DE LA CHUTE DE NOS DIVERS GOUVERNEMENTS
tlEt»tlS 4'^<I9.
Notre histoire nationale^ depuis 1789 jusqu'au jour pu j'écris, ressemble, de l'aveu de tous, à un rotnaii ; elle est setnée de plus d'événements imprévus, dé plus d'actions glorieuses, de plu» de faiblesse^ misérables, de plus de catastrophes que ne l'a jamàiâ été dans un espace de temps si court l'histoire d'aucun peuple ici-bas- Si l'on cherche pourtant à se reconnaître dans cette confusion d'événements et à mettre par la réflexion quelque ordre dans ces ruines, on en vient bientôt à comprendre que la Révolution
française est encore inachevée en ce qui touche l'ordre politique, tandis qu'elle a enfanté un ordre social dont la tempête n'a fait jusqu ici qu'éprouver la solidité et qui semble inébranlable. On ne saurait donc trop le redire : la Révolution française a fondé une société, elle cherche encore son gouvernement.
D'où vient cet échec politique de la Révolution et à quoi doit-elle enfin aboutir? Celte succession de crises n'est-elle qu'une longue épreuve, destinée à nous faire paraître un jour plus chère et plus douce la jouissance des grands biens que nous poursuivons depuis si longtemps sans les atteindre; ou bien n'est-elle que le symptôme renaissant d'une maladie incurable qui dévore nôtre être et qui doit mettre fin à notre existence. Gardons-nous de cette dernière pensée, conservons jusqu'au bout la sainte espérance, et avec elle le dévouement à notre tâche quotidienne et l'ardeur du bien.
Ce qui a rendu chacun de ces échecs plus douloureux encore pour la nation et ce qui a dni
par user son courage, c'est la bonne foi et l'intensité des espérances qu'avait soulevées chaque tentative nouvelle, 89 n'a pa^s eu seul le privilège de voir notre pays rempli d'une confiante ardeur et livré aux illusions les plus douces; ce spectacle s'est reproduit plusieurs fois dans des proportions moindres, et il a fallu du temps et bien des blessures pour épuiser la provision d'espoir et de bonne volonté que contenait le grand cœur de la France.
Parmi ces illusions généreuses, celle qui a saisi notre race en 1789 est à la fois la plus complète, la plus légitime et la plus digne de la pitié de l'histoire. L'imagination peut à peine se représenter aujourd'hui la douceur décevante de cette belle aurore. Ceux que TÉvangile appelle les hommes de bonne volonté semblaient pour la première fois maîtres des choses de la terre. Un peuple doux et confiant, habitué depuis des siècles à souffrir avec patience, et attendant enfin de ses guides naturels le redressement de tous ses griefs, une classeï moyenne, riche, éclairée,
S9S LA PRAKCB NOUVELLE.
bonD^te, UD0 noblesse qni mettait alors son or^gmil à dédaigner ses privilèges^ éprise de phllô^- Bophie, ardente p^ttr le bien public^ un clefgé pénétré d'idées libérales^ un foi enfin aspirant h fonder l'ordre légal, à taéamif lui-mômë lé pouvoir arbitraire et à mériter le beau titre, A éphémère sur sa tête, dé restaurateur de là liberté française, quel spectacle était plu^ e^pÀblede ravir la pensée^ et, si la Poriuiie âtait ténu ëe qu'elle semblait alors promettre, quelle grandeur ëftt approché de celle dé la France ! Ou'^n se figure, i'il est possible^ cette vieille et puissante natiod^ subitement rajeunie sous un soufflé âôtiveau, réussissant^ par le ëeul effort dé la raison et des vertus publiques, par le conéoui'é^ volontaire de tdus les geiis dé bien, à passer d'un despotisme aéoulaire à la liberté qui convient aux tempe nxh dernes^ gardant la race illustre entre toutes de ses rois> et entourant enfiu d'institutions sages ce trône antiquoi sorte dé palladium de la race des Franchi, associé dès le bèt'Ceau & toutes Uds vicissitudes^ resplendissait de toutes dos gloiiiÈijl,
à la fois l'instrument et le symbole de notre unité nationale! Certes, aucune nation ne serait arrivée d'un seul coup à ce comble de gfandeuî et de bonheur, et aucune page comparable à celle-là n'eût jeûnais été écrite dans l'histoire du monde.
C'est sans doute parce qu'une telle bonne fortune eût dépassé de trop haut le niveau ordinaire éefe choses humaines que la France à été précipitée de ses illusions d'alors dans un sanglant abîme. Le voyageur qui, après avoir été témoin de eette sainte ivresse, aurait repassé dans ce même pays trois ans plus tard, aurait vu avec stupeur la place publique inondée dii plus noble sang ; des simulacres honteux de jugement envoyant à la mort les plus pures et parfois les plus éloquentes victimes; une Assemblée, esclave de la populace, terrible aux ennemis du dehors et à. la France révoltée, mais délibérant elle-même sous le poignard, livrant à de vils meurtriers tout ce qui, dans son propre sein, dépassait le niveau commun par l'esprit et le courage, et préparant la France au
joug du despotisme en lui arrachant tous ceux de ses enfants qui ne savaient pas courber le front. Et lorsqu'on cherche les causes de cet affreux changement, on hésite à les marquer, tant elles semblent d'abord disproportionnées avec de tels malheurs. Le roi était à la fois trop défiant et trop faible ; la reine et les amis de la reine conçurent de bonne heure une haine aveugle contre la Révolution et adoptèrent les moyens les plus maladroits pour la combattre ; le point d'honneur qui joue, dans toutes nos discordes civiles, un si grand rôle et qui nous porte toujours à nous pousser à bout les uns les autres, s'empara de la noblesse, rappelée à ses anciens penchants parle péril du trône, et lui fit considérer comme une erreur et comme une lâcheté ses concessions premières; le même orgueil animait les novateurs et, des deux côtés, l'épée fut tirée à la française, c'est-à-dire en jetant au loin le fourreau; la maladresse janséniste et l'ignorance pratique des conditions véritables de la liberté des cultes produisirent une funeste tentative d'orga-
nisation de l'Église par l'État et aliénèrent irrévocablement à la Révolution la partie même du clergé qui l'avait vue d'abord avec faveur; enfin, sous la docilité apparente des classes inférieures, dans les villes et dans les champs étaient cachés des trésors de haine, accumulés pendant des siècles contre l'iniquité féodale, haine si profonde et si vivace, que le temps et la jouissance paisible de l'égalité n'ont pu l'épuiser ni l'amortir, et que le fantôme de l'ancien régime a encore aujourd'hui dans nos campagnes plus de puissance que le spectre même du socialisme pour effrayer les esprits et soulever les cœurs. Cette haine populaire, qui est encore de nos jours une des ressources de la démagogie, offrait alors une force incalculable à ceux qui voulaient précipiter la Révolution dans les voies de la violence, tandis que la désorganisation de la force armée et l'impossibilité notoire, dès le début de la Révolution, d'employer cette armée à la défense de l'ordre intérieur, laissaient le champ libre à toutes leurs entreprises; en même temps éclatait la guerre
étrangèfe cful, d'abord par des revers et bientôt par son étendue et sa grandeur, enivra les âmes, les habitua aux résolutions extrêmes et aux partis violents, et fit disparaître tout scrupule de légalité, de liberté et de justice devant l'intérêt suprême du salut commun.
Sortie ainsi de ses voies, la Révolution s'égara de plus en plus dans de sanglantes impasses et né ôrêa plus, sdus des fof mes Variées et sous des fioms divers, qu*une série de dictatures jusqu'à ce qu'elle tombât épuisée sous la main d'un maître. Ce maître pouvait-il cependant sauver la Hévolutiori, la puriftei', raffermil* et donner à la France républicaine, désormais tranquille du côté de l'Europe , Tordre et la liberté. Tout porte i croire que ceftte belle action, Une des plus grandej et des plus glorieuses qui eussent honoré l'espèce humaine, ne dépassait pas la mesure de son pouvoir i mais elle était malheureusement au-dessus de son esprit, imparfaitement éclairé, et surtout àu-dessius de son cœur. Le surprenant génie de Napoléon fera toujours par ses contrastes et ses
NOS ÉCHECS DEPDIS il69. 303
.efïrayantes lacunes Tétonneoient de l'histoire. Malgré le. retour exagéré d'opinion qui se manifeste de nos jours contre cette grande mémoire, et malgré des revers qui, produits uniquement par la folie de sa politique, n^entament point sa gloire militaire, il est absurde de contester, comme on i'a fait quelquefois, que jamais le génie de la guerre et de toutes les parties de l*administration qui touchent à la guerre, n'a été porté à ce point parmi les hommes. Plus on contemplera ce chef d'empire aux prises avec tous les problèmes que
peut soulever la conduite de la guerre, plus on
reconnaîtra qu'il y avait en lui pour ce genre de
travaux une force secrète qui n'a été jusqu'ici
concédée à aucun mortel. Mais, lorsqu'on voit de
quel prix celte prodigieuse intelligence a payé ce
don redoutable, combien elle était étroite pour
presque tout le reste, étrangère aux idées de jus* ,'
tice> peu propre à comprendre l'histoire et le j
temps même oii elle vivait , asservie à la passion de \
l*intérêt personnel et grossièrement aveugle sur cet
intérêt même, on;se surprend involontairement à
penser à ces enfants qu'on découvre parfois dans nos campagnes, doués pour le calcul mental d'une puissance surhumaine et que les savants les plus exercés ne peuvent suivre avec la plume. On sait comment finissent ordinairement ces prodiges : non-seulement ce don extraordinaire du calcul est le plus souvent expié par l'extrême médiocrité des autres facultés de l'esprit, mais ce don même devient stérile, parce qu'il est presque impossible de régler cette force instinctive et démesurée, de l'appliquer utilement et de la guider dans le chemin de la science selon les lois de la raison. L'ignorance où nous sommes de ce qui peut exister hors des limites de notre habitation terrestre nous permet bien des hypothèses. On peut concevoir sans trop de peine un monde où la force du calcul, la puissance des combinaisons, la faculté du travail seraient infiniment plus développées que dans le nôtre, en même temps qu'on y chercherait vainement certaines dualités morales et intellectuelles communes parmi nous. Cette âme singulière, mélange inouï de force et de
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petitesse, n'a-t-elle pu nous venir d'ailleurs et s'égarer sur notre globe pour y laisser cette trace lumineuse et sanglante qui exercera toujours l'imagination des hommes? Les ennemis de Napoléon l'ont souvent appelé un monstre au point de vue moral, et il y avait dans ce terme ainsi employé une exagération grossière et une évidente injustice ; mais cette expression devîeiit exacte si on la prend dans son acception scientifique pour l'appliquer à cette extraordinaire intelligence, si puissante et si faible, si mal pondérée, si disproportionnée avec elle-même. Oui, c'est au point de vue intellectuel que Napoléon peut être appelé, sans exagération et par ses admirateurs mêmes, un monstre; au point de vue moral, on ne remarque en lui que cette absence de discernement entre le bien et le mal, cette soif impérieuse du succès, cette indifférence absolue à l'injustice des moyens, que nous rencontrons à chaque pas au même degré dans la vie ordinaire et qui exposent tous les jours un trop grand nombre de nos concitoyens à la juste rigueur des lois.
Cet incomparable génie n'était donc, au point de vue moral, ni meilleur ni pire que beaucoup de nos semblables ; mais ce qui lui manquait le plus (et cette lacune est peut-être la plus étonnante de toutes), c'est la grandeur d'âme, cette qualité vraiment noble qui, à l'honneur de notre face, prend fréquemment son origine dans le Succès nàéme, s'accroît et se développe du même pas que notre fortune, et élève par degrés des natures souvent vulgaires ou dénuées de sens moral, à la hauteur de la destinée imprévue que les événements ou leur énergie leur ont faite. Certes, la grandeur des conceptions existait en Napoléon au plus haut point, si l'on peut cependant appeler grand ce qui est démesuré, ce qui est hors de proportion avec les moyens d'agir mis ici-bas à la disposition de l'homme ; mais ce n'est point là la grandeur d'âme, ce que nos pèfes appelaient d'un terme excellent et aujourd'hui hors d'usage, la magnanimité. Ce n'est pas noîi plus que ce chef, ordinairement si dur, ne fût indulgent à ses heures, qu'il n'eût même
parfois cette bonhomie bienveillante, que la foule incline toujours à confondre chez ses maîtres avec la bonté, mais ces rares relâchements d'un esprit toujours tendu, cette facilité intermittente d'un cœur indifférent n'ont rien à démêler avec la grandeur d'âme qui est la vraie source des émotions nobles et des résolutions généreuses. Voilà ce qui fit surtout défaut à Napoléon. L'histoire offrit-elle jamais, par exemple, un spectacle plus tragique et plus touchant que celui de la France, épuisée par les terribles crises de la Révolution, couverte de sang et de gloire, mais inquiète et troublée, affamée de paix, d'ordre, de liberté, cherchant sa voie après tant d'efforts stériles et se demandant avec angoisse si tant de sacrifices, tant de grandes actions, tant de crimes même avaient été accomplis en vain ! Devant un tel spectacle, une grande âme que la Fortune aurait placée dans la situation où se trouvait le premier Consul aurait ressenti l'émotion la plus profonde et surtout la plus désintéressée qui pût ici-bas agiter et élever la nature humaine : c*est
pourtant devant cette scène unique dans l'histoire (car César se trouvait en face d'une République vieillie et expirante, et non point en face de l'enfantement laborieux de la liberté moderne), c'est devant cette scène, devant la France telle qu'elle s'offrait alors, que ce grand homme incomplet donna aussitôt sa mesure en pensant surtout à lui-même, et dans cette touchante créature remplie d'instincts sublimes, mais affaissée sous le poids de ses douleurs et de ses fautes, et cherchant pour panser ses plaies et reprendre sa route, une main secourable, il n'a vu qu'une proie.
Il est donc le maître ; esprit mal cultivé, imagination méridionale, échauffée par les souvenirs peu compris de la Grèce et de Rome et par quelques notions fausses sur le moyen âge, il prend pour modèle tantôt César et tantôt Charlemagne; mal instruit sur l'un comme sur l'autre, imbu surtout du fétichisme monarchique, et habile à nous inoculer de nouveau les poisons de l'ancien régime, il rêve pourpre, trône et couronne pour
les siens et pour lui, à peu près comme ces chefs de rinvasion barbare qui croyaient se grandir en imitant la cour de Constantinople ; il parcourt l'Europe, l'armée française dans la main, et en abuse comme d'une verge magique qui devait tout renverser devant lui; il l'use et la brise enfin à la poursuite de ses chimères, et n'a plus qu'un tronçon d'épée pour défendre le sol national; vaincu, exilé, mais hors d'état de s'oublier ou de se préférer un seul instant le genre humain, il
s'échappe, se relève et tombe à Waterloo, au milieu de son dernier carnage, semblable à une idole qui, ^'adorant elle-même, aurait eu jusqu'au bout le funeste pouvoir d'attirer à soi les victimes humaines et de les sacrifier sur ses propres autels. Le bon sens, la raison, la philosophie même, restent interdits devant un tel règne ; c'est pour l'esprit humain un étonnement et une confusion que n'émoussera jamais l'habitude; on se demandera toujours quelle fatalité a tissé cette vie extraordinaire avec notre destinée nationale, au point de les confondre et d'en
faire une seule histoire, comme si la France, jetée hors d'elle-même à la suite des secousses de la Révolution, eut déliré pendant dix années, La Restauration apportait pour la seconde fois à. notre pays une chance inestimable pour concilier les principes et les intérêts de la Révolution avec le maintien de cette antique et glo-» rieuse maison de France, qui était encore entourée d'assez grands souvenirs pour déjouer toute compétition, et placée assez haut pour affronter sans peur le mouvement des institutions libres. On eût dit qu'une dernière faveur du sort offrait à la France une revanche du grand échec de 89 et la faculté inespérée de reprendre cet admirable ouvrage, au moment précis où le désordre intérieur et la guerre l'avaient malheureusement interrompu. Qui empêchait de considérer tout ce qui était arrivé depuis les derniers jours de la Constituante comme un mauvais rêve, heureusement dissipé par le retour de la lumière? Qui empêchait de l'effacer des cœurs, sinon de l'histoire,- et d'en garder seulement l'expérience, fruit
précieux et chèrement payé d'une si cruelle leçon? Hélas ! c'est l'espoir même de cette réconciliation entre la monarchie et la Révolution frança.ise qui était un rêve ; et Ton vit une fois de plus Tobstination des préjugés et ramertume des ressentiments remporter sur les conseils de to plîw simple sagesse.
Les amis et les ennemis de la Restauration
n'ont cessé depuijs sa chute d'échanger les récriminations et les reproches^ mais leurs torts 3e balancent et l'équitable postérité les condamnera tous ensemble. Au lieu d'accepter franchement les résultats acquis de la Révolution, dç lui emprunter non-seulement ses serviteurs (ce qui était alor^, grâce à leur conduite sous l'Empire, la partie la moins précieuse ^t la moins respectable de son héritage) , mais surtout ses principes, ses symboles et ses emblèmes, tels que le drapeau tricolore sur lequel les fleurs de lis auraient si noblement indiqué la fusion de l'ancienne France avec la nouvelle ; au lieu de chercher hardiment dans le plein exercice du gouvernement parle-
mcntaire et dans la reforme radicale d'un système d'administration despotique, son originalité, sa raison d'être, son titre particulier de gloire aux yeux de la France, la Restauration aima mieux déclarer à la Révolution une guerre impuissante, guerre de mots, car il n'était pas en son pouvoir de revenir sur les choses, et elle ne pouvait qu'alarmer et irriter ses ennemis gans les détruire. Mais, si. la conduite de la Restauration (sauf dans l'espace si court et si glorieux pour elle qui précéda l'assassinat du duc de Rerry) fut malhabile, si le coup d'Etat qui lui procura une mort violente, au moment où l'application légale du gouvernement parlementaire l'eût sans doute consolidée d'une façon définitive, fut un acte d'ineptie sans exemple, même dans notre histoire, la conduite des ennemis de la Restauration est plus blâmable encore, car l'extrême maladresse est plus digne d'indulgence que la mauvaise foi.
Certes, il serait injuste de prétendre que la Restauration ne comptait pas dans la jeunesse
d^àlors plus d'un ennemi honnête et sincère, surtout si l'on considère l'absurdité suprême avec laquelle la Restauration, affectant l'intolérance religieuse, parut menacer la liberté de conscience, prit généreusement à son compte tous les torts de l'Eglise catholique dans le passé comme dans le présent, et sembla provoquer à un combat mortel tous les amis de la libre pensée. L'hostir lité irréconciliable que soulevaient de telles folies n'est que trop aisée à concevoir, et cette hostilité était si sincère dans une partie de la jeunesse, que, chez nombre des survivants de cette époque, on la trouve vivace encore, curieux et naïf témoignage, au milieu de nos propres infortunes, des fautes et des malheurs d'un autre âge. Mais aucune de ces raisons ne dissimulera aux yeux de la juste postérité la laideur du bonapartiste libéral, tel que la Restauration l'a connu et supporté pendant quinze ans. Je ne parle certainement pas ici de l'officier à demi-solde ou du vieux soldat qu'a immortalisé Béranger, inconsolable des revers de la patrie plus encore que
3U LA FKANGE NOUVELLE.
do ^a propre infortune, naïvement attentif aux échos (Je Sainte-Hélène, et accusant de bonne foi les Bpurlaona et les énaigrés de la grande catfitatrQphe qui leur avait si inopinément ouvert la France î ce type célèbre du préjugé populaire
contre la Restauration est digne de toute notre sympa^thie» et, en ce qui oie touche, de bien cherç souvenirs, à. défaut même du sentiment de la justice, m'ordonneraient d^ le respecter. Ma^ cette sympathie et ce respect n'ont rien à démêler avec les serviteurs sans scrupules du despotisnoe impérial, devenait, du jour au lendemain, contre la Restauration, les apôtres intolérants et exi'^ géante de la liberté politique. On ne doit qu'use sévère justice ik ces personnages impudents, qui» n'a^yant rien eu h redire à la Constitution de l'an vm, trouvaient leur grande âme et l'étroit dans la Charte constitutionnelle; qui, ayant ap« prouvé qu'on mît au pilon les ouvres de madame dei Staël, s'indignaient des moindres entrave» opposées h la liberté d'écrire; qui, ayant envahi sans forme de procès, dépouillé et administré dee
journaux pour le compte de la police impériale, pouvaient à peine supporter, quelques années plus tard, qu'un jury réprimât les excès de la presse, que ne blessait pas, sous TËmpire, Timage des prisons d'État et des détentions sans jugement, mais que révoltaient, sous la Restauration, les moindres précautions prises contre le fléau renaissant des conspirations militaires. Malgré l'excuse ordinaire dé Tînintelligence qu'allèguent le plus souvent les défenseurs de ces tristes mémoires, on ne saurait appliquera de tels hommes la parole clémente de l'Évangile, qui ordonne de pardonner à ceux qui ne savent pas ce qu*ils font. La contradiction entre leur conduite passée et leur conduite présente était trop grossière pour leur échapper à eux-mêmes ; leur mauvaise action était à la portée de leur jugement, car ils ne pouvaient ignorer, si incapables de discernement qu'on les suppose, que le moment le plus dur de la Restauration n'était pas à comparer, au point de vue du despotisme et du silence, avec les moments les plus doux du premier Empire.
Ils savaient donc assez ce qu'ils faisaient pour avoir aujourd'hui des droits certains au mépris de Thistoire.
Nul doute que l'indignation d'avoir affaire à de tels ennemis n'ait contribué à faire perdre la clairvoyance et le sang-froid au parti royaliste, et ne l'ait entraîné à considérer comme une juste représaille le coup d'État insensé de juillet 1830. Mais, quand on est chargé de la destinée d'un grand peuple, l'indignation et l'irritation, si légitimes qu'elles soient, ne peuvent servir d'excuse, et les auteurs aveugles de cet acte de suicide ont à leur tour bien peu de circonstances atténuantes à faire valoir devant la postérité.
Plusieurs personnes éclairées qui ont vu sans intérêt personnel et sans passion le passage du gouvernement de la Restauration au gouvernement de Juillet m'ont souvent répété qu'il s'était opéré alors, dans l'état moral et social de la France, une sorte de changement subit, assez analogue à ces modifications brusques de la température que produit le coucher du soleil sous le
ciel du Midi ; non pas que le cœur de la France fût déjà refroidi comme de nos jours ; au contraire, on remarquait plutôt alors un développement de chaleur et une surexcitation des esprits; ce qui avait diminué sensiblement et sans retour, c'était le sentiment de la sécurité générale et je ne sais quelle dignité grave qui régnait encore dans les luttes de la politique, dans les débats de la presse et dans les relations sociales. Les institutions avaient peu changé, les fonctions et les noms des fonctions étaient restés les mêmes, il y avait toujours un roi, des magistrats, des pairs, des députés ; mais on sentait, sans qu'on eût besoin de se le dire, que ces divers noms ne recouvraient plus exactement les mêmes choses, comme si le rang et la dignité de tous s'étaient trouvés abaissés d'un degré par un mouvement d'ensemble. Il n'y avait, dans ce changement général, de la faute de personne, et les hommes ne valaient sans doute pas moins que la veille ; ils valaient même davantage, si l'on tient compte de l'habileté pratique, de la jeunesse d'esprit,-
du désir patriotique de bien faire, de l'ardeur au travail; mais le sol tremblant de nouveau avait tout ébranlé, la Révolution avait repris sou cours, et la démocratie, de plus en plus voisine, achevait de dessécher, de son souffle puissant, les dernières fleurs que le tronc si souvent foudroyé de Tancienne France produisait encore.
Des dilBcultés réelles et considérables entouraient d'ailleurs le nouveau gouvernement; le parti bonapartiste, si actif sous la Restauration, était tombé, après la révolution de Juil* let, dans une juste insignifiance, mais le parti républicain, plus fort, plus énergique et plus illustre par le talent qu'il ne l'a été depuis, avait déclaré au pouvoir nouveau une guerre irré*conciliâble, tandis que l'ancienne noblesse fraffçaise, une grande partie du clergé et une pa^ tie notable de la grande propriété territoriale, arrachées par leurs ressentiments à leurs instincts conservateurs, considéraient désormais les embarras et les périls de la couronne comme une sorte de vengeance du ciel que leur devoir,
aussi bien que leur inclination, était de seconder. Néanmoins, le gouvernement de Juillet pouvait triompher de ces obstacles, et il le prouva en les surmontant; il devait périr, comme le gouvernement précédent, en pleine prospérité et par des fautes que la triste lumière de rexpériencd n'a rendues aujourd'hui que trop visibles»
C*est un plaisir que de dire librement la vérité à. ceux qu'on Ji'aime point et, quand ce plaisir est aiguisé par le péril, c'est peut^'être le plus doux des penchants auquel une intelligence cultivée puisse se laisser séduire ; mais, pour goûter ce plaisir sans remords, il faut avoir aussi le courage autrement difficile de dire la vérité telle qu'on la sent à ceux qu'on respecte et qu'on aime, et c'est ce que j'essayerai de faire en parlant de la chute du gouvernement de Juillet et du renversement de notre seconde république.
Deux choseô, à mes yeux, ont détruit la monarchie de Juillet : le gouvernement personnel du roi, de plus en plus sensible dans les affaires publiques, et un système électoral si étroit, que la
nation ne put intervenir à temps pour réformer légalement ce gouvernement personnel et pour le sauver de lui-même. L'immixtion abusive du roi Louis-Philippe dans les affaires publiques ne prit point sa source, il faut le dire à son honneur, dans un sentiment exagéré du droit monarchique ni dans un désir intempérant et étroit de domination personnelle : la cause de cette funeste erreur fut plus noble. Frappé d'une manière ineffaçable par le souvenir terrible des grandes guerres du commencement du siècle* et par la triste image de la France deux fois envahie, sincèrement persuadé qu'une politique pacifique était le suprême intérêt de la France, et malheureusement convaincu que, si les affaires étrangères échappaient à son influence personnelle, toute autre main que la sienne, ou que celle d'un ministre pensant et sentant comme lui-même, les laisserait glisser vers la guerre, le roi ne craignit pas de professer sans cesse cette opinioa avec la liberté trop abondante et trop spirituelle de sa parole, et, ce qui était moins excu*
sable, il fit ouvertement tous ses efforts pour te faire triompher dans Tarène où s'agitaient les partis.
Comment serait-il descendu de la sorte dans cette mêlée sans y recevoir de profondes blessures? Cette imprudence, généreuse dans ses motifs, mais fatale à la Constitution et à sa couronne, fit la joie de ses ennemis et leur fournit dans la presse, comme à la tribune, le moyen trop aisé de le détruire. La politique de la paix est, au moment oîi j'écris ces lignes, populaire en France, et le gouvernement actuel éprouverait même une certaine difficulté à pousser, s'il le croyait utile, la nation vers la guerre. Mais, pour amener en France un revirement d'opinion si peu conforme au penchant national, il a fallu bien des imprudences et bien des fautes qui sont présentes à la mémoire de tous, et tel n'était pas, il s'en faut de beaucoup, l'état des esprits au temps de mon adolescence. A cette époque, la paix, à laquelle on savait trop bien que le roi était inviolablement attaché^ était profondément impopulaire; on exa-
3M LÀ FRANGB NOUVELLE.
géi&it grossièrement dans la presse les moindres manques d'égards de l'étranger, qui abusait parfois, lui aussi, de cet attachement trop déclaré pour la paix, et l'on faisait peser tous les jours sur une seule tête la responsabilité de rhumiliation prétendue de la France ; de sorte que Ton réussit à faire tomber un souverain qui avait vaillamment combattu sur les champs de bataille de la Révoiution et qui montrait tous les jours aux assassins un visage tranquille, dans le même discrédit que s'il eût manqué de courage. Préoccupé, de son côté, de garder avant tout des ministres favora» blés à sa politique, et se croyant comihe eux en règle avec l'opinion tant que le cabinet possédait la majorité dans la Chambre, le toi ne s'apercevait guère, surtout dans les derniers temps de son règne, des progrès que faisait tous les jours le flot montant du préjugé populaire j ou bien, si ses ministres et lui entrevoyaient ce progrès par intervalle, sûrs de leur droit légal et forts de leur amour sincère du bien public, ils éprouvaient un certaitt plaisir à braver cette impopularité tous
ensemble» plaisir qui n'est que trop séduisant pour des âmes fières, et qu'on peut goûter sans remords dans la vie privée, mais qu'il faut du moins s'interdire au pouvoir. Ils arrivèrent ainsi au bord même du précipice, et c'est en reculant obstinément devant un changement de ministère qu'il regardait comme une catastrophe, que le roi Louis-Philippe attira sur sa maison et sur la France la catastrophe d'un changement de régime.
Cependant, cette catastrophe eût été impossible à produire et elle eût été sûrement prévenue si la Chambre élective eût été autrement composée, et si un système électoral trop étroit n'eût empêché l'opinion des classes moyennes d'y exercer une influence légitime. Admettant dans son sein^ contrairement à l'usage anglais, nombre de fonctionnaîres investis du droit peu convenable de voter leur propre traitement en votant le budget, cette Chambre était en outre choisie par un corps électoral si peu nombreux, qu'on ne peut guère comprendre comment la nécessité absolue d'une
prompte réforme ne s'était pas manifestée plus tôt à tous les bons esprits. Non-seulement les électeurs français étaient environ quatre fois moins nombreux que ceux de l'Angleterre, mais la condition exclusivement pécuniaire de deux cents francs d'impôt direct, mise au droit électoral, était telle que nombre de citoyens recommandables et même considérables par leur situation et leurs lumières, et possédant même une certaine aisance, n'y pouvaient prétendre*. On ne comptait donc, dans le corps électoral d'alors, que des citoyens arrivés à une certaine fortune, et surtout à une fortune solidement assise et par
4. On a toujours raison de prendre en pareiUe matière Texemple qu'on connaît le mieux ; on m* excusera donc si je me prends ici pour exemple. J'habite un appartement qui me fait payer 435 fr. d'impôt direct, ce qui, en 1847, eût été insuffisant pour me rendre électeur. J'ai de plus une trèsmodeste habitation à la campagne frappée de 408 fr. d'impôt. Tout compris, je dépasserais donc de 43 fr. le droit électoral; mais, si l'on tient compte aussi de Télévation générale de l'impôt depuis lors, il est évident qu'en 4847, je n'aurais pu être électeur et encore moins éligible, et il ne m'eût servi de rien d'être docteur es lettres, ancien professeur de faculté,
conséquent à peu près contents de leur sort, ce qui est une mauvaise disposition d'esprit pour comprendre à temps le besoin de changement et de progrès dont sont toujours plus ou moins agitées les sociétés modernes.
On a beaucoup abusé contre la majorité parlementaire de cette époque du mot de satisfaits, qui se trouvait écrit dans je ne sais quel ordre du jour voté par la Chambre; mais, au fond, l'instinct public n'était pas injuste en s'emparant de ce terme pour en faire un argument en faveur d'une réforme. Oui, le corps électoral d'alors, par suite de sa composition légale, comptait trop
membre de l'Institut et môme propriétaire foncier. Et combien de citoyens éclairés, combien de membres des professions libérales, plus capables que moi sans doute d'exercei sagement leurs droits politiques, s'en trouvaient alors exclus d'une façon aussi déraisonnable! Certes, le malheur n'était pas grand pour eux, et je donnerais bien volontiers aujourd'hui mon 35 millième de voix dans l'élection d'un député en échange des garanties que la liberté possédait alors, mais le droit de suffrage doit être réglé en vue du bien de l'État, et c'est l'État qui avait gravement à souffrir d'un tel' système électoral.
de citoyens satisfaits de leur sort et ne faisait pas une place suffisante à ceux qui ne Tétaient point. II ne faut jamais oublier cette maxime que la défiance des hommes est en raison de leur malaise et de leur peu de lumières ; lorsque les intérêts populaires ne sont pas directement représentés dans un système politique, ils s'y croient par là même méconnus et trahis, et, lorsque les passions populaires sont privées de toute espérance légale d'aboutir, elles s'aigrissent et s'exaspèrent.
En 1847, ce résultat s'était produit, et le gouvernement d'alors, tout en ayant la majorité dans le corps électoral, comptait dans les classes moyennes et inférieures une majorité d'adversaires. Néanmoins, l'immense majorité de ces adversaires eux-mêmes ne souhaitait point une révolution. Une réforme faite à temps eût contenté tout le monde et un changement opportun de cabinet eût laissé dans l'isolement une poignée impuissante d'agitateurs. Cependant , puisque CQ cabinet avait la majorité dans la Chambre,
c'était seulement de Tînitiativê royale que pouvait venir un changement si nécessaire, et c'était proprement la fonction particulière de la royauté dans le régime constitutionnel d'alors que d'observer impartialement l'état vrai du pays, que dô pressentir le mal et que d'y porter remède. Loin de là, le roi tenait personnellement et ouvertement à son ministère et regardait un change*ment de cabinet comme le plus grand des malheurs.' En un mot , et pour employer l'image la plus exacte, il s'était fait, entre le cabinet qui devait changer et la royauté qui devait demeurer, une sorte de soudure qui empêchait l'un de ces ressorts de glisser à temps sur l'autre; et, comme il fallait bon gré, mal gré, que le mouvement se produisit, la partie fixe de la machine a été brisée parce qu'elle adhérait à la partie qui devait être mobile* Les théoriciens profonds du despotisme, éclos depuis peu dans notre. pays, n'ont cessé de nous donner à entendre, depuis cette expérience, que la machine parlementaire était trop compliquée pour l'intelligence obtuse de la France et
trop délicate pour ses mafns brutales, ce qui est un étrange compliment à l'égard de leurs concitoyens ; en revanche, ils ne tiennent aucun compte des complications autrement graves de leur propre mécanisme et des fictions grossières qui en sont le triste ornement. Le mécanisme du gouvernement parlementaire, monarchique ou républicain, est certainement le plus simple comme le plus efficace qu'on ait encore trouvé pour conduire les affaires d'un peuple libre; mais plus une machine est simple, plus il est aisé de l'anéantir si l'on méconnaît la condition élémentaire de son fonctionnement. Quoi de plus simple qu'une brouette, par exemple ? Attachez pourtant la roue au corps de la brouette, roulera-t-elle? Voilà Thistoire de nos deux révolutions de 1830 et de i8/i8.
La chute de notre seconde République vierf.
d'ailleurs, et nous parlerons de ce malheur avec la même sincérité que de tout le reste, car la vérité seule, outre le plaisir solide qu'elle procure à l'esprit, peut utilement nous instruire. La Ré-
publique de 1848 eut d'abord contre elle sa manière d'entrer dans le monde, c'est-à-dire la façon irritante pour la France dont Paris, et dans Paris une poignée d'hommes, décida le sort du pays en décrétant dictatorialement la substitution de la forme républicaine à la forme monarchique. On céda partout en France, mais avec un ressentiment et une humiliation secrète qui n'attendaient qu'une occasion pour se faire jour. Presque immédiatement un impôt impopulaire dans les campagnes et l'explosion inattendue des doctrines socialistes, dont la République parut naturellement responsable, aliénèrent au gouvernement nouveau presque toutes les classes moyennes et la partie la plus considérable et la plus influente des classes agricoles. Enfin une constitution défectueuse qui mettait en présence un Président nommé pour quatre ans et une Assemblée unique, élus tous deux par le suffrage universel et direct, préparait des conflits d'autorité capables d'ébranler profondément un gouvernement plus solide.
Néanmoins, ces causes de ruine n'auraient pas suffi pour renverser la République, et, quoique entourée de difficultés plus grandes encore que le gouvernement de Juillet et la Restauration, elle aurait pu les surmonter comme ces gouvernements ont triomphé des premiers obstacles mis à leur marche, si elle eût rencontré une adhésion sincère et un concours énergique parmi les anciens chefs et soutiens du gouvernement constitutionnel, qui étaient devenus de fait, par l'éloquence et le talent, les maîtres du gouvernement républicain. Au moment où se posa la question de la présidence, les anciens partis monarchiques, réunis dans la Constituante aux républicains modérés, étaient numériquement aussi bien que moralement les maîtres du Parlement et de la France. Le sentiment d'un grand péril public, et surtout les funestes journées de Juin, avaient amené un rapprochement passager entre les anciens partis monarchiques et les républicains modérés qui acceptaient le général Cavaignac pour représentant, La question de la présidence et surtout
du choix d'un candidat pour la présidence mettait les deux partis en demeure de prouver si leur alliance, alors si nécessaire au pays, était sincère et leur offrait en même temps une occasion unique de le prouver. Que fallait-il pour les rassurer, chacun de son côté, sur leurs intentions réciproques, et pour rassurer en même temps la France sur son avenir? Se donner mutuellement des gages et dissiper les soupçons que les deux partis élevaient si volontiers l'un contre l'autre. Or, ces soupçons, quels étaient-ils? Les anciens royalistes accusaient les républicains de vouloir porter atteinte aux institutions et aux intérêts conservateurs de la France, et de vouloir suivre une politique trop révolutionnaire au dedans et au dehors. De leur côté, les républicains accusaient les anciens royalistes de n'être nullement attachés à la République et de travailler déjà à sa ruine. Le choix d'un candidat h la présidence donnait aux anciens partis monarchiques un moyen décisif de répondre à cette accusa^ tion : c'était d'accepter et de soutenir loyalement
la candidature du général Cavaignac; et cette marque d'adhésion définitive à la République était d'autant plus indispensable de leur part, qu'adopter le candidat opposé, dont le nom et les précédents ne pouvaient faire illusion à personne, c'était voter contre la République et exprimer ouvertement le vœu de la détruire.
Cette faute capitale ne fut pas évitée, et les républicains la rendirent d'ailleurs trop facile en n'acceptant pas les conditions très-modérées que certains chefs du parti monarchique mettaient alors à leur concours. Il est vrai que les partis monarchiques eux-mêmes ne suivaient pas lejirs chefs dans cet essai si honorable de conciliation, et affichaient encore plus d'intolérance que les républicains ne montraient de soupçons. L'entente ne put donc se produire. L'ancien parti monarchique apporta aussitôt toute sa force au secours de la candidature du prince Louis Bonaparte, et cet appui, joint au réveil de l'idolâtrie napoléonienne qui couvait toujours dans les campagnes, et au mécontentement mêlé de crainte
que la République y avait suscité, forma ce torrent irrésistible que nous avons vu tout emporter. Aux yeux de tout homme éclairé, cette élection était la perte assurée de la République, et dès ce jour on ne combattait plus, hélas ! de part et d'autre que pour hériter de ses dépouilles. On sait assez quel fut le vainqueur et quelles furent les conséquences de sa victoire.
La chute de la seconde République sera donc mise par l'histoire à la charge des anciens royalistes qui dominaient alors le Parlement, et qui jouissaient à bon droit d'un grand crédit sur la nation, et (malgré leur effort loyal et tardif contre un dénoûment trop prévu) leur adhésion à une candidature qui était une déclaration de guerre, sinon un arrêt de mort contre la République, leur sera justement reprochée comme une faute. Nous maintenons d'abord en principe, et nous ne nous lasserons pas de le redire, qu'il est contraire au devoir d'un bon citoyen de travailler à la chute d'un gouvernement quel qu'il soit qui donne à la nation des élections libres,
334 LA FRÂNGB NOUVELLE.
la souveraineté parlementaire et un cabinet res-* ponsable. Or, nonnseulement la République, malgré sa Constitution défectueuse, ne contestait nullement ces grands biens à la France, mais le jeu naturel des institutions libres avait déjà mis les anciens orateurs monarchiques à la tète des affaires, et, s'ils évitaient (peut-être à tort) d'être officiellement les chefs du gouvernement républicain,, ils en étaient certainement les maîtres. Ils n'avaient donc aucun motif légitime de souhaiter la chute d'un gouvernement que la ' Constitution
même leur livrait sans réserve, et qui ne deman-^
dait , h une opinion quelconque que d'obtenir la majorité pour la mettre aussitôt en possession du pouvoir. Quant au refus du général Cavaignae et de ses amis de prendre tel ou tel engagement sur la conduite des affaires intérieures ou extérieures, ce refus ne devait rien empêcher, puisque les lois républicaines assuraient largement à l'Assemblée nationale sa prépondérance sur le choix des ministrea du Président, et par conséquent sur la direction quotidienne de sa poli-
tique, et que, d'autre part, le général Gavaignac ne pouvait être personnellement soupçonné de songer jamais à se mettre au-dessus des lois.
Il faut donc chercher ailleurs que dans ces engagements refusés, Texcuse des anciens partis nionarchiques pour leur conduite injuste à ré-> gard de notre seconde République. Cette excuse était surtout dans les passions antirépublicaines des classes conservatrices qu'après tout ces partis représentaient dans la Chambre, dans le ressentiment mal étçint de la surprise de Février, dans une ancienne hostilité personnelle entre les chefs des anciens partis monarchiques et plusieurs républicains de la veille, dans le trouble môle de colère que les menaces du socialisme avaient jeté dans les esprits, dans l'espoiv, enfm, de rétablir la monarchie constitutionnelle sans trop de secousses, après le passage d'un Président que l'on supposait plus capable de renverser le gouvernement que de le prendre et surtout de le garder. On peut joindre à ces
excuses une dernière hypothèse : c'est qu'alors même que les anciens partis monarchiques se fussent franchement portés au secours de la candidature républicaine, la candidature opposée aurait peut-être triomphé par la seule force du préjugé populaire. Il n'est pas certain qu'il en eût été ainsi; mais, lorsque nous avons commis une faute, c'est encore une consolation, mêlée de tristesse, si l'on peut se dire que les événements auraient peut-être tourné de même sans cette faute et qu'on est innocent de fait, sinon d'intention, dans le mal qu'on a risqué de produire.
Les ruines de la seconde République s'écroulèrent donc sur tant de ruines accumulées au milieu de nous, depuis la fin du dernier siècle, et c'est du spectacle monotone de toutes ces chutes que sont nés dans l'âme jadis si ardente de notre nation, ce mortel découragement et cette lassitude profonde, qui semblent aujourd'hui devenus le tempérament même de la France. Après tant d'expériences manquées et tant d'espoirs déçus, il s'est formé parmi nous
une sorte d'esprit public qu'on ne peut mieux définir qu'en disant qu'il est exactement le contraire de l'esprit de 89. Autant la France était alors portée aux illusions généreuses, autant elle se défie aujourd'hui des tentatives les plus modestes. Paraissant désormais incapable de haine aussi bien que d'amour, revenue de toutes les passions et dégoûtée surtout de l'espérance, elle considère ses gouvernements et leurs divers efforts pour la guérir ou pour lui plaire comme ces malades découragés qui écoutent tous les médecins avec une tranquille indifférence, et les accueillent mélancoliquement du même sourire. L'étranger s'étonne des pulsations si faibles et si lentes de ce grand cœur de la France, dont les battements se sentaient jadis aux extrémités du monde ; quel peuple a pourtant reçu de la nature un sang plus riche et plus sain que la noble
nation de France ! et quel peuple ne se sentirait
plus brisé que nous après tant de secousses inutiles! N'est-ce pas proprement notre histoire, telle que je viens de la rappeler dans ces pages,
qu*a peint le plus grand des poètes en parlant de Sisyphe t
..,,. Et semper rictus tristisque recedit;
Nam petere imperium, quod inane est, nec datur uDquam,
Âtque in eo semper dura m sufférre laborem,
Hoc est adverso aij:antem trudere monte
Saxum, quod tamen $i summo jam vertice ruraum
Yolvitur, et plani raptim petit aequora campi.
Combien ce rocher fatal, vainement soulevé, n'a-t-il pas déjà écrasé de citoyens généreux dans sa course ? Que de fois le peuple français a-t-il cru saisir enfin Tordre dans la liberté et dans l'égalité pour reculer aussitôt les mains vides !
Et semper victus tristisque recedit.
C'est cette tristesse que nous respirons tous, jeunes et vieux, traversant ce siècle, et c'est en proportion de notre patriotisme et de nos lumières que nous la sentons plus ou moins peser sur nos cœurs.