NOUVELLE TENTATIVE
Un mois de cachot punit les deux déserteurs du seul tort que peuvaient leur reprocher les Anglais, celui de s'être laissé reprendre : dans ces trous infects où on les jeta, leur horreur pour le séjour des ponlons ne fit que s'accroître; plus on rendait étroite et sombro la prison, plus ils devaient soupirer après la liberté. Aussi songèrentils, plus que jamais, aux moyens de la conquérir, en jouant encore une fois leur existence.
Mais, dès qu'ils furent exhumés du fond de la cale, la surveillance de leurs geôliers ne leur laissa aucune trêve ; sans cesse suivis, espionnés, il leur était impossible de se mettre à l'œuvre pour recommencer un trou, et déjà le désespoir s'emparait d'eux lorsque advint nue circonstance qu'ils résolurent de mettre à profit.
Vers le mois de mai 1809, le cabinet anglais, voulant répondre aux cartels d'échange que la France avait expédiés dans ses ports, sans pourtant raviver notre marine expirante, donna des ordres pour que les militaires pris à la Guadeloupe lussent rendus à la liberté. La nouvelle n'en eut pas plutôt circulé dans le ponton, que MM. Havas et Sou ville étaient déterminés à se transformer en soldats.
La tentative était hasardeuse.
On pouvait trouver difficilement sans doute, mais enfin on pouvait trouver a acheter le tour de mise en liberté de deux soldats : le point embarrassant n'était doue pas là. Mais cette substitution, il fallait la dérober aux soupçons des surveillaos, cl c'était là que mille difficultés faisaient osciller les chances, et que mille accidens pouvaient déjouer les plans les mieux calculés et les précautions les mieux prises.
Toutes les mesures que, dans leur position, commandait la prudence, furent arrêtées et suivies d'abord avec succès.
Les conditions d'échange stipulées et payées en partie à des vétérans, qui ne demandèrent pas mieux que de réaliser leurs droits en belles et bonnes guinées, les deux soldats improvisés s'ingénièrent à assurer le succès de leur nouveau rôle.
Une infusion de tabac eut bientôt donné à leur visage la plus belle couleur de bistre dont puissent bronxer le teint d'un honnête créole les rayons verticaux du soleil des tropiques; une paire de favoris, grâce aux ressources inventives de l'imagination du prisonnier, encadra, dans un instant, leur figure, dont la lèvre supérieure se cacha sous une moustache qu'eussent enviée nos braves de l'ex-Sambre-et-Meuse. Les lambeaux d'un habit d'uniforme, dont l'ancienne couleur bleue s'était dégradée dans une teinte grisa ■
ire, complétèrent cet accoutrement moins militaire que grotesque.
L'instant du débarquement arrivé, les deux marins se glissèrent hardiment dans les rangs de leurs nouveaux compagnons. Sonvîlle d'un air d'apathique insouciance, Ha vas écartant la défiance en fredonnant on vieux refrain de gaillards.
Leur déguisement était si complet, qu'ils répondirent a l'appel et passèrent dans les chaloupes sans arrêter un instant le regard des officiers ou des autres surveillans.
Le signal du départ donné, les bosses furent larguées et les chaloupes poussèrent au large. Havas et Souville sentirent leurs poitrines se désoppresser.
C'était une de ces belles matinées d'été, sereines et tièdes même sous le ciel brumeux de la Grande-Bretagne. Un léger voile de brume, que doraient les rayons du soleil levant, enveloppait encore les côtes de la baie, dont il semblait estomper toutes les irrégularités et fondre tous les tons. La mer, sous un joli frais soufflant du rivage, s'agitait en petites lames qui crépitaient contre les embarcations, et dont les mille ououvemeus irréguliers fatiguaient l'œil.
Les deux déserteurs, respirant avec bonheur ce grand air, cet air libre, sentaient s'évanouir leurs dernières craintes à chaque embardée qui portait les embarcations vers le rivage, lorsqu'une yole, se détachant de la Crown, s'élança dans leur sillage.
Havas et Souville, en apercevant cette barque légère que les efforts simultanés de dix rameurs faisaient voler sur leurs traces, sentirent leurs cœurs se resserrer dans de nouvelles appréhensions. Ils se regardèrent en pâlissant, eux dont l'aspect de la mort n'avait jamais fait changer le visage. Mais le rapide canot, après avoir atteint leurs eaux, continua sa course sans les inquiéter. Il n'avait donc pas été envoyé à leur poursuite. Cette alarme d'un moment ne fit, en s'évanouissam, que donner à leur espoir plus de sécurité et de confiance.
Enfin les chaloupes touchèrent au rivage : un pas encore, les deux amis vont être libres ! Insensibles au mouvement et a l'agitation qui suivirent sur les chaloupes l'accosiement du quai, ils se hâtèrent d'en franchir les marches de granit. Mais la vue du commandant de la Croxen vint bientôt glacer la. joie intérieure avec laquelle ils avaient mis le pied sur la rive.
Celui-ci, debout sur la jetée, les mains croisées derrière le dos, regardait avec attention défiler les prisonniers ; ayant reconnu Havas et Souville, autant à leur démarche qu'à la surprise qu'ils ne purent maîtriser à sa vue, il s'avança aussitôt vers eux.
< Vous ne m'attendiez pas ici, mes gentilshommes, dit-il, en prenant Havas par une mous-
Ton»!*'.
tache qui lui resta dans la main. N'est-il pas vrai que l'on n'a pas encore échappé à ma surveillance lorsqu'on est parvenu à tromper mes yeux ? »
Toutedissimulation était impossible. Lacrainte pourtant de compromettre les deux soldats qui étaient restés sur le ponton, leur fit chercher quelques excuses à un stratagème dont le but était la justification la plus complète. Le capitaine Ross leur témoigna une bienveillance qui leur câusa toutefois moins de satisfaction que de surprise.
Forcé par les dispositions précises du règlement des prisons de les conduire devant le commissaire du dépôt, le commodore Woodreff, il pria ce dernier, avec celte spirituelle bonhomie que l'on trouve rarement, et qu'à celte époque l'on trouvait plus rarement encore dans Ie3 marins anglais, de les laisser suivre ta destinaiion de leurs compatriotes, de crainte, ajouta-t-il, qu'à force de trouer son ponton ils ne finissent par le faire couler bas.
Le commodore, vieil officier à qui cette place avait été donnée comme une retraite, était un de ces moroses Anglais dont l'air sombre cache un caractère plus dur peut-être encore que sévère ; aussi la demande du capitaine Ross, malgré la bonne grâce avec laquelle il l'avait présentée, essuya-t-elle un refus Apre et précis.
t Capitaine, la prime que l'on doit accorder à la désertion n'est point lu liberté, mais bien le cachot le plus près possible de la carlingue. Que l'on y mette donc ces messieurs.
Les deux amis furent donc reconduits à bord de la Crown.