SÉPARATION
Les dispositions que le capitaine Ross avait témoignées aux deux captifs changèrent tout d'un coup. A peine de retour sur son ponton, l'officier anglais reprit sa sévérité habituelle; la discipline rigoureuse qu'il faisait régner dans ses
Prisons substitua à sa bienveil'ance personnelle inflexibilité que devait trouvet dans le chef celte sorte de commandement. Les deux déserteurs furent, aux termes du régie m 'nt, jetés dans un cachot, d'où ils ne sortirent, < n mois après, que pour être séparés. — Havas fut envoyé à bord du Suffokk, Souville à bord de /' . Vengeance.
Quelques jours d'abattement suivirent pour les deux captifs celte mesure de rigueur. Isolés l'un de l'autre, ils se trouvèrent privés des ressources qu'ils puisaient mutuellement dans leur énergie; aussi, tout le temps que dura cette séparation, songèrent-ils moins à s'évader qu'à se réunir.
2S8 LA FRANCE
Six mois s écoulèrent ainsi ; leurs tentatives de rapprochement seraient restées lonp temps encore sans doute aussi ineflicaces que leurs vœux, si le gouvernement n'y «Mil suppléé par l'ordre qu'il transmit alors de rassembler les prisonniers.
Le Suflbtck et ta Venqeance furent, par suite de cette mesure, évacués sur le Saint-Ântoine. Ce fut dans l'eiitre-pont de cet ancien vaisseau espagnol que se retrouvèrent Havas et Souville. Un ami commun, rapproché d'eux parcelle mutalion de pontons, fut reçu en tiers dans leur fraternité. Ce nouveau compagnon se nommait Lue n ne Thiébaut.
Tous trois retrouvant dans le bonheur que leur causaient cet événemens imprévus cette force que brisent a h longue l'isolement et la souffrance, les projets et les travaux de désertion furent repris avec une nouvelle ardeur.
Les circonstances vinrent admirablement seconder leurs desseins.
L'officier qui commandait les troupes de garnison sur celte prison douante était un Écossais d'un caractère assez uffable, et surtout assez liant. Les vieux souvenirs des Siuarls lui avaient laissé i|iielques sympathies pour les Français, dont il parlait, ou plutôt dont il croyait, la malheureux, parler intelligiblement la langue.
Un jour que se promenant avec M. Havas, dont la conversation spiriiuelle et les manières distinguées l'avaient d'abord intéressé, il lui témoignait indirectement le désir de connaître d'une manière
(dus méthodique les élémens de notre gram maire, e prisonnier pret-semit trop bien tous les avantage* que, dans l'intérêt de sa liberté et de celle de ses amis, il pouvait tirer de cet incident, pour ne point offrir à l'officier de l'aider dans sa nouvelle étude. L'offre fut acceptée avec autant de reconnaissance qu'elle avait été faite avec empressement et plaisir.
Havas jouit dès-lors d'une liberté qu'un Français avait sans doute bien rarement obtenue auparavant sur un ponton. Il errait, il circulait sans obslac e parmi les soldats et les gardiens; entrait aussi facilement dans la partie du vaisseau destiné» a l'habitation de l'étal-major, que dans celle affectée à la demeure des prisonniers.
Les ofliciers s'habituèrent à le considérer comme in des leurs; ils l'associaient à leurs plaisirs; ils allaient avec lui sur les autres pouions; ils obùi rent même une fois du commandant l'autorisation d'emmener Havas à terre pour visiter le monument de Nelson, élevé sur une des éminences qui dominent la baie.
Celte excursion, que le prisonnier avait eu l'habileté de provoquer sans avoir l'air de la désirer ardemment, devait lui servir à examiner les points de reconnaissance que présentait la côie, afin d'y arriver plus sûrement lorsque le moment serait venu de lenter encore une fois lu fortuné.
Kl ce moment approchait. Après di s efforts innuis cl des mesures de prudenc- incroyables, les trois captifs, dont la prison n eiait séparée du poste i\ns soldats que par line cloison, étaient parvenus à percer les murailles dans la partie qui donnuit sur le couloir de la bouteille de bâbord.
Tous les relèvcmens étaient pris, toutes les dispositions fuites, ils n'attendaient plus qu'on
temps propice.