Tome Ier
qu'un fort petit espace ; mais il nage au mieux entre deux eaux. Dans les mauvais temps , il disparait sous les ondes, et ne montre sa tète que lorsque l'orage est dissipé , et qu'il y a quelque chose i avaler à la surface plane.
Cet oiseau, dont les plumes sont enduites de la substance huileuse particulière aux bipèdes de son espèce, change, dit-oo, annuellement de couleur. Celui qu'on a vu blanc une année, parait noir l'année suivante. Hais il ne peut changer que d'une de ces couleurs à l'autre. C'est peutêtre un malheur attaché à sa condition; mais tous les êtres ne peuvent pas prétendre à la commode mobilité des nuances du caméléon ou de la dorade.
C'est sur les hauts-fonds qu'on remarque le plus de plongeons, parce que là ils atteignent facilement le fond , si la mer est grosse , et sa surface tranquille, si elle est calme. Il y a toujours pour eux un beau côté dans leur position.
On a remarqué encore qu'ils nagent ordinairement le nez dans le vent : preuve incontestable qu'ils savent d'où le vent tourne. Est-ce calcul? est-ce prévision instinctive? Ce n'est pas sur les girouettes, qu'ils ne voient pas, qu'ils peuvent se diriger! Il est à croire que les plongeons sont connaisseurs en vent.
Selon toute probabilité , cet oiseau doit atteindre une extrême longévité : peu accessible , par l'épaisseur de sa peau et sa fourrure graisseuse, à toutes les impressions extérieures, doué de la faculté d'échapper, avec une vitesse comparable à la rapidité de l'éclair, à la balle qu'on lui desline , quelle cause accidentelle pourrait couper le CI de ses destinées? Les poissons? il les évite en volant; les oiseaux de proie? il les brave en plongeant. 11 n'y a que les indigestions à craindre pour lui; mats il digère avec chaleur s'il avale avec gloutonnerie ; peu estimé , il ne craint pas les pièges doot l'industrie du chasseur entoure nos gibiers marins les plus recherchés. Enfin , dans la condition animale du plongeon , je cherche en vain un côté malheureux : le ciel semble avoir fait pour eux ce qu'il refuse, hélas! à bien des animaux de mérite, à deux pieds et sans plumes.
Pourtant, parmi ceux-ci il y a bon nombre d'individus qui nagent entre deux eaux, se cachent pendant la tempête, et relèvent tièreim nt la léte dès que l'orage est dissipé. Les plongeons ont trouvé chez nous des imitateurs, l'histoire contemporaine est là pour le prouver. Qui peut donc venir dire aujourd'hui que la France ne cherche pas à être une puissance maritime? C'est dans la capitale, à Paris même qu'on rencontre le plus de gens cherchant à s'assimiler les mœurs des plongeons, le plus de navigateurs de cette espèce.
ftfio I A FRANCK .MARITIME.
Inceribk in fient.
Ce fut le iw îevrier 1BÏ3, par nn vent frais du sud-est et une belle matinée d'hiver, que le Kent, navire de la compagnie des Indes, passa ea vue dea créneaux de Sandow et de Walmer, dans les Dopes. Vingt officiers et trois cent quarante-quatre hommes do 31* régiment, soixanlelix-aafaas, quarante-trois femmes, vingt passagers et cent quarante-huit marins, encombraient son bord. Mai* ee magnifique bâtiment, du port de treize cent cinquante tonneaux, bondissant fièrement ions l'éperon de la manœuvre et au commandement de Henri Cobb, s'avançait, toutes voiles dehors, dans la Manche, et glissait avec majesté vers l'Atlantique. Ce premier élan ne s'arrêta que dans le golfe de Biscaye, où le mauvais temps, ordinaire à ces parages dans l'equinoxe, surprit et fatigua te Kent de manière â le forcer de mettre a la cape huit jours après son départ. La tempête se montra même si fulieuse, que les grandes voiles furent carguées, ainsi que les vergues de perroquet. On ferma les fausses fenêtres de poupe; on tendit un cordage sur ie pont, et les soldats de quart y furent attachée. Le 8 murs, à midi, les chaînes de haubans plongeaient déjà de plusieurs pieds dans la MM.
À. ce moment du danger, et par un très-fort roulis, il arriva qu'un officier, accompagné de deux matelots, descendit à fond de cale, une lampe de sûreté a lu main, pour faire sa ronde. La lampe brûlait mal. 8'éiant aperçu qu'une des barriques d'eau-de-vie était dérangée, il ordonna aux marins dé chercher des coins pour la caler; mai», pendait leur absence, le vaisseau ayant éprouvé une Violente secousse, l'officier de quart bissa malheureusement échapper sa lampe, et, dans soa empressement à la ramasser, lâcha ta barrique. Celle pieee s'effondra; la liqueur baigna lu mèche de la lampe, et les flammes s'allumèrent.,...
D'abord l'événement n'alarma personne. Malgié les légers tourbillons qui sortaient de l'écoutjlie, M. Spence, le lieutenant de quart, le capitaine Cobb et les autres officiers donnèrent avec tranquillité leurs moi rue lions à l'équipage pour qu'on éteignit promptemeai l'incendie. Les marins et la troupe y travaillèrent sons relâche ; on joua des pompes ; on inonda l'entrepont; on y jeta des voiles mouillées et des hamacs ; tout eela fut inutile. L'eau semblait alimenter l'ardeur des flammes ; les voiles et les hamacs brûlaient malgré leur humidité. Les barriques défoncées remplirent bientôt la cale d'un leu liquide; aux vapeuis bleuâtres de l'eau-de-vie succédèrent des torrens d'une fumée épaisse et noire qui se lit
jour sous les pieds mômes des travailleurs épouvantés ; les quatre écoulilles devinrent les quatre bouches de cette fournaise, et d'un bout à l'autre du vaisseau la fatale nouvelle serra tous les cœurs. Une voix sinistre s'écria : < Le feu aux cables I • Ce fut le coup de grâce. Une forte odeur de goudron qui se répandit sur le pont du navire signala la dernière crise du danger. Il ne restait plus aucune espérance.
Dans cette terrible extrémité, le capitaine Cobb n'hésita pas un seul instant à pratiquer des voies d'eau, à déblayer les écoulilles et à ouvrir les sabords de la batterie basse, afin de mettre le feu aux prises avec la mer. Rien d'épouvantable comme le bouleversement qui suivit l'exécution de cet ordre. A peine les sabords étaient-ils ouverts, que les flou, s'engouflVaol avec rage entre les flancs du vaisseau, le déchirèrent dans ses entrailles, le secouèrent effroyablement et longtemps comme une frêle embarcation; les cloisons furent brisées et emportées, ainsi que les caisses les plus lourdes, des cadavres violemment ravis aux derniers embrassemens. Pénétrés d'horreur, prévoyant à ce spectacle une explosion prochaine ou un naufrage anticipé, se débattant dans l'eau, étouffant au milieu de la fumée, ou se tordant sous les -flammes, les hommes du Kent voyaient, repoussaient, acceptaient la mort de toutes parts et sous toutes les formes, Ce n'était plus upe lutte, un combat ; c'était une agonie lente, calculée, impitoyable. Mais le navire s'en allait si rapidement, que le capitaine préféra l'explosion au naufrage. On referma les sabords, on boucha les écoulilles, la mer fut chassée de partout; elle se retira en grondant, et le feu reprit son empire. L'incendia rongeait en silence.
Alors commença une scène Je désolation inexprimable. Le pont était couvert d'une foule de six a sept cents créatures humaines, haletantes, éperdues; celles-ci tourmentées encore par le mal de mer, celles-là presque nues; les unes cherchant un père, un mari, un enfant; les autres ne les retrouvant plus, et se roulant flâna la douleur. Il y en avait, parmi ces hommes, de résignés, d'immobile», de tUipides; il y en avait de frénétiques ci de railleurs. Quelques femmes étaient agenouillées dans les chambres, ou elles priaient avec leur jeune famille et Usaient l'Ecriture sainte. Les repentirs, les abjurations, les confessions, les aveux, se récitaient et s'exhalaient tout hant, comme si les pécheurs étaient en démence. Les soldats les plus éprouvés et les plus vieux matelots se taisaient, mais d'un air sombre ; ils se rapprochaient de la soute anx poudres. Là, l'explosion ne manque jamais un homme. On n'y saute pas, on y disparait. Les caractères doux , lésâmes tendres, avaient un désespoir plus pieux et plus réfléchi. On vil un jeune officier, plein d'espérances, prendre une
boucle de cheveux dans un portefeuille, et la placer sur son cœur. Un autre, s'étant procuré du papier, écrivit à son père quelques lignes, qu'il renferma soigneusement dans une bouteille. Chacun se préparait à la mort, et la mort s'approchait.
Cependant un matelot, perché au petit mât de hune, dévorait la surface de l'Océan, et cherchait avidement les traces d'un navire. Tous les regards étaient fixés sur cet homme. Mais voilà qu'il agite son chapeau, que sa main s'élend à l'horizon, et, du mât de hune, ce cri inespéré tombe a la foule : t Une voile 60us le vent I » Cette voile, c'était la Cambria, capitaine Cook, petit brig de deux cents tonneaux, en roule pour lu YeruCruz, ayant à bord une centaine de mineurs du comté de Cornouailles, et les employés de la compagnie anglo-mexicaine. Cette voile, c'était un vaisseau anglais comme le Kent, un équipage anglais comme l'équipage du Kent. Le Kent allait au Bengale, en Chine ; la Cambria voguait lestement vers l'Amérique. A cette nouvelle, les naufragés, ou plutôt les incendiés, bissent le pavillon de détresse ; on tire le canon, on aperçoit le brig en vue, sous le misaine et les trois huniers. A son tour, la Cambria hisse le pavillon anglais; elle s'émeut aux tourbillons de fumée qui s'échappent du volcan, elle déploie toutes ses voiles au vent, elle accourt au bruit du canon d'alarme. Bientôt, pour éviter le feu des batteries qui partaient au fur et à mesure de l'incendie, pour éviter l'explosion que tout le monde attendait à genoux, on la voit se mettre en panne à distance, et tendre les bras au malheureux équipage du Kent. Les circonstances du transbordement furent déchirantes.
Le capitaine Cobb, le colonel Fearon et le major Mac Grégor tenaieut conseil sur la dunette ; un lieutenant vint leur demander dans quel ordre les officiers quitteraient le vaisseau. « Dans l'ordre des funérailles, t répondit le major. Vers deux heures donc, une procession lugubre s'avança des chambres d'arrière sur les sabords ; on n'entendait pas un cri, ou prononçait à peine une parole ; les plus petits enfans même cessaient de pleurer. Les ol liciers étaient debout, l'épéc nue a la main, auprès des canots, et protégeaient l'embarquement de la foule. Le sauvetage ne s'établit que très-difficilement. Pour tenir les premières embarcations en équilibre sur les lames furieuses, et donner toute facilité aux rameurs, les femmes et les enfans furent entassés pêle-mêle sous les bancs, au risque de les noyer. A leur retour, ne pouvant accoster le Kent bord à bord, les canots recevaient les victimes au moyen d'un cordage qui parlait du haut de la poupe; mais, comme la violence du langage était extrême, les pauvres créatures plongeaient dans la mer, et souvent même ne reparaissaient plus. Là, un grand uombre d'enfans périrent. Une jeune
femme, ayant refusé d'abandonner son père, que le devoir retenait au poste de l'honneur, faillit pa \ '•'t»" *nn dévouement et disparut cinq ou six fois dan, i, .. vagues. Un soldat qui n'avait aucune famille se fit attacher autour du corps trois des enfans de ses camarades, et plongea dans la mer; il échoua dans ses efforts pour gagner le canot, e* on le hissa de nouveau à bord ; mais les enfans étaient moris. Un marin tomba du cordage dans i'écontille, et fut à l'instant dévoré par les flammes ; un autre eut l'épine dorsale si complètement rompue, qu'il demeura plié en deux par la force du coup. Sur les six embarcations, trois furent submergées et brisées.
Le jour tombait, et les flammes augmentaient d'intensité. On suspendit encore à l'extrémité du gui de brigantine un second cordage, le long duquel tes hommes devaient se glisser eux-mêmes pour atteindre les canots. Dans cette manœuvre, ils s'exposaient à être écrasés sur les plats-bords. Comme l'explosion devenait imminente, on construisit aussi des radeaux avec des planches, des cages à poulets, des palans ; chaque marin ou soldat eut ordre de se ceindre les reins d'une corde afin de pouvoir s'y amarrer. Au milieu de tous ces préparatifs, on admira la naïveté d'une recrue irlandaise, qui, ne trouvant pour amarre que la corde du hamac de son officier, par esprit de subordination, n'osa pas s'en servir. Ces scrupules étaient rares: la grande chambre qui, trèspeu d'heures avant la catastrophe, était le théâtre d'une conversation amicale et d'une douce gaieté, offrait maintenant le plus douloureux spectacle; on n'y voyait plus que des misérables dont les uns étaient étendus sur le plancher dans un état d'ivresse brutale, tandis que les autres pillaient et buvaient encore. Les sofas, les commodes, les meubles les plus élégans, étaient brisés en mille morceaux épars ; des oies et des poulets, échappés de leur cage, couraient çà et là, et un cochon qui avait trouvé moyen de sortir de son étable sur le gaillard d'avant, se vautrait sur le tapis do Turquie magnifique dont la chambre du conseil était décorée.
Vers la fin de celte scène tragique, on remarqua que les malheureux qui restaient à bord, loin de manifester l'impatience de partir, témoignaient au contraire une répugnance invincible à suivre leur périlleux mais dernier moyen de salut. Six heures du soir approchaient ; les ombres de la nuit rendaient plus éclatante la lueur du feu, et cependant le Kent n'était pas encore désert. Le bâtiment s'était déjà enfoncé de neuf à dix pieds au-dessous de la ligne de flottaison, et, à cette heure, il baissait de deux pieds par voyage au brig. Malgré cet horrible avertissement, inaclifs et pusillanimes, les traînards hésitaient; il est vrai que les chances de l'embarquement étaient affreuses. Le gui de brigantine d'un vaisseau de la grandeur du Kent, dépassant la poupe de