‹ La France morale et religieuse à la fin de la RestaurationChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le duc de Laval avait été avisé par La Ferronnays du rapport déposé le 20 janvier par le Garde des sceaux. En même temps, le ministre commentait longuement les motifs qui dictaient la réforme des écoles ecclésiastiques.

Les libéraux, si susceptibles à l'égard des moindres actes du clergé, Tétaient encore davantage, peut-être, pour les initiatives de Rome : les plus naturelles leur semblaient attentatoires à l'autorité du Roi et du gouvernement... A cet égard, Laval se montrait, dans une certaine mesure, rassurant. Il estimait que le Saint-Siège ne provoquerait pas de controverses « si l'on évitait de mettre en discussion le droit des évéques sur l'enseignement ecclésiastique' ».

* Aff. étr., fonds Rome^ n° 964. Laval à La Ferronnays (24 mars i8i8).

A Rome, les mandements des prélats avaient été lus « avec une approbation sans réserve' ». L'apathie morale du pays pouvait, en effet, faire supposer au Saint-Siège que « le clergé, alarmé de son avenir, in(;linait vers les idées ultramontaines" », et se détachait des maximes gallicanes. Cette opinion n'était pas celle de la majorité des membres de l'Épiscopat, mais en s'accréditant auprès du Saint-Siège, elle pouvait tromper le Pape et le pousser à des actes d'autant plus à redouter qu'on n'avait jamais aimé beaucoup la Charte à Rome'. Les gouvernements constitutionnels y étaient considérés « comme le fruit amer des doctrines libérales », et celles-ci « comme les ennemis irréconciliables du catholicisme ». Laval craignait donc que la Cour de Rome

* Aff. étrang., fonds Rome, n« 964, Laval à La Ferronnays, 25 mars 1828.

- Idem.

^ L Autriche qui cherchail déjà à supplanter la France dans les conseils du Vatican, avivait souvent les préventions du Saint-Siège contre nos institutions. Lors de la déclaration des évêques en faveur des libertés de l'Eglise gallicane, l'empereur François II avait cherché à connaître le sentiment de Léon XII sur cette démarche. La réponse du Pape s'inspirant des idées déjà exprimées à nos agents diplomatiques l'avait fort surpris et fait tomber certaines de ses illusions. [Voir dépèche de Laval à La Fcrronnays, i^f avril 1828 [Aff. étr., fonds Rome, i)° 964)].

LE SAINT-SIÈGE ET LES ORDONNANCES agS

« n'appuyât de son influence et même de ses décisions les réclamations de l'Episcopat et l'opposition religieuse qui se formerait ». Aucune parole de Léon XII ne Tavait, cependant, laissé supposer. Une audience où le Pontife avait blâmé La Mennais « qui a fait beaucoup de mal à l'Eglise en soulevant des questions qui mettaient aux prises les passions avec les doctrines » acheva de rassurer Laval.

Commentant la déclaration de 1682 et les quatre articles, Léon XII avait même dit que le Saint-Siège ne les avait point condamnées et qu'elles ne le seraient pas par lui : « ...En un mot, il n'y a pas là de schisme. La première proposition est une question devenue étrangère à l'état actuel de la société européenne et elle est d'une application tellement impossible qu'elle doit être abandonnée. Ce n'est plus à Rome, comme ailleurs, qu'un sujet de subtilités dans les écoles pour exercer l'esprit à l'argumentation. Quant aux trois autres propositions, nous considérons comme infiniment dangereux de s'en occuper ' ».

Rien dans la politique du Vatican ne pouvait donc inquiéter la France, le Pape considé-

i Le Pape à Laval. [Aff. étr., fonds Rome, n° 964, i»-" avril 1828.1

rant que, pour la paix de l'Eglise, il fallait maintenir « ce système de modération et de réserve ))\

Notre ambassadeur avait donc lieu d'être satisfait des confidences de Léon XII. Elles prenaient encore une portée plus considérable à ses yeux par la décision du Saint-Siège qui profitait de la vacance de la secrétairerie d'Etat pour y appeler Mgr Bernetti « le plus jeune de ceux qui pouvaient y prétendre" » et dont les sentiments francophiles étaient connus.

Le gouvernement français savait Léon Xll entouré de prélats aux vues moins larges. Il s'efforçait donc de lutter contre la défaveur dont « nos institutions confessionnelles paraissaient frappées au Vatican^ ». « La Cour de Rome ne ferait pas preuve de discernement en regardant comme impossible l'accord de nos institutions religieuses avec les principes de la Charte et leur application, et, en général, avec le régime constitutionnel ; montrer, sur ce point, un dissentiment ou une opposition d'un

^ Léon XII à Laval. Aff. étrang., fonds Rome, 11° 964, I" avril 1828.

^ Laval à La Ferronnays (i^"' avril 1828). Aff. étr., fonds Rome, n° 964.

^ La P^erronnays à Laval (11 avril 1828). Afl. étr., fonds Rome, n° 964.

caractère plus ou moins tranché, ce serait de la part du Saint-Siège s'isoler plus que jamais des peuples et des gouvernements ' )). La Ferronnays énumérait alors les mesures religieuses prises par la Restauration, qui, non seulement avait proclamé la religion catholique religion de l'Etat, mais s'était encore efforcée de relever l'Eglise de France et de lui assurer une dotation plus en rapports avec ses besoins. A cet égard, certes, il restait beaucoup à faire, car nul n'ignorait l'état si précaire de la plupart des curés et desservants révélé par les récentes discussions de la Chambre.

La tâche de Laval devait donc consister à mettre plus encore en lumière les efforts tentés en France en faveur de la religion « pour réfuter ainsi les fausses notions qui ont pu s'accréditer^ ». Mais, dans une interprétation erronée des doctrines des libéraux ou dans une confiance trop aveugle dans les manifestations apparentes de leur bon vouloir, La Ferronnays disait^ : « Répétez, en

' La Forroniiays à Laval (11 avi-il i8a8). Aff. étr., fonds Borne, 11° 964.

- Idem.

^ Idem.

agS LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

toute confiance, que personne ici n'en veut ni à la religion, ni à ses ministres, que l'opinion ne se montre hostile qu'envers l'abus des choses saintes, qu'envers l'égoïsme ou l'ambition voilée du manteau de la religion ». Or, nous savons qu'à cette heure l'abus des choses saintes n'existait pas. Dans le même esprit, le ministre ajoutait : « N'oubliez pas de faire remarquer qu'il dépend principalement du clergé lui-même d'acquérir cette considération et de se placer à un haut degré dans l'estime publique et qu'il sera toujours assuré d'y parvenir tant qu'il comprendra la société telle que les temps l'ont faite et que tous ses actes ne porteront que l'empreinte d'un zèle selon la conscience ».

Pour corriger cette impression, à Rome, il était, en effet, utile que Laval insistât sur la nécessité de l'adaptation de la conduite du clergé à la situation présente de la société.

Cette audience de Laval fit la meilleure impression à Paris. Le jugement de Léon XII sur les récents écrits de La Mennais, les libertés de TEglise gallicane et les quatre articles établissait nettement la situation : « Ce langage n'est pas celui d'un Pape zelanti et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître l'em-

preinte d'un esprit supérieur, d'une raison aussi sage que noblement éclairée ^ ».

Le rapport déposé par la commission constituée le 20 janvier avait pourtant provoqué au "Vatican une profonde sensation. Des évèques avaient, assurait-on, adressé par l'entremise du Nonce des représentations au Saint-Siège. On se montrait à Rome alarmé des concessions toujours plus nombreuses faites aux idées libérales. La Ferronnays s'était efforcé de rassurer le Saint-Siège. Avouant sans ambages que la présence des Jésuites dans les petits séminaires « blessait au vif l'opinion publique »% il considérait que le gouvernement n'avait pas pu se dérober à l'appel de l'opinion qui demandait « qu'ils fussent éloignés de l'enseignement^ », exclusion « sollicitée par les esprits les moins passionnés comme une garantie nécessaire, comme un gage de confiance entre le trône et ses sujets* ».

Quant à la limitation à 20.000 du nombre des élèves des écoles secondaires ecclésiastiques, « elle avait été sagement combinée

^ La Ferronnays à Laval (i4 avril 1828).

2 La Ferronnays à Bellocq (17 juin 1828).

3 Idem. Aff. étr., fonds Rome, n" 964-

'' Idem. Aff. étr., fonds Rome, nP 964.

3oo LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

dans la juste mesure des besoins des séminaires... ».

Rome n'était pas convaincue, mais jusqu'alors le Pape avait prescrit au Nonce à Paris « de ne pas s'opposer au torrent ». Dès le début de ces événements, Mgr Lambruschini avaitlaissé percer dans ses conversations une surprise, parfois même une aigreur qui, connue du Gouvernement, l'avait indisposé contre ce prélat. Bellocq fut chargé de démontrer au Pape la nécessité d'une modification dans l'attitude de son représentant à Paris. Notre chargé d'affaires avait eu le ii juillet une audience de Léon XII où il exposa les raisons qui avaient déterminé la publication des ordonnances. Le Pape Técouta d'abord sans prononcer une paroleJ« inclinant la tête sur sa poitrine en signe de résignation' ». Rompant enfin ce silence impressionnant, il affirma « que l'Épiscopat français ne lui avait adressé aucune plainte, aucune représentation. Les évêques de France n'ont pas besoin qu'on leur rappelle le respect et la soumission envers les actes de l'autorité^ ».

^ Aff. étr., fonds Rome, n° 964. Bellocq à La Ferronnays, 12 juillet 1828.

2 Bellocq à La Ferronnays (12 juillet 1828).

LE SAINT-SIÈGE ET LES ORDONNANCES 3oi

Léon XII n'ignorait pas l'esprit et les exigences des sociétés actuelles, mais il se demandait « si les sacrifices étaient les moyens de les désarmer ' ». Les nouvelles concessions faites par Charles X au parti libéral Tavaient surpris. Toutefois, la conviction où était Bellocq que le Pape « n'attiserait jamais le feu de la discorde » était encore fortifiée des assurances données à notre Chargé d'affaires par le cardinal Bernetti. Le secrétaire d'Etat n'en déplorait pas moins les ordonnances. « C'est une mesure qui restreint évidemment la liberté des cultes catholiques... c'est à ses ministres à juger de ses besoins... les vocations doivent avoir le champ libre et ouvert... Quand vous fixez le nombre de 20.000, qui sait si Dieu n'a pas mis cette efficacité de vertu dans l'âme du 20.001®^ »? Bernetti ne s'inquiétait pas moins des écueils où le ministère actuel de France était conduit « par la puissance du parti libéral^ ».

Les appréciations de certains organes italiens, qui signalaient les périls auxquels était exposée la dynastie des Bourbons, éveil-

■ Bellocq à La Ferronnays. 12 juillet 1828.

'^ Idem, 23 juillet 1828. Aff. étr., fonds Rome, n« 964.

3 Idem, il juillet 1828. Aff. étr., fonds Rome, n° 964.

3oj LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

laient de sombres pressentiments. Ils s'avivaient des nouvelles reçues de France où l'on voyait la monarchie luttant sans succès contre le libéralisme. Beaucoup se demandaient si le Pape ne devait pas élever la voix, non seulement au regard de la France, mais pour le monde catholique lui-même étonné, peut-être, du silence du chef de l'Eglise.

La Ferronnays multipliait ses démarches pour conjurer le Pape de conserver son attitude première. Profitant d'un voyage en Italie, de Blacas, qui avait conservé un grand crédit auprès du Saint-Siège, il lui remit un Mémoire à utiliser au cours d'une audience qu'il solliciterait du Pape. Dans ce résumé, le ministre insistait « sur la grande et irrésistible nécessité imposée au Roi » et sur « les conséquences funestes au repos de la France », qui résulteraient de l'encouragement que trouverait à Rome « l'irritation des évê([ues ^ ». La Ferronnays ne se bornait pas à ses suggestions. Dans sa correspondance avec Bellocq, il déplorait le peu de réserve du Nonce « qui s'était chargé de transmettre à Rome les indiscrètes représentations » de certains évêques, qui soutenait les auteurs d'écrits violents contre Mgr Feu-

i Aff. étr., fonds Rome, n» 964, juillet 1828.

LE SAINT-SIÈGE ET LES ORDONNANCES 3o3

trier et les ordonnances et s'abstenait de paraître chez l'évêque de Beauvais, imitant ainsi la conduite de plusieurs prélats*.

La Ferronnays avait mandé le Nonce. Dans un langage plein de fermeté, il lui fit observer que « ministre de paix, autant par le sacerdoce dont il est revêtu que par le caractère diplomatique qui lui est conféré, il devait scrupuleusement éviter d'épouser les passions et les querelles qui peuvent s'agiter autour de lui et ne jamais oublier les égards que sa position lui commande envers un Gouvernement ami du sien^ ».

Tel était bien le sentiment du Vatican, car les dépêches de Bellocq indiquaient une détente réelle.

Le cardinal Gapellari, qui reçut mission de rédiger un rapport sur les ordonnances^, en avait modelé le ton sur celui du Pape luimême, avouant « que les circonstances semjjlaient recommander beaucoup de ménagements et peut-être de silence ». N'était-ce pas se conformer aux vœux de la Ferronnays, qui, revenant sans cesse sur cette question dans

1 La Ferronnays à Bellocq, 28 juillet 1828.

2 Aff. étr., fonds Rome, n° 964, '^3 juillet 1828.

" La Ferronnays redoutait ce rapport et laissait entrevoir ses craintes.

3o4 LA tHANGE MORALE ET RELIGIEUSE

ses lettres à Bellocq, lui disait* : « Ce que nous demandons à Rome est bien moins d'agir que de s'abstenir ».

L'abstention ! Depuis dix ans, elle était de règle à Rome. Chacun des pas de Léon XIl dans ses rapports avec la France avait été compté, ses moindres actes scrupuleusement calculés, ses moindres paroles pesées... Les soi-disant « représentations » des évèques avaient encore été sensiblement exagérées. « Un seul d'entre eux avait recouru, au Saint- Siège qui n'avait pas jugé à propos de répondre à une lettre isolée" ». En admettant même, comme Bellocq affirmait l'avoir su incidemment, que le nombre des représentations envoyées au Pape fût de quatre, pouvait-on attribuer une portée sérieuse à une démarche aussi restreinte?

L'attitude de Mgr Lambruschini à l'égard de l'évêque de Beauvais contrariait également Léon XII. « Le secrétaire d'Etat prétendit que le Nonce lui avait dérobé cette circonstance relative à sa propre personne^ ». Il lui infligeait même un blâme indirect, le taxant « d'homme

^ i5 août 1828.

^ Bellocq à La Ferronnays (12 août 1828). ^ Entretien de Bellocq et de Bernetti. [Aff. étr., fonds Rome, n° 964].

LE SAINT-SIÈGE ET LES ORDONNANCES 3o5

rusé qui met de la passion dans les affaires » \ Mgr Lambruschini avait, en effet, outrepassé sa mission par ses fréquentes relations avec les ultras, sa froideur à l'égard de Mgr Feutrier, une indiscrète immixtion dans les affaires ecclésiastiques de France. Tel ne devait pas être à cette heure le rôle d'un représentant du Pape qui pouvait tout compromettre. Bellocq résumait donc exactement l'état des choses lorsqu'il s'inclinait « devant cette sagesse supérieure qui réussit à apaiser autour d'elle les clameurs impatientes du dehors, les emportements indiscrets et se confie dans l'amour respectueux d'un prince, si justement honoré du titre de fils aîné de l'Église- ». Notre chargé d'affaires assurait même qu'il faudrait maintenant « peu de chose pour faire rappeler Mgr Lambruschini* ». Ces explications ne rassuraient pas pleinement le Gouvernement français. Il redoutait toujours, qu'en fin de compte, le Pape ne finît par céder à la pression des ultras dont les suppliques lui parvenaient nombreuses. Les instructions si précises données à Bellocq et à Blacas ne paraissaient

^ Entretien de Bellocq et de Bernetti. {Aff. étr., funds Rome, n° 964.)

2 Bellocq à La Ferronnays (12 août i8i8). •'' Idem. [Aff. étr. fonds Rome, n^gG^.)

3o6 LA FRANCE MORALE ET RELIGTEUSE

pas encore siiflisanles à Marlignac et à La Ferronnays. Ils saisirent une occasion qui s'offrait à eux pour les renforcer : le voyage à Rome deLasagni, conseillera la Cour de Cassation, et ami personnel du cardinal Bernetti. Cet éminent magistrat devait conserver à sa mission le caractère le plus confidentiel. Dans ses entrevues avec le Pape et Bernetti, il ferait de nouveau état des arguments invoqués par Blacas ' au sujet de l'impossibilité où se trouvait Charles X de différer l'exécution des ordonnances, « du danger de la résistance des évêques à l'autorité royale et des avantages incontestables que la religion devait retirer de l'établissement légal qui venait d'être donné aux petits séminaires et de la dotation dont ils vont jouir" ». Ces avantages, nous ne savons ce qu'ils pouvaient être, mais la tactique gouvernementale consistait à présenter ces mesures comme favorables à l'essor du sacerdoce, car c'était le fallacieux prétexte des libéraux. On munissait, en outre, Lasagni d'un

^ Blacas n'avait pas dissimulé à La Ferronnays sa pénible surprise en apprenant que Lasagni avait reçu une mission identique à la sienne. [Aff. étr., fonds Borne, n» 964.)

2 Yoir pour la mission de Lasagni. {Aff. étr., fonds Borne, n*^ 963 (août et septembre 1828.)

LE SAINT-SIÈGE ET LES ORDONNANCES So;

mémoire rédigé par Portalis et dont Bellocq avait eu déjà connaissance. «Il suffit, lui disaiton, que le Gouvernement pontifical témoigne ne point approuver la résistance des évêques, qu'il indique qu'il ne soutiendra ni directement ni indirectement aucune mesure ou démarche qui aui^ait pour résultat de mettre l'Episcopat en opposition avec le trône. Il faut, par-dessus tout, que la Cour pontificale évite qu'il n'émane d'elle quelque bref ou quelque écrit, de telle nature que ce soit, qui pût donner la moindre espérance d'appui aux évêques... Des paroles qui, à Rome, ne paraîtraient d'aucun inconvénient, peuvent en avoir un immense en France. On peut citer à ce sujet un bref adressé en 1817 à un membre de la Chambre des députés. Si le Concordat n'est pas devenu loi d'Etat et s'il a fallu recommencer avec Rome une négociationqui paraissait terminée et qu'il a fallu laisser imparfaite, c'est à ce bref seul qu'il le faut imputer et certainement ce n'est point, là ce que voulait le pape Pie VII, moins encore son principal ministre ».

Ce redoublement de précautions n'était-il pas superflu? Il n'est pas téméraire de le croire, car, au lendemain même du jour où Lasagni venait d'êtrechargé de cette mission, Léon XII assurait Bellocq que les lettres de quelques

3o8 LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

évêques, tout récemment parvenues à Rome, « ne contenaient rien de relatif aux ordonnances » et que s'il venait à être « interpellé » à ce sujet, il ne se départirait pas de son habituelle modération*.

La tâche de Lasagni était donc facilitée par les dispositions du Pape. Dès sa première rencontre avec le cardinal secrétaire d'État, sa satisfaction fut grande. 11 sut, en effet, que l'intention du Pape était de ne rien répondre à quelques évêques qui, déjà, s'étaient adressés à lui. Au cas, toutefois, où tout TEpiscopat solliciterait ses instructions, il Tinciteraità « toutfaire pourconserverla tranquillité et un accord parfait avec le Roi », dans « un esprit de soumission et d'obéissance ». Le cardinal Bernetti se proposait, en outre, de communiquer à notre délégué sa réponse à la lettre reçue de La Ferronnays par son entremise, afin « qu'ils s'entendissent pour en combiner ensemble les expressions ». Des instructions avaient été envoyées au Nonce.

^ Bellocq à La Ferronnays (21 août i8a8). Aff. étr., fonds Rome, n° 965.

Le cardinal de Clermont-Tonnerre avait remis au nonce la copie de la protestation des évêques au Roi. Le Saint- Siège, auquel Mgr Lambruschini l'avait transmise, se borna à en accuser réception.

Il semblait bien que La Ferronnays put s'applaudir du résultat de ses démarches à Rome. Aucune difficulté ne lui viendrait de là. Ce point était capital.

Lasagni avait longuement énuméré au Pape les raisons qui militaient en faveur des ordonnances. Par un tableau volontairement chargé de l'extension des écoles secondaires, il alla jusqu'à dire « que le système légal de l'Instruction publique était menacé d'une complète destruction, que la France alarmée demandait une répression immédiate ». L'Université s'inquiétait du succès des petits séminaires qu'il fallait entraver, ruiner même pour raviver son prestige.

Lorsque Lasagni parla « de ce parti malheureusement puissant qui attaque l'autorité royale comme favorisant à outrance le clergé », le Pape répondit tristement : « Nous le sentons, les circonstances sont graves ».

La perspicacité de Léon XII n'était pas en défaut. « J'ai une entière confiance dans la religion exemplaire du Roi, dit-il, je n'ai jamais douté que l'exécution des ordonnances s'opérerait de manière à écarter toute juste plainte. C'est pour cela que je me suis déterminé à ne pas répondre et que je ne répondrai pas, à moins que les circonstances ne m'en fassent

3io LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

un devoir précis, mais je remplirai toujours ce devoir en maintenant la paix et l'accord entre l'Eglise et le trône...

Quatre ou cinq évoques se sont adressés à moi, mais je n'ai point répondu. Le [illisible) s'est adressé à moi encore une seconde fois ; je n'ai pas répondu non plus; seulement j'ai chargé le moine même qui m'avait remis sa lettre de lui répondj'e qu'il fallait conserver la paix, qu'il fallait être d'accord avec le trône et, qu'en confiance dans la piété éminente du Roi, il fallait espérer que les ordonnances seraient exécutées de manière âne pointfausser les intérêts de la religion. Après ces réclamations, le Nonce m'a envoyé copie de la remontrance des évêques, laquelle lui avait été envoyée par le cardinal de Glermont-Tonnerre à l'effet de me la transmettre. Je me suis borné à en accuser réception au Nonce.

Si cette même remontrance me parvenait directement de la part des évêques, je ne ferais que répondre de la manière que j'ai fait répondre par le moine, c'est-à-dire qu'il fallait être d'accord avec le trône, conserver la paix, et se confier dans la piété du Roi à l'égard de l'exécution des ordonnances. Si, après cette déclaration, les évêques se plaignaientencore par devers moi, alors je répon-

LE SAINT-SIÈGE ET LES ORDONNANCES 3ii

drai ce que je croirai de mon devoir de répondre après Texamen le plus approfondi de la matière, mais je répondrai toujours de manière à ce que l'accord entre le trône et TEpiscopat ne soit jamais troublé ; je ne puis cependant pas vous dissimuler que la nécessité de Fagrément du Roi sur le choix des recteurs et des instituteurs, leur affirmation de n'appartenir à aucune congrégation religieuse non approuvée par les lois et le nombre fixe de 20.000 élèves me font de la peine * ».

Toutefois, Léon XII, n'hésitait pas à déclarer à Bellocq que « s'il désirait beaucoup que toute l'éducation et instruction de toute la jeunesse française tombât sous la direction immédiate et indépendante des évéques, néanmoins il voyait que, la revendiquer au delà des jeunes gens qui se destinaient à l'état ecclésiastique et faire ainsi tomber le S3'stème de l'Instruction publique qui appartenait au gouvernement, c'était de leur part une prétention trop étendue"».

Qui ne serait frappé, dans une circonstance aussi grave, de l'impartialité d'un pareiljugement ? Si les ultras pouvaient s'en montrer

* Aff. étr. fonds Rome, n^gôî.

^ Idem. Bellocq à La Feriounays (4 septembre 1828).

3ii L.\ FRANCE MOHALE ET RELIGIEUSE

affligés, par contre, les libéraux avaient un nouveau motif de se réjouir. Les paroles de Bernetti à Bellocq, celles du Pape à Lasagni n'avaient pas tardé à avoir leur effet sur l'attitude du Nonce. « Revenu à des dispositions plus satisfaisantes », il ne continuait pas à frapper d'ostracisme le salon de l'évêque de Beauvais et ne s'abandonnait plus à ces excès de langage qui lui avaient été reprochés. Certains évêques eux-mêmes, quelle que pût être leur tristesse, « commençaient à craindre qu'ils n'aient été, à leur insu, pressés par un parti plutôt politique que religieux* ».

Le temps avait déjà passé sur les ordonnances, assoupissant les amertumes, apportant la résignation et préparant l'Episcopat au nouveau sacrifice que lui demandait le Roi'.

Les nouvelles de Rome n'étaient pas moins satisfaisantes. La réponse de Bernetti à La Ferronnays reproduisant la substance même du langage du Pape à Lasagni, et concertée entre ce dernier et le secrétaire d'État, avait été approuvée par Léon XII et transmise à Paris.

^ Aff. étr.. fonds Borne, n° 963. La Ferronnays à Bellocq (4 septembre 1828).

■^ A ce moment même, on confirmait à Lasagni qu'aucune nouvelle démarche des évêques n'avait été faite à Rome. [Aff. étr., fonds Rome, n° 965.)

LE S.UNT-SIÉGE ET LÉS ORDONNANCES 3i3

Aux orages des derniers mois succédait une atmosphère de calme, de détente. « Il ne reste plus de doute que le but du gouvernement du Roi n'ait été atteinte. . ». « Le Pape s'applaudissait avec Bernetti du parti qu'il avait pris de garder le silence ^. » Elle était donc compréhensible la joie des libéraux, qui voyaient tous leurs projets, réalisés sans qu'une seule parole désapprobatrice fût partie de Rome : « Jamais le Ministère n'a eu une si bonne situation, le public n'est point exigeant, il lui suffit qu'on soit dans la bonne voie, n'importe qu'on y marche plus ou moins vite. Les évêques sont tout attrapés de leur escapade. Rome ne les appuie pas. Le Nonce lui-même les désavoue ou du moins se cache de tout rapport avec eux... Le mot de l'énigme, le secret de leur déconvenue, c'est qu'ils se sont mépris sur le caractère du Roi, qui, avant tout, aime que les choses aillent bien et facilement, et qui est tout aussi mécontent des contrariétés qui lui viennent de ce côté que si elles lui venaient d'ailleurs*... ».

^ Bellocq à La Ferronnays (i4 septembre 1828). ^ Idem., 20 septembre 1828.

^ Baraute à Moutlosier (23 août 1828). Archives de Barante.

3i4 LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

Les évêques, devant l'inutilité de la résistance, s'étaient résolus à un acte suprême : ils avaient préparé un projet de déclaration qui, tout en proclamant leur soumission « sous la réserve expresse de l'approbation du Saint-Siège », laissait entrevoir une âme meurtrie. Cette démarche déplut à Mgr Feutrier. « Mon opinion, disait-il, est qu'il faut signifier à l'archevêque de Paris que le Roi veut être obéi, qu'il interdit toute réclamation collective, que les évêques ont seulement le droit d'expliquer dans des mandements aux fidèles, leurconduite à la charge de répondre de leurs expressions si elles sont inconvenantes ou coupables... On attendrait le résultat de la négociation avec le cardinal de Latil ; la douceur de ce prélat, son dévouement au Roi permettent d'espérer qu'il se prêtera au vœu de Sa Majesté et qu'il se fera un mérite de travailler à rétablir la paix. Si ce moyen échoue, on lèverait le voile des négociations, on insérerait au Moniteur un article officiel fait avec sagesse et prudence dont le but serait de prouver que les ministres du Roi n'ont négligé aucun moyen de conciliation et qui révélerait le vœu du Saint-Père pour la concorde et la soumission des évêques, et on procéderait à l'exécution nette et ferme

LE SAINT-SIEGE ET LES ORDONNANCES 3ib

des ordonnances en commençant par Paris' ».

Mgr Feutrier se hâta de notifier les réponses de Rome aux archevêques de Paris et de Reims avec mission de la communiquer à l'Episcopat -. « J'ai Tespérance, écrivait l'archevêque de Paris, que, sous peu de jours, une très grande majorité se résignera aux exigences du moment' ». Les inquiétudes de ce prélat et du cardinal de Latil n'étaient pas, pourtant, apaisées. Ne connaissant la volonté du Pape que par l'entremise du Gouvernement, affligés de l'ironie de la presse libérale, ils hésitaient à s'incliner devant des mesures qu'ils considéraient fatales à la religion. Pendant près d'un mois, leurs efTorts combinés se heurtèrent d'autant plus aux atermoiements de l'Episcopat* que leurs lettres, bien qu'identiques de fond, différaient par certains points de forme. « Les évêques hésitent, doutent, se divisent. »

Enfin, sur les habiles instances de l'archevêque de Paris, ils se soumirent presque una-

' Aff. étr., fonds Borne, n" 965.

' Idem, n° 966.

^ Idem.

* L'archevêque de Paris à Ra^neval, chargé de l'intérim du ministère des Affaires étrangères. {Aff. éir., fonds Rome, n" 965, a octobre 1828.)

3i6 LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

nimement '. Le cardinal deClennont-Tonnerre lui-même, dont l'opposition aux ordonnances avait été si violente^, déclarait que « l'Episcopat sortirait honorablement de la position fâcheuse où il était^.. ».

Ainsi se termina cette phase douloureuse et à jamais mémorable par laquelle avait passé rÉglise de France \ La Restauration infli-

^ a L'épiscopat français, malgré les obscurités qui enveloppaient une affaire si délicate et si pénible, s'est cru suffisamment autorisé à se soumettre à des mesures que d'un côté l'intervention pacifique et persuasive du vicaire de Jésus-Christ, et de l'autre, la noble et pieuse condescendance du lîls de saint Louis paraissent avoir rendues désormais tolérables à la conscience. » (Lettre pastorale de Mgr de Ouelen, n novembre 1828.)

2 Le langage du cardinal à l'égard de Feutrier avait été d'une raideur impressionnante : 0 Monseigneur, lui écrivait-il, la devise de ma famille qui a été transmise par Calixte II, en 1120, est celle-ci : Etiamsi omnes, ego non. C'est aussi celle de ma conscience. »

^ 14 octobre 1828. Aff. étr., fonds Rome, n<^ gôS.

'• Au 20 janvier 1829, les autorisations légales avaient été accordées dans 78 diocèses pour les petits séminaires. Mgr de La Tour Landorte, évèque de Pamiers, et unou deux autres prélats, refusèrent seuls de se conformer à la loi, ce qui occasionna des démêlés entre eux et le pouvoir civil.

Le bruit s'étant répandu en Angleterre que les Jésuites privés de la direction des petits séminaires se proposaient de fonder une maison d'éducation à Guernesey, Aberdeenavisait, le igseptembre 1828, l'ambassadeur anglais à Paris, que le gouvernement britannique s'y opposerait. [Rerord office, Londres,)

geait donc à la religion un amoindrissement que l'Empire n'avait pas osé lui faire subir; on masquait sous des apparences séduisantes et de trompeuses paroles les coups portés au catholicisme ; le parti libéral victorieux voyait chaque jour tomber une pierre de l'édifice ; un léger effort lui suffira pour le renverser.

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