‹ La France morale et religieuse à la fin de la RestaurationChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE VIIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIÏ

Au commencement de Tannée 1829, Chateaubriand fut envoyé à Rome comme ambassadeur. Son passé, sa haute situation littéraire et politique le désignaient à ce choix, au lendemain de la promulgation des ordonnances. Dans la confusion des partis, au milieu des discussions et des divisions religieuses, l'illustre écrivain jouirait, semblait-il, d'une autorité toute particulière auprès du Pape qui ne pourrait qu'être flatté de l'envoi d'un tel représentant.

Les instructions qu'il reçut du Roi portaient l'empreinte des préoccupations qui l'assiégeaient : « Charles X veut, dans l'intérêt de la religion même, comme dans celui de l'État, que l'Église de Franqe, sa situation, sa discipline, soient en pleine harmonie avec le droit public et la législation du royaume, et Sa Majesté reconnaît encore mieux la nécessité

LA FRANCE RELIGIEUSE (iSsQ-iSSo) Sig

de cette politique vigilante autant qu'impartiale dans un temps où les idées religieuses ne sont que trop affaiblies, où les opinions sont si ombrageuses à Tégard du Saint-Siège, et où, par suite de cette susceptibilité des esprits, la plus légère condescendance à ses vœux courrait peut-être le risque d'être interprétée comme un indice de dépendance, comme une sorte d'abdication du pouvoir ^ ».

On ne pouvait exprimer plus clairement le danger de Theure présente. « Elle exige de la part des Papes autant de prudence que d'habileté, el les ressorts actuels de la politique romaine ne sauraient être maniés par une main trop déliée- ». Enfin le Roi comptait sur la fermeté du Pontife pour amener les évê- (|ues à la soumission aux ordonnances : « L'exemple donné dans cette occasion par le chef de TEglise aura sur eux la plus salutaire influence... »

Notre nouvel ambassadeur ne devait pas tarder à augurer heureusement de sa mission et à éprouver qu'elle lui serait facilitée par le bon vouloir de Léon XII relativement aux désirs du Roi,

^ Aff. étr., fonds Rome, n° 963.

- Idem.

Au cours d'un dîner diplomatique, le cardinal Bernetti tint, en effet, à Chateaubriand un langage qui, dans toute autre circonstance, eût pu paraître étrange dans sa bouche : « Les évêques français avaient été trop loin, ils avaient visiblement empiété sur le temporel. On lui avait demandé, à lui secrétaire d'Etat, si sa lettre, connue du public, était telle qu'on l'avait dite, et il avait répondu qu'elle était conçue de cette manière, qu'il ne la niait point et qu'il l'écrirait encore, si elle était à écrire; qu'au surplus il était parfaitement à l'abri, ne faisant qu'exprimer les sentiments de Sa Sainteté 1 ».

Le Pape ne fut pas moins formel. « J'ai conseillé de faire ce qui m'a semblé raisonnable, disait-il à Chateaubriand, ...le spirituel n'était pas compromis par les ordonnances... Les évêques auraient peut-être mieux fait de ne pas écrire leur première lettre, mais, après avoir dit : non possumus, il leur était difficile de reculer. Ils ont tâché de montrer le moins de contradiction possible entre leurs actions et leur langage, au moment de leur adhésion. Il faut le leur pardonner ; ce sont des hommes

^ Chateaubriand à La Ferronnays, i décembre 1828. Aff. étr., fonds Bonté, n° 965.

LA FRANCE RELIGIEUSE (1829-1830) Sal

pieux, très attachés au Roi et à la monarchie ; ils ont leurs faiblesses comme tous les hommes ^ ».

Chateaubriand avait présenté au Pape un tableau minutieux de l'état de la question religieuse en France... Nous savons, par ses appréciations, parfois peu fondées, sur la presse française et son rôle, que plusieurs d'entre elles ne doivent être accueillies qu'avec circonspection. Il en est de même pour ses vues sur le clergé français et sur l'extrême sévérité avec laquelle il dépeignit au Pape son attitude.

Etait-il permis de généraliser les sentiments manifestement hostiles à la Charte de quelques évêques, quand TEpiscopat avait donné une preuve si évidente de sa soumission par la déclaration du lo avril 1826 ? Comment soutenir que, « le clergé, au lieu d'appuyer les institutions nouvelles, avait laissé échapper des paroles de blâme, pour ne rien dire de plus ». Si le jeune clergé, comme on l'a vu répugnait aux principes de la Charte, ce n'était que dans son for intérieur,

Quelques prêtres, à la vérité, n'avaient pas toujours gardé la mesure dans leurs paroles

' Chateaubriand à La Ferronnays, 12 janvier 1829. [Aff. étr., fonds Rome, n^ 965.)

OU leurs sermons, mais c'était Texception. Certains évêques avaient pu s'élever trop bruyamment contre les ordonnances, mais, depuis lors, ils s'étaient inclinés, (juoique navrés. En les comprenant tous dans une si dure critique, Chateaubriand outrait les faits.

De cette audience, il ne rapporta que l'impression d'une détente très sensible à Rome et de la confiance absolue du Pape en Charles X. « Dans l'état actuel des choses, le Roi peut compter entièrement sur la Cour de Rome' ».

Grande fut la satisfaction à Paris. « C'est la première fois que Sa Sainteté s'est exprimée d'une manière si nette et si satisfaisante sur les ordonnances du mois de juin et la conduite des évêques " ». Le Gouvernement paraissait moins inquiet, un apaisement momentané avait succédé aux tempêtes des mois de juin, juillet et août 1828.

Charles X conféra la pairie à l'évêque de Beauvais « pour lui faire trouver dans cette haute distinction un dédommagement de tout ce qu'il avait eu à souffrir^ », et lui donner

* Chateaubriand à La Ferronnays, la janvier 1829. [Aff. étr., fonds Rome, n° 965.)

■^ La Ferronnays à Chateaubriand (6 février 1829). Aff. étr., fonds Rome, n° 963.

3 Idem.

LA FRANCE RELIGIEUSE (iSag-iSSo) 3i3

ainsi, aux yeux des libéraux, dont il était le prélat préféré, une marque ostensible de la faveur royale '.

' On palliait aussi de cette manière le fâcheux effet produit à Paris par cette lettre du cardinal de Clermout- Tonnerre à Mgr Feutrier.

Toulouse, le 14 janvier 1829.

Monseigneur,

Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire que je ne pourrais obtenir l'autorisation royale de mes petits séminaires, qu'autant que je lui adresserais la déclaration qu'elle me prescrit. J'aurais de la peine à m'expliquer comment Votre Excellence insiîite si fortement sur une déclaration qu'elle n'avait pas demandée à mes confrères, notamment aux derniers prélats autorisés, ainsi que j'en ai la preuve entre les mains.

Oui, Monseigneur, j'aurais de la peine à concevoir cette exigence, si je ne savais pas qu'elle tient à une malveillance bien prononcée et bien connue, ainsi que la marqué un de mes confrères.

Je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de pousser aussi loin le ressentiment et la passion. Quoi qu'il en soit, Monseigneur, ma conscience se trouve cruellement embarrassée ; d'un côté, elle ne me permet pas de faire la déclaration que me demande Votre Excellence ; de l'autre, je ne vois pas sans un déchirement de cœur, plus de 5oo malheureux entants qui tournent autour de ces asiles où la religion offrait à leur piété et à leur instruction les plus précieux bienfaits ; je ne puis entendre les gémissements de leurs familles sans craindre qu'ils ne croient que c'est mon opposition qui les en prive, .\insi, Monseigneur, en cédant à la condition si dure que m'impose Votre Excellence, la seule réserve que j'aie à faire, d'après la liberté qu'elle m'en laisse, c'est de protester devant Dieu contre une persécution aussi inouïe ; en conséquence, forcé par l'intérêt que m'inspire cette malheureuse jeunesse, en faveur de laquelle le Dieu juste et bon me pardonnera ma faiblesse, je déclare à Votre Excellence que je me suis assuré régulièrement que MM. les supérieurs, directeurs et profes.seurs de mes petits séminaires n'appartiennent à aucune congrégation non autorisée par les lois.

Au surplus, Monseigneur, je dois bien prévoir que ce n'est

La nouvelle de la mort de Léon XII, survenant sur ces entrefaites, affecta profondément Charles X et le clergé. On s'était habitué à la politique souple et conciliante du Pape. Dans ses rapports avec la France, il avait montré une tolérance qui contrastait avec l'intransigeance qu'il déployait souvent dans ses propres Etats. Chateaubriand n'était pas le moins affligé. Dès ses premières conversations avec Léon XII, il avait été frappé de la hauteur de ses vues, de son sens des réalités, et de son absolu dévouement aux intérêts de la France. Aussi ses entretiens avec Léon XII l'avaient-ils laissé sous un indéfinissable charme. Il se plaisait à le témoigner au Roi et à La Ferronnays. Et ces entretiens, d'un caractère presque familier, malgré les préjugés qu'on avait cherché à faire naître dans

pas le seul sacrifice personnel que j'aurai à faire, ni la seule plaie qui frappera l'Eglise de Dieu, mais je suis résigné à tout, je m'attends à tout ; je bénirai d'ailleurs la divine Providence de toutes les disgrâces et de tous les genres de persécution dont il lui plaira d'affliger ma vieillesse, mais je recommande à Votre Excellence ces malheureux enfants qui aspirent à devenir de dignes ministres du Seigneur, car si je devais être la cause que Votre Excellence leur fermât la porte du sanctuaire, je n'hésiterais pas à supplier le Souverain Pontife d'accepter ma démission...

Cardinal-archevêque de Toulouse.

L'archevêque de Toulouse s'était attiré pour cette réponse « un témoignage du mécontentement du Roi ».

LA FRANCE RELIGIEUSE (1829-1830) 3i')

Tesprit du Pape envers notre ambassadeur, n'étaient déjà plus qu'un souvenir! La grande iio-ure de Léon XII qui avait, en si peu d'instants, subjugué Chateaubriand, s'était évanouie pour toujours : « Il est probable que la mort du Pape et la chute de Bernetti vont réjouir les ennemis des ordonnances... ils proclameront cet événement une punition du ciel' ».

A Paris, on se demandait avec inquiétude quel serait le nouveau Pape. Grave éventualité à une heure où l'Église de France voguait incertaine au milieu du tumulte des partis! « Quelle époque que celle où nous sommes ! Ne dirait-on pas que ces temps sont venus que l'Ecriture nous annonce, ces temps, où la saine doctrine sera combattue avec autant d'orgueil que de violence, ou tout sera cru permis contre l'Eglise de Dieu et ses Ministres, où un système s'établira pour tenter d'enlever de cette terre cette religion sainte et d'obscurcir jusqu'à l'idée même de Dieu" ».

Dans ce choc des opinions, dans cette mé-

* Chateaubriand à La Forronnays. Aff. étr., fonds Rome, n° 965 (10 février 1829).

- Lettre pastorale du cardinal Isoard, pair de France, arclievèque d'Auch, à l'occasion du Couclave [Aff. étr., fonds Ruine, n" 100).

3iG L.V FRANCE MOHALE ET HELIGIEIISE

fiance relifçiciiso qui l'éiinissait les plus divisés, il importait que le nouveau chef de l'Eglise s'inspirât des mêmes sentiments que son prédécesseur « pour ne pas jeter le Gouvernement, par des exigences déplacées, dans des difficultés inextricables, aussi fâcheuses pour l'Eglise que pour le trône ». C'est en (;e sens que La Ferronnays écrivait à Chateaubriand. C'est aussi en ce sens qu'il donnait des instructions aux cardinaux français appelés à prendre part au Conclave \

Parmi ceux-ci se trouvait le cardinal de Clermont-Tonnerre. La position qu'il avait prise dans la question des ordonnances préoccupait Martignac aussi bien que Chateaubriand. Ils craignaient cju'entraîné plus encore par les ultras et incité par le Nonce, il ne se rangeât à Rome, aux côtés de la faction ultramontaine, « de la faction de Sardaigne » et ne tînt un

* 0 Sa Majesté a a personnellement en vue aucun cardinal dont Elle désire exclusivement l'élévation au Pontificat. Ce qu'EUe demande, c'est un Pape vertueux, doué de cette modération qui, chez les hommes éclairés, s'associe toujours à l'exercice du pouvoir... assez au courant du siècle et des affaires politiques pour comprendre les embarras de l'autorité, et, par conséquent, assez sage pour la seconder et ne pas troubler par des prétentions ou des discussions inopportunes la bonne harmonie qui doit présider aux rapports des souverains avec le Saint-Siège ou avec le clergé de leurs États. » [Aff. étr., fonds Borne, n° 965.)

langage en opposition avec les vues qui prévalaient à Paris, Dans son discours au Con('lave, Chateaubriand, ainsi que plusieurs ambassadeurs étrangers, avaient souhaité Télection d'un Pape aux vues larges et modérées et qui « poursuivrait le système de Léon XII ».

Mgr Lambruschini continuait ses intrigues. Les relations qu'il entretenait en France avec une minorité mécontente et des évêques tels que le cardinal de Clermont-Tonnerre, ses opinions personnelles peu adaptées aux nécessités du moment, l'avaient poussé à agir sur « la faction de Sardaigne », en vue de l'élection d'un Pape ultramontain. Il comptait aussi, pour le seconder, sur l'archevêque de Toulouse. Ces manœuvres n'aboutirent pas. « La majorité du Sacré-Collège reste inébranlable ». Le 3i mars 1829, le cardinal Castiglioni, que la France appuyait déjà en 1823, fut élu Pape sous le nom de Pie VIII. Dans son acte d'acceptation, il se déclarait « le Pape de la France ». La voix du peuple romain le désignait également comme tel et, en recevant Chateaubriand le i*^'' avril, il l'assurait « que sa reconnaissance et son attachement pour le Roi étaient sans bornes, qu'il aimait particulièrement la France,... que la Charte était sa

328 LA l'IUNCK MOHALK KT KKLKIIKUSE

nouvelle loi ])olili(|Me, que nous devions lui obéir, qu'enfin il ne cesserait de prêcher la concorde comme Léon XII et de renvoyer devant la piété de Charles X tous ceux qui se croiront être plus chrétiens que cet excellent monarque' ».

Pour donner une satisfaction à la catholique Autriche, le cardinal Albani avait été nommé secrétaire d'Etat et « on ne s'expliquait ce choix, en France, que par un secret arrangement entre le nouveau Pape et l'Autriche «.

A Paris, on regrettait fort le départ de Bernetti qui, toujours, avait soutenu notre Gouvernement contre les menées ultramontaines. On redoutait la complaisance du cardinal Albani, pour l'Autriche, pour « la faction de Sardaigne », pour les ennemis de la France. Albani disait, cependant, à notre ambassadeur : « A vous autres il faut de l'eau et non pas du feu... N'ai-je pas vécu en France? Vous serez content et votre maître aussi" ». Paroles significatives dans la bouche du nouveau secrétaire d'État.

Chateaubriand ne se louait pas moins de la

* Chateaubriand à La Ferronnays (2 avril 1829). Aff. étr., fonds Home, n'^ gSS.

- Idem.

conduite des cardinaux français, pendant le Conclave'. « Elle avait été admirable et exemplaire' ».

N'y avait-il pas à craindre toujours quelque imprudence de l'archevêque de Toulouse, retenu à Rome par une indisposition, et chez lequel s'étaient rendus quelques cardinaux de la faction de Sardaigne ? Aussi Chateaubriand souhaitait-il son départ, sachant que, dans des entretiens particuliers, il laissait percer une amertume profonde au sujet des affaires de France. Pie VIII ne l'avait pas encouragé dans ses velléités de résistance. Non content de s'exprimer sur la Charte <( avec plus de franchise encore que Léon XII et de conseiller aux Français d'en suivre l'esprit », de blâmer le Nonce de ses agissements, de déclarer à Chateaubriand qu'il avait simplement considéré comme un devoir « de cœur et de reconnaissance » d'élever le cardinal Albani, à la famille duquel il devait tout, aux hautes fonctions de secrétaire d'Etat et de dissiper ainsi de fâcheux malentendus, il s'abstenait encore de rendre visite à l'archevêque

^ Chateaubriand à La Fcrronnays (2 avril 1829). ,•<//'. étr., fonds Home, n'^' 965.

'^ Idem.

33o LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

(le Toulouse à la nouvelle de ses intrigues '. Il hlAnuiil les articles du Mémorial catholique, attribuant son élection à ce prélat; il accentuait encore cette attitude, en disant spontanément à Chateaubriand- : « Je n'ai aucun droit de me mêler des institutions politiques des peuples; la religion catholique no s'occupe que de la morale et du dogme, et l'Ecriture ordonne d'obéir aux puissances de la terre, c'est-à-dire aux lois établies. La Charte est bonne pour notre temps. J'ai lu tout ce que vous en avez écrit. Quant à vos altercations religieuses, je suis fâché qu'elles aient eu lieu; il fallait laisser dans l'oubli certaines choses délicates, dont on ne parlait plus depuis un siècle. Je conseillerai toujours à vos évèques de s'en rapporter à la piété de Charles X; les esprits en France ont moins besoin d'être excités que d'être retenus ».

Le moindre doute pouvait-il encore planer sur les intentions du Saint-Siège? Le Pontife pouvait-il se révéler plus clairement, avec moins d'ambiguïté? Le cardinal Albani n'ignorait rien de tous ces faits, ni la suspicion

1 Voir dépêches de Chateaubriand, des i6 avril et 4 mai 1829. Aff. étr., fonds Borne, n"* 965 et 966.

^ Chaleaiibriand à Portalis, 4 mai 1829. Aff. étr., fonds Rome, n'^ 966.

LA FRANCE RELIGIEUSE (iSag-iSSo) 33i

que sa condescendance exagérée envers l'Autriche, spécialement envers Metternich\ avait éveillée en France. Aiguillonné par les déclarations de Pie VIII, tenant à modeler son attitude sur la sienne, il refrénait, ses aspirations personnelles". Loin d'être déconcerté par certains doutes exprimés par Chateaubriand, il lui répondait : « Mettez-moi à l'épreuve. Quel intérêt ai-je à me mêler de votre Charte et de vos disputes théologiques? Je n'y entends rien. Ceux qui s'adresseraient à moi s'en trouveraient mal. Je les renverrais à votre Roi et à vos ministres' ».

Après les incertitudes que suscitaient à Paris l'avènement d'un nouveau Pape et les changements parmi les hauts dignitaires de

* Le ton de confiance et de satisfaction avec lequel Metternich s'exprime en toute occasion au sujet du cardinal Albani, prouve évidemment, ce que nous savions déjà, que le chancelier reconnaît en lui un auxiliaire et une influence docile et que nous ne saurions apporter trop de soin à surveiller ses dispositions et à éclairer ses démarches (^Lettre de La Ferronnays à Bellocq, 3o juillet 182g. Aff . étr.. fonds Rome, n° 966).

* Bellocq répétait à La Ferronnays que le pape n'accordait pas au cardinal Albani toute sa confiance et surveillait ses rapports avec la cour d'Autriche {Aff. étr., fonds Borne, no gôô et 966).

3 Chateaubriand à Portalis, 4 ™;^i 1829. {Aff. étr., fonds Rome, n° 966).

rÉglise, ces paroles faisaient renaître Tespoir. « Sa Majesté n'est pas moins touchée des sentiments affectueux qu'exprime le Pape pour Elle que satisfaite des sages résolutions qu'il annonce et confiante dans la manière dont il saura les accomplir^ ».

Une fois de plus, Pie Vlll allait de ces sentiments donner une preuve manifeste. Le 24 mai 1829, il publiait une encyclique visant « les fausses doctrines de la philosophie du siècle, la propagation des bibles en langue vulgaire, les sociétés secrètes, les tentations pour corrompre la jeunesse, le poison des mauvais livres ».

De pareils documents inspiraient — on l'a vu précédemment — une véritable appréhension à Paris oii l'on s'était refusé jusqu'ici à en autoriser la publication. Tel fut encore le cas. « La lettre elle-même exciterait de vives déclamations contre le gouvernement du Roi... on ne manquerait pas sûrement d'accuser l'administration d'avoir cherché un auxiliaire dans la Cour de Rome pour attaquer et flétrir les doctrines du siècle" ».

^ La Ferronnays à Bcllocq (5 juin iS'ig).

'^ La Ferronnays à Porlalis (aj juillet 1829). Aff. étr., fonds Rome, n° 966.

LA FRANCE RELIGIEUSE (iSsg-iSjo) 333

Martignac, ayant acquis la conviction « que le Nonce avait fait, parvenir aux évêques, par la grande aumânerie, plusieurs exemplaires de l'encyclique '■ », en témoignait une surprise irritée. Bellocq reçut l'ordre de déclarer au Pape que si j\Igr Lambruschini venait à donner de nouveaux sujets de plainte, le Roi « n'aurait plus qu'à prendre conseil de sa dignité et à demander le rappel de cet envoyé ■ ».

Notre agent à Rome connaissait trop les dispositions de Pie VIU pour douter de la manière dont il accueillerait de semblables représentations. Le Nonce avait, en effet, encore agi contrairement aux vœux du Pape qui désapprouvait sa démarche auprès des évêques, « s'il s'y était laissé entraîner^ ».

A la fin de sa communication à Polignac, le nouveau ministre des Affaires étrangères, Bellocq lui disait judicieusement : « Il serait à souhaiter que le royaume entier eût connaissance des sentiments intimes du Pape ' ».

La prudence ne permettait pas de dévoiler

^ La Ferronnays à Bellocq (29 juillet 1829).

^ Idem.

^ Bellocq à Polignac (21 août 1829).

' Idem. A/f. étr., fonds Rome, n*^ 966.

tontes les négociations de nos agents avec le Saint-Siège. On n'ignorait cependant rien à Paris de la résistance de Pie VIII aux tentatives uilraniontaines de la faction de Sardaigne ; on avait même approuvé ses premiers actes dans les moins enflammés des groupes libéraux. La guerre au catholicisme, au clergé, aux évoques, loin de se ralentir, reprenait avec une ardeur nouvelle, favorisée par « Tindifférence religieuse de la très grande majorité de la France' ». qui semble atteinte d'une maladie indéfinissable, la méfiance, « le plus grand des dissolvants pour un Etat" ». Cette maladie est entretenue par la presse dont l'audace croissante préoccupe non seulement Rome, mais aussi les autres États. « Ils y puisent un sujet de crainte pour eux-mêmes qui, jusqu'à un certain point, peut justifier les inquiétudes que l'on nous témoigne et mettre quelquefois les ambassadeurs dans la nécessité de donner des explications » '\ Il suffit de parcourir entre 1829 et 18.^0 les organes libéraux pour y rencontrer à chaque page ces

1 Note de Paillet, avocat à Orléans, i83o. Aff. clr., fonds France^ n° 347.

'^ Note de La Tour du Pin (1829). Idem.

^ La Ferronnays, ambassadeur à Rome, à Polignac (9 mars i83o). Aff. élr., fonds Rome, n° 967.

assertions mensongères ' dont on sait la portée et qui en avaient fait de véritables oracles. Les libéraux voient alors se grouper autour d'eux une foule d'érudits « et qui deviennent les instruments des partis autant par besoin que par vanité ' ». Ils apportent au libéralisme

^ « La vérité, la sagesse, la religion, la loyauté ancienne, toujours vivantes au sein de la France, veulent élever la voix; des milliers d'impostures, de dérisions, de calomnies atroces étoufFent à 1 instant cette voix auguste. » (f^cttre pastorale de l'évèque de Chartres, février 1829.)

Commentciter toutes les réponses adressées aux journaux libéraux ? Celles qui marquèrent alors le plus émanaient du curé d'Orbec au sujet d'un prétendu refus de sépulture, (voir Constitutionnel et Quotidienne, octobre et novembre 1829), et d'un notable de Nancy au Journal de La Meuse sur l'attitude soi-disant hautaine de l'évèque de cette ville envers la Cour royale. (Voir Journal de la Meuse et Quotidienne, septembre 1829.)

Les missionnaires sont aussi en butte à une nouvelle campagne diffamatrice ne le cédant en rien aux précédentes et qui dégénère parfois en violences ouvertes. (Voir Album de la Creuse, avril 1829.)

Mgr Frayssinous qui jouissait alors du (c droit de présentation aux dignités ecclésiastiques » est pris à partie par le Courrier qui l'accuse de s être spontanément mis en avant pour remplacer à Sens le cardinal de La Fare. Le jour même de la publication de cet article, le Moniteur annonçait l'élévation de Mgr Lalande, évèque de Rodez, au siège de Sens, sur la désignation de l'évèque d Hcrmopolis.

^ Tocqueville. Mémoire sur les Affaires de France. Aff. étr., fonds France, u"^ 347.

triomphant un appoint puisé dans des couches sociales où il rencontrait des sympathies d'autant plus grandes qu'elles réunissaient des éléments plus subversifs. Leur idéal apparent est l'égalité et cependant, dit Tocqueville ', « on veut sortir de la sphère où l'on est placé et s'élever au-dessus de sa condition ».

« Ce grand mot répété depuis deux mois : la restauration est remise en question, fermente dans toutes les têtes et tous les jours fait de nouveaux progrès... Certainement, s'il y a des élections au printemps et qu'un homme se présente avec une profession defoiantinionarchique, il l'emportera sur moi, du moins si l'opinion continue à marcher comme elle l'a fait depuis deux mois ^ ».

L'autorité sapée de toutes parts finit par succomber, l'esprit de famille s'émousse, l'égoïsme prévaut^ et l'on voit surgir au loin le spectre de la démocratie qui rêve de bou-

^ Mémoire sur les affaires de Frauce (1829). Aff. élr., fonds France, n° 347.

- Vandœuvres à Barantc, 14 octobre 1829. [Archives de Barante).

3 La recrudescence de la criminalité parmi la jeunesse est signalée de tous côtés: les délits augmentaient dans les départements où se multipliaient les écoles.

LA FRANCE RELIGIEUSE (iSsg-lSSo) 33;

leversements plus grands encore et réclame sa part dans le pouvoir et la fortune publi([ue. « Des clubs organisés jusque dans les plus petites villes, affiliés entre eux, et que la jurisprudence des tribunaux couvrait d'une apparente légalité, secondaient sur tous les points du royaume l'agression contre le pouvoir^ ». En effet, au milieu de ce flot de calomnies déversées sur la religion, les tribunaux ne sévissaient que de façon intermittente. Ils redoutaient que la popularité qui enveloppait les auteurs d'écrits ou de discours injurieux ne jetât sur eux-mêmes, au regard des foules, un discrédit dont ils pourraient souff'rir -.

* Voir d'Haussez [Mémoires), t. II.

Histoire de France pendant la dernière année de la Restauration, par un ancien magistrat (iSlg).

■ Quelques condamnations eurent lieu pourtant à cette époque : celle de la Sentinelle des Deux-Sè^-res (2 décembre 1828J pour excitation à la haine et au mépris de la religion ; de la Gazette constitutionnelle des cultes (juin i83o). Levavasseur, avocat royal, chargé de soutenir l'accusation relevait à chaque ligne dans bien des articles « les plus grossières erreurs, les mensonges les plus évidents » : enfin celle du Courrier français (27 juin 1829).

Le gérant de cet organe fut acquitté en appel. Les pasteurs protestants de Paris et de Genève avaient hautement critiqué les poursuites. (Voir Ami de la religion, 3o décembre 1829 et Quotidienne, 20 décembre 1829.)

Cette crainte domine dans une lettre du préfet des Bouches-du-Rhône au Garde des sceaux au sujet de l'attitude prise par un magistrat, Borely, qui, dans une séance de conseil d'administration et dans un journal, Le Messager de Marseille, avait exalté les principes révolutionnaires :

« Ces déclamations contre le pouvoir, les fonctionnaires de Marseille en particulier, contre l'ordre social et même l'inégalité des conditions arrivent subitement et sans que rien ne les motive, et il est trop évident que INI. Borély n'a cherché que le prétexte d'adresser un manifeste au public. M. Borély, magistrat, a manqué aux devoirs et à la dignité d'un magistrat en insérant dans une feuille publique des expressions injurieuses contre les pouvoirs établis, l'ensemble des fonctionnaires devant lesquels il est appelé à faire régner l'ordre et les lois, en exprimant des doctrines qui semblent en opposition directe avec les dogmes conservateurs de la sûreté des biens, de la protection à tous les citoyens, quelle que soit l'inégalité des conditions, doctrines qui ressemblent trop à celles des hommes dont les vœux funestes appelaient des lois agraires ou l'anarchie.

J'hésiterais à proposer que M. Borély fût traduit devant la cour : la défense et la discussion continueraient le mal qu'a pu faire son écrit : une condamnation serait incertaine : l'impunité serait un événement funeste. »

L\ FRANCE RELIGIEUSE (1829-1830) SSg

Le préfet se bornait donc à demander un blâme ^

Devant l'irrévérence des railleries de Déranger^, le gouvernement s'émut pourtant, et les tribunaux furent, en quelque sorte, forcés de se prononcer et de sévir. La séance du tribunal correctionnel de la Seine qui condamna les chansons incriminées rassemblait des personnalités de tous les partis. La sentence fut diversement appréciée mais, fait curieux, que la presse de droite ne manqua pas de signaler, ce fat l'attitude désintéressée du Constitutionnel qui cependant, avait usé de tout son pouvoir pour populariser l'œuvre démoralisante du célèbre chansonnier. « Tout se précipite tellement vers la catastrophe annoncée depuis longtemps par les hommes capables de prévoyance qu'elle ne surprendra personne désormais^. »

« La chute de la monarchie n'était plus qu'une question d'horloge. L'horloge a sonné à la fin de juillet i83o; elle eût sonné plus tard.

1 Arch. nat., BB^», igS (28 mars 1828).

- L'ange gardien, Charles le Simple, la Gérontocratie, (Voir Gazette des tribunaux, 11 décembre 1828.)

3 La Mennais. Des progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Eglise.

mais d'une manière Ijien plus terrible encore'».

La presse libérale elle-même déplore l'esprit de suspicion qui s'est glissé dans tous les rangs de la société, entrave les rapports, jette le trouble dans les consciences, aggrave le malaise général". Cet esprit s'avive encore à la suite de quelques laits âprement reprochés au parti catholi(jue.

Le cardinal de Clermont-Tonnerre, dont les paroles avaient été plus nuisibles qu'utiles à la cause qu'il défendait, lance, en octobre 1829, un mandement qui exaspéra les libéraux. Il s'y félicitait de la direction nouvelle imprimée aux affaires par Polignac, dont le ministère avait provoqué tant d'alarmes en France.

La Société catholique des bons livres manque de discernement dans la distribution d'ouvrages connus pour être ullramontains et dont Rome même, on le sait, n'encourageait pas les tendances ^

^ Gazette du Midi, décembre i83i.

Aux mois de mai, juin et juillet 1829, plusieurs conférences diplomatiques tenues à Londres roulèrent sur la déconsidération où était tombé en France le pouvoir monarchique et les moyens de le relever. (Journal d' Anvers , novembre 1829.)

^ Journal des Débats (ii décembre 1829).

^ De i824ài83o, elle avait répandu près de i.Soo. 000 vo-

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Inopportune fut aussi une cérémonie qui vint fournir de nouveaux aliments à la malveillance : la translation, en grand appareil, par Tarchevêque de Paris, avec le concours des troupes et de la garde royale, des reliques de saint Vincent de Paul portées de la cathédrale à la chapelle des Lazaristes. Organiser une telle manifestation, c'était attiser les haines. La presse périodique présenta cette solennité comme « une satisfaction aux idées théocratiques ».

Que penser aussi de l'attitude constamment provocatrice , violemment malveillante des libéraux envers la religion ? Comment envisager, entre tant d'autres, les manifestations des étudiants de l'école de médecine ? Après avoir organisé un grave tumulte quand le docteur Récamier, dont on attribuait la nomination, plus à ses sentiments religieux qu'à sa valeur personnelle, fut appelé à remplacer au collège de France l'illustre Laennec, ils combattaient avec fracas contre l'enseignement relig^ieux. Ils étaient encouragées non seulement par tous les amis qu'ils comptaient dans les rangs libéraux, mais encore parleurs propres maîtres qui adressaient au commis-

lumcs dans les classes populaires. [La Quotidienne, 22 janvier i8Jo.)

saire du gouvernement chargé de l'Instruction publique des lettres pleines de fails controuvés sur la congrégation et le clergé '.

La neutralité n'était mémo plus admise. Il fallait rompre en visière avec elle, faire ouvertement profession d'athéisme, sous peine de voir se déchaîner contre soi les plus cinglantes invectives des libéraux.

Une affaire d'un caractère très particulier agita encore l'opinion et fit alors grand bruit :

Leclerc, imprimeur du Pape, et l'archevêque de Paris, adressèrent aux tribunaux une plainte en contrefaçon du bréviaire de Paris contre les frères Gauthier, convaincus d'en avoir fait éditer à Besançon huit exemplaires. On eut l'étonnement d'entendre le Ministère public soutenir que l'abolition des privilèges proclamée dans la nuit du 4 août 1789, avait entraîné l'extinction de la propriété littéraire, delà censure ecclésiastique et de la surveillance épiscopale. Cette thèse singulière ne fut pas admise par le tribunal de première instance de la Seine.

Son jugement portait « que les frères Gauthier, en publiant le breviarium parisiense et le libraire Lacroix en le vendant, se sont

' Arch.nat., V'\ 363.

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rendus coupables du délit prévu par les articles 4^5 à 4^7 du Gode pénal... i) Outre l'amende, le tribunal les condamnait « solidairement et par corps » à i.5oo francs de dommages -intérêts et aux dépens '. Cette sentence ne satisfit pas les libéraux.

A la Chambre des députés, ils poursuivaient leurs revendications. Dupin demande la suppression des aumôniers des régiments, prétextant leur influence, exagérant leur crédit, s'indignant qu'on leur attribue un traitement qu'il affirmait être de S.ooo francs. Ces ecclésiastiques ne touchaient, en réalité, que 2.600 francs et l'on ne pourrait, écrivait un officier, « trouver un seul régiment dans toute l'armée où l'on ait moins d'égard au certificat du colonel qu'à tel autre renseignement de l'aumonier - ».

La requête de Dupin fut rejetée, mais il s'éleva alors contre l'augmentation d'un million figurant au budget de i83o pour porter à 800 francs le traitement des desservants audessous de soixante ans, à 35o francs l'indemnité accordée aux vicaires des communes autres que les grandes villes et à 700.000 francs

^ Ami de la Religion, février i83o.

' LetU-c à Art Quotidienne, i3 jnillot 1829.

le secours à distribuer aux anciennes religieuses. Le Chambre vota néanmoins ces subventions que consacra définitivement une ordonnance du i" janvier i83o.

Pour les combattre, Dupin avait surtout allégué les donations à l'Eglise, autorisées par des ordonnances royales. Elles montaient, depuis 1820, à plus de 20 millions et visaient les réparations de presbytères et de chapelles, les fabriques, les linges et vases sacrés, les établissements diocésains, les petits séminaires, etc. La tribune et les journaux retentissaient de plaintes sur Fexcès de ces présents. « Toutes les richesses, disait-on, vont passer dans les mains des prêtres ».

Cette somme semblait considérable. Elle ne représentait cependant que 5oo francs en quatre années pour chaque commune, sur 40.000, et on sait dans quel délabrement étaient tombées nombre d'églises et de cures.

La presse allemande, jugeant sévèrement tous ces incidents, évaluait alors à 757 francs le revenu moyen d'un curé en France, contre 1.263 en Autriche, i.43o en Espagne, 1.460 en Prusse, 2.926 en Portugal.

Le faible supplément réclamé à Paris pour certains ecclésiastiques ne grèverait pas le Trésor et n'offrirait aucune menace pour la

société civile. Leur influence ne s'en étendrait pas. Rien n'était de nature à l'accroître dans une France presque athée!

Si le catholicisme est la cible des libéraux, le protestantisme florissant trouve toujours grâce devant eux.

De toutes parts, les sociétés bibliques rivalisent de zèle, multiplient leurs tentatives, s'entr'aident adroitement, enregistrent des résultats brillants !

Comment pouvait-il en être autrement en présence de l'affaiblissement du catholicisme, dont les efforts rencontraient une résistance toujours plus acharnée ! Le protestantisme surgissait fort des défaites des catholiques, intimidant même le pouvoir docile devant lui et qui redoute de contrarier ses plans, parce qu'on le sait fortement étayé par le libéralisme triomphant.

Il semblerait que le protestantisme pût, alors au même titre que le catholicisme, se proclamer religion de l'Etat, car les faveurs viennent à lui innombrables!

Le ministère de l'Intérieur autorise fréquemment, sur les rapports des préfets, la constitution de nouvelles sociétés bibliques: « Il y en a partout ; celle de Paris a tenu une séance il y a un mois, où assistaient deux mille per-

soiinos. Elle s'est passée aussi tranquillement (jiriine séance de Tlnstitiit » '.

« L existence des sociétés bibliques dans tons les départements, leurs relations avec celles de la capitale, la correspondance établie avec les sociétés étrangères forment un système complet auquel il serait peut-être aussi dillicile qu'inopportun d'apporter des modifications et à la force duquel l'établissement d'une nouvelle société à Rochefort ne peut rien ajouter - ».

Et pourtant, le préfet de police n'hésite pas à affirmer que a si le but de la société biblique de Paris, composée en presque totalité de personnes attachées à la religion réformée n'est pas d'attaquer ouvertement la religion catholique, il pourrait être, au moins, d'inspirer au peuple par des ouvrages, dont on exclut avec

^ Arch. nat., F'', 9766.

^ Rapport du préfet de la Charente-Inférieure, F", 9766.

Le duc d'Angoulême apportait à l'égard des protestants le même esprit de tolérance qu'avec les libéraux et les anciens bonapartistes. (Voir notre ouvrage sur ce prince.) Le 23 avril 1828, le vice-amiral Ver Huell, vice-président de la société biblique de Paris, l'en remerciait publiquement. « Il nous est permis, à nous autres protestants, de penser que nous sommes entrés dans une ère nouvelle du christianisme par la création des sociétés bibliques... Nous devons employer tous nos efforts pour ne pas laisser la lumière sous le boisseau 0. {Arch. nat., V , 9766.)

soin les dogmes qui distinguent les deux cultes, une sorte d'indifférence pour les principes des croyances catholiques et l'amener par l'oubli et l'ignorance de ces distinctions fondamentales, à ne plus faire aucune différence entre les deux religions ' «.

On tente de même à répandre des bibles dans les régiments de la garde royale, dans l'espoir d'y faire germer un esprit nouveau'.

Aussi les grands chefs du protestantisme apportent au Roi lui-même l'hommage de leur gratitude.

Le i®' janvier i83o, Monod, pasteur du Consistoire, remerciait Charles X de la protection que trouvaient ses coreligionnaires auprès du Gouvernement. « Les dernières années et particulièrement celles que nous finissons ont vu s'ouvrir de nouveaux temples et le nombre des pasteurs s'accroît dans une progression qui nous permet d'entrevoir une époque où tous nos souhaits pourront être accomplis. De nouvelles marques de la protection paternelle de Votre Majesté sont venues encourager les efforts que font les protestants pour généraliser parmi eux

* Arch. nat., V', 9767.

- Idem.

les bienfaits de rinstruction populaire' ».

Alors que la souscription pour l'Association de la propagation de la foi atteint péniblement en France, dans les meilleures années, aSo.ooo francs, avec lesquels on remet un modeste viatique de 5 à 600 francs à chaque missionnaire et de i.ooo à 1.200 francs aux évêques, les missions protestantes disposent d'allocations énormes, recueillies depuis longtemps, surtout en Angleterre, et dont le chiffre dépasse 20 millions. Elles entretiennent une véritable armée de missionnaires ^ recevant annuellement chacun 6.000 francs au minimum. Et le total des miésionnaires catholiques recrutés dans toutes les nations de l'Europe est à peine de 400 3.

C'est contre ces quatre cents missionnaires que sont dirigées les animosités libérales. C'est eux que l'on dénonce comme voulant former un État dans l'État, quand, dispersés dans les deux mondes, ils sont exposés à mille privations, à des maux souvent affreux qu'ils subissent sans plainte pour ramener à Dieu,

' Il est à remarquer que les protestants étaient alors, eu France, au nombre de 900.000, à peine.

- Plus de 5.000.

•' Voir le numéro 20 des Annales de C association de la propagation de la foi.

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les âmes plongées dans la superstition ou l'idolâtrie.

De i8i5 à i83o, cette guerre perfide n'a respecté ni le Pape, ni FEpiscopat, ni ces milliers de prêtres sans autres ressources que les quelques centaines de francs que l'Etat leur adjuge avec parcimonie, ni même ceshumbles religieuses, dont la vie s'écoule au chevet des malades ou des pauvres et qui, le soir, dans le silence de l'oratoire ou de leur cellule, suppliaient Dieu de pardonner à leurs ennemis.

Pour les Bourbons, leur miraculeuse Piestauration va se.terminer lamentablement ; sur les ruines de la monarchie légitime, pleure l'Eglise souffrante.

Arrivé au terme de cette longue étude, embrassons d'un regard cette période de quinze années, si fertile en événements, traversée par tant d'orages, bouleversée par tant de compétitions, et posons celte question : la Restauration a-t-elle marqué, comme l'ont soutenu même des écrivains de mérite, le règne et la domination de lEglise ? Peut-on impartialement affirmer que, dans les rouages gouvernementaux, dans les conseils des ministres, dans les actes du pouvoir se révélait l'influence constante du clergé? Nous avouons

35o L\ rnANGE morale et religieuse

ne pas Tavoir reconnu. Dans ces innombrables documents scrupuleusement étudiés, on retrouve, dès le début môme de la Restauration, des traces évidentes des menées du parti libéral, à qui la chute de TEmpire permettait toutes les espérances et qui était résolu à miner la religion, suprême barrière se dressant devant ses plans. Ceux-ci, nous le savons, s'exécutèrent point par point. Le trône inquiet, se leurrant qu'il désarmerait le libéralisme en louvoyant, capitule dans deux grandes circonstances : en 181G, lors du Concordat; en 1828, à l'occasion des ordonnances sur les écoles primaires et les petits séminaires. Mais dans combien d'autres rencontres les ministres ne mettront-ils pas tout en œuvre pour plaire aux libéraux qui les observent; leur suspicion s'exerce spécialement dans les rapports avec le Vatican, car, à Paris, quel était le programme? Empêcher le Pape de faire entendre sa voix, entraver ses communications avec l'Episcopat.

Pie YII, Léon XII et Pie VIII gardèrent avec une admirable résignation la prudente expectative que les circonstances imposaient. Malgré leur amertume, ils ne cessaient de rester en intime communion avec le Roi, de considérer toujours la France comme la fille

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aînée de l'Eglise! Que de fois, pourtant, n'avaient-ils pas gémi intérieurement de l'audace des adversaires de la foi, et de leur impunité.

Le clergé, décimé au retour des Bourbons, avait le cœur rempli d'espoir lorsqu'il vit Louis XVlll entrer dans Paris. Sa désillusion fut grande ! Il s'aperçoit bientôt que le pouvoir hésitant le soutient mollement, que beaucoup de fonctionnaires le suspectent, que les sectes se dressent devant lui, qu'un parti politique toujours plus fort, le considère comme l'ennemi. C'est donc le combat qui recommence et ce combat lui sera funeste. Qu'on lise les mandements des évoques, les allocutions des curés : toujours y perce, nous ne dirons pas le découragement, car l'Eglise a une trop haute confiance dans sa mission pour se laisser abattre, mais un véritable eiïroi devant les ravages du matérialisme.

Pour seconder cette influence pernicieuse, une puissance nouvelle se lève : la presse. Nous avons vu l'action dissolvante des journaux qui jouissaient alors d'une liberté inconnue sous l'Empire. « Ils souillent partout le mépris des plus sages maximes, prodiguent à la Révolution leur admiration exclusive et leurs éloges fanatiques ». Cette liberté se tourne contre la monarchie môme qui l'avait

octroyée. Victime de ses propres coHcessions, elle voudra les limiter, mais le pays, lancé dans une voie nouvelle, se cabrera et sa révolte emportera le Irône.

Le régime parlementaire, tout nouveau en France, déroutait aussi les masses. Au cours des interminables discussions religieuses, les apostrophes des lil^éraux, leurs harangues enflammées, transmises aux foules par la presse, portaient plus que les protestations dignes et mesurées de la droite. La violence devait finir par triompher en s'exerçant sur Fesprit d'un peuple qui, depuis quarante années, avait passé par tant d'alternatives de crainte et d'espérance. « Les trois derniers siècles, a dit Cousin, ne semblent avoir eu qu'un seul but, n'avoir été dominés que par une seule idée : la destruction du moyen âge, c'est-à-dire la déchristianisation de la France. Chacun y a apporté son contingent par des moyens divers. La France présente à l'heure actuelle le spectacle d'une tâche presque achevée ».

Et pourtant, parmi ceux-là mêmes qui s'étaient fait les champions des doctrines de ]Montlosier, plusieurs regrettèrent l'appui qu'ils leur avaient prêté ! Tel Barante qui faisait à la fin de sa vie cette conléssion :

LA FRANCE RELIGIEUSE (iSaQ-iSSo) 353

« Nous avons été bien sévères pour la politique des derniers ministères de la Restauration ». L'année même de sa mort, il avouait que, de 1825 à i83o, la question religieuse n'avait été qu'un « cheval de bataille » pour arriver au renversement de Villèle et de Polignac '.

Un pareil témoignage est précieux en face des assertions représentant la monarchie de Louis XVIII et de Charles X comme étant le pavillon du cléricalisme et des Jésuites. Il est la démonstration éclatante de l'inanité de la plupart des reproches adressés au clergé.

La dynastie légitime devait sombrer en i83o, car trop d'éléments, fortifiés par la méconnaissance de Charles X des temps nouveaux, en contrariaient l'évolution. La bourgeoisie, issue des doctrines de 1789, grandissait. L'heure était aux nouvelles couches sociales, que Louis-Philippe ne cessera d'appuyer et dont il préparera l'avènement définitif par les faveurs dont il récompensera leur lutte victorieuse contre les Bourbons.

^ Les A?-chii-es de Barante contiennent des preuves indéniables de cette rétractation.

A If aires étrangères, fonds Rome [Mémoires, documents). N"' 76, 95, 96 et 100.

/f/e/« (Correspondance). N°* gS^ à 967.

Idem, fonds France. N°^ -^47» 5-2 1, 69g.

Annuaire Historique de Lesur (i8'25 à i83()).

Archives Nationales : F^®, 36'i à 36^; BB^", 193, 200, 243 ; 0^ 528; F', 9.765, 9. 766, 9.-67

Archives de Genève.

Artaud. Vie de Léon XII (\8\'i).

Barante (baron de) ArcJnves de famille.

Bibliothèque Nationale, ms. franc., n"' i.3()'2, 10.026, 20.280.

Billecocq. Du clcr<^é de France (1825)

Brilish Muséum, à Londres.

Chateaubriand. Mélanges politiques et littéraires.

Choiseul-Daillecourt. Parallèle historique des révolutions de France et d Angleterre (1844)-

1 Ainsi que pour notre premier volume, nous nous sommes borné à l'énumération des principaux ouvrages et des phis importantes plaquettes alîn de n'en pas allonger indéfiniment la liste.

E(;vii,LY (d'j. Mémoires Instoriqucs et politiques de \^in à i8:io (i8J()).

V Episcopal français depuis le ConeonhtI Jusqu'à la séparation ; ouvrage publié sous la direction de la Société bibliographique, avec une introduction de Mgr Baunard (1907).

La Franee chrétienne (i8'25).

GoNTAUT (Duchesse de). Mémoires (1891).

Hatin. Histoire politique et littéraire de la presse en France (1861).

Haussez (d'). Mémoires puliliés par la duchesse d'Almazan, avec introduction et notes parles comtes de Circourl et de Puymaigre.

Histoire de la dernière année de la Restauration, par un ancien magistrat (1839).

Lalanne (principal du collège de Gray). Appel à V opinion publique pour la justification du clergé (1828).

Lamennais. Réflexion sur la situation de V Eglise de France pendant le XVHF siècle et sur sa situation actuelle (18:^9).

— Des progrès de la Réi'olution et de la guerre contre r Eglise (1829).

LiRAC. Les Jésuites et la liberté religieuse sous la Restauration (18^9).

Martin (Henri). Histoire de France (t. IV).

Pasquier (Le chancelier). Mémoires publiés par le duc d'Audiffret-Pasquier.

Prêtres et desservants (1825).

Record Office, Londres.

Salaberry. Souvenirs politiques sur la Restauration publiés par le comte de Salaberry, son petitfils, Paris (1900).

Salvandy. Le nouveau rcgnectl'anrien ministère (181^).

Saint-Chamans. Le croqueniitaine de M. le comte de Montlosier (i8i,6).

Thureau-daxgin. Le parti libéral sous la Restauration.

VillÈle. Mémoires (1890).

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