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CHAPITRE IV

DO D'kSPOTISHB BÉKOORATIQIIB*

On ferait aisément un beau portrait da despotisme démocratique^ de l'hypocrisie qui en est inséparable, de ses ruses toujours semblables à travers les siècles, de ses procédés pour s'établir et se maintenir ; procédés uniformes, puisqu'ils dérivent moins do caractère des hommes que^ de la nature des choses. Mais cette peinture nous entraînerait trop loin de notre sujet, et elle n'est pas nécessaire à l'objet que nous nous proposons dans ce livre.

Le despotisme théocratique repose sur des Croyances superstitieuses, sur la crainte de la

divinité qui est censée l'avoir établi par sa volonté et l'animer encore de son souffle ; le despotisme monarchique repose sur le respect presque religieux d'un peuple pour une famille plus illustre que toutes les autres, si étroitement et si anciennement associée aux destinées de la patrie, qu'elle est devenue, aux yeux de tous, le symbole de l'existence nationale. Quant au despotisme démocratique, il repose sur un fondement moins élevé, mais solide encore : il s'appuie simplement sur la nécessité vraie ou supposée de son existence pour assurer le maintien de l'ordre public et le salut de la société.

L'obéissance est, en effet, le lien des sociétés humaines, et, quand ce lien se relâche, elles sejnblent sur le point de se dissoudre. Si cette obéissance est renfermée dans des limites raisonnables et réglée par des lois sages, l'Etat est libre autant que prospère, et la sûreté commune est garantie sans qu'il en coûte rien à la dignité humaine. Si la limite de l'obéissance raisonnable est franchie , cette obéissance prend le nom de

servitude; Tordre qu'elle maintient n'est qu'apparent, et, en même temps qu'elle ne protège plus qu'imparfaitement la sûreté des citoyens, elle humilie ceux qu'elle protège. Or, la limite qui sépare, selon chaque temps et chaque pays, l'obéissance raisonnable de l'obéissance servile est facile à reconnaître et les hommes éclairés ne s'y trompent guère. Mais, s'ils ont vu, par la corruption trop prompte du gouvernement démocratique, l'ordre se relâcher et la société menacée de se dissoudre, s'ils ont éprouvé plusieurs fois ou récemment la difficulté de concilier l'ordre et la liberté dan3 une société démocratique, ils désespèrent de distinguer et de séparer l'obéissance nécessaire qu'ils accorderaient volontiers aux lois de l'obéissance déréglée qu'on leur impose; ou bien encore, sans désespérer tout à fait de la possibilité d'accomplir cette noble et pénible tâche, ils n'ont plus la force ni le cœur de l'entreprendre, et, croyant avoir assez payé à la patrie leur dette d'efforts et de souffrances , ils lèguent ce soin à des générations plus heureuses. Ils se résignent

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donc à leur situation présente, et c'est dans cette résignation des gens éclairés et dans le découra'* gement d'un grand nombre de bons citoyens que le despotisme démocratique trouve tout d'abord sa principale sécurité. C'est, à vrai dire, la base sur laquelle il repose. Cependant, pour durer et pour prospérer, il lui faut quelque chose de plus, il a besoin de l'assentiment de la multitude. Cet assentiment peut s'obtenir sans beaucoup de peine. Lors même que la multitude aurait un certain attachement pour les libertés politiques, elle il' aurait pas lieu de se plaindre du despotisme démocratique, qui est dans Tusage de conserver avec soin les formes extérieures des plus importantes de ces libertés, comme Auguste avait conservé à Rome des simulacres d'élection et des ombres de magistratures. Or, distinguer entre la forme et le fond des institutions politiques exige un certain degré de lumière, et, tout en sentant qu'il y a quelque chose de changé dans la somme des libertés publiques, la multitude, qui a les mêmes apparences sous les yeux, ne peut jamais

comprendre combien ce changement est considérable* De plus, elle n'est point avide de libertés

politiques, mais de bien-être; et si elle paraît

parfois attacher une certaine importance aux droits politiques, c'est seulement lorsqu'on lui a persuadé que ces droits pouvaient lui servir à conquérir le bien-être. Mais le despotisme démocratique se déclare toujours particulièrement et exclusivement chargé du bien-être de la multitude ; bien plus, il s'efforce d'attirer à lui, comme vers leur centre naturel et vers leur seul point d'appui,, lés vagues espérances et les illusions infinies qui couvent toujours dans l'imagination popillaire, soit que ces espérances ae tournent vers les- conquêtes et vers la gloire militaire, soit qu'elles tendent vers une répartition plus égale de la richesse et vers une rénovation de la société. Ainsi chargé d'une sorte de mandat illimité, quant au temps et quant aux moyens, pour assurer le ' bonheur général, investi par les lois d'un pouvoit immense sur les hommes et par l'imagination populaire d'un pouvoir infini sur les choses , U

despotisme démocratique s'avance avec une force irrésistible et une pompe insolente, jusqu'au jour inévitable où, étourdi par sa prospérité même et saisi d'une sorte d'ivresse, il se heurte à quelque misérable obstacle et s'écroule au milieu d'une anarchie pire que celle qui lui a servi de berceau.

CHArtTRE V

CK QVB DBYIBICIIBIIT LA LIBBBTé BT L'éQKhlTt SOUg LB DB8POT18IIB DÉMOCRATIQUE.

Tout est imparfait et incomplet en ce monde, même le mal; et, de même qu'une société ne peut guère arriver aux dernières extrémités de l'anar-chie, elle ne peut guère toucher le dernier degré concevable de la servitude. Il reste toujours dans une nombreuse réunion d'hommes une certaine quantité de liberté que ne supprime pas le despotisme, soit que cette suppression lui semble impossible, soit qu'il croie de son intérêt de ne la point tenter, et de s'imposer plutôt à luimême de certaines bornes.

Ce minimum de liberté, laissé à une société

courbée sous le despotisme, varie selon les temps et les lieux, et quelquefois il est assez considérable pour faire illusion sur l'état réel de sujétion dans lequel on est tombé. A Rome, le despotisme démocratique ; des Césars ne respectait rien, et son pouvoir avait d'autant moins de limites, que les républiques antiques, peu accoutumées à distinguer la lîbef té civile de la liberté politique, avaient l'usage de laisser le citoyen désarmé en face de l'État ; il est vrai que par l'État on entendait tout le monde, ce qui rendait cette situation tolérable ; mais cette impuissance individuelle du citoyen devint affreuse aussitôt que l'État, représenté par un seul homme, eut toutes les passions, tous les caprices, toutes les folies d'un homme. On vit alors un spectacle que le monde moderne est aussi incapable d'imaginer avec exactitude qu'il est heureusement incapable de le reproduire.

Les nations modernes sont, en effet, accoutumées à une certaine liberté civile que le despotisme démocratique lui-même est disposé à

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laisser debout dans Tintérêt de sa sûreté. On peut donc voir sous ce régime un peuple collectivement privé de son droit national, tandis que chaque citoyen reste en possession de son droit personnel. La nation, par exemple, considérée dans son ensemble, ne sera maîtresse ni de faire la guerre, ni de faire la paix, ni de régler sa dépense, ni de conduire sa politique extérieure ou intérieure; ou, ce qui revient au même, elle n'aura plus qu'une voix consultative sur ces grands intérêts par l'organe d'une représentation illusoire investie de droits dérisoires i mais, &ï même temps, au-dessous de cette univer* selle servitude, chaque citoyen aura gardé le droit d'aller et de venir, de vendre ou d'acheter, rentière disposition de sa personne, de sa famille^ de ses biens, en un mot, une indépendance civile assez large pour qu'il puisse s'estimer libre, si l'idée de la patrie n*est jamais entrée dans son intelligence ou si elle est sortie de son cœur.

Si pourtant l'indépendance dvile peut rester

OU pafattre complète sous le despotisme démocratique, tel qu'il peut exister dans les temps modernes, cette indépendance .n'est rien moins , qu'assurée, surtout dans toutes les parties où elle avoisine la liberté politique, et aucun rempart solide ne la garantit des incursions du pouvoir. Il suffit que ce pouvoir ait le moindre intérêt ou s'imagine avoir le moindre intérêt à la res.treindre pour qu'elle soit aussitôt menacée; et dlors, ceux qui se voient exposés à être bannis par un signe de tête, ou envoyés d'un mot dans des régions meurtrières, comprennent trop tard que l'indépendance civile, si elle n'est pas sous IjBi protection de la liberté politique, n'est qu'un toit de roseau, incapable de les abriter contre la tempête.

On croirait au premier abord que l'égalité, sur laquelle le despotisme démocratique semble en partie fondé, et qu'il prend volontiers pour drapeau, n'a du moins rien à redouter de ses atteintes; n'est-elle pas l'idole à laquelle on a sacrifié tout le reste? Mais cette confiance est bientôt

déçue, et le despotisme démocratique est inévitablement réduit à intenter contre l'égalité une sourde guerre. Tout despotisme, en effet, même celui qui affecte de sortir du sein de la multitude et de ne subsister qu'avec son aveu, est obligé de s*âppuyer sur un certain nombre d'hommes particulièrement dévoués, auxquels il doit lui-même en retour une protection et une faveur particulières. Ce premier principe de l'égalité dans les sociétés démocratiques : que le mérite est le seul titre valable pour tous les emplois, est donc remplacé par cet autre principe : que le dévouement personnel et absolu au prince est la règle de l'admission et de l'avancement dans les fonctions publiques. De plus, si quelqu'un de ces hommes, dont le dévouement h l'ordre de choses établi est notoire et parait nécessaire, commet une faute et enfreint la loi commune, on ne peut guère hésiter h étendre sur lui l'égide de la puissance souveraine, et à le soustraire aux conséquences et même à la publicité de sa faute; si

bien que ce principe, le plus cher de tous aux

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sociétés démocratiques : que tous les citoyens sont égaux devant la loi et également responsables devant elle, est implicitement aboli et remplacé par cet autre principe : que les lois sont facultatives quant à leur application, et qu'elles obligent ou menacent inégalement les citoyens, selon qu'ils sont réputés amis ou ennemis du pouvoir.

Enfin une dernière contradiction, non moins funeste à l'égalité, paraît inséparable du despotisme démocratique. Nul homme éclairé n'ignore que ce genre de gouvernement est viager de sa nature, qu'il ne se transmet que d'une façon irrégulière au milieu des orages, et qu'il n'est point d'exemple qu'on l'ait vu devenir héréditaire; néanmoins, c'est une illusion constante chez ceux qui s'en trouvent investis, que de croire cette hérédité possible, et c'est leur habitude que de faire tous leurs efforts pour l'établir. Ils s'appliquent donc à entourer d'appuis fidèles ces trônes éphémères, et à y rattacher par toutes sortes d'avantages les hommes qui paraissent le

plus capables de les soutenir. Or, il n'y a que des moyens connus et peu nombreux d'agir sur le cœur de l'homme, que l'égoïsme conduit, et lorsqu'on a comblé les vœux de l'avarice, il ne reste plus guère qu'à chatouiller la vanité. L'anoblissement et les titres héréditaires ont de tout temps rempli cet oflice, et le despotisme démocratique se trouve ainsi insensiblement poussé à faire à l'égalité cette dernière, nàais impuissante injui*e. Il en vient donc un jour à s'entourer d'un fantôme de noblesse, soit qu'il crée des noms nouveaux, soit que, parfois, il ne craigne pas d'orner de quelque grand nom, dérobé à l'histoire, les moins considérés de ses serviteurs.

Voilà ce que deviennent nécessairement la liberté et l'égalité sous le despotisme démocratique.

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