LA FRANCK M AH 1 TI M K
il en prit le nom. Les Jeux escadres furent irèsmaltraitées ; mais la perte des Anglais fut bien plus considérable. Le 19, se retrouvant encore en présence, Suffren voulut engager l'amiral Hughes a une nouvelle action ; celui-ci força de voiles pour l'éviter. Le commandeur dirigea sa roule sur Bartacolo, comptoir hollandais, qu'un fort inattaquable par mer rend un sûr abri. Il passa un mois à réparer ses avaries. Le 3 juin, il mit à la voile, et mouilla devant Gondelour quelques jours après. A peine arrivé, il s'occupa des préparatifs d'une expédition qu'il voulait entre* prendre : c'était d'arracher Néga palan» aux An* glais, qui s'en étaient emparés, quelque temps auparavant, sur les Hollandais. On embarqua les munitions sur les flûtes, et les troupes Turent . mises sur les vaisseaux. L'escadre appareilla, se dirigeant sur Négapatam.
La Bellone , qui avait été chargée d'observer l'ennemi pendant la relâche, vint annoncer que les Anglais étaient mouillés devant Négapatam. Suffren Força de voiles pour aller présenter un nouveau combat à l'amiral Hughes. Le G juillet, l'action s'engagea à dix heures et demie du malin. Le feu le plus terrible durait depuis cinq heures, lorsqu'un saut de vent jeta le désordre dans les deux lignes. Les perles furent considérables des deux côtés ; mais la plupart des vaisseaux anglais, entièrement désemparés, quittèrent le combat avant l'ordre de leur amiral, et furent mouiller devant Négapatam. Suffren, resté en panne sur le champ de bataille, hâtait à coups de canon ceux qui n'exécutaient pas assez vite leur retraite. 11 passa la nuit et le lendemain a observer l'ennemi; mais, voyant son inaction, il se détermina à retourner a Gondelour pour réparer ses avaries. On était à peine sous voiles, lorsqu'un parlementaire vint réclamer de !a part de sir Hughes un des vaisseaux français qui. disail-il, s'était rendu pendant le combat. Suffren répondit qu'il n'avait pas connaissance de cet événement, mais que, si cela fût arrivé, il serait allé l'enlever lui-même au milieu de l'escadre anglaise : « Dites cependant, ajouta- t-il, à sir
> Hughes que s'il croit de son devoir d'insister,
> il peut venir chercher ce vaisseau lui-même, t L'amiral anglais ne vint pas.
L'admiration d'Halder-Aly pour Suffren s'était encore accrue par la dernière victoire qu'il venait de remporter. Il lui écrivit, pour lui témoigner le désir de le voir, et, sans attendre sa réponse, il se mit en marche pour Gondelour avec son armée. L'entrevue eut lieu le 26 juillet. Suffren fil saluer le nabab par le canon de la place et par l'artillerie de l'escadre. Haïder-Aly, dont le camp était a deux lieues de Gondelour, lui envoya une escorte de cinq cents cavaliers, sous les oidres d'Aly-Kan, général en chef de sa cavalerie. Suffren descendit à terre avec ses officiers, et sortit de Gondelour, escorté par la ca-
valerie d'Haïder et par un bataillon de Cipayes. En arrivant aux premières lignes de l'armée, il trouva toute l'infanterie du nabab rangée en bataille, et présentant les armes; les tambours battaient aux champs.
L'amiral et sa suite furent introduits auprès d'Haïder, qui, aussitôt qu'il aperçut Suffren, se leva, vint le recevoir à l'entrée de sa tente, loi donna l'accolade, et lui présenta ses fils, ainsi que les seigneurs de sa cour et les chefs de son armée. Le nabab lui exprima toute la joie qu'il avait de le voir, et son admiration pour ses victoires : « Avant votre arrivée a la côte, loi dit-il, je me » croyais un grand homme et un grand général; ■ mais vous m'avez éclipsé, vous seul êtes on » grand homme. ■ Le prince indien détacha ensuite de son turban une aigrette en diamant, dont il orna le chapeau du commandeur, loi présenta un serpeau fort riche et deux bagues d'un grand prix. Chaque capitaine reçut un serpeau en gaze d'or, un châle et une plaque d'or enrichie de diamans et de pierres précieuses. L'usage étant d'ajouter un cheval à ces objets, ou d'en donner la valeur en argent à ceux peur qui ce présent est inutile, le nabab fil compter deux mille cinq cents francs à chaque capitaine. L'éléphant qu'il destinait à Suffren fut représenté par trente mille francs. Celte première entrevue, où il ne fut pas question d'affaires, dura trois heures. Haider reconduisit Suffren jusqu'à la sortie de sa lente. Les mêmes honneurs que celuici avait reçus à son arrivée lui furent rendus à' son retour. Le lendemain, après le déjeuner, les deux chefs eurent un entretien de plusieurs heures. La franchise militaire et la noblesse que mil Suffren dans ses discours, l'intérêt qu'il témoigna au nabab, l'empressement qu'il lui montra de remettre promptement à la mer pour aller combattre les Anglais.et l'assurance qu'il lui donna de la prochaine arrivée de secours envoyés par le roi de France, charmèrent ce prince, et lui inspirèrent pour l'amiral une estime et one confiance sans bornes. Suffren proposa au prince indien de se rapprocher de sa côte, pour jouir du spectacle de son escadre pavoisée et dans toute la pompe dont les vaisseaux sont susceptibles. Haider s'en défendit par un compliment aussi flatteur que spirituel, en répondant au général qu'il n'était venu que pour avoir le plaisir de le voir, et qu'il ne lui restait plus rien à désirer. Alors, oubliant la morgue ordinaire aux souverains de l'Asie, il reconduisit l'amiral jusqu'au delà de sa tente, et lui dit, en le laissant aller : « Adieu, monsieur de Suffren ; heureux » le prince qui possède un sujet aussi précieux » que vous! J'espère que vous reviendrez bien-
> tôt couvert de nouveaux lauriers ; je ne puis » vous exprimer le désir que j'en ai, et la con-
> fiance que vous m'avez inspirée. » Cet épisode de la vie de Suffren sera à jamais mémorable
dans l'histoire de la marine française, car il est sans exemple qu'an des plus puissants souverains de l'Asie se soit déplacé de plus de quarante lieues, avec une armée de quatre-vingt mille hommes, dans le seul hut de donner un témoignage d'estime à un général étranger.
Pendant le 6ejour à terre du commandeur, l'escadre s'était occupée, avec la plus grande ac- , tiviié, à réparer les avaries qu'elle avait éprouvées dans le dernier combat; plusieurs vaisseaux ayant besoin de changer leurs mais, on prit ceux des flûtes, et la Pourvoyeuse fut expédiée pour Malac, afla d'y prendre les mâtures. achetées pour l'escadre.
Suffren, instruit que l'escadre anglaise s'était dirigée sur Madras, où elle était occupée à embarquer des troupes dont on ignorait la destination, se hâta d'appareiller, et se porta sur Trinqueliar, espérant y obtenir des renseignements. Trompé dans son attente, il se dirigea sur Batacolo, où il trouva une frégate et ileux vaisseaux escortant un convoi de liuil bâtiments de transport, chargés de troupes et de munitions, qui attendaient un vent favorable pour le rejoindre. Il envoya reconnaître la baie de Trinqucmale. Apprenant que les Anglais n'y étaient pas, il se détermina à faire le siège de cette place.
Le 21 août, le cutter le Lézard mouilla dans la rade de Batacolo. Il apportait à Suffren des paquets de la cour, contenant l'approbation de sa conduite à la baie de Praya, et la coolirmalion de tout ce qu'il avait demandé pour les officiers de sou escadre. Une lettre du grand-maître de Malte, en le félicitant de ses succès, lui annonçait qu'il avait été fait bailli.
Le 23 août, l'escadre mit à la voile pour Trinqucinale, et se trouva le lendemain en vue des forts. Le succès de l'entreprise dépendait principalement de la célérité; il fallait qu'une attaque imprévue et vigoureuse fit tomber cette place avant qu'elle pût être secourue.
Aussitôt qu'il fut mouillé. Suffren fit mettre les chaloupes à la mer; on débarqua deux mille hommes, l'artillerie et les munitions. Cette'descente se fit à deux tiers de la portée du canon des forts. Les Anglais, pris à l'improvistc, n'y purent opposer d'obstacle. Le 27 et le 28 furent jeœployés à élever des batteries et à construire des retranchements; Suffren se portail partout, animant et dirigeant les travailleurs. Enfin le 29, le feu commença avec vigueur, et dura toute la journée, pour recommencer avec non moins d'énergie le lendemain. A neuf heures, le général Gt sommer le fort principal de se rendre, quoique la brèche fût encore loin d'être faite. A onze heures, le gouverneur envoya les conditions auxquelles il consentait à capituler. Suffren les trouva do peu exigeantes; mais comme c'était plutôt le poste important de Trinquetnale que des pri-
son niers qu'il voulait, la garnison obtint leshonneurs de la guerre et son renvoi a Madras. Le fort d'O stem bourg accéda le lendemain à cette capitulation, et le pavillon français muta sur toute la baie. Ainsi, en cinq jours, le bailli de Suffren s'emp ira d'un des plus beaux p>ris de l'Inde et d'une place qui, par sa position, assurait ses moyens d'attaque et ses communications. Son pressentiment de l'arrivée de l'cscalre anglaise ne larda pas à se réaliser; elle parut trois jours après la prise de Trinquemale. Suffren était encore à terre lorsqu'on signala l'ennemi ; aussitôt il ordonna le rembarquement des troupes, et se dis* posa à livrer un combat d'une nouvelle espèce. Le jour commençait à baisser lorsqu'on aperçut les Anglais; ils laissèrent tomber l'ancre sans avoir eu connaissance des Français, et on les vit le lendemain matin manœuvrer pour entrer (l ins la baie. Il devint évident que sir Huches, ignorant la prise de Trinquemale, venait le secourir, et sa manœuvre marqua bientôt sa surprise et sa consternation; il laissa aniv-r tout a la fois, et continua à courir largue. L' escadre fiançaisc appareilla immédiatement ; mais une forte rafale qui s'éleva subitement ayant fait déraper plusieurs vaisseaux qui s'abordèrent, il fallut mouiller, pour donner le temps de reparer les avaries.
Plusieurs capitaines se rendirent ù bord du Héros; ils représentèrent à l'amiral qu'il serait prudent do s'abstenir de combattre, Trinquemate pris assurant à l'escadre un port d'hivernage et un rendez-vous pour les convois. On avait présenté la bataille aux Anglais, qui. prenant le large, entraîneraient l'escadre loin de Trinque» maie : il fallait tenir le vent pour y revenir. Suffren, qui vient d'apprendre que. l'ennemi n'a que douze vaisseaux, tandis qu'il en a quatorze sous ses ordres, répond : c Messieurs, si l'en» » nemi était en forces supérieures, je me rciire- » rais; contre des forces égales, j'aurais de la » peine à prendre ce parti ; mais contre des forces » inférieures, il n'y a pas à balancer, il faut com- » battre. » Ce ne fut que le 5 septembre 1782 que les deux escadres se trouvèrent en présence. Le bailli de Suffi en donna l'ordre de former la ligne de bataille, et prit de moments après, celui d'arriver sur l'ennemi, mais la force de la brise et l'inégalité de marche de ses vaisseaux, dont six seulement étaient doubles en cuivre, et des siguaux mal compris, fir ent commencer l'action avant que la ligne fut bien formée.
Suffren multipliait ses signaux à chaque divi. sion, et, pour aiusi dire, à chaque vaisseau; mais sa ligne continuait à être sans ordre; peu de vaisseaux pouvaient combattre avantageusement; la plupart étaient trop au vent; les autres liraient des volées sans cl tel. L'escadre anglaise, au contraire, formée dans le meilleur ordre, faisait un feu terrible. Fn vain le général français répétait le signal de venir à sou secours; le gros, do
son escadre se trouvait presque en calme, ou du moins le vent était si faible, qu'on ne pouvait manœuvrer; lundis que les ennemis, favorisés par une brise frakbe. évoluaient à leur aise, et écrasaient le llirot, l'Illustre et t'Ajax, qui seuls s'étaient approchés à portée de fu»il. Une habile manœuvre de ïArlétien, qui se porta en avant et combattit seul trois vaisseaux, les tint en respect, en força même deux d'arriver, et sauva l'amiral. Dams le même moment, le feu ayant pris à bord du Vengeur, obligea les vaisseaux les plus rapproches de lui de s'éloigner, et augmenta le desordre de la ligne française. Toutefois Suffren se battait au centre avec un acharnement sans égal; couvert de feu et de fumée, il ne s'était pas encore aperçu que les autres vaisseaux ne le secondaient pas. Se croyant abandonné de son escadre, plutôt que d'amener son pavillon, il résolut de s'engloutir sous les ruines de son vaisseau. Déjà il avait perdu son grand màt; celui de perroquet de fougue, et le petit mât de hune, venaient de tomber, aux cris de juin des ennemis. Il regarde sa mature, et voit que son pavillon de commandement est abattu : < Des pavillons! s'écrie-t-il, » qu'on apporte des pavillons; qu'on en mette » tout à l'eniourdu vaisseau! » On le voyait furieux, courant sur la dunette, s'offrir en quelque sorte aux boulets; mais le génie de la France veillait sur lui, et devait le dédommager bientôt de cet échec. L'engagement dorait depuis une heure et demie, Icrsqu'enQn les vaisseaux français parvinrent à le rejoindre : la nuit mit fin nu combat. Les Anglais allèrent relâcher à Madras, et l'escadre française, après avoir passé la nuit en panne sur le champ de bataille, fit route pour Trinquemalc; cependant, avant d'y enirer, elle était destinée à un nouveau malheur. L'Orient s'échoua sur la Pointe-Saie, a l'entrée de la baie ; il fut impossible de le sauver. En moins de quinze jours, l'escadre eut réparé ses avaries, et put reprendre la mer. Pendant cette relâche, Suffren avait reçu des avis qui lui donnaient des inquiétudes pour Gondelour. Ce port élait une posilion très-importante qu'il fallait conserver, à quelque prix que ce fût. L'amiral appareilla pour cette destination, et y arriva le 4 octobre. En y arrivant, l'escadre eut à déplorer une nouvelle perte. Le Sphinx et le If narre s'abordèrent, et, par le plus beau temps possible, ce dernier vaisseau s'échoua; malgré tous les secours, il se creva, et l'on dut perdre l'espoir de le sauver. Cette diminution de forces était d'autant plus sensible, que celles de l'ennemi venaient de s'augmenter de cinq vaisseaux. Les Anglais n'avaient rien entrepris contre Gondelour; le générai Coote, qui s'était mis en marche pour investir cette place, apprenant la prise de Trînqnemale, se retira jusqu'au Grandmont, sous Madras, où son armée passa tout l'hivernage suivant. Ainsi c'était encore à Suif i en qu'on devait la conserva-
tion de ce poste important. On était arrivé an 12 octobre, et ni l'une ni l'autre escadre ne pouvait rester plus longtemps à la côte de Coromandel. Les Anglais se réfugièrent a Bombay, ne doutant pas que les Français ne fussent obligés d'aller, suivant l'usage, se ravitailler à l'Ilede-France, a qui nie cents lieues du théâtre fie la guerre. Certains alors de revenir les premiers a la côte de Coromandel , ils espéraient bien retrouver, an retour de la belle saison, la supériorité qu'ils avaient perdue, et reprendre, avant l'arrivée des Français, toutes les conquêtes que ceux-ci avaient faites. Le bailli de Suffren, qui sentait la nécessité d'être le premier à la côte de Coromandel l'été suivant, choisit pour hivernage l'Ile de Sumatra, à la partie orientale de la mer des Indes, et dont la rade est sure et la terre fertile ; il mouilla à Achem le 4tr novembre. Une corvette expédiée de France vint loi annoncer l'arrivée prochaine du général de Bussy avec trois vaisseaux et un convoi de troupes et de munitions. Voulant se réunir à ce nouveau renfort, Suffren appareilla d'Achcm le 20 décembre, cinquante jours après y être entré. Il détruisit en passant Gaujam, comptoir anglais sur la côte d'Orixa, et une grande quantité de bâtiments. Le i'r février 1783, il jeta l'ancre à Goudclour. En y arrivant, il apprit la mortd'Ilalder-Aly. De Bussy arriva avec trois vaisseaux et une frégate, A peine l'escadre eut-elle fait les réparai ions dont elle avait besoin, qu'elle fit voile pour Trinquemale. Les vents contraires rendirent la traversée longue. Les premiers vaisseaux entraient à peine dans la baie, qu'on signala dix-sept vaisseaux de guerre. Suffren fit aussitôt forcer de voiles, et sir Hughes sembla être arrivé tout exprès pour être témoin de l'entrée des Français à Trinquemale. Une heure plus tard, un combat élait inévitable, et l'amiral français n'était pas en état de le soutenir.
L'activité la plus incroyable régna bientôt dans la baie. A mesure qu'un vaisseau élail réparé, il allait mouiller dans l'arrière-baie, prêt a appareiller. Cinq seulement y étaient rendus lorsque l'escadre anglaise parut. Suffren, dont le vaisseau n'est pas réparé, passe sur un de ceux qui se trouvaient dans l'arrière-baie, et les fait embosser. Cette démonstration sauva l'armée. Sir Hughes continua sa route sans les attaquer. Suffren, dans l'ignorance de la destination des Anglais, dut craindre une tentative sur Goudelour. Des dépêches de Bussy, hasardées sur un bateau qui avait passé de nuit au travers de l'escadre anglaise, vinrent confirmer ses craintes. Bussy appelait l'amiral à son aide; mais il ne se dissimulait pas le danger qu'il y avait à venir essayer de le délivrer, en présence de dix-huit vaisseaux, n'en ayant que quinze à leur opposer. Cet obstacle n'en est pas un pour Suffren, il ira dégager Goudelour. Arrivé le 16 à la hauteur de
Trinquebar, 1rs frégates signalent dix-huit voiles. L'escadre anglaise vient au-devant des Français, et lève ainsi le blocus, qu'elle ne devait plus reprendre, il était tard quand on aperçut I ennemi. î<a nuit se passa en évolutions des deux côtés. Suffren réussit par une habile manœuvra à prendre la position occupée par les Anglais dans la
rade, et ù les tenir au large. Lamual acquérait ainsi un grand avantage, celui de pouvoir renforcer ses équipages avec des détachements pris dans les troupes. Le 18 et le 40. on manœuvra inutilement pour engager le combat. Les Anglais profilèrent do la supériorité de leur marche pour l'éviter. Enfin le 20 juin, à trois heures et demie, l'action commença ; elle fut soutenue vaillamment départ et d'autre; muis le feu de l'escadre française, mieux nourri et plus vif, forçait de temps en temps les vaisseaux enuemis à laisser arriver.
L'ardeur des équipages était telle, que la nuit put à peine faire cesser le combat. Il dura deux heures et demie sans causer de grands dommages à l'une ni à l'autre escadre. Le résultat n'en éiait pas moins glorieux pour Suffren. qui, avec une armée inférieure en forces, avait forcé les ennemis à quitter leur position, à lever le siège de Goudeloar, et d'accepter un combat qu'eux-mêmes eussent dû présenter.L'intention de Suffren était de recommencer le lendemain au point du jour; mais les Anglais s'étaient éloignés.et. malgré tomes ses manœuvres pendant cinq jours, il ne lui fut pas possible de les contraindre à un nouvel engagement; ils se réfugièrent à Madras. L'amiral revint a Goudeloar. Ce combat fut le dernier. La nouvelle de la paix, signée à Versailles le 9 février 1785, parvint à Surfren le 25 juillet, ainsi que les ordres relatifs à l'escadre. Cinq vaisseaux et deux frégates devaient rester dans l'Inde. L'amiral appareilla avec les autres pour opérer son retour en France. On toucha au Cap de Bonne-Espérance. L'escadre anglaise y vint aussi relâcher. Le coup d'œil de Suffren était si sûr et si exercé, qu'observant la manœuvre d'un des vaisseaux de celte armée, il annonça qu'il allait se perdre, et ordonna de tenir les chaloupes prêtes à lui porter secours. En effet, l'Anglais lit côte, et les chaloupes françaises arrivèrent les premières au secours de ceux qu'ils avaient naguère combattus avec tant d'acharnement. Le 2G mars 1784, le bailli de Suffren rentra a Toulon, après une absence de trois ans. Les honneurs l'attendaient dans sa patrie : ses concitoyens le reçurent avec enthousiasme; les élats de Provence firent frapper une médaille à son effigie, avec cette inscription :
la Cap pmtégé. TriiiqueitHiU prit. C»udrtour délivré. L'Inde défendue, f ix combnt.x glorieux. Ltt Mats de Provence ont décerné cette médaille fan UDÇÇLXXXlf\
Lorsque Suffren arriva à Versailles, il reçut un accueil plus brillant que tous ceux qui y avaient jusque-là fêté le retour de Turenne. de Condé, et même du maréchal de Saxe. En entrant dans la salle des gardes, le maréchal dcCaslrits, minisire de la marine, dit : « Messieurs, c'est » M. de Suffren !» A ces mots, les gardes- ducorps se levèrent, et l'escortèrent jusqu'à la chambre du roi. Louis XVI le nomma chevalier de ses ordres. Uno quatiiéme charge de viceamiral fut créée en sa faveur, et l'ordonnança portail qu'étant uniquement érigée pour lui. elle serait supprimée à son décès. Il ne pouvait paraître dansaucun lieu public sans que la foule empressée ne lui témoignât par ses acclamations l'enthousiasme qu'inspiraient ses exploits. Au mois d'octobre 1787. quelques difficultés eniro la France et l'Angleterre ayant failcraindie une guerre nouvelle, le roi ordonna l'armement d'une armée navale ; et en désignant Suffren pour la commander, il laissa à cet amiral le choix des capitaines qui devaient servir sous ses ordres. Sulfrcn se disposait à se rendre à Brest, lorsqu'il fut atteint d'une maladie grave. Les soins qui lut furent prodigués le tirèrent du danger qui menaçait sa vie; mais depuis ce moment sa santé fut toujours chancelante, et il mourut a Paris le 8 décembre 1788 '.
Le bailli de Suffren était d'une taille ordinaire, mais d'un embonpoint exiréme, qui cependant ne diminuait en rien son activité. A un sang-froid imperturbable il joignait une bravoure et une impétuosité qui allaient jusqu'à la témérité. A une grande élévation de caractère il alliait des connaissances très-étendues et une extrême vivacité d'esprit et de jugement. En un mot, il réunissait toutes les qualités qui font le guerrier illustre, le marin expérimenté et l'homme estimable.