‹ La France maritimeChapitre 63 sur 105 · COURSE · texte numérisé non relu

COURSE

Nous avons offert l'esquisse de ces cachots flottans où la politique du cabinet de Saint-James entassait les prisonniers que livraient à sa dis* crétion les chances de la guerre, mais que le droit sacré des nations plaçait sous la sauvegarde de son honneur ; et nous avons laissé l'humanité protester contre ces espèces de tombeaux où la captivité se changeait en un supplice chronique pour des malheureux dont tout le crime était d'avoir été vaincus.

C'est par le récit des dangers et des fatigues au milieu desquels ils ne balançaient point à selancer pour échapper de ces prisons, que nous ferons connaître aujourd'hui l'excès des tortures où les plongeait celle détention homicide.

Il fallait connaître d'abord la vie de privations, de dcnûmenl et de souffrance que l'on vivait dans ces pontons, — vie toute factice, vie tout en dehors des nécessités de l'organisation humaine, où le prisonnier ne foulait que des planches, ne respirait que des miasmes, ne mangeait que des alimens corrompus, n'existait, comme l'impur phalène, que dans l'obscurité d'une sorte de crépuscule; — il fallait, disions-nous, connaître d'abord cette vie anormale pour pouvoir com prendre l'impatience avec laquelle ces malheureux se jetaient à travers mille morts à la lueur la plus lugitive de salut; pour croire à cette obstination avec laquelle ils concevaient, fécondaient, poursuivaient une idée de liberté; à ces drames dont, à force de courage et de patience, ils domptaient les péripéties; à ces Odyssées hasardeuses, où, sur une chance de salut, ils aventuraient vingt chances de perte et vingt fois leur vie.

Car ces prisons n'étaient point pour les Français ce qu'est aux damnés l'enfer du Dante. Ils ne laissaient jamais l'espérance aux panneaux; elle descendait avec eux dans ces entreponts obscurs et dans ces cales fétides, où ils avaient dit adieu à l'air libre, à la terre, à la lumière, à tout, excepté à elle; elle y descendait pour y adoucir leurs douleurs physiques, comme elle y calmait leurs cœurs où saignaient toutes les affections.

Le récil des diverses tentatives donlMM . Hava*

LA FRANCK

et Souville bravèrent, avec une constance si hérol'i'ir, les hasards et les fatigues, prouve tout ce que le malheur fait trouver à l'homme de ressources dans une inflexible volonté.

On était en novembre. — 1808 allait Gnir. La flottille de Boulogne, sur laquelle la France et l'Angleterre avaient long-temps fixé, l'une ses espérances, l'autre ses craintes, toutes deux leurs regards et leurs préoccupations, était tombée dans l'impuissance, sinon dans l'oubli. 1*1 grande armée avait emporté avec elle toutes les sollicitudes vers d'autres frontières. La flottille, démembrée et inactivée, voyait continuellement se détacher d'elle quelques-unes de ses divisions ; les unes, longeant le littoral, gagnaient les rives duTexel; les au très, mettant le cap au sud, voguaient vers les côtes méridionales de la Manche. Veuves de leurs soldats, chaque jour les canonnières perdaient jusqu'à leurs meilleurs matelots.

La petite course avait repris son activité première ; toutes nos baies, tous nos ports, tous nos havres avaient leur goélette, leur lougre ou leur brig. A chaque marée, ces vautours de la côte s'élançaient du creux de leurs rochers pour fondre sur les caboteurs anglais, et regagnaient bientôt avec leur proie la crique qui leur servait d'asile.

C'était la lutte de partisans après la guerre en champs ouverts.

Ces combats audacieux venaient consoler par leurs succès nos marins, que la vue des escadres anglaises, toujours ou mouillées ou cinglant dans nos eaux, froissait dans leur sentiment le plus susceptible, à eux, leur patriotisme, leur fierté nationale. Aussi était-ce sur les corsaires que se réfugiait tout ce qui restait d'énergie dans nos populations riveraines.

Ce fut au milieu de ces circonstances que M. Havas reçut son congé ; il servait alors clans le 44* bataillon de la flottille commandé par le capitaine de vaisseau Edmond llicher.

Ce jeune homme ne fut pas plutôt libre, qu'il se rendit à Calais pour prendre du service sur un des intrépides croiseurs que fournissaient à la course les armateurs de ce petit port.

Le Furet, joli lougre ,bien lin, bien effilé des bossoirs, bien coquet, était alors amarré contre les quais, prêt à prendre la mer.

Havas, ayant offert ses services, fut porté sur le rôle d'équipage en la double qualité de chirurgien et de lieutenant, chirurgien de nom, lieutenant de fait, comme bien on l'entend, et comme cela se pratiquait en elfet à bord de tout corsaire.

Le capitaine Aliasin, bon oflicier, brave comme le fer et marin comme les cordes, n'attendait qu'une bourrasque pour sortir, car les cour sien, comme les corbeaux, quittaient toujours de préférence leur retraite après une tempête. Impatienté d'attendre la fin d'une miaison où chaque jour le temps s'afGnait davantage, le commandant du Furet fit border ses voiles sous une jolie

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brise de N.-E., et poussa hardiment sa bordée dans la Manche.

Les premières courses de cette campagne furent stériles. Le Furet, ayant parcouru tous les parages de France sans rencontrer un seul navire qu'il pût attaquer, résolut de transporter sa croisière sur un point plus chanceux.

Il quitta donc la rade de la Hougue, où la poursuite d'une frégate anglaise l'avait forcé de se réfugier, et mit le cap sur le littoral britannique.

Aliasin, pensant que la sécurité où l'exiguïté de nos ressources maritimes et l'état de leurs forces navales dans la Manche avaient plongé les Anglais devait laisser leurs atterrages sans surveillance, avait résolu d'aller, en vue môme de leurs côtes, enlever leurs batimens.

Son appareillage eut lieu par une nuit sombre de décembre. La brise était fraîche, la mer légèrement houleuse : — un joli temps.

Quand le jour se répandit sur les vagues à travers les nuages qui voilaient le ciel, l'horizon autour du Furet était vide : les côtes de France avaient disparu au &ud, aucune voile ne s'élevait dans les autres directions; le lougre, naviguant sous ses voiles majeures, continua sa ro::le.

Vers dix heures du matin, un bâtiment fut signalé.

« Dans quelle aire? cria l'officier de quart au matelot de vigie.

— Dans le pied du vent, lieutenant. »

Tous les yeux et toutes les longues-vues interrogèrent aussitôt celte partie de la mer et du ciel.

Les dimensions de ce bâtiment étaient telles, qu'il fut impossible de douterque ce ne fût un navire de guerre, — un marchand de boulets, comme disent les matelots.

Altasin, après avoir consulté ses officiers, ordonna de virer sur la terre, et le Furet, qui s'était couvert de toile, filait avec une rapidité qui l'eût sauvé sans nul doute, s'il eût pu gouverner sur le rivage ; mais il eut beau serrer le lit du vent, il ne lui fut possible que de le longer. Il n'était plus cependant qu'à une lieue de la poinio de Bai fleur, lorsque la frégate anglaise, lui coupant la côte, lâcha sur lui sa bordée et le força d'amener.

Quelques jours après, la frégate, dans l'entrepont de laquelle Havas et ses compagnons étaient prisonniers, donnait dans la rade de Portsmoutb, où une flotte anglaise, espagnole et portugaise, chargée de troupes de débarquement, était en partance pour Cadix; et le lendemain une embarcation transportail les prisonniers français à bord du ponton la Crown.

Ce fut ainsi que M. Havas, après cinquante-six I jours de mer, se réveilla de ses beaux rêves de combats et de prises, de butin et de gloire, dans le faux pont d'une de ces vieilles carènes que nos marins regardaient presque comme des tombeaux.

LA cnowK.

Se soustraire à la mort lente de ces prisons sépulcrales fui la première et devint l'unique pensée d'Haras : il ta renferma soigneusement en lui-même dans les premiers temps, explorant avec attention les lieux, étudiant les hommes qui l'entouraient. Puis, quand il eut réuni en faisceau tout ce que le sort lui offrait de ressources et d'élémens de succès, il chercha une âme énergique a laquelle il pût se confier et s'associer. Il hésilnil dans ce choix dont devait dépendre la réussite de ses projets, lorsqu'un de ses amis d'enfauee, le capiiaine Souville, de Calais, fut transporté du ponton tÂttùtance à bord de la Crown.

Le capitaine Souville était un brave corsaire, dont le caractère audacieux et entreprenant avait déjoué bien des fois déjà la surveillance rigoureuse de ses geôliers. Nul n'était plus capable que lui de mener à bonne fin, par des prodiges d'activité, de patience et de courage, une entreprise de ce genre.

Havas lui communiqua ses idées, lui fit connaître les ressources matérielles que présentait la Crown, et ils eurent bientôt arrêté ensemble leur plan d'évasion.

Le concours du capitaine Souville fut, sous tous les rapports, une conquête précieuse pour Havas; outre qu'il parlait l'anglais avec une perfection pure de tout accent, les nombreuses relations que lui avait crées en Angleterre son éducation, faite à Douvres, lui permirent de se procurer le mobile le plus puissant qu'ils pussent appliquer a leurs desseins, l'argent.

J*es deux amis se mirent à l'œuvre.

Ce fut dans le premier travail qu'ils purent apprécier toutes tes difficultés qu'ils allaient avoir a vaincre. Les instrumens qui eussent rendu leur tâche moins longue et moins pénible leur manquaient, sans que la surveillance qui planait sur les rapports extérieurs leur permit I espoir de se (es procurer jamais ; la nécessité leur fit cependant trouver en eux-mêmes les ressources qu'ils ne pouvaient tirer du dehors. Des cercles de barriques leur servirent à former des scies ; des morceaux de fleuret devinrent des vrilles dans leurs mains ; il purent donc commencer leur travail.

Ce travail n'était point l'œuvre d'un jour.

Pour pratiquer dans la muraille du ponton une ouverture, il fallait percer des bordages de huit a dix pouces d'épaisseur, et un membre d'un pied environ d'équarrisage ; et cette opération, que la surveillance seule des geôliers n'eût pas rendue sans difficulté, lors même que

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les deux prisonniers eusse ut possède les instrttme os nécessaires, ils devaient l'exécuter presque sans moyens d'action, a l'insu même de leurs compagnons d'infortune; encore ne pouvaientils y travailler que le temps pendant lequel les soldats anglais frottaient et briquaient le pont. Le reste de la journée, lia pratiquaient le plus de trous possibles a l'aida de leurs ImhiIs de fleurets; puis, le soir venu, ils mastiquaient, avec le soin le plus scrupuleux, toutes ces vacuoles, pour les soustraira aux inspections faites par les rondes et les geôliers.

Mais ce qui demandait un déploiement de dissimulation et de ruse bien plus difficile, c'était de tromper le regard de ces misérables qui, foulunt aux pieds tout sentiment d'honneur et d'humanité, se faisaient, pour quelque ignoble salaire, les espions des argousins anglais et 1rs dénonciateurs de leurs frères.

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