CHAPITRE III
DU GOUVERNEMENT DEMOCRATIQUE ET DES DANGERS QUI LE MENAGENT. — DE L^ANARCHIE.
Il ne faut point s'irriter contre les choses, a it je ne sais quel sage, car cela ne leur fait rien. II serait inutile de s'affliger de voir les sociétés humaines incliner avec plus ou moins de vitesse vers l'état démocratique, car ce mouvement leur est aussi naturel qu'il l'est à l'homme, une fois entré dans la vie, de s'avancer vers rage adulte, vers la vieillesse et vers la mort. Mais une société qui devient démocratique approche tous les jours davantage d'un redoutable problème : elle aspire instinctivement à éta*
n LA FBANCE NOUVELLE.
blîr un gouvernement à son image, à se constituer en démocratie ; elle éprouve, tant qu'elle n'a pas atteint ce genre de gouvernement, un certain malaise qui la rend de plus en plus incapable de supporter les gouvernements tempérés; et, lorsqu'elle touche enfin ^ à ce gouvernement démocratique, qui semble le seul port dans lequel il lui soit possible de trouver le repos, elle découvre une mer nouvelle, plus agitée et plus . périlleuse que tous les parages qu'elle a traversés.
Si le gouvernement démocratique n'était pas exposé, comme toutes les productions de la terre et toutes les productions de l'esprit humain, à la corruption et à la mort, s'il n'était même pas en butte à des infirmités particulières et à des périls qui semblent par leur grandeur proportionnés à sa beauté et à la séduction qu'il exerce sur le cœur de l'homme, nul doute qu'il ne fallût voir dans ce genre de gouvenement le dernier mot de la civilisation et le moyen le moins imparfait d'assurer la paix et le bonheur d'une société
politique. Quoi de plus équitable, une fois Téga* lité introduite dans les mœurs et fortement établie dans les esprits, que d'attribuer à chaque citoyen me voix dans les affaires publiques, par cela seul qu'il est homme, et une part dans leur direction proportionnée à son aeul mérite, sans aucuB égard à sa naissance ou à sa fortune? Nul homme dans cet état n'est absolument privé de pouvoir, et chacun exerce sa part d'influence sur la destinée commune, tandis que la plus grande somme d'influence et de pouvoir s'accumule autour de ceux qui, ayant reçu le don de persuader, attirent librement à &ax la confiance générale. La puissance publique .venant de tous^ pouvant être incessamment reprise par tous, obtenue <1q tous par quelques-uns, au nK)yen de la seule persuasion, et concentrée ainsi, pour ua temps, dans la main des plus capables et des m^lleurs^ quel spectacle ! et quel état heureux serait celui du monde si la démocratie pouvait constamment roffrir !
' Mais un tel spectacle réjouit bien rarfiment
les yeux du sage, et, si la terre Ta vu parfois se produire, il n'a jamais duré : Optimt corruptio pessima est. Le gouvernement démocratique est ordinairement prompt à se corrompre et à se dissoudre; l'anarchie est le signe de sa décomposition rapide, et le despotisme sort presque aus- . sitôt de ses débris comme une plante vigoureuse et malsaine.
Le gouvernement démocratique succombe, comme tous les autres gouvernements qu'ont imaginés les sociétés humaines, parce qu'il repose comme tous les autres sur un mélange de vérité et de fiction, et que la fiction qu'il contient, éclatant tôt ou tard, entraîne sa ruine. Le gouvernement monarchique, personnel ou absolu, repose sur cette idée qu'une miême famille enfante à chaque génération un homme èapable d'exercer le souverain pouvoir avec sagesse, et cela n'est pas vrai; le gouvernement aristocratique repose sur cette autre idée, que certaines familles, une fois mises par les lois ou par les mœurs au-dessus de la déchéance et du besoin
produisent d'une manière régulière l*elite intellectuelle et politique de la nation, et cela n'est pas vrai non plus ; enfin le gouvernement démocratique repose sur cette idée, que le plus grand nombre des citoyens fait un usage raisonnable de son vote, et voit toujours avec discernement ce qui est conforme à la justice et avantageux à l'intérêt commun, et cela n'est pas vrai davantage. Le gouvernement démocratique périt donc comme les autres aussitôt que cette partie fragile de son fondement s'écroule.
Deux mobiles, en effet, ou causes d'action peuvent porter les hommes à se conduire avec sagesse : l'amour du biçn ou la vertu, et un certain degré de culture, ou, comme on dit généralement, des lumières. La vertu sans lumières ne suffit point, même dans le cercle étroit des affaires privées, pour éviter de graves erreurs et d'irréparables fautes. Des intentions pures, accompargnées d'ignorance et d'aveuglement, ont souvent causé plus de maux que les mauvaises passions, contenues et dirigées dans le sens de l'intérêt
bien entendu, par un certain degré de lumières. Mais c*ést surtout dans le jugement des affaires publiques que la vertu, dénuée de lumières, est impuissante et peut devenir funeste. En suppo* sant donc, ca qui est douteux, que l'amour du bien ou la vertu anime toujours le plus grand nombre des hommes; en supposant, ce qui est plus douteux encore, qu'une vie indigente et pénible n'éveille dans une âme simple aucune pensée injuste, et laisse toujours subsister intact le désir de rendre à chacun ce qui lui est dû, il n'en reste pas moins évident que le plus grand nombre des citoyens, préoccupés, dès le début de la vie, de la nécessité de subvenir aux besoins du corps, est très-imparfaitement éclairé, et, si la multitude ne manque pas certainement de vertu, elle manque certainement de lumières. I
Or, le gouvernement démocratique confie av plus grand nombre, exceptionnellement, le soin de décider par un vote direct certaines questions fondamentales, et régulièrement le soin de cboi-
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sir à époques fixes des représentants investis de la puissance publique. Qu'on se figure des actes de cette importance accomplis sans discernement, faute de lumières, et Ton verra aussitôt comment an gouvernement démocratique succombe et comment l'anarchie vient le dissoudre. Qu'on suppose en effet deux* citoyens, l'un sage et honnête, l'autre insensé ou pervers, venant briguer concurremment . le mandat populaire, et qu'on suppose la foule appelée à se prononcer entre eux avec une entière liberté (car je ne parle pas ici de ces simulacres d'élection qui font nécessairement partie de l'appareil du despotisme démocratique, et dont il sera question dans le chapitre suivant) ; qu'on suppose ces deux citoyens en présence, et l'on sentira aussitôt combien leurs chances de succès sont inégales, et quel avantage donne au moins recommandable d'entre eux le défaut de lumières chez le plus grand nombre de ceux qui sont chargés de les juger pour choisir. Tandis que celui des deux qui parle le langage de la conscience et de la raison, n'exa-
gère ni ses propres mérites ni la facilité pratique du bien qu'il voudrait accomplir, tandis qu'il n^affirme que ce qu'il sait et ne promet que ce qu'il espère, l'autre, qui n'est retenu ni par la raison ni par la conscience, prodigue avec emphase les plus magnifiques promesses, se fait fort de satisfaire tous les vœux,, flatte toutes les espérances, ne tient compte ni des leçons de l'expérience ni des lois de la nature, et invoque, pour s'en faire un appui, toutes les illusions innocentes ou coupables que Tignorance et la passion peuvent enfanter chez des esprits simples. Il l'emporte donc, et, si plus tard, ayant déçu trop grossièrement la confiance populaire, il perd son crédit et son mandat, il fait place à quelque autre fourbe ou à quelque autre fou, encore plus impudent ou plus dangereux que lui.
Le gouvernement démocratique est alors sur le chemin de l'anarchie, et le premier signe de sa corruption, c'est le dégoût croissant qu'éprouvent les honnêtes gens à se mêler des affaires publiques. Renonçant, en effet, à lutter d'influence avec les
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innombrables et ardents flatteurs de ia multitude, ils leur laissent presque entièrement le champ libre et se retirent de plus en plus, les uns dans la conduite de leurs affaires privées et dans le soin d'augmenter leur fortune, les autres dans le plaisir d'élever leurs enfants, d'autres encore dans les douces retraites de la science et de la philosophie. Mais ils ne tardent guère à sentir qu'on ne peut impunément se dérober aux devoirs du citoyen et se rendre étranger aux destinées de sa patrie. En effet, le désordre qui règne dans l'État devient bientôt intolérable et menace de tout envahir; les affaires privées se ressentent des épreuves publiques; la multitude abreuvée de folles espérances et incessamment déçue s'agite avec colère ; ses flatteurs usent du reste de leur crédit pour la tourner contre ceux qu'ils détestent ou redoutent; la sécurité disparaît, et le pouvoir est impuissant à la garantir, parce que, n'étant ni aimé ni estimé, il est encore trop contenu par les lois de la démocratie pour avoir les moyens de se faire craindre. Tout chancelle alors , et la
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puissance publique semble une proie offerte à qui osera la prendre. L'heure du diespotisme démocratique est venue.