TOUS
Il était deux heures de la relevée lorsque le lendemain ils se réveillèrent. Ils crurent, en se dégageant de ce sommeil, sortir d'une douce léthargie : leur sang coulait plus calme et plus frais, leur tête leur semblait plus légère. 1 /action d'un bain préparé d'avance vint encore compléter cette impression de bien-être.
Tout avait été prévu pour eux, leurs désirs aussi bien que leurs besoins.
Du linge et des vêtemens avaient été substitués à leurs effets qu'avait souillés et déchirés leur pénible voyage. Un déjeuner les attendait dans le salon, où leur hôte les présenta à quelques capitaines, amis dévouée de la maison. On leur lut à l'article Portsmouth, dans la gazette du jour, un article sur leur évasion, où le journaliste annonçait que, bien que toutes les probabilités fissent penser qu'ils avaient été engloutis par la mer montante, une récompense de dix gninées était promise à ceux qui parviendraient à les arrêter, en cas toutefois qu'ils eussent gagné la terre.
Les cinq jours que les deux officiers français passèrent dans cette famille, s'écoulèrent pour eux au milieu des attentions et des prévenances les plus délicates dont ils ne cessèrent pas un instant d'être l'objet. < Je ne puis décrire, nous dit le docteur Havas, les soins que cette estimable famille et ses amis nous prodiguèrent ; le souvenir en est si profondément gravé dans mon cœur, que le temps n'a pu et ne pourra jamais l'affaiblir ! »
Le capitaine J. P... leur annonça enfin que l'embarcation sur laquelle ils devaient essayer de gagner la côte de France était préparée, et que la vigie qu'il avait postée sur une hauteur du rivage pour signaler la position des batimens de guerre, n'avait, depuis le matin, aperçu aucun croiseur. Le temps était beau, le vent favorable ; tout, excepté la lune, concourait donc à favoriser leur départ. Ils résolurent de le tenter le soir même.
Leur hôte, prévoyant jusqu'au cas où ils auraient été repris, voulut leur faire accepter vingtcinq guinées ; mais son obligeante insistance ne put triompher de leur refus.
« Si nous atteignons notre pays, lui répondirent-ils, votre argent nous est inutile ; si le malheur veut que notre entreprise échoue, nous vous promettons d'accepter l'offre généreuse que vous vous faites. »
Après un dlncr où Havas et Souville se trouvèrent réunis pour la dernière fois avec cette famille et ces hommes généreux auxquels les attachait tant de reconnaissance, ils quittèrent cette maison hospitalière pour descendre vers le port. Souville donnait le bras à la dame, Havas avait
offert le sien à la soeur, M. J. P... et trois amis marchaient à côté d'eux.
hM M Lit.
Il était alors neuf heures du soir. La clarté de la lune et des étoiles avait remplacé les lueurs mourantes du crépuscule ; pas un nuage au ciel ; la brise de la nuit répandait dans l'air une douce fraîcheur.
Ils atteignirent le bord de la grève. Un beau , canot de vingt pieds de quille, se balançant sous son élégante mature, au branle régulier des lames, qui, en passant sons lui, semblaient se gonfler pour le caresser, attendait, amarré à la jetée, l'arrivée des deux Français.
11 fallut se dire adieu. Ce fut un moment que j l'impossibilité d'exprimer les senti mens qu'ils avaient dans le cœur rendait pénible pour les prisonniers français. Après avoir pressé avec émotion les mains de ces amis dévoués qui n'avaient pas craint de s'exposer à la déportation pour les secourir, Havas et Souville s'élancèrent avec J. P... dans une petite nacelle qui les transporta a bord de la chaloupe.
J. P... hissa lui-même la voile, et les quitta en leur souhaitant tout succès. Souville prit alors la barre du gouvernail, Havas passa sur l'avant pour veiller, et l'embarcation attaqua la mer avec tant d'ardeur, que les deux déserteurs conçurent l'espoir d'atteindre la plage française avant le jour.
Les premières heures de navigation ne furent troublées par aucune alarme. Le beau canot, dont un joli frais gonflait la voile, glissait à la clarté des astres sur celte mer que faisait palpiter la brise.
Vers onze heures Havas, ayant aperçu les feux de Douvres sous leur hanche de bâbord , en avertit Souville. Un instant il distingua également un navire qui voguait à leur rencontre. S'élançant aussitôt à la drisse de la voile, il l'amena; puis prenant un aviron, il dit à Souville d'en faire autant pour soutenir leur embarcation à la mer. Le bâtiment ayant passé sans les voir, ils réinstallèrent leur voile et continuèrent tranquillement leur route.
La brise se maintenant fraîche, le canot continuant à filer un bon loch, ils se trouvèrent, vers trois heures du matin, à une portée de pistolet des falaises de Blancy.
La marée favorisant leur marche, Havas et Souville ne voulurent point mettre leur canot à la côte, ils préférèrent gagner le havre de Calais, où les portait le flot.
Il pouvait être quatre heures et demie lora-
262 LA rBAffCt:
qu'ils donnèrent dan, le» jetées de ce p. • ■ f. ■ . force avec laquelle renvoyait le jusant ne Jour permit d'entrer que halés avec uue ligne qui leur fut jetée par des pécheurs.
Cette circonstance donna le temps à la famille de Souville d'accourir le recevoir ; mais un incident assez étrange les retint quelques iostans encore séparés. L'autorité, qui s'était transportée sur les lieux, vint jeter son veto sur le débarquement des deux prisonniers. H eût fallu lui produire un pas*e-porl, sans doute visé par l'amirauté d'Angleterre; mais la surprise que les bizarreries de ces prétentions policières avaient excitée dans la foule, plus nombreuse à ebaque instant, faisait place à un mouvement d'indignation qui éclatait déjà dans les murmures. L'autorité ce vit forcée, au mépris de ses exigences légalement stupides, de rendre les deux déserteur! aux embrassemen» de leur* amis.
Fblcrnck Gieunn.
LA
©aëlctte rjntoijstrie.
Si l'humanité et le dévouement que les noviga. leurs français et anglais ont toujours déployés dans leurs rapports avec les populations sauvages sont une des gloires les plus incontestables et les plus pures que la marine ait tirées des voyages d'exploration et de découverte, l'on ne peut nier également que cette bienveillance, qui n'exclut nullement la fermeté, n'ait été le mode d'action le plus puissant et le plus certain pour nouer des rapports pacifiques avec ces nations, qu'irritent et effarouchent les sévices. Une expérience terrible viendrait, an besoin, démontrer par des faits, la vérité de celte assertion.
Le marin doit toujours se rappeler, dans ces expéditions lointaines, que sa mission est avant tout une œuvre de science et de civilisation, et uon pas une campagne militaire ; qu'il doit apparaître sur ces plages éloignées comme ces nautouniers égyptiens, tyriens et grecs, qui ont tour à tour implanté sur la rive méridionale de l'Europe les rameaux de In civilisation orientale, et fondé des républiques florissantes sur des rivages où régnait la barbarie avant eux, et non pas s'y précipiter comme ces avides vice-rois espagnols et portugais, qui se ruèrent sur le Nouveau-Monde pour en exterminer les populations, et rapporter de l'or ensanglanté du milieu de ses ruines. C'est par l'industrie, et non point par le sabre, qu'il
doit faire ses conquêtes. C'est an las éclairant et en les fécondant, et non point an massacrant \tt populations indigènes, qu'il doit exploiter les pays qu'il ajoute nu monde connu, les peuples qu'il fait entrer dans la grande famille biipiaiue.
$i quelquefois un crime appelle um répression prompte, la gravité de cette répression doit toujours être en rapport avec la gravité du crime lui-même. Ces peuples en reconnaisse ot alors la justice, et leurs passions même fléchissent sous ce châtiment, qui s offre à leur raison avec la modération, mais aussi l'inflexibilité du droit.
Si, au contraire, l'Européen, usant contre ces populations de la supériorité de la poudre et de l'omnipotence du canon, s'abandonne à ses enporlemens, le sauvage, dont les instincts ne voieut ' dans ces exécutions que vengeance et férocité, répond à la guerre par la auerre, et lo sang 6»u toujours par être paye par le sang. Mous t'en voulons citer qu'un récent exemple,
Dans |e courant du mois de février 1826, l'Eléonore, joli navire de dix pièces de canos et de cioquaute-cinq hommes d 'équipage, jeu l'ancre dans une baie de Mooni, uue des Iles de cet archipel Sandwich, auquel la mortdeCook a donné une si funeste célébrité (|).
Mouillé sous lu protection d'une côte élevée, qui, s'avançanl de chaque coté de la baie en ui promontoire hardi, offrait l'apparence d'us mgeur dont les bras se repaient pour prendre us élan, l'Eléonore attendit que lu goélette Unàuttrie vint la rejoindre.
Ces deux navires, appartenant à l'un des port» des Étals-Unis d'Amérique, faisaient le commerce de la pelleterie dan» ces mers, et devaient opérer leur retour de conserve. L'un était commandé par le capitaine Metcalf, l'autre par son fils.
L'Eléonore, ayant passé quelque temps sure! ancrage sans qu'aucun indice hostile justifiai les mesures do prudence qu'elle avait fait d'abord présider a ses relations avec les naturels, laissa tomber ses précautions. Elle ne tarda point a s'en repentir. Un des canots qui faisaient leseniee régulier entre le navire et lu plage disparut un jour avec les deux marins qui le montaient.
M. Metcalf descendit lui-même a terre pour s'entendre avec le souverain de l'ile, et diriger en personne les recherches. Tout fut inutile; os n'obtint aucun indice sur le sort des deux matelots. Dans cette position, lo capitaine de l'EUonore promit une récompense à celui qui pourrait lui donner des renseignemens. Ce ne fut qu'après plusieurs jours que quelques insulaires vinrent lui rapporter les débris de l'embarcation, svee quelques détails qui ne lui permirent poiul de douter que ses deux hommes n'eussent été ma»-
(I) l a gravure de cette livraiioo reprtseote le Misent pic mentait alor» cet illuatre navigateur. Le* An g lait l< conservent comme un monument Mtie-nal,
LA mifCE
sacrés â h suite d'utie contestation avec les ha*, titans.
Il sembla déplorer ce malheur, mais renoncer à venger un meurtre dont la cause et la justification échappaient à l'appréciation comme au châtiment.
Les relations des naturels avec VEléonort, que la crainte avait quelques jours, sinon rompues, du moins beaucoup ralenties, s'étant renouées insensiblement, les insulaires qai avaient apporté les débris du canot crurent pouvoir sans danger réclamer la récompense qui leur avait été promise. Celle demande ne parut point surpren* dre M. Meicalf.
t C'est juste, dit-il, vous allez la recevoir dans un instant. »
Et, appelant l'officier de quart :
« Olivier !
— Plalt-il, capitaine?
— Faites ranger toutes ces pirogues à un quart de portée de pistolet sous notre batterie de bâbord.
— A l'ihstant, capitaine. •
Le jeune homme s'empressa de faire exécuter ce commandement, ce en quoi il fut vivement secondé par les trois Moonoi$, qui jugeaient la récompense promise d autant plus considérable, que le capitaine voulait mettre plus de solennité à la leur donner. Quelques, minutes suffirent a déployer en demi-cercle la ligne de pirogues dans la position indiquée.
Pendant ce mouvement extérieur, le capitaine donnait de nouveaux ordres dans la batterie. L'officier de quart était â peine de retour à bord, que les sabords furent tout d'un coup ouverts, et qu'une volée des canons chargés à balles et à mi» truille écrasa cette flottille de barques, et couvrit la mer ensanglantée de cadavres et de débris.
Près de deux cents insulaires furent victimes de cette répression atroce, qu'une nouvelle atrocité ne devait point ta nier à venger.
La première pensée des insulaires fut de s'empsi er de f£/ran©ra etd'en massacrer les matelots.
Le piojet fut conçu avec Une audace et tthe prudence qui en eussent assuré le succès, si le chef de l'ile ne se fût opposé à son exécution»
Les naturels devaient continuer de commercer -avec le navire, ci profiter du moment où une partie de l'équipage, montée dans les mâts, eut été occupée à déployer les voiles, — opération que la saison des pluies régnante alors nécessitait fréquemment, — pour jeter à la mer le peu d'hommes qui, durant ce travail, restaient sur le pont, certains de triompher aisément après de ceux qui seraient montés sur les vergues.
L'intervention du roi de IMIe, effraye du châtiment que pouvait attirer sur lui cette tentative, en empêcha senle la réalisation. Hais ce prince ne pouvait se trouver sur tous les points du ri- I vage & la fois; aussi, au moment même où son j
influence écartait de l'Eléonore les projets de mort tramés contre elle, la haine excitée par II. Metcalf éctataiuelte dans une anse voisine sur la goélette commandée par son fils.
Le temps était d'une sérénité et d'un calme que n'altérait aucun nuage dans le ciel, aucun bouffie dans l'air4, aucune lame snr là surface de la mer, unie comme une glace.
L'Industrie, qui avait long-temps essayé d'aider l'impuissance de ses voiles par la force des avirons, avait Gni par serrer ses brigandines, et, s'étant avancée dans une crique étroite et verte où venait se décharger une rivière, y attendait que la fin du jour donnât quelque forée à la brise pour recommencer son sillage.
Les pirogues des insulaire** doublant les deux pointes de la baie, ou se détachant du rivage même, eurent dons un instant entouré le bâtiment américain. Les chefs s'en approchèrent pour offrir des présens, les autres pour vendre des fruits et des porcs vivaae, qu'ils donnèrent â vil prix.
Ces démonstrations ne tardèrent point è capter la bienveillance du jeune capitaine, qui, ne soupçonnant point que ces signes d'amitié puisent cacher des projets sinistres, permit â cea indigènes de monter â son bordi Dans un instant le pont de la goélette en fut couvert*
La bonne intelligence régna d'abord entre eut et les cinq matelots. AntsW, qni remplissait sur l'Induttri* l'emploi de CMttre*malire, avait peur* tant déjà remarqué quelques symptômes alar* mans dans les dispositions de cette foule, lorsqu'il aperçut un de ces sauvages, qu'à sa hauteur, sa force musculaire et ses orneméns, on pouvait regarder eonnne leur chef, saisissant dans ses bras le capitaine «t h» précipitaat par-dectots le bord.
Fernell avait un pistolet à U ceinture, t'ne balle sifflé aussitôt aux oreilles do l'insulaire ; mais, saisi lui-même, ainsi que ses autres compagnons, il fut comme eux jeté à la aér, où les naturel t, qui étaient restés sur les pirogues, s'efforcèrent de les taer à coups de pagaies. Quatre, en effet, finirent, après une lutte qui ne fit que prolonger leur agonie, par disparaîtra dans une mer rOugé de leur sang. Fernell seul, étant par* venu, après des efforts inouïs, è se réfugier dans une barque où se trouvait un vieillard, fut arrêt, ché par l'influence de cet homme à la rage de Se» meurtriers. Dklasib.
iWafcame ÏDntotjer.
Par une de ces belles soirées de décembre,— soirées douces, lièdes et parfumées, qui suivent la saison de l'hivernage dans la nature caraïbe, — une jeune femme, assise sous un berceau, que formaientavec de belles lianes en fleurs plusieurs pieds de jasmins jaunes, dont les jets déliés, se guindant jusqu'au sommet d'un bouquet d'ourrate$, allaient mêler des fleurs d'or à leur feuillage embaumé, semblait plongée dans une de ces rêveries apathiques qui naissent d'un ennui chronique ou d'une longue souffrance.
En vain son mari cherchait-il dans sa tête et dans son cœur les plus douces émotions et les plus rians espoirs pour dissiper cette sombre tristesse ; en vain appelait-il à son aide les affections les plus puissantes sur le cœur d'une femme : c'était a peine si ses paroles parvenaient à faire passer sur les lèvres de celle à laquelle il les prodiguait un de ces vagues niais dolens sourires, qui démontrent mieux que les protestations les plus longues l'impuissance de ces consolations.
< Sois raisonnable, mon amie, lui disait-il ; tu
• sais que notre séjour en ces lieux n'est point un » exil éternel; l'exploitation de ces terrains fé-
> conds peut, en quelques années, tripler notre » fortune; ces vastes savanes sont déjà couvertes
> de plantations qui ne peuvent tarder à réaliser
> nos espérances. Vois ces champs de cannes on-
> doyer sous la brise comme une mer de verdure
> dont leurs aigrettes argentées semblent l'é-
• cume. Respire les parfums que le vent nous » apporte de ces plans de cafiers fleuris. »
Mais la jeune femme, que le mal du pays rongeait au cœur, reportait toujours ses yeux sur la crique, — où une petite goélette démâtée se berçait au branle des lames comme un nid d'alcyon ou de satanique, — et un profond soupir s'échappait alors de son sein.
M. Denoyer, dont l'existence languissante de cette femme aimée assombrissait le caractère, lui prit alors la main avec tendresse: elle reporta ses regards mélancoliques sur lui.
« Et puis, conlinua-t-il, nos plus douces affec-
> lions ne nous ont-elles pas suivi sur cette plage; » la vue de nos enfans ne surfit-elle pas à ton » bonheur ?— Vois-les, ces chers enfans, comme » Us se développent; comme leurs joues se colo-
• rent au milieu de cette puissante nature, de » cette belle nature où tout est fleur jusque dans
• le plumage des oiseaux, où tout est harmonieux
> jusqu'au frôlement de l'air ù travers les touffes » de fleurs. >
Ce disant, il lui montrait du geste et des yeux un jeune enfant qui, sautillant et joyeux, poursuivait, à l'ombre des plantains et des palmiers, ces beaux scarabées des régions lorrides, diamans de l'air, qui semblent emprunter au soleil tropical les plus riches couleurs de ses rayons; et plus près d'eux une jeune négresse qui, assise sur une herbe épaisse, tenait sommeillant entre ses bras, un autre enfant tout jeune, et frais, malgré sa nature créole, comme les plus frais enfans de notre xone tempérée.
< Comment donc, ajouta-t-il encore, cette ha- » bitation neuve, qui s'harmonise si bien avec » cette nature, la naissance de notre petite Marie,
> ne l'a-t-elle pas consacrée ù tes yeux ? »
Et la jeune femme, heureuse un instant de ce bonheur de mère où s'efface toute souffrance, oubliait ce long ennui, qui ne tardait pas pourtant à venir la reprendre.
Cette scène se renouvela bien des fois avant de déterminer M. Denoyer à sacrifier aux désirs de sa femme lespuissans intérêts qui le retenaient àSamana. Il entreprit d'abord de dissiper celte atonie par des promenades dans les parties les
B lus curieuses de cette magnifique baie de Saintomingue ; mais son épouse ne trouva dans ces promenades que de la fatigue, et le marasme où elle était plongée fit de nouveaux progrès.
Ce fut alors que, redoutant qu'un plus long séjour dans ces lieux ne lui devint fatal, il s'empressa, malgré les pertes que cette opération devait faire subir à sa fortune, de réaliser ses nouvelles plantations, et se disposa à regagner le Cap-Français, dont il était parti dix-huit mois auparavant.
La petite goélette, qui les avait déposés sur ces bords, fut réparée des avaries que le choc des lames et le roulis sur les grèves avaient causées à sa carène. Les deux mais se dressèrent sur le pont, avec leurs flèches légères jouant les mâts de hune. Tout ce que possédait M. Denoyer fui bientôt arrimé dans la cale. La petite embarcation, espalmée avec soin, allait prendre la mer, lorsque le capitaine Verrier, prêt, comme le plan leur français, à quitter celle baie espagnole, vint à son habitation avec deux matelots.
Les derniers temps de l'hivernage avaient été très-durs. Dans un des ouragans qui s'étaient succédé avec une violence si dangereuse sur cette mer tigrée d'Iles et de rochers, un brig anglais avait été jeté sur cette côte ; huit hommes de son équipage étaient parvenus à gagner la terre.
Le capitaine Verrier, ne pouvant, à cause de l'encombrement de son navire, se charger de tous ces naufragés, qui demandaient ù être transportés sur un point colonial dont les rapports leur permissent de gagner un établissement anglais,
venait prier M. Denoyer d'en prendre deux à son bord.
Bien que le planteur créole eût engagé depui» long-temps deux matelots qui devaient suffire à la manœuvre de son léger bâtiment, il s'empressa d'accueillir la demande qui lui était faite, regardant la réception de ces deux naufragés comme un devoir d'humanité.
Sa générosité ne s'arrêta pas même a leur accorder un passage sur son bord ; il se pressa de mettre à leur disposition le linge et les vélemcns dont, vu leur déuùraent complet, avaient besoin ces malheureux.
Cet incident suspendit de quelques jours le départ. Ce ne fut que dans les premiers jours de mars que la goélette, mettant au vent ses deux brigandines et son foc, traça son sillage sur les eaux de cette baie, dont un fond de sable et de rochers marbrait la surface bleuâtre.
Celle anse vidée avec succès, malgré les dangers qu'offre sa sortie, l'embarcation suivit ce littoral si pittoresque, soit que ses plaines et ses versans boisés, dont l'éloignement dégrade les plans de verdure, aillent se fondre avec le ciel, ou que ses mornes et ses pitons se profilent sur un fond bleu vif.
La goélette étant arrivée à la hauteur d'une habitation de Manuel Rorgne, les deux matelots français firent remarquer à M. Denoyer l'inutilité à laquelle l'expérience des marins anglais réduisait leur présence à son bord, et le prièrent de les mettre à terre, ne réclamant aucune autre rétribution que les avances qu'ils avaient reçues sur le prix de leur engagement, — la moitié à peu près de la somme qui devait leur revenir.
M. Denoyer y consentit; mais comme il ne voulait point faire payer aux naufragés l'hospitalité qu'ils recevaient sur son navire, il leur promit pourrécompcnse de leur peine les émolumens dont les deux Français faisaient abandon. Tant de générosité devait éveiller une singulière reconnaissance dans l'âme de ces malheureux.
La goélette continua de glisser le long de la côte sur une mer unie, oh elle n'avait à se garer que des brises qui tombaient de temps en temps des ravins que laissaient entre elles les montagnes, ou à lutter contre les courans qui eussent pu l'affaler sur des rochers. Aucun de ces accidens ne troubla sa navigation, que favorisèrent autant la quiétude et la sérénité du ciel que la douce brise qui s'abaudissait en saluant dans le sudest.
Sur le soir elle jeta l'ancre par le travers du point de la cèle septentrionale, nommé Grigri par les marins. Une habitation, occupée par les Espagnols, leur fournit des provisions fraîches pour le souper.
La brise, au lieu de fraîchir comme de coutume avec la soirée, était complètement tombée à l'entrée de la nuit. La mer, dont la clarté scintil-
Toue
lante des étoiles semblait velouler la couleur azurée, s'étendait sur ses attérages sans autre mouvement que la ride légère qu'y traçait une houle insensible, sans autre murmure que le léger clapotement du flot sur les rochers, ou son bruissement plus léger encore sur le sable : — c'était une mer d'huile, comme te disent avec tant de vérité les marins.
L'atmosphère était si pure et si tiède, que M. Denoyer ayant fait dresser un tantelet sur cette belle nuit au milieu des feuilles de palmier dont il avait fait entourer cette partie du navire.
Madame Denoyer se coucha sur un des matelas avec ses enfans, son mari s'étendit sur l'autre, qu'il avait placé à ses pieds ; — les deux Anglais reposèrent sur l'avant.
Le premier sommeil fut paisible : ce ne fut que vers minuit qu'il fut un instant interrompu par les cris de la petite fille, que nourrissait encore la jeune mère créole. La négresse, couchée auprès d'elle, ayant tiré du lait d'une chèvre embarquée pour l'allaiter, l'enfant, la domestique et la mère se rendormirent aussitôt.
Le sommeil de madame Denoyer avait repris sa première profondeur, quand elle en fut arrachée en sursaut par un bruit sourd, qui lui parut être celui d'un coup de hache assené sur le lit de son mari.
Elle écouta : — Un soupir plaintif se fit entendre.
f Hippolyte ! » s'écria celte femme, que ses appréhensions venaient de saisir d'un tremblement glacé.
Point de réponse.
« Catherine ! — s'écria-l-elle aussitôt d'une voix oh avait passé tout son effroi. — Voyez donc ! Qu'yat-il?»
Comme au même instant elle s'était soulevée péniblement en se faisant un appui de ses deux mains, l'Anglais John s'élança furieux contre elle, la menaçant de la tuer si elle faisait le moindre mouvement.
La pauvre femme retomba sur son oreiller, sans donner d'autres signes de vie que l'agitation spasmodique où se roidit et se tourmenta tout son corps. Le misérable retourna alors achever sa victime.
Après ce meurtre, le cadavre, ainsi que le matelas ensanglanté, furent jetés à la mer, et les deux assassius, l'un prenant la barre, l'autre orientant les voiles, gouvernèrent pour cingler vers la Nouvelle- York.
La négresse, fondant en larmes, s'était approché de sa maîtresse, et lui prodiguait le peu de secours qu'elle pouvait lui donner dans leur triste étal. Ce ne fut que long-temps après le lever du soleil que la malheureuse épouse reprit connais- I sance, et avec la connaissance le sentimeut de la I position affreuse où la laissait, sur cette barque, I l'assassinat de son mari.
2(5C LA FRANCE
John, «'étant alors approché d'elle, vint mettre le comble a son crime par une atroce ironie.
« Soyez sans crainte, madame, il ne souffre plus maintenant. »
El, tirant une lame de poignard, il lui demanda les clefs de leurs coffres et les armes qu'avait son mari.
Madame Denoyer les lut remit aussitôt. Les recherches que firent les deux Anglais pour tronver dé l'argent furent vaines. Par la cession que le planteur créole avait faite de son habitation, le payement ne devait s'effectuer qu'an Cap- Français, en termes annuels; M. Denoyer ne le leur avait point caché.
i Pourquoi donc I u v rr.- vous assassiné ? vous saviez qu'il n'avait point d'argent! leur dit avec désespoir la malheureuse créole lorsqu'ils reparurent sur lé pont après leur exploration inutile. Tous le saviez; il vous l'avait dit....
— Cest nn milheur, répondit John, avec un sang- froid féroce ; mais c'est égal, l'embarcation est jolie!
— O mon Dieu ! » s'écria-'t-elle en cachant Sa tête dans ses mains; et l'infortunée laissa éclater ses sanglots.
La vue de cétte douleur adoucit ces misérables, qui avaient déjà reculé devant l'effusion d'un sang inutile. Young, l'autre Anglais, lui dit même de ne pas se chagriner ; que, loin de vouloir lui faire du mal, il la débarquerait avec, sa famille sur la première terre française. Us lui | laissèrent après toute liberté de se livrer à ses | regrets.
La nuit vint ; mais loin de calmer les inquiétudes de ces femmes, elle ne fit que doubler leurs terreurs. Madame Denoyer ne pouvait dé. tacher se s yeux des traces de sang laissées sur le pont par le meurtre de son mari, que pour lei porter s«r ses enfant ; et alors sa douleur, toute poignante qu'elle était, disparaissait dans ses craintes.
Une contestation entre l«*s deui Atigt;iis vint jetev «n nottvel effroi dans son àme. Quelques • mots de John lui Rrent redouter d'être réservée , » un outrage auquel elle eut préléré la mort. L'énergique résistance d Young, dont le cœur n'avait point perdu tout sentiment d'honneur et d'humanité, la préserva de «e dernier malheur.
Après cette discussion violenté, les deux An- ' glais, dont une navigation de nuit, dans ces eaux dangereuses, eût nécessité la surveillance, mi- i rent la goélette à la cape et se couchèrent sur ] l'avant.
Madame Denoyer, dominée par ses douleurs et ses craintes, eût essayé vainement de prendre quelque repos sur ce navire encore taché du sang de son mari; l'irritation fiévreuse dans laquelle l'aviitt plongée celte journée d'angoisses la força même de rester snr le pont, où l'air de la nuit rafraîchit un peu sj tête et son sang.
Maritime.
Assise avec sa bonne négresse près du matelas sur lequel reposaient ses denx enfans, elle laissa passer les heures dn sommeil, plongée dans une lourde apathie.
La nuit fut calme et sereine ; la brise, quoique faible, eut pourtant une Ipreté qui saisit vivement la jeune créole, dont te corps était prédisposé par la souffrance à ressentir plus vivement les impressions du froid.
Le jour vint. — Le soleil commençait a éclairer la partie de l'horizon où s'était, après leur changement de course, noyée la côte de Saint- Domingue, lorsque les deux marins rétablirent la voilure et la marche du navire, pour le porter vers la destination qu'ils avaient prise ponr but de leur navigation la veille.
Après cette manœuvre, madame Denoyer ayant rappelé à Young la promesse qu'il lui avait faite de la déposer avec sa famille sur un des points de notre territoire colonial, celui-ci lot offrit de la conduire, dans une pirogue, an Cap- Français.
Ce trajet dut sembler presque impraticable a cette femme, bien qu'elle fût étrangère aux habitudes de la marine, et cependant elle accepta cette proposition. L'incertitude où restait sa destinée, tant qu'elle se trouvait placée sons la discrétion de ces deux hommes ; la terreur où l'avait jetée la pensée seule de leur brutalité; les souvenirs et les images que mettait toujours sons ses yeux et dans son cœur la vue de ce navire, tout concourut a lui imposer celte détermination.
La pirogue fut mise à la mer.
C'était une de ces barques étroites, faites avec an tronc d'arbre creusé, que les nègres de aos colonies occidentales ont empruntées aux anciennes populations caraïbes, et qae leur petitesse ne rend guère propres qu'au service des têtes.
Une couverture de laine, quatre galettes de biscuit, un baril contenant à peu près quatre
pintes d'eau douce, six œufs, quelques morceaux de porc salé y furent déposés, et John invita la famille à y descendre.
Un nouvel outrage attendait encore madame Denoyer. Ce ne fut qu'après l'avoir fouillée, de la manière la plus indécente et la plus brutale, qu'ils lui permirent de descendre; et lorsqu'elle eut pris place dans ce canot, loin d'y passer avec elle pour le diriger vers la colonie française, comme on le lui avait promis. John poussa la nacelle au large, et, abandonnant cette malheureuse famille en pleine mer, sur ce i'rêle esquif, lui cria de se recommander à la grâce de Dieu.
Ainsi délaissée avec ses enfans, hors de la vue d'aucun rivage, ignorant tout moyi n de diriger leur embarcation, celte pauvre mère adressa en vain aux deux assassins toutes les supplications que lui inspira son désespoir; mais la dislance ne permit bientôt plus aux Anglais d'entendre ses
LA FRANCK
prières et de voir couler ses larmes : une heure après, ils avaient même disparu à ses yeux.
Cette femme, qui avait supporté, avec un courage qu'elle n'eût pu auparavant soupçonner en elle, toutes les tortures qu'elle avait eues à subir tant qu'elle avait cru, par cette force d'âme, concourir à sauver ses enfans, ce put résister à ce dernier coup, qui vint dissiper tout espoir dans son cœur : elle tomba dans un évanouissement, d'où sa fidèle esclave ne put la tirer, après avoir épuisé les faibles secours qu'elle pouvait lui donner, qu'en lui baignant les tempes avec un mouchoir trempé dans la mer.
Elle revint à la vie pour ressentir toutes les appréhensions de la mort cruelle qui les attendait sur cette mer, soit qu'une tempête ensevelit leur barque dans les flots, ou que la faim vint les moissonner tour à tour par ses lentes souffrances.
Les approches d'une nuit, que l'élévation croissante de la brise rendait plus effrayante, doubla lea alarmes et les dangers de leur position.
Le ciel s'était sur le soir chargé de lourds nuages, qui ne tardèrent pas à rendre l'obscurité complète; la houle, dont la force du vent avait gonflé les longues barres, commençait à franger d'écume leurs crêtes. Le faible canot, tantôt porté sur leur croupe, tantôt caché dans leur vide, était menacé <fétre englouti à tout moment : ce malheur parut même un instant inévitable. Une lame ayant déferlé contre la pirogue, gala les provisions et faillit la combler d'eau ; mais l'activité et l'intelligence que, durant toute cette nuit, déploya la négresse dans la direction de cette barque, parvint à la soustraire a une catastrophe.
Le vent étant tombé vers le lever du jour, la mer ne tarda point à s'adoucir ; mais ce changement ne fit que leur présenter une plus longue perspeciive de souffrance. Madame Denoyer, n'apercevant d'autre horizon que celui des flots, recommanda les jours de ses enfans a la Providence.
Cette famille passa ainsi sept jours et sept nuits, luttant sans cesse avec les lames, exposée aux intempéries de la saison la plus rigoureuse de ce climat, sans boissons et sans autre nourriture qu'un peu de viande irritante. Epuisée, moins encore par le dénument et la fatigue que par l'excès de sa douleur, madame Denoyer avait perdu tout espoir de salut, lorsque la voix de sa négresse vint l'arracher de rabattement profond où elle était tombée.
« Un navire ! »
Ce mot retentit jusqu'au fond de son cœur et en remua tous les fibres. Cependant, trahie par ses forces, elle roula ou fond du canot, lorsqu'elle voulut se lever pour porter ses yeux égarés dans la direction que lui indiquait son esclave.
Une voile
MARITIME. 2o7
horizon; maisleioignemeutpermettra-l.il à ce bâtiment de distinguer leur barque, flottant sur les flots comme une bouée? Ce fui quelque temps la crainte de ces infortunées. Le hasard fit qu'il eût alors le cap sur eux.
Une demi-heure après, il était dans leurs eaux.
Madame Denoyer, à qui la certitude du salul de ses enfans avait rendu toute sa force de mère, les tenait dans ses bras, les serrait sur son cœur, les couvrait de ses baisers et de ses larmes. Un danger imprévu faillit pourtant encore les lui ravir. Les lames brisaient avec tant de force contra le navire, que l'accostementde la pirogue pouvait causer sa submersion. Il fallut tout le zèle et tout le courage que déployèrent les matelots pour prévenir ce péril.
Ce bâtiment arriva quelques jours après «l ui» le port de la Nouvelle-Orléans, où madame Denoyer reçut tous les secours auxquels lui donnaient droit ses besoins et ses malheurs. Son premier soin fut d'assurer, par un contrat, la liberté de sa fidèle Catherine, qui, toujours dévouée, ne voulut pas se séparer d'elle.
Toutes les recherches des gouvernemens anglais et fiinçais ne purent faire découvrir les deux assassins.
Dklassixs.
ÏPe la Jttarine
SOCS LKUPIRB.
Plus on étudie cette lutte désespérée que notre marine, malgré ses revers continuels, prolongea jusqu'à la fin de l'empire, plus on interroge les rares monumens de cette longue crise, les traditions de nos ports et les souvenirs de nos vieux marins, plus aussi l'on reste étonné de l'in différence avec laquelle nos écrivains ont laissé tant de courage et de dévouaient dans l'oubli.
L'absence d'études générales et sérieuses a constamment tué parmi nous tout ce qui relève de l'intelligence : philosophie, histoire ou littérature. Dès que Ton a découvert une face d'une idée ou d'une époque, on s'arrête, on en décrit tous les accidens, on en reproduit tous les détails ; on semble ne pouvoir s'imaginer qu'il existe autre chose en dehors de l'horizon qu'embrasse le regard; si, faisant quelques pas au hasard, on vient à découvrir de nouveaux objets, les premières im pressions son t toutes puissan tes; que ces mêmes choses s'offrent d'abord sous un aspect qui re pousse, c'est assez, sans autre examen on se retire, et tout est dit.
Ces réflexions rassortent surtout de la manière dont l'histoire du commencement de ce siècle a Jusqu'ici constamment été écrite. Eblouis par l'éclat que nos armées firent jaillir sur elles, en se henrtanlcontrel Europe, nosécrivains n'ont songé qu'à suivre de capitale en capitale le vol de nos aigles victorieuses. Non content de retracer les combats, de décrire les marches, d'énumérer les conquêtes, on a voulu consacrer jusqu'aux exploits isoles; tous les échos de la publicité sont restés attentifs pour reproduire les plus légers bruits de gloire, on est descendu des faits aux hommes ; la moindre action a eu son Salluste, le dernier soldat a eu son Pltftarque, la biographie a servi de complément à l'histoire.
Mais quand la pensée s'est arrêtée sur la marine, comme les premiers événemens qui l'ont frappée ont été deux grands désastres, elle s'est réfugiée au milieu des camps, où semblaient se concentrer tous les succès , s'imaginant sans doute toute lutte sur mer devenue impossible, et tous nos vaisseaux engloutis dans la double catastrophe d'Abonkir et de Trafalgar.
C'est ponrtant de ces combats que date l'illustration maritime de cette époque. Ce fut alors que commença celte guerre désespérée où, malgré les escadres dont l'Angleterre bloquait tous nos ports, malgré les flottes nombreuses dont elle chargeait toutes nos mers, nos marins ne cessèrent jamais dans leurs courses d'arborer le drapeau français avec honneur. Si les résultats de ces croisières audacieuses n'ont point été féconds pour le pays, la gloire de tant de dévouement n'en est pas moins pure. Disons-le sans crainte: la marine impériale a fait plus que le pays ne devait attendre d'elle : ses succès, elle les doit à son intrépidité ; se» revers furent des nécessités auxquelles ne put la soustraire son courage.
Nous ne pourrions glisser sur ce dernier point sans injustice; il sullii d'interroger notre histoire pour se convaincre que sur mer toute bataille rangée devait nous être fatale ; les faits seuls justifieront nos marins des accusations que le journalisme anglais fit sortir contre eux de ces deux défaites.
Pour combattre en ligne, il faut une flotte, et depuis 89 la France n'en a point eu, la France n'a pu en avoir.
Aux époques mêmes où elle a possédé le personnel maritime le plus nombreux et le matériel le plus redoutable, elle n'avait que des vaisseaux et des hommes; mais ni floues ni matelots.
Notre commerce maritime ayant été anéanti par la perle de nos colonies, la destruction de nos pèches et les innombrables croiseurs de l'Angleterre, les sources d'où sortait le personnel de notre marine militaire s'étaient trouvées taries ; on avait été oblige d'avoir recours à la conscription pour armer nos vaisseaux
Or, pour former une flotte, il faut des marins consommés, et les marins ne se forment point en quelques mois; il faut qu'une longue pratique, des manœuvres d'escadre leur ait appris l'exécution de ces combinaisons stratégiques qui décident presque toujours de l'issue du combat; il fuui enfin des chefs qui sachent coordonner et faire mouvoir ces lignes de vaisseaux. C'est ce qui manqua à la marine de l'empire.
La crise révolutionnaire de 89 n'avait pu renverser les privilèges sans atteindre les hommes dans lesquels ils étaient personnifiés. Bien des intérêts privés furent donc écrasés sous les ruines que causa la régénération sociale; ces intérêts, se changeant en passions, trouvèrent une répression immédiate dans le nouveau pouvoir. La caste dépouillée, ne pouvant résister et ne voulant pas fléchir, dut chercher un refuge dans l'exil.
Tons les grades élevés de la marine avaient été sous la royauté, ainsi que ceux de l'armée, l'apanage exclusif de la noblesse ; les chefs seuls sortis de ses rangs avaient pu se former dans ces professions qui exigent l'expérience d'une longue pratique. L'émigration laissa donc nos flottes sans officiers supérieurs.
Les commissaires que la Convention nationale envoya plus tard sur les vaisseaux, loin de remédier au mal, ne firent que l'envenimer. Leur influence avait pu être salutaire sur nos frontières : on trouve souvent dans l'enthousiasme le coup d'oeil et l'inspiration qu'on chercherait vainement dans les théories et dans la routine. En révolution, quand il faut défendre le territoire national, les généraux naissent subitement sons les boulets : il en est différemment sur mer. Que pouvaient faire sur l'Océan ces envoyés qui ignoraient jusqu'aux moindres ressources de la science nautique contre les vents ou les courans? rien! Aussi, la seule bataille navale que la république française ait livrée ne lui procura-t elle que la gloire d'une submersion sublime.
Lorsque plus tard le Directoire arrêta l'expédition d'Egypte, l'état d'abandon où l'on avait laissé languir et se démoraliser notre marine ne permit point de la considérer comme un élément de force, mais simplement comme un moyen de transport. Aussi Napoléon, dont l'œil avait pénétré le secret de sa faiblesse, s'efforça-t-il de la soustraire à toute chance de combat en la consignant dans la rade d'Aboukii.
Presque aucune amélioration depuis la paix de 82n'avail été introduitedans l'armement et l'équipement de nos vaisseaux, tandis que les Anglais avaient appliqué à leur marine tous les perfectionnemens qu'avaient amenés les développement de l'industrie et les découvertes des sciences.
Ainsi, ils avaient supprimé depuis long-temps, de l'artillerie de leurs vaisseaux, les pièces allon gées au-dessus du calibre de 52 (28 livres françaises), ayant reconnu que les pièces par lesquelles
l» les remplaçaient liraient quatre coups contre trois de notre calibre de 36, ce qui permettait de mettre moins de monde sur leurs vaisseaux. Nos pièces d'ailleurs, à poids égal de boulets, étaient plus massives que les leurs; aussi, l'équipage d'un vaisseau anglais portant du 32 et du 18 était-il de cinq cent quatre-vingt-dix hommes, tandis que celui d'un vaisseau français montait à sept cents et quelquefois à sept cent cinquante hommes.
Ils compensaient, en outre, la différence du calibre de la batterie, par celui de la deuxième batterie; ainsi leurs vaisseaux de 64 portaient du 18 à la seconde batterie, quand les nôtres n'avaient que du 12; leurs vaisseaux de 120 portaient du légalement à la troisième batterie, et les nôtres du 12.
Ce n'étaient point ces améliorations seules qui constituaient la supériorité de leur force en artillerie: la caronade et les autres modifications du canon ordinaire dont ils armèrent leurs petits bùlimens et les gaillards de leurs grands navires, établirent une différence de force matérielle sous laquelle devaient infailliblement succomber no* marins.
Et puis, quelle était alors ta composition du corps de notre marine? quels étaient nos amiraux ? dans quelles campagnes avaient-ils pu acquérir l'expérience de la tactique navale? sur quelles escadres nos matelots s'étaient-ils exercés aux grandes évolutionsd'ensemble?... Une rencontreavec la flotte anglaise commandée par Nelson et vieillie dans les stations et sur les planches ne pouvait donc présenter de résultats incertains.
Les mêmes causes durent faire de TraTalgar la contre-épreuve d'Aboukir; tout ce que put le dévoùmeot de nos marins, ce fut de succomber avec gloire.
Mais si une nation généreuse n'est point vaincue parla défaite de ses armées, notre marine ne le fut pas par l'anéantissement de nos flottes ; les débris qui surnagèrent à ces deux grands naufrages ne cessèrent point d'être redoutables à l'ennemi. Une nouvelle guerre commença, guerre de courses littorales et de croisières lointaines ; guerre de navire a navire, espèce de guérilla maritime, combats de ruse et d'intrépidité.
Pendant que le gouvernement équipait des frégates et des canonnières pour ruiner le commerce anglais, nos armateurs peuplaient nos ports de petits corsaires audacieux; chaque havre, chaque baie, chaque crique eut bientôt son loiigre ou son cotre; un chasse-marée sortait à ('improviste de chaque rocher.
Ce fut alors une longue suite de tentatives audacieuses et d'exploits inouïs, dont le retentissement se fit pourtant a peine entendre, au milieu de tous les bruits d'armes et de gloire qui fixaient l'opinion publique. Cependant le commerce an-
glais trembla sur les mers de l'Inde et sur l'Atlantique, et les couleurs de notre pavillon parcoururent fièrement encore ces mers où devant elles s'abaissa souvent le yacht anglais.
Comme à toutes les époques de décadence de notre marine, les efforts, individuels pour ainst dire, se substituaient aux efforts de la masse. Et. selon nous, si le mode de combattre qui prévalut à la fin, par force majeure, eût été adopté plus tôt, ou s'il eût pu acquérir tout le développement dont il est susceptible, la ruine de l'Angleterre en eût été la conséquence. Car il est un système de guerre navale qui convient éminemment à notre position géographique, à notre constitution maritime, à notre caractère, à notre génie national, — système dans lequel nos défauts peuvent devenir des qualités, nos imperfections des chances de succès; — nous voulons parler de la guerre de corsaires, mais faite sur une immense échelle, de corsaires à voiles et à vapeur, décor saires armés par l'Etat ou parles simples particuliers, de corsa ires isolés ou naviguant par petites flottilles, tous dirigés spécialement, sinon exclusivement, contre le commerce de nos adversaires. Mais pour mener à bonne lin un plan pareil, il ne faut pas l'adopter en désespoir de cause après s'être fait ruiner en ligne, il faut s'y dévouer à priori ; c'est ce que nous n'avons jamais fait. Sous l'empire comme sous Louis X1Y, sous Decrès comme sous les Pontchai train, nous étions déjà trop affaiblis pour triompher même avec la meilleure des combinaisons.
Certes, cette lutteacharnée de quelqucscmbarcations contre les forces colossales de la Grande- Bretagne estasses féconde en succès incroyables et en revers historiques pour que la France soit Gère de les recueillir; nos défaites mêmes ont un cai acfère de grandeur où l'histoire peut trouver des choses sublimes.
Il est beau, comme le fit à Trafalgar le capitaine I.uc:»s. de disputera la force brutaledu nombre les lauriers que l'on a cueillis au commencement du combat; beau de maintenir haut son pavillon sous la bordée de trois vaisseaux.
11 est glorieux de ne livrer à l'ennemi, comme le fit le capitaine Infernet, qu'une masse flottante de planches trouées.
Malgré d'injustes préventions, la marine française est toujours restée à la hauteur de celte grande époque; nos trois couleurs restèrent aussi pures sur nos pavillons que sur nos drapeaux; nos marins furent dignes de nos soldats. Les noms des Linois, Latouchc-Tréville, Dtiperré, Koussin, Rigny, WilUumez, Jacob, lliigon, Mackau, etc., méritent de figurer auprès de ceux qui ont jeté le plus d'éclai sur nos armées impériales.
FCLGWCK GlRAKD.
ÎDc Suffren.
Db ScrrnBH (Pierre-André), vice-amiral, bailli de l'ordre de Malle, ud des plu» grands hommes de mer que la France ail produit*, naquit au ch/Heau de Sainl-Canual en Provence, le 13 juillet 1726. Sa famille, qui tenait un rang distingué dans la noblesse de celte province, le destinant à la marine, l'envoya à Toulon en 1743. Lu France élait alors en guerre avec l'Angleterre. Suffi en s'élani embarque, en qualité de garde-marine, sur le Solide, qui laisaii partie de l'armée française et espagnole combinée, assista, pour son début, au combat que ce vaUseait eut à soutenir contre le Nortkumbertand. De 1743 à 1747, Suffi en prit une part brillante à divers engagement contre les Anglais ; il venait d'être nommé enseigne, lors-» qu'il fut fait prisonnier, en 1748, à la suite du combat que livra l'escadre aux ordres de M. de l'Eianduère, par la hauteur de Belle-Ile, à la floite de l'amiral H.iwk. La paix d'Aix-la-Chapelle, signée celle même année, semblait devoir condamner Soffren au repos ; il en profila pour se rendre à Malte, et se préparer à prendre ses degrés dan» l'ordre de Sainl-Jean-de-Jérusalem. Admis au nombre des chevaliers, il servit, sur les galères de la religion, jusqu'à la fin de 1754, qu'il reutra en France. Les hostilités ayant recommencé en 1735, une escadre de cinquantehuit vaisseaux fut armée à Brest pour protéger le Canada ; le chevalier de Suffi en en fil partie. Le Dauphin- Royal, sur lequel il était embarqué, ayant été séparé de l'escadre, fut rencontré par l'armée anglaise; mais, profilant de la supériorité de sa marche, il parviut a rentrera Brest. L'année suivante, Suffren fit, comme lieutenant de vaisseau, partie de l'escadre aux ordres de La Galissonnière, qui était chargée de protéger le siège de Mahon, dirigé par le maréchal de Richelieu, et prit part, sur fOrphée, à la victoire remportée sur l'amiral anglais Byng ; victoire qui eut pour résultat la prise de Port-Mahon.
Le chevalier de Suffren, constamment en mer, reçut en 1760 l'ordre de se rendre à Toulon, ou l'on armait une escadre de sept vaisseaux destinée pour l'Inde, sous le commandement de M. de Ladue. 11 fut embarqué sur f Océan. Le 17 août, se trouvant à la hauteur de Lagos, les Français furent rencontrés par quatorze vaisseaux anglais. Ne pouvant engager un combat avec des forces si disproportionnées, Laclue se réfugia dans ce port, qui appartenait aux Portugais ; mais, sans respect pour le pavillon neutre de cette puissance, les Anglais vinrent attaquer l'escadre française jusque sous les forts. Trois vaisseaux furent pris, deux se brisèrent a la côte, et deux purent se sauver. Suffi eu fut une seconde fois prisonnier. Sa captivité ne fut pas de longue durée; il renira en France au mois d'octobre sui-
vant. Nous le verrons plus tard prendre ta revanche, dans une circonstance absolument semblable.
Après la paix de 1763, Suffren fut successivement chargé de protéger le commerce dans ta Méditerranée, employé dans l'escadre de Duchaffaul, dirigée contre les Saletins, puis, daai celle du marquis de Breugnon, en 1707, comme capitaine de frégate. Après cette dernière campagne, il retourna à Malle, ei, pendant quatre ans, lit sur les galères de la religion des courses oonire les puissances barbaresques, et parvint au grade de commandeur. Ayant été nommé capitaine de vaisseau en 1779, il vint prendre a Toulon le commandement de la frégate lu Mignonne, avec laquelle il fit deux croisières dans les mers du Levant. En 1776 et 1777 il courut, sous les ordres de DochaOaut et Barras, deux compagnes d'évolutions.
Lors de la guerre de l'indépendance de l'Amérique (1778), Suffren fit partie de l'escadre du comte d'Estaing; il montait le Fantatçut. Pendant la relâche à Boston, l'amiral chargea Suffren d'aller, avec son vaisseau et deux frégates, attaquer cinq frégates anglaises mouillées dans la rade de New port. Le commandeur se présenta devant celle rade le lendemain ; elle était défendue par un fort. Il y pénétra sous toutes voiles, et alla s'embosser le plus prés possible des frégates ennemies ; mais celles-ci ne l'attendirent pas. Après avoir tiré quelques coups de canon, elles s'échouèrent à la côte et s'y brùlèreut. Le commandant français rejoignit d'Estaing à la Martinique ; il prit une part brillante au combat de Grenade (6 juillet 1779) et se Ut remarquer par une manœuvre habile et hardie. Après la conquête de Grenade et l'attaque de Savannah, l'escadre française rentra à Brest au mois de novembre 1779. La conduite de Suffren dans l'armée d'Estaing lui valut le commandement de l'escadre légère dans l'armée combinée de France et d'Espagne, aux ordres de Don Louis de Cordova. Dans ce nouveau po;te, il justifia le choix qu'on avait fait de lui.
Jusqu'ici la vie de Suffren a été sans doute assez active et assez remplie; mais d'autres événement vont lui fournir l'occasion de déployer ses laleos et sa bravoure sur un plus vaste théâtre.
Les Anglais, qui depuis 1778 avaient tenté diverses entreprises sur les élablissemens français ei hollandais dans l'Inde, s'emparèrent, eu 1781, de Négapatam et de plusieurs comptoirs hollandais sur la côte occidentale de Sumatra. Les Hollandais, dont la marine était trop faible pour résister à celle de leurs ennemis, proposèrent au gouvernement français de se réunir contre la Grande-Bretagne. A peine l'alliance était-elle signée, que le cabinet de Versailles fui informé que l'Aogteierre s'apprêtait à envahir le cap de Bonne-Espérance. La perte de celte riche
colonie devait entraîner celle de Batavia, de Cey- j lan, et de tontes les possessions hollandaises au I Bengale et à la cote de Coromandel. Il fallait un homme ferme, actif et entreprenant, pour opposer au commodore Jonhston, qui commandait l'expédition anglaise. Suffren fut choisi. Il sortit de Brest le 22 mars 1781, ayant sons ses ordres cinq vaisseaux et deux frégates ; il fut autorisé à arborer le pavillon de chef d'escadre dans les mers de l'Inde. Le 10 avril, il tronve dans la baie de la Praya l'escadre du commodore; il se met aussitôt en devoir de l'attaquer, sans respect pour la neutralité du pavillon portugais qui flottait sur les forts de l'Ile. On se souvient qu'il avait a prendre la revanche dç l'affaire de Lagos. Après avoir fait signal aux frégates et an convoi de continuer leur ronte, il donna Tordre de se disposer au combat t puis, se couvrant de voiles, il pénètre audacieuse ment dans la baie, sans attendre le reste de l'escadre, et laisse tomber l'ancre par le travers do commandant anglais, en faisant nn feu terrible. L'Amiibal, qui suivait U Héros, vint mouiller ea avant de lui; Dans celte position, recevant beaucoup plus de bordées qu'il n'en pouvait rendre, il éprouva, en peu de temps, les plus grands dommages dans sa mature et ses agrès. L'Artésien manœuvrait pour venir prendre poste près du Héros; mais, son capitaine ayant été tue et ayant été abordé par un bâtiment anglais, il dériva au large. Le Vengeur et U Sphinx ne purent prendre part au combat ; dès les premières volées ils forent entraînés par les courans. Le Héros et l'Amnibal, restés seuls mouillés au milieu de l'escadre ennemie, les trois autres vaisseaux étant trop éloignés pour les secoonr, coupèrent leur» cibles après une heure et demie du combat le plus opiniâtre et le plus meurtrier, et portèrent au large. Cette retraite ne pouvait être faite plus à propos ; car, à peine hors de portée du canon des Anglais, VAnnibal détnftta de tons ses mâts. Le Sphinx le tira de danger en le prenant à la remorque. Le Héro$ n'était pas dans un meilleur état 5 sa mâture était criblée et presque en équilibre, tous ses étais et presque tous ses baubans ayant été coupés. Cer* tain d'avoir mis le commodore hors d'état d'exécuter sa mission, Suffren abandonne la baie avec autant de fierté qu'il y était entré, et en saluant l'escadre anglaise a grands coups de canon. Jonhston, après avoir réparé ses plus fortes avaries, appareilla dans l'inteniion d'attaquer les Français et de s'emparer de l'Annibal, qu'il voyait dématé. Dès que Suffren l'aperçut : 4Uon$t s'écria-l-il,/>oàtf de manœuvres honteuses ; et aus» sitôt il ordonne de former la ligne de combat. Cette contenance produisit le meilleur effet, car 1 ennemi ne crut pas à propos de hasarder Une nouvelle bataille, et disparut dans la nuit. Suffren dirige alors sa route vers le cap de Bonne-Espérance, et son arrivée, avant l'escadre anglaise.
préserva celte riche colonie du danger qui la menaçait. Suffren, après avoir débarqué les troupes qui devaient former la garnison de la colonie, fit voile pour l'Ile-de-France, où il opéra sa jonction avec l'escadre du comte d'Orves. Le 7 décembre 1781, les deux escadres appareillèrent, sous les ordres du comte d'Orves, pour la côte de Coromandel. Elles étaient composées de onze vaisseaux, trois frégates et trois corvettes. L'armée de terre était répartie, ainsi que l'artillerie et les munitions, sur huit bâtimens de transport. Le 19 janvier 1782, le Héros, monté par Suffren, eut connaissance d'un vaisseau ; il se mit à sa poursuite, l'attaqua avec vigueur, et s'en rendit maître avant l'arrivéede l'escadre française. Le 9 février, le comte d'Orves ayant succombé à une grave maladie, Suffren se trouva chargé du commandement en chef. Le point d'attérage était Madras* Suffren y trouva neuf vaisseaux anglais mouillés sous les forts. 11 n'était pas prudent de les attaquer dans cette position ; aussi Suffren continua sa route pour Pon<licliéry. A peine avait-ildépassé Madras, qu'on vit les Anglais sous voiles; l'intention de l'amiral Hughes n'était pas de combattre, mais d'aller couvrir Trinqnemalé. Suffren, au contraire, manœuvra de manière à le forcer à un engagement. Les deux escadres se trouvèrent ea présence le 19 ; le combat devint inévitable. U eut lieu par le travers de Sadres, et dura deux heures; mais l'orage et la brume forcèrent les deux armées de se séparer. Le commandeur se dirigea snr Pondichéry, où il ne 6t qu'une apparition, et se porta ensuite sur Porto -Nove. L'escadre française ne pouvait arriver dans une circonstance plus favorable. Halder-Aly fixait alors les regards et les espérances des deux nations qui faisaient le destin de ces vastes contrées. De tous les souverains de l'Asie le plus puissant, son alliance était vivement sollicitée par les Anglais; mais ce prince lenr avait voué une haine implacable, et avait conçn le projet de les chasser de l'Inde. Suffren conclut avec lui tin traité d'alliance offensive et défensive, dont les principales conditions, exigées par le commandant français avant de débarquer les troupes, furent qne l'armée française sertit indépendante, qu'il lui serait annuellement payé sept millions deux cent mille francs pour sa solde, et qu'un corps de six mille hommes d'infanterie et un du quatre mille de cavalerie lui seraient adjoints. Halder-Aly consentit à tout. Suffren fit débarquer les troupes, et appareilla, le 23 mars 1782, pour aller a la recherche des Anglais. Le 10 avril, au point du jour, on signala quatorze voiles ennemies. Deux jours entiers se passèrent en manœuvres de part et d'autre, les Anglais pour éviter la bataille, les Français pour la livrer. Le 12, les deux armées se trouvant en présence, le combat s'engagea ; il dura avec acharnement pendant cinq heures. Cet engagement ayant eu lien par le travers de Provédien.