CHAPITRE II
COMMENT UNE SOCIETE DEVIENT DEMOCRATIQUE, ET POUBQUOl ELLE RESTE TELLE.
. Les sociétés ne débutent point par l'état démocratique. Il existe entre les hommes une inégalité naturelle que la civilisation tend à atténuer, loin de l'accroître, selon le préjugé des philosophes du dernier siècle, qui faisaient volontiers de l'inégalité un crime de la civilisation et qui refusaient d'en voir le fondement dans la îiature. Liintelligence , le courage, la faculté plus ou moins développée d'acquérir ou de conserver la richesse sont des causes naturelles d'inégalité qui se donnent librement carrière dans une société
primitive ; et ces inégalités une fois établies ne tardent guère à. être sanctionnées et surtout perpétuées soit par des lois oppressives, soit par ' des préjugés religieux , sans parler du cas si fréquent où il y a conquête du pays et ascendant d'une race sur une autre. Ce n'est qu'avec le temps ^e ridée de justice se fait jour et enseigne aux hommes qu'en dépit de leur inégalité naturelie, acquise ou supposée par la loi, il doit subsister entre eux une certaine égalité de droits et de devoirs. Alors commence entre les classes rivales une lutte dont la durée est variable , mais dont l'issue est certaine et qui conduit sûrement vers Tétat démocratique la société qui l'a vue nattre.
L*état aristocratique (alors même que la suprématie très-limitée d'un chef donne à cette aristocratie une apparence monarchique) est le début naturel des sociétés, et, si Ton était tenté de voir dans les Etats-Unis une exception à cette règle parce que la société y a été dès le début complètement démocratique, il suffirait d'obser-
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ver que cette société n'était nullement une société commençante, mais, au contraire, un rameau vigoureux détaché d'une société plus ancienne, et qui s'en était précisément détaché parce qu'il tendait vers l'état démocratique, impossible alors à conquérir dans la mère patrie. La société fut donc dès son début aux États-Unis ce qu'elle eût été en Angleterre, si l'aristocratie anglaise eût été dès lors vaincue et détruite, ce qu'elle y sera sans doute un jour après que cette grande transformation de la société anglaise se sera lentement accomplie. Aujourd'hui encore et sous nos yeux, l'Angle* terre donne naissance sur le continent australien à de£^ sociétés purement démocratiques, qui prennent aussitôt le gouvernement qui leur con^ vient et se constituent en démocratie sous l'autorité nominale et tutélaire de la métropole. Mais les sociétés australiennes ne sont pas plus des sociétés nouvelles que la société des États-Uni& n'était nouvelle à l'époque où elle s'est fondée. Ces diverses sociétés ne sont que des fractions de la société anglaise, qui suivaient jusqu'alors la
route commune et auxquelles un chemin détourné a donné tout à coup une prodigieuse avance sur la mère patrie. Elles arrivent, dès le premier moment de leur séparation, à l'état démocratique par la simple raison qu'elles ont laissé leur aristocratie derrière elles, et que l'aristocratie est aussi radicalement absente de leur sein que si elle eût été brusquement, détruite par une révolution ou lentement effacée par le progrès régulier de l'égalité. Mais, pour les classes inférieures i*estées attachées aii sol de la patrie, l'égalité démocratique a toujours été le fruit d'un plus dur labeur et d'un plus long combat.
On peut dire que ce combat comimence et qu'une société aristocratique est menacée dans son repos, le jour où les plus capables et les plus entreprenants, parmi ceux qui sont exclus de ses avantages, s'appuient sur les intérêts et les passions populaires pour faire brèche dans l'aristocratie et pour introduire l'égalité dans les institutions. Les classes inférieures, préoccupées des nécessités de l'existence, sont en général dénuées
d'ambition politique; elles sont seulement avides de sécurité civile et de bien-être. Mais il se trouve toulours entre ces classes et Taristocratie un certain nombre d'hommes au-dessus du besoin, affranchis de la nécessité du labeur des mains et cultivés par l'éducation, qui ne tardent guère à supporter avec impatience un état social . où ils sont privés de certains avantages qu'une société aristocratique réserve pour une seule classe de citoyens , à l'exclusion de toutes les autres. Il s'agit tantôt de l'interdiction du mariage entre la classe supérieure et les autres classes , tantôt de l'impossibilité d'atteindre à certaines magistratures civiles ou militaires, tantôt de l'inégale répartition des charges publiques. Quand l'ambition de cette classe intermédiaire est ainsi éveillée et quand elle commence à sentir une indignation légitime, elle aspire à l'égalité ; et, comme elle sent aussitôt qu'il ne suffit pas pour l'obtenir d'invoquer les idées de droit et de justice, elle s'appuie sur les intérêts méconnus des classes inférieures et avec le temps
elle triomphe infailliblement par leur concours. Le plébéien pauvre à Rome ne songeait point à devenir préteur ou consul; il laissait de telles visées à la partie riche, éclairée et ambitieuse de son ordre, et ne souhaitait que l'abolition des dettes ou une petite part du domaine public; mais par cette raison même il venait en aide à celui qui voulait forcer le chemin de la préture ou du consulat, et tous deux mettaient ainsi en commun leurs efforts et leurs espérances. L'ambition politique éveillée chez quelques-uns et ainsi appuyée sur le désir du bien-être qui existe chez tous est irrésistible, et la transformation d'une société aristocratique en société démocratique n'est plus alors qu'une question de temps.
Le temps nécessaire à cette transformation peut varier à l'infini suivant les circonstances très-diverses au milieu desquelles elle s'opère^ Si la lutte entre lea deux classes se poursuit à ciel ouvert, dans un État bien ordonné et avec des moyens légaux de constater et d'assurer chaque victoire, cette lutte peut se prolonger
longtemps sans péril pour TÉtal, et devient au contraire le principal ressort de son activité et la source la plus féconde de sa grandeur, jusqu'au jour où elle s'achève par son succès même, et fait place à un nouveau et plus redoutable problème : c'est l'histoire de Rome. Si au contraire cette lutte a commencé dans un État où l'opinion publique n'a aucun moyen régulier de se faire obéir, et peut à peine se faire entendre ; si elle se poursuit dans l'ombre ou dans une demi-lumière, enflammant d'autant plus les âmes qu'aucun résultat pratique, qu'aucun succès partiel ne vient les détendre et pour un temps les satisfaire, la société aristocratique, de plus en plus minée par ce travail souterrain, s'effondre enfin d'un seul coup comme si elle disparaissait dans un abîme, et met un moment en péril l'existence même de la nation chez laquelle s'est produite cette convulsion de la politique, analogue aux convulsions les plus violentes de la nature : c'est l'histoire de la France^ c'est notre histoire. Si enfin cette lutte s'établit chez un peuple assez heureux ou assez sage pour
y prendre part et pour la supporter sans impatience et sans haine; si l'aristocratie a le bon sens d'embrasser avec ardeur les intérêts populaires; si elle a l'instinct de céder toujours à temps la portion de ses privilèges qu'il y aurait péril public à maintenir; si elle a la justice et l'adresse d'appeler dans son sein tout ce qui s'élève et brille à côté d'elle; si, de plus, la classe moyenne possède dans leur plénitude tous les biens qui peuvent distraire ou consoler les hommes de l'inégalité du rang, tels que la fortune, une part considérable du pouvoir et la jouissance paisible d'une liberté sans bornes; si une émigration constante emporte incessamment la partie mécontente et active de la population, sans perte de forces pour la métropole ; si toutes ces circonstances favorables se trouvent réunies, par la générosité du sort, au sein d'une société aristocratique; la lutte qui tend à transformer cette société mérite à peine le nom de lutte tant elle est dissimulée par l'image de la concorde et de la félicité publiques, et le courant qui emporte
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une telle société vers la démoci-atie est si régulier et si doux, qu'il est presque insensible. C'est l'histoire de l'Angleterre.
Mais que la transformation d'une société aristocratique en société démocratique soit lente ou ptompte, violente ou paisible, cette transformation n'en est pas moins inévitable et, de plus, irrévocable une fois qu'elle est accomplie. Une société peut connaître plusieurs fois toutes les extrémités de l'anarchie et de la servitude, abattre des trônes et les relever pour les abattre encore, effectuer de brusques révolutions dans son costume et dans son langage, affecter tour à tour l'austérité républicaine et la mollesse servile du Bas-Empire ; mais on verrait plutôt un fleuve remonter vers sa source qu'on ne verrait une société démocratique refluer vers l'aristocratie. Bien des raisons expliquent l'impossibilité d'un tel retour; tous les hommes ne sont pas sensibles au charme élevé de la liberté, et vivre libres n'est pas un besoin pour un grand nombre d'âmes; mais la douceur de l'égalité est accès-
sible aux plus faibles intelligences, et Ton ne peut renoncer .à ce plaisir une fois qu'on l'a goûté. De plus, les lois civiles et les mœurs d'une société démocratique s'accordent avec les idées strictes de droit et de justice, et trouvent dans la conscience humaine, aussi bien que dans les passions du plus grand nombre, un puissant appui. Quoi de plus équitable aux yeux de la pure raison que Théritage également partagé, que la mobilité absolue des situations selon le mérite et des fortunes selon le travail, que ce mouvement perpétuel de bas en haut et de haut en bas selon l'intelligence, l'activité ou la bonne étoile de chacun, qui est le propre d'une société démocratique? Enfin un peuple qui vit dans cet état, et qui jouit de ce spectacle, voudrait par miracle y renoncer et s'imposer à^ lui-même une aristocratie qu'il ne saurait y parvenir. Le sentiment aristocratique consiste en ce point : que l'homme qui a une origine aristocratique se considère luimême davantage à cause de cette origine et que ses concitoyens, ressentant la même impression
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que lui, le considèrent aussi davantage et lui accordent quelque chose de plus qu'au commun des mortels. C'est parce que ce sentiment disparaît qu'une société aristocratique succombe, et, une fois que ce sentiment a disparu, aucun effort humain ne peut le reproduire ; qu'est-ce donc, lorsqu'il a fait place au sentiment contraire, lorsqu'une origine illustre est une cause d'embarras pour celui qu'elle distingue et une cause de défiance ou d'hostilité de la part de la multitude? Ce sentiment général est le dernier terme et comme la perfection de l'esprit démocratique; mais une société, en marche vers la démocratie, n'a pas besoin d'être aussi avancée pour qu'il lui soit déjà impossible de reculer.