir cette escadre à sa destination.
L'amiral fut envoyé momentanément sous les murs de Porto-Ferrajo, assiégé alors par les Français, et dont la présence de ses forces pouvait hâter la reddition, pour y attendre de nouveaux ordres.
L'escadre française avait besoin de quelques jours de repos. Cette masse de troupes, entassées dans les entre-ponts avec les matelots, n'avait point permis de prendre tous les soins hygiéniques qui assurent aux équipages, dans les aménagemens resserrés de la vie maritime, un état sanitaire favorable et permanent.
Les circonstances empêchèrent de prendre les mesures dont ne tarda point à éclater l'urgence.
La flotte n'avait point mouillé deux jours dans ces parages, quil lui fallut aller joindre trois frégates qui, prises dans les ports italiens par le général Soult, attendaient la division sur la rade de Drindizi.
Celte traversée fut rude et pénible; un temps dur, brise violente, mer Apre, développèrent d'abord parmi les soldats des maladies dont l'encombrement des hommes avait fait naître les germes; beaucoup de matelots eux-mêmes , jeunes hommes jetés par la conscription dans les cadres maritimes, furent atteiuts par ces affec-
tions, qui finirent par prendre un caractère alarmant et contagieux.
Les ravages de cette espèce d'épidémie furent si rapides, que l'amiral Ganteaume se vit contraint de renvoyer de Livourne à Toulon les trois vaisseaux le Formidable, l'Indomptable et le De- $aix, ainsi que la frégate la CreoU, faute d'équipages pour les monter et les gouverner.
La flotte, ainsi réduite, débouqua de la mer Adriatique le 25 mai, et prit, le 8 juin, connaissance de la terre d'Egypte.
Les trois flottes anglaises, tour a tour à l'ancre ou en croisière, éclairaient de leurs bordées tous les points de cette mer.
Ganteaume, sans chercher a toucher les ports que bloquaient des forces aussi démesurément supérieures aux siennes, se dirigea sur la rive occidentale, pour chercher un lieu favorable au débarquement.
Après avoir suivi quelque temps le rivage brûlé des contrées barbaresques, les vaisseaux français se trouvant, par une matinée sereine, une belle mer, une jolie brise, à la hauteur de Bengazi, reçurent le signal de jeter l'ancre.
La grève, basse et unie, offrait un débarcadère naturel sur ce point. Les préparatifs de mise à terre se firent au milieu d'un enthousiasme universel. Les soldats qu'on allait déposer sur cette plage ingrate, plage sans fruits, sans verdure, sans eau, sables brûlants dont les sillons roulent sous le vent comme les lames d'une mer, oubliaient les fatigues auxquelles ce pénible et dangereux voyage allait les exposer, pour ne songer qu'à leurs frères d'armes qu'enfin ils allaient revoir et secourir.
Mais le rivage et les mornes s'étant couverts d'Arabes armés i la vue des vaisseaux, et les vigies ayant signalé une division anglaise, Ganteaume fut encore obligé de renoncer à son entreprise. Ses signaux transmirent aussitôt l'ordre de couper les cibles et de mettre à la voile.
L'amiral Keith, à qui la supériorité de ses forces donnait l'assurance d'une victoire, fil le signal lui-même de forcer la marche pour joindre l'ennemi ; mais, l'ayant perdu de vue après une longue chasse, il fit gouverner pour reprendre sa station, emmenant les deux transporis que la pesanteur de leur marche avait fait tomber en son pouvoir.
La corvette V Hdiopolit, que Ganteaume avait expédiée en éclaireur, avait profilé de l'évolution des vaisseaux anglais pour se jeter dans le port d'Alexandrie.
C'est avec injustice qu'un des hommes les plus distingués qui ont éorit l'histoire de nos dernières guerres, M. Bignon, s'appuie sur ce fait pour attaquer la conduite prudente de Ganteaume. L'auteur de ïHittoire diplomatique oublie que ce fut la chasse où l'escadre française entraîna la flotte de lord Keith, qui ouvrit le port d'Alexandrie i
fBéhopolii, et que par conséquent Ganteaume ne pouvait causer cette diversion et en proGter i la fois.
L'amiral français, dans le mouvement rétrograde qui le reportait vers le golfe de Lyon, se dédommagea de l'insuccès de ses tentatives par les prises tp'il fit à l'ennemi.
Ce fut d abord une corvette expédiée d'Angleterre, avec des dépêche» pour lord Keith, qui tomba dans la division française. Le 23, un vaisseau de guerre ayant été signalé, deux de nos vaisseaux mirent aussitôt dessus. Ce navire était le Suuftshure.
L'anglais n'eut pas plutôt reconnu les cou* leurs françaises, que, laissant arriver et déployant toute toile, il s'efforça vainement d'échapper aux deux chasseurs ; gagné par ces bâtimens, il fut contraint de donner le travers et d'accepter le combat.
L'engagement fut long et rude; le commodore Hallowel se défendit avec une intrépidité pour laquelle les officiers vainqueurs lui témoignèrent leur admiration et leur estime. Son vaisseau, démâté, criblé de boulets, ouvert de tous côtés, allait couler bas lorsqu'il le remit aux commaodans français.
L'amiral Ganteaume fit réparer cette prise avec une ardeur d'exécution dont l'imminence du danger auquel se trouvait, dans cette mer, exposée l'escadre précipita la rapidité. Six jours après cette rencontre, la flotte donnait dans la rade de Toulon, où ne devait pas tarder à parvenir la capitulation de l'armée d'Egypte.
Quelque peu féconde que cette triple expédition ait été pour la France, l'histoire ne saurait refuser ses éloges aux ressources d'adresse et d'audace qu'y déploya l'amiral français; tous les écrivains conviendront qu'il fallait autant de dévouaient pour s'aventurer sans cesse sur des mers dont le pavillon aux trois croix (1) semait tous les borixons, que d'expérience nautique et d habileté pour glisser aussi long-temps à travers ces croisières nombreuses, les inquiétant sur tous 'es points, troublant toutes leurs stations, refusant le combat aux flottes, et capturant les vaisseaux isolés. Si l'amiral Ganteaume ne parvint point à exécuter le but spécial de sa mission, c est que ses instructions étaient irréalisables.
La reddition de l'Egypte mit fin aux tentatives desespérées que Bonaparte ne pouvait cesser de faire pour en secourir l'armée.
Ainsi s'accomplit la dernière conséquence de la catastrophe d'Aboukir. Ainsi la France, dans sa toute-puissance continentale, s appuyant d'un
(0 Les pa-Mons de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Ir-
!îï?Jr P°r,*'«B* orlKin»iremcnt chacun une eroii, qui ne
ï £n"il qU.6 pâr l*.r«u,««r- Lowque ou trois ruyaumea •e réunirent sacceaaitement en un seul, le yacht '
côté sur la république batave, sa sœur du nord, de l'autre sur les républiques helvétiques et cisalpines, ses sœurs de l'est et du midi, au moment même où elle imposait, pour la seconde fois, la paix & ces vieilles monarchies d'Europe qu'avait fait craquer son bras, voyait pâlir et s'effacer dans la fumée du canon anglais l'aurore de civilisation que nos savans, nos administrateur! et nos soldats avaient fait lever sur le sol de l'an tique Egypte.
C'est que, sans forces maritimes, toute puissance est nécessairement incomplète, toute domination forcément bornée. Bonaparte le sentit si vivement alors, que ce fut vers l'empire de la mer que se porta presque exclusivement sa pensée : rassembler en un faisceau les débris des marines diverses sur lesquelles s'étendait l'influence française, prendre au corps et frapper au cœur l'Angleterre, cette constante et infatigable ennemie de la France, tel fut le double but de sa politique tant qu'il n'en fut point arraché par la force des événemeos,
FciCKNCB GlftARD.
Al-Gésftyr, dont par eonsonnsnce nous avons fait Alger, est bâtie à l'extrémité occidentale d'une grande baie, où le fond plat et de sable dur offre un mouillage d'excellente tenue.
La ville s'élève en amphithéâtre et couvre le versant oriental d'un des mornes du Sahel, chaîne de collines qui borde la mer et la sépare de la plaine de la Mitydjah.
Plusieurs auteurs ont prétendu qu'Alger n'était autre que l'ancienne Julia Cesarea, centre de la puissance romaine, ville où siégeaient les consuls et où se faisait tout le commerce de l'intérieur. Mais les ruines de temples, de cirques, de bas* sins, de jetées et de ports, trouvées à SherchcII, à quinze lieues ouest d'Alger, ne hissent aucun doute sur la véritable position de Julia Cesarea; tandis qu'Alger ne pouvait être, â cette époque, d'aucune importance, puisque son port, qui seul a fait depuis sa force et sa richesse, n'existait pas.
On ne commence à trouver dans l'histoire quelques notions sur Alger qu'après l'époque où cette côte devint le refuge des Mores, chassés de l'Andalousie. Chaque point du nord de l'Afrique fut alors un nid de pirates intrépides, qui harcelèrent sans cesse le littoral espagnol leur ancienne patrie.
Ferdinand le Catholique s'empara d'abord de
Mers-el-Kebir, refuge le plus prochain et le plus inquiétant de ses infatigables ennemis; et le vieux Ximénès, poursuivant son œuvre implacable de fanatisme religieux, vint bientôt, à quatre-vingt quatre ans, attaquer en personne et à ses Irais les infidèles jusque dans les murs d'Oran qu'il enleva d'assaut au nom du Dieu clément et miséricordieux.
Arzew, Bougie et plusieurs autres ports se soumirent successivement aux Espagnols, qui bâtirent un fort sur l'Ilot situé en face d'Alger, pour en dominer la position; mais les populations belliqueuses de celte cote secouèrent bientôt un joug qui les fatiguait, et elles prirent ponr chef un homme déjà fumeux par ses exploits, le pirate Kuyr-Eildin. Celui-ci voyant, que, malgré sa valeur et sa fermeté, le pouvoir était près de lui échapper, résolut d'asseoir plus solidement son autoi iié; et dans ce but, il offrit au sultan Sélim 1er un acte formel de soumission, en échange duquel il obtint le litre de dey d'Alger, un secours de deux mille janissaires, de l'artillerie, de l'argent, ci l'appui moral de la Sublime Porte. Soutenu par de tels auxiliaires, Kayr- Edilin consolida rapidement sa puissance ; il soumit à ses armes les populations environnantes, et c'est alors, en 1522, que, sentant la nécessité d'avoir un abri pour ses navires, il attaqua résolument les Espagnols, les chassa de leur fort et construisit lu darse d'Alger en fondant la jetée qui joint au continent, l'Ilot où sont bâties les fameuses batteries case matées devant lesquelles l'Europe resta si longtemps en échec.
Les tentatives que l'on fit à diverses époques conire Alger ne furent en effet ni heureuses ni encourageantes.
En 4541, l'Espagne attaqua vainement pour la troisième fois la puissance naissante de Kbayred-Din, et Charles-Quint, qui commandait en personne, vit son armée détruite et sa flotte dispersée.— Duquesne en 1682, Tourville en 1688, bombardèreul la ville et obtinrent des traités qui ne furent jamais exécutés. — En 4770, les Danois tentèrent an bombardement qui n'eut pas de résultat. — En 1775, l'Espagne yint chercher devant Alger un nouveau désastre qui ne fut pas réparé par les expéditions stériles de 1783 et 4784. — En 1795, les États-Unis eux-mêmes, voulant donner quelques garanties de sécurité a leur commerce dans la Méditerranée, signèrent un traiié par lequel leur pavillon devait être respecté, moyennant un tribut annuel qu'ils payèrent jusqu'en 1814, époque a laquelle ce traité fut rompu après les démonstrations vigoureuses du commodore Décatur.
En 1801, Nelson vint à la tête d'une flotte demander réparation d'une insulte faite a l'Angleterre dans la personne de deux de ses consuls chassés ignominieusement pour leur insolence et
leurs intrigues, et Nelson lui-même dut céder devant l'inflexibilité du dey Mostapha.
La France, l'Espagne, la Hollande et l'Angleterre ont fait enfin successivement contre Alger des expéditions, dont les résultats furent toujours nuls ou désastreux.
Cette poignée de pirates et de renégats, à laquelle toute l'Europe paya tribut pendaut plusieurs siècles, ne reconnut parmi toutes les puissances qu'une seule puissance, ce fut celle de Napoléon. Sous son règne, en effet, non-seulement le pavillon de la France, mais aussi ceux de ses alliés ont été respectés, parce que telle était la volonté du conquérant de l'Égypte et de l'Italie, dont les ordres furent religieusement exécutés.
Alger prit, à ce qu'il parait, une ample revanche sur les puissances que ne protégeait pas ou que ne protégea plus le sceptre de Napoléon ; car au grand règlement de compte qui eut lieu en Europe a la chute de l'empire, le congrès de Vienne, en faisant à l'Angleterre la part du lion, la chargea, comme la plus puissante, sans doute, d'obtenir des Étals barbaresques l'abolition de l'esclavage des chrétiens. — Lord Exmouth fut désigné pour remplir celte difficile mission ; mais on lui donna des instructions si étroites et si défectueuses qu'il revint avec dea traités incomplets. Honteuse de sa faiblesse, l'Angleterre envoya de nouveau cet amiral en 1816 pour stipuler des condilions plus larges et plus précises, pour exiger, en un mot, la mise en liberté des captifs de toutes les nations, sans indemnité et l'abolition définitive de l'esclavage des blancs. C'est la seule expédition qui, avant 1850, ait été suivie d'un résultat sérieux, et encore lord Exmoutb paya-t-il cher un succès qu'il ne dut qu'au hasard et aux heureuses chances d'un vent favorable, à défaut duquel la flotte anglaise eût été détruite.
Four ne pas être soupçonnés de partialité, nous citerons l'historien anglais, le mieux connu pour n'en être pas exempt. Nous voulons parler de James qui ue manque jamais d'arranger ou de déranger les faits à la plus grande gloire de l'Angleterre.
Faute d'espace, nous ne discuterons pas à fond la loyauté des moyens employés par l'amiral anglais pour venir, sans être inquiété, mouiller son escadre sous les forts et jusque dans le port d'Alger. James prétend que des conditions furent posées au dey, avec la menace d'une attaque, si une réponse satisfaisante n'était donnée à heure fixe, et que cette heure étant arrivée sans réponse, l'escadre anglaise s'embossa. Il y a de fortes raisons de douter de la vérité de ces faits : et d'abord la déloyauté bien connue de nos magnanime» alliés envers les petits Étals permet de penser qu'ils se seront fait peu de scrupule de violer les lois de la guerre envers lea
Algériens, s'ils l'ont jugé nécessaire. Secondement, il est supposable que si l'escadre anglaise n'avait agi par surprise ou par ruse, les Algériens, fiers de tant de floues détruites, de tant d'attaques repoussées, n'auraient pas laissé une escadre combinée forte de 2 vaisseaux de premier rang, de 4 de second, de -10 frégates, 4 bombardes, 6 corvettes ou bricks portant ensemble 514 canons. Il est, dis- je, supposable que des pirates aussi jaloux et aussi ombrageux que les Algériens n'auraient pas laissé de pareilles forces s'embosser sous leurs batteries de manière à en prendre unepartie à revers; etenûn, le succès, ce grand et irrésistible redresseur de torts, n'a pas suffi dans cette circonstance pour justifier la conduite de lord Kxmoutb, sur laquelle, à cette occasion, il plane encore aujourd'hui les plus fâcheux soupçons de ruses indignes et déloyales.
Quoi qu'il en soit des moyens employés par les Anglais pour s'assurer l'avantage, toujours est -il qu'ils ne durent le succès qu'au hasard, et nous laissons à James lui-même le soin de l'établir par des faits. Voici donc textuellement, sauf abréviation, ce qu'il raconte :
< A deux heures vingt-cinq minutes de l'après-
< midi, la Reine-Charlotte s'euibossa à cinquante
• mètres environ de la tète du môle, les Algé-
« riens commencèrent le feu
< A dix heures du soir, les étages supérieurs des « batteries du môle étaient démantelés, le feu
• des étages inférieurs à peu pris éteint, et le» m munitions des assaillant» réduites à une tris- « petite quantité. La Reine Charlotte coupa ses t câbles et embostures, et prit le large avec
• une très-légère fraîcheur, qui heureusement
< pour let Anglais venait justement de se lever de
• terre. Le reste des bàlimens anglais, d'après
< les ordres de l'amiral, commencèrent aussi à « couper leurs amarres ; mais étant fort détemc parés, ils avançaient très- lente ment, et les trois « vaisseaux, le Léandre, le Superbe et tlmpre-
• nable souffraient beaucoup du feu d'écharpe t d'un fort situé à l'angle supérieur de la villt.
• A deux heures du malin, tous les baiimens t furent hors de portée de canon et mouillèrent « dans la baie. La flotte algérienne et les maga-
• sins du môle étaient en feu. La perte de la « flotte fut de 141 morts «1742 blessés, »
Le lendemain 26 août furent signées les conventions suivantes, que les deux partis peuvent être supposés avoir été dans une égale impossibilité de refuser.
« La remise immédiate de douze cents esclaves « chrétiens avec l'engagement d'abolir à l'avenir « l'usage de faire des esclaves;
« La restitution de 382,500 dollars pour es-
• dates rachetés par Naples et la Sicile ; • La paii avec les Pays-Bas ;