CHAPITRE II
pes signes i.es plus apparents de la decadence
d'un peuple.
Lorsqu'on rappelle que tout ce qui existe doit mourir, il semble qu'on énonce une vérité si banale, que nul ne puisse jamais être tenté d'y contredire. Mais il ne suffit point de ne pas contester cette vérité pour la bien comprendre, et ridée de la mort répugne si fortement à la nature animée, que, tout en acceptant le mot, notre esprit s'arrête difficilement sur la chose et n'y croit jamais qu'à moitié. Le moindre prétexte suffit à l'esprit humain pour écarter l'idée de la mort, et nous confondons volontiers, par exemple^ les
existences à longue période avec l'impossibililé de mourir. Nous ne faisons aucune difficulté sur les êtres éphémères; nous accordons sans peine qu'une fleur, un insecte, ne naissent que pour être aussitôt détruits. Pour nous-mêmes, dont la vie est pourtant si courte, nous avons tourné le problème, et, outre notre espérance obstinée dans la prolongation de notre vie physique, au milieu même des signes les plus évidents d'une dissolution imminente, nous nous sommes heureusement persuadé, non sans de grands avantages pour l'ordre social, que cette dissolution n'atteint que notre corps et laisse intact le droit de notre personne morale à l'immortalité. Quant à ces grands corps, tels que les planètes et les soleils qui nous emportent à travers les espaces comme une poussière animée répandue sur leur surface, ou qui nous inondent d'un flot toujours égal de chaleur et de lumière, notre imagination n'admet guère pour eux l'idée de la mort et nous refaisons facilement à leur égard le raisonnement que Fontenelle prête aux roses : a Pour les roses, dit-il,
les jardiniers sont immortels, car de mémoire de rose on n'a vu mourir un jardinier. »
Quoi d'étonnant si les nations, qui sont à leur manière des êtres animés et dont l'existence poli* tique peut mettre des milliers d'années à s'accomplir, nous paraissent souvent, en dépit de l'expérience, au-dessus des atteintes de la mort ! Ce n'est pas cependant que des cadavres de nations n'aient souvent jonché le sol de notre planète et n'y aient même disparu, absorbés et transformés tout comnoe d'autres cadavres. La plus grande de ces dépouilles, ce corps immense, qui couvrait le monde ancien et qui était formé lui-même des débris de tant de peuples, a été dévoré par les races barbares, et nous sentons tous les jours que quelque chose de son sang a passé dans nos veines; il en reste donc si l'on veut quelque chose; mais cette personnalité, la plus puissante et la plus majestueuse que la terre ait vue et qui portait le nom imposant de Rome, où est-elle? N'a-t-elle pas, tout comme un être humain, disparu dans la mort? Et cette autre personne,
d'une grâce et d'un esprit incomparables, sage à. ses heures, héroïque souvent, toujours éprise du beau, poëte, philosophe, artiste, guerrière, mélange adorable des traits de Minerve avec ceux de Vénus et d'Apollon, la glorieuse et séduisante Athènes, qu'est-elle devenue? Absorbée par la Macédoine, elle a contribué sous sa forme nouvelle à effacer du monde l'antique empire des Perses, qui avait lui-même détruit la vénérable Egypte, et le 'tout est allé s'engloutir dans le vaste sein de Rome. Sans remonter si haut, nV vons-nous pas vu presque hier disparaître d'au milieu de nous la malheureuse Pologne? Les jours de la Turquie ne semblent-ils pas comptés? Et, si l'unité allemande suit son cours, la vail' lante Hollande, malgré sa sagesse proverbiale et tant de souvenirs de gloire, n'est-elle point inévitablement destinée à devenir la province maritime de ce nouvel et redoutable empire? Si tant d'exemples ne peuvent encore convaincre les peuples qu'ils sont périssables, et qu'il ne leur suffit point d'avoir vécu longtemps pour vivre
toujours, c'est que Tidée de la mort répugne autant aux nations qu'à tout ce qui existe, et que chacune d'elles, séparant son sort du sort commun, est disposée à se dire, comme je ne sais quel personnage de théâtre ; « Mais, moi, c'est autre chose! » Il n'est pas rare cependant qu'une nation soit avertie, comme tout être vivant, par des signes précurseurs de sa fin prochaine, surtout si elle ne succombe point brusquement sous la main de l'étranger et si une décadence intérieure, précédant ce dernier coup, lui a donné le temps de se reconnaître. L'œil perçant d'Annibal n'avait pas eu de peine à entrevoir, après sa propre défaite, Tanéantissement assuré de Carthage. A Rome, à Athènes, en Pologne, la perte plus ou moins prochaîne de l'État a été vue et inutilement annoncée par nombre d'esprits justes. Combien recueillel-on dans l'histoire de ces plaintes éloquentes, semblables aux chants lugubres du prophète pleurant sur Jérusalem. Ces avertissements sont toujours inutiles. Ce n'est pas que la foule elle- ' même, dans un État qui chancelle, ne soit agitée
à son heure par le pressentiment confus du péril qui menace l'existence nationale; comme un équipage inquiet qui a lu une partie de la vérité sur le front de ses chefs, la multitude est ordinairement avertie de la tempête qui s'approche par la tristesse croissante des bons citoyens ; mais ces craintes tardives ne peuvent guère produire qu'un mouvement désordonné et quelques convul- •sions violentes au milieu desauelles les destins s'accomplissent.
Examinons donc brièvement s*ii est possible d'indiquer quelques-uns des signes qui peuvent annoncer aux peuples leur propre décadence et gardons-nous ici d'une confusion à laquelle on est toujours exposé dans ce genre d'étude. Cette confusion consiste à considérer certains faits, tels que le désordre ou le despotisme dans le pouvoir, l'anarchie dans la population, le culte général de la force et le mépris du droit et d'autres faits analogues, comme des signes assurés de dissolution, sans tenir assez de compte du moment où ces faits se produisent. Or, l'époque où les phé-
nomènes se constatent n'a guère moins d'importance lorsqu'on veut savoir à quoi s'en tenir sur la vie et sur la santé des nations que lorsqu'il s'agit de la vie et de la santé d'un seul être organisé. Si l'on nous dit, par exemple, qu'un être humain chancelle dans sa marche, hésite dans sa parole, est troublé par la moindre émotion, ébranlé par le moindre choc, il nous paraîtra aisément qu'on nous dépeint un de nos semblables arrivé au terme de son existence. Il n'y a pourtant rien à changer dans cette peinture pour qu'elle convienne à un enfant encore asservi aux faiblesses du premier âge.
Dire de même d'une nation qu'elle est sans force et sans crédit au dehors, livrée à l'anarchie intérieure ou au despotisme, adonnée à la violence, pleine de mépris pour le droit, c'est esquisser des traits qui peuvent s'accorder également avec l'enfance et avec la décrépitude. Mais, si j'ajoute que la même nation a auparavant connu l'ordre, qu'elle a joui de la liberté, respecté la justice, goûté les nobles plaisirs de la
puissance et de la gloire, je puis conjecturer alors dans quel sens elle incline et de quelle chute fatale elle est menacée.
Et cependant, l'existence agitée des nationn peut être soumise à des malaises momentanés qui les font déchoir de leur état antérieur, sans que cette déchéance soit irrémissible ; en d'autrès termes, elles peuvent avoir, comme le corps humain, de graves maladies qui ne soient pas mortelles et qu'un retour à la santé fait disparaître. La durée plus ou moins longue du mal est alors d'une grande importance pour le jugement qu'on en doit porter. Qu'on suppose, par exemple, qu'une nation, qui a joui un certain temps d'une liberté régulière, soit livrée tout d'un coup à la dictature ; la déchéance relative est évidente, mais elle n'a rien de définitif, si cette dictature est temporaire, si la nation ne la subit qu'à regret, n'en contracte pas la funeste habitude, et surtout si cette dictature subsiste moins longtemps que la liberté n*a duré. Avoir traversé, par exemple, la dictature au sortir
de notre grande Révolution peut être considéré comme un accident de notre existence nationale ; mais y retomber et surtout nous y complaire après trente années de gouvernement libre, c'est un symptôme beaucoup plus grave sans que, heureusement, il ait encore une signification décisive. A Rome, la domination temporaire de Marins fut un premier et court accès de despotisme démagogique ; le mal suspendu reparut bientôt et fut réprimé avec Caiilina; il revint plus fort avec César, ne fut plus arrêté qu'un instant par la mort de ce grand homme, et triompha définitivement avec Auguste du solide tempérament de l'ancienne république. La lente agonie de ce grand corps fut même traversée par de courtes lueurs d'espérance, telles que le mouvement qui suivit la mort de Caligula et les efforts impuissants du sénat pour interrompre de temps à autre la dictature impériale. Ces crises successives qui annoncent la chute des Etats, semblent donc, par leur intermittence et par leur gravité toujours croissante, suivre la même loi
que les maladies à accès périodiques qui attaquent si profondément l'économie du corps humain. Ce sont, dans les deux cas, des atteintes d'abord légères, qui vont toujours se rapprochant et s'aggravant jusqu'à ce que le mal soit continu et que rien rie l'arrête. Dans les deux cas aussi, on peut attribuer l'intermittence du mal à l'effort constant, mais de plus en plus faible, que fait l'organisme atteint pour revenir à la santé et pour rejeter le poison qui le dévore. Rien n'empêche pourtant que cet effort, surtout au début du mal, ne puisse être heureux; et, par conséquent, au milieu même de semblables crises, la porte est encore ouverte à l'espoir.
Enfin la vie des nations est sî longue et notre propre existence est si courte, qu'il faut se garder, alors même que le mal, se prolongeant au delà des bornes de notre faible vue, nous paraît sans remède, de porter un jugement trop absolu sur l'issue définitive de ces crises redoutables. Alors même que tout semble perdu, le patriotisme, comme l'affection près du lit des malades qui
nous sont chers, doit se rattacher à l'incertitude accoutumée des choses humaines, afin de ne pas désespérer encore. Quoi de plus touchant que de voir la Pologne détruite vivre encore aujourd'hui dans l'amour obstiné de ses enfants, comme un de ces êtres adorés que nous ne pouvons nous résigner à voir s'échapper dé notre étreinte et qui, étendus sans vie, nous semblent toujours sur le point de reprendre le mouvement et la parole ! Qu'est-ce donc lorsqu'il s'agit d'un grand peuple encore debout et opposant la vigueur d'un tempérament éprouvé et une longue habitude de vivre au mal intérieur qui le consume? Combien de preuves accumulées d'une destruction prochaine devraient s'imposer à l'esprit de ceux qui l'aiment avant qu'ils renoncent à leur pieuse espérance!
On oublie trop de nos jours, lorsqu'on parle de la grandeur et de la décadence des peuples, que les causes de ces grands événements sont purement morales, et qu'il faut toujours en revenir à les expliquer par un certain état des âmes dont
les changements matériels, qui frappent plus tard rimagination du vulgaire, ne sont que la conséquence visible autant qu'inévî+able. Persuadonsnous donc d'abord de cette vérité qu'une nation n'est capable de maintenir Tordre dans son sein, d'arriver à la liberté, de défendre sa grandeur qu'à l'aide d'un sacrifice perpétuel et volontaire de l'intérêt particulier à l'intérêt général. Au fond et aux yeux du philosophe, cette subordination volontaire de l'intérêt particulier à l'intérêt général ûe mérite point le nom de sacrifice, parce que la raison même la conseille et que l'intérêt général méconnu entraine infailliblement les intérêts particuliers dans sa ruine. Mais, aux yeux de rimmense majorité des hommes qui ne raisonnent que pour eux-mêmes et ne peuvent embrasser de leur vue un si vaste horizon, cette subordination sans cesse renouvelée de Tinté rêt particulier èi l'intérêt général est de leu) part un sacrifice. Or, il faut bien que ce sacri* fice apparent soit fait volontairement par l'immense majorité des citoyens, car, s'il fallait pour
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l'obtenir avoir uniformément recours à la contrainte, cette contrainte perpétuelle du très-petit
Inombre sur le grand serait impossible : quis cw- ,iodet ipsos custodes? Il faut, au contraire, que
ce soit un très-petit nombre de récalcitrants qui soit contenu par la force avec le concours et avec l'assentiment du très-grand nombre. Comment donc ce sacrifice volontaire de l'intérêt particulier à l'intérêt général est-il obtenu par la nation de la part des citoyens qui la composent? En d'autres termes, quels sont les mobiles qui portent les citoyens à s'abstenir du mal qu'ils pourraient faire impunément, et à prêter à la chose publique, au moyen de leur fortune, de leur temps et parfois au prix de leur vie, un concours qu'ils pourraient après tout lui refuser ? Si Ton veut se rendre un compte exact de ces mobiles, les examiner de près dans leur diversité apparente et les ramener à leur origine, on arrivera infailliblement à l'une de ces trois grandes sources de toute moralité et de toute bonne conduite humaine : la religion, le devoir, l'honneur.
La religion est à la fois le plus simple de ces mobiles et le plus efficace, et, lorsque son action n'a pas été trop affaiblie par la critique, il n'est pas d'instrument plus puissant pour obtenir des hommes en société tous les genjes de sacrifices que l'intérêt public réclame. La grandeur des résultats n'est ici comparable qu'à la simplicité des moyens. Pour conseiller, en effet, à l'homme de préférer autrui à soi-même, de souffrir avec patience les maux de cette vie, pour lui ordonner de n'empiéter sur Jes droits de personne et d'ajouter même les grâces généreuses de la charité à la stricte observance de la justice, la religion n'a point à se perdre dans des raisonnements subtils, elle n'exige aucun effort d'intelligence, aucun héroïsme du cœur, elle commande simplement toutes ces choses avec cet argument unique mais péremptoire : c'est Dieu qui l'a dit. Bien agir parce que Dieu l'a dit, voilà le fond de la religion, et, lorsqu'elle a conduit à ce point un grand nombre d'âmes, rien ne peut égaler le service qu'elle a rendu aux sociétés humaines. L'incrédulité
croissante dans les classes instruites n'empêche même pas la religion de continuer son œuvre longtemps encore dans les classes populaires, particulièrement dans les campagnes ; et dans notre pays même, tout déchiré qu'il est par le funeste antagonisme de l'Église catholique et de la Révolution française, combien la religion ne produitelle pas encore de fruits excellents et ne sîmplifiet-elle pas, par son action constante, l'œuvre si épineuse du gouvernement des hommes? Combien de mauvais instincts réprimés, de mauvaises actions prévenues, de désordres empêchés, de soumissions obtenues au profit des lois et de Tordre général par le moyen de la religion ? Et ce bienfait de tous les jours s'opère sans faire grand bruit, sans attirer même notre attention, én\oussée par l'habitude, car les sociétés finissent par profiter de ce miracle continuel de la civilisation comme d'un phénomène régulier de la nature.
Néanmoins, l'influence de la religion dans les sociétés tend toujours à décroître,^ par le seul eflet du raisonnement; de la difi'usion des sciences
positives et des attaques constantes de la philosophie. La religion perd d'abord le gouvernement des classes éclairées, et, si elle se maintient plus longtemps au cœur du peuple, Tempire de Timitation, aussi bien que Tinfluence d'une éducation imparfaite et des demi-lumières, lui font bientôt la guerre dans ce dernier asile. Quelle que soit l'énergie plus ou moins longue de sa résistance, 11 faut considérer le moment où les classes dirn géantes ne la connaissent plus, ou du moins, tout en lui rendant un hommage d'habitude, n'en acceptent plus les enseignements et n'en subissent plus l'action. Ce changement n'empêche pas encore la société politique de subsister et ne suffit point pour en exclure l'esprit de dévouement et de sacrifice. Ce premier retranchement détruit en découvre un autre qui peut encore repousser sur quelques points l'invasion dissolvante de l'égoïsme individuel : c'est l'idée élevée du devoir ou le sage calcul de l'intérêt bien entendu. Mais ces deux mobiles, qui supposent tous deux une certaine lumière philosophique et une certaine cul-
ture de Tintelligence, ne peuvent prétendre à conduire ce grand nombre d'âmes qui n'entend que le langage plus simple de la religion. L'histoire est pleine de héros attachés à la justice et au bien public par la pure notion du devoir, et se sacrifiant avec enthousiasme à la patrie sur le seul commandement de la conscience. La Grèce, Rome, les beaux moments de notre propre révolution offrent beaucoup de ces nobles exemples ; mais la majorité des hommes n'est guère accessible à un motif d'action si abstrait, et conduire un peuple entier avec le seul frein du devoir est une chimère. Si le pur dévouement au devoir suppose une âme trop élevée pour devenir un mobile général de conduite, l'intérêt bien entendu exige trop de finesse dans l'esprit et un discernement trop exact des conditions de la vie sociale pour être jamais d'un grand secours. Certes, l'intérêt bien entendu, calculé par une intelligence droite, aboutit dans la pratique aux mêmes commandements que le devoir; mais combien d'hommes très-éclairés sont cependant sans force
devant la tentation présente et repoussent, en ce qui concerne leurs affaires particulières, le conseil de l'intérêt bien entendu qui leur crie d'y résister? Si pourtant les esprits les plus clairvoyants savent rarement se refuser un plaisir présent pour éviter un mal futur et personnel, comment imaginer qu'un citoyen peu éclairé, ou même éclairé, endurera volontairement un mal présent et personnel par égard pour le bien futur et général de la société dont il fait partie? Supporter volontairement l'inégalité des conditions, le travail paanuel, la pauvreté, pour éviter à l'ensemble de la société et à soi-même le mal de l'anarchie, aller au-devant de la mort sur le champ de bataille pour épargner à ses concitoyens et à leur postérité la déchéance de la patrie, c'est faire des efforts de raisonnement et des actes d'héroïsme intellectuel dont la nature humaine est bien rarement capable. Aussi ne les fait-elle guère et les hommes qui sont de bons citoyens par le pur sentiment du devoir ou qui obéissent aiix lois indépendamment de la crainte
qu'elles inspirent, par un calcul bien entendu sur l'intérêt particulier et l'intérêt général mis en présence, sont en nombre beaucoup trop restreint pour maintenir dans la société l'ordre, la probité et la somme de dévouement relatif sans laquelle l'État ne saurait vivre. Il faut donc qu'un autre motif d'action, plus répandu et plus eflScace, vienne en aide au mobile trop rare et trop élevé du devoir et au mobile trop particulier et trop subtil de l'intérêt bien entendu. Ce mobile, c'est l'honneur, ou mieux encore le point d'honneur, dernier et puissant rempart des sociétés vieillies et particulièrement de la société française.
Aux yeux de tout observateur clairvoyant et de bonne foi, notre pays offre aujourd'hui le spectacle, presque unique dans le monde, d'une société dans laquelle le point d'honneur est devenu la principale garantie du bon ordre et fait accomplir la plupart des devoirs et des sacrifices que la religion et le patriotisme ont perdu la puissance d'ordonner. Si nos lois, en tant qu'elles sont d'accord avec les prescriptions de la con-
science universelle, sont généralement respectées, si le jeune soldat rejoint docilement son drapeau et lui reste fidèle, si Tagent comptable respecte la caisse publique, si le Français enfin s'acquitte convenablement de la plupart de ses devoirs envers rÉtat et envers ses concitoyens, c'est au point d'honneur que nous en sommes surtout redevables. Ce n'est pas Je respect de la loi divine passée depuis longtemps à Tétat de problème, ce n'est pas le dévouement philosophique à un devoir incertain, et encore moins à l'être abstrait de l'État, bouleversé et discrédité par tant de révolutions, c'est la crainte d'avoir à rougir publiquement d'une action réputée honteuse qui maintient seule parmi nous un désir suflBisant de bien faire. Si Ton veut mesurer le puissant secours que le point d'honneur nous prête, que l'on considère les peuples auxquels, après l'affaiblissement de la religion et en l'absence du patriotisme, cette dernière ressource a manqué. En Orient, par exemple, où le vol ne déshonore pas, où le fonctionnaire prévaricateur est respecté
aussi longtemps qu'il est impuni, demeure impuni tant qu'un rival puissant n'est pas intéiressé àsaperte» et peut reparaître sans honte si un retour de faveur le ramène à la lumière, la bonne administration des finances est absolument impossible, et l'État ne peut guère récueillir que les débris de l'impôt dont les sujets sont accablés. Le point d'honneur est souverain contre un abaissement si funeste ; il fait tourner toutes les forces de Tamour-propre au profit du bien public et défend de la sorte le grand appareil dô la société et de l'État contre une ruine qui autrement serait inévitable. On voit souvent, au bord de quelque ruisseau, un arbre profondément atteint par le temps ; le tronc est largement ouvert, le bois y est détruit, il ne contient guère plus qu'un peu de pourriture ; mais son écorce vit encore, la sève y peut monter et, chaque année, il se couronne de verdure, comme au beau temps de sa jeunesse ; il reste donc fièrement debout et peut même braver plus d'une tempête. Voilà l'image fidèle d'une nation que le point d'honneur
soutient encore après que la religion et la vertu s'en sont retirées.
Mais le point d'honneur même peut être menacé et affaibli par une certaine perversion du sens moral qui est le produit ordinaire des révolutions trop fréquentes. Le spectacle de l'iniquité triomphante est un agent de corruption bien puissant sur l'âme humaine, qui n'a pas besoin de beaucoup d'exemples de ce genre pour incliner au culte du succès et à l'adoration de la force. Lorsque l'idée que le succès passe avant tout et que la fin justifie les moyens s'est emparée fortement des esprits, le point d'honneur, qui consiste précisément à ne pas trouver bons tous les moyens de réussir et à respecter en toute chose les règles du jeu, est en danger de disparaître. La souveraineté du but, cette doctrine favorite des révolutions, e§t la mortelle ennemie du point d'honneur. Or, on peut professer de deux manières ou plutôt pour deux raisons trèsdifférentes la doctrine de la souveraineté du but On peut y arriver par un fanatisme sincère,
comme certains dévots qui se croient autorisés à • n'avoir ni foi ni loi, au point de vue humain, lorsqu'il s'agit de l'intérêt suprême de la religion, et comme certains socialistes qui ne se font aucun scrupule de réformer la société malgré elle et de pousser le genre humain par la force jusque dans l'Eden qu'ils ont rêvé. Mais il est une autre manière, mille fois plus basse et malheureusement plus répandue parmi nous, d'entendre la souveraineté du but : c'est d'admettre, sans fanatisme et même sans aucune croyance personnelle, que la force est la mesure du droit, que celui qui en use à propos, même contre toute justice, a raison s'il a des chances suffisantes pour réussir, et mérite, s'il réussit, l'admiration universelle. On touche alors à cet état moral que Thucydide a dépeint d'une manière sublime en peignant la décadence de la Grèce, à propos des massacres de Corcyre, et en écrivant l'immortel dialogue des Méliens et des Athéniens qui, l'emportant ce jour-là, se déclaraient hautement les contempteur;:. de la justice. Ce qu'il y a de remarquable
dans cette corruption de la conscience publique, c'est que ces funestes maximes, d'abord réservées à la politique, s'étendent bientôt jusqu'aux affaires particulières et que le point d'honneur, en retraite sur un point, est bientôt forcé de reculer sur tous les autres. On s'accoutume d'abord à louer, sous le nom d'habileté en politique, la fraude et la violence que le succès a récompensées; mais, par un reste de pudeur, on s'en excuse encore, en cherchant à se persuader que, si la morale n*existe pas en politique, elle doit régner ailleurs et surtout dans la conduite des intérêts privés ; cependant, la logique l'emporte dans le raisonnement comme dans le langage, et bientôt on se surprend à louer comme Thabileté suprême en affaires tout vol assez adroit pour rester impuni.. Cette connexité dans nos jugements sur la politique et sur les affaires particulières est tellement inévitable, que si un temps d'arrêt doit se produire dans la dépravation des consciences et que si le point d'honneur doit reprendre encore quelque ascendant sur 1^ Itmes»
c'est par les affaires privées que commencera' toujours cette réaction salutaire, pour remonter ensuite jusqu'à la politique, d'où le mauvais exemple était descendu. On s'aperçoit donc d'abord qu'on a eu tort de croire tout permis pour s'enrichir; puis, faisant un pas de plus et s'éveillant comme d'un songe, on reconnaît aussi que tout n'est pas permis pour gouverner. Mais le point d'honneur n'en a pas moins reçu une violente atteinte, et nous ne devons jamais oublier qu'en France affaiblir le point d'honneur, ce n'est pas seulement abaisser les âmes, mais ébranler le dernier fondement de la société et de l'État.
N'avoir plus que le point d'honneur pour appui et le sentir parfois fléchir sous sa main, comme le roseau fragile dont parle l'Écriture, c'est sans doute un signe de décadence, mais il en est deux autres qui malheureusement sont parmi nous très-reconnaissables encore. C'est d'abord ce curieux phénomène : que la timidité politique du citoyen s'accroî* avec sa fortune et
que la richesse, au lieu d'être chez nous comme en Angleterre un secours pour l'indépendance civique et un appel à l'ambition politique, semble' une chaîne de plus, qui rend le Français plus docile à tous les caprices du pouvoir. Je ne veux point dire par là que le Français enrichi ne prétend pas se mêler de politique et jouer un rôle dans l'État; au contraire, le titre de conseiller général ou de député l'attire comme un ornement et comme une consécration de la richesse ; mais ce désir vulgaire ne mérite nullement le beau nom d'ambition^ en ce sens que c'est le titre et non pas la fonction, l'apparence et non pas la réalité qui tente ici le candidat; de sorte qu'il acceptera volontiers pour réussir l'attache du pouvoir, alors même que sa situation personnelle lui permettrait de s'en passer. C'est ainsi que se sont formées jusqu'ici les Chambres du second Empire, qu'on ne peut étudier de près sans une patriotique inquiétude sur l'avenir du pays; car ces assemblées si singulières se composent, après tout, de citoyens qui, par leur fortune et leur situa-
tion personnelle, seraient les représentants naturels de la France et réunissent évidemment toutes les conditions matérielles de l'indépendance politique et d'une ambition légitime. Mais le ressort de la volonté semble brisé dans leur âme, et ces hommes qui n'ont certainement qu'à vouloir pour être les maîtres du pays, soit dans leur département, soit à la Chambre, sont aussi peu tentés de tenir tête à un orateur officiel dans la Chambre qu'à un/ préfet dans leur département. C'est un des plus tristes symptômes du temps que nous traversons et de l'affaiblissement moral du pays que de voir la richesse ne point enfanter l'indépendance, et le désir de gouverner ne pas sortir naturellement de la fortune.
Pour nous consoler de cette abdication alarmante des classes riches (qu'on aurait appelées autrefois les classes gouvernantes) , on nous montre volontiers les classes ouvrières disposées et prêtes à recueillir cet héritage et à prendre en main le pouvoir. Rien ne serait plus juste ni même plus nécessaire que cette transmission d'un pouvoir
que ses détenteurs naturels délaissent; mais, si les classes ouvrières sont disposées, comme c'est leur droit, à recueillir cet héritage abandonné, on peut douter malheureusement qu'elles soient aujourd'hui capables d'en faire un usage raisonnable. Elles sont, en effet, plus ou moins pénétrées d'une idée fausse et éminemment dangereuse qui a toujours fleuri dans les temps de décadence : c'est de confondre les devoirs de l'Etat avec les fonctions de r administration de l'assistance publique.
Voilà le fond de toutes les doctrines socialistes qui ont fait de si grands ravages dans l'esprit de nos classes ouvrières ; et, sous ce nom nouveau de socialisme, il faut bien reconnaître la vieille ten* dance des républiques démocratiques de la Grèce et plus tard de l'empire romain à charger l'État non-seulement de l'existence et du bien-être des citoyens, mais de leurs plaisirs mômes. Ce mal doit être compté parmi les plus insidieux qui puissent miner une société vieillie et en préparer la ruine; car, d'une pai^t, cette opinion une fois
répandue sur les devoirs de l'Etat, ouvre une carrière infinie aux artifices et aux excitations des démagogues, et, d'autre part, ce développement nouveau des devoirs de l'Etat, ajoutant de la sorte la charité à la justice, peut paraître d'abord un progrès et séduire beaucoup de nobles âmes.
Parlons d'abord des facilités que cette fausse opinion sur les devoirs de l'Etat donne à l'odieux trafic des démagogues qui sont la honte et le fléau des sociétés démocratiques. Et d'abord qu'est-ce qu'un démagogue et commet le distinguer d'un ami du peuple? Le caractère propre du démagogue, c'est de tirer parti, dans son intérêt personnel, des souffrances populaires en les ex^agérant et surtout en les attribuant à la mauvaise volonté de l'Etat ou des classes supérieures bien qu'il soit lui-même incapable (lorsqu'on le met en demeure) de suggérer aucun moyen pratique de les alléger. Si l'on veut donc bien marquer le trait qui distingue le démagogue du réformateur, ami du peuple, il faut insister sur
cette diflFérence: le réformateur signale un ma( particulier et propose en même temps un moyen pratique et spécial de le guérir; il accepte la discussion sur ce point, l'y concentre même, et se rend à la raison s'il lui est dénaontré que le désordre social dont sa vue est blessée ne peut être entièrement corrigé, comme il arrive trop souvent en ce monde, qu'au prix d'un plus grand désordre. Le démagogue, au contraire, s'en tient aux déclamations vagues et perpétuelles sur les souffrances du peuple, sur les jouissances des riches et sur l'inerlie ou la mauvaise volonté de l'Etat, sans jamais ipdiquer comment on pourrait faire en sorte qu'il n'y eût plus de pauvres, et sans révéler à l'État aucun moyen d'étendre à tous les citoyens la jouissance égale des biens de la terre. On voit aisément combien cette tactique, si connue du démagogue dans les sociétés modernes, est favorisée par la doctrine qui charge l'Etat du bien-être de tous les corps, comme on le chargeait autrefois du salut de toutes les âmes. Si tel est le devoir de l'État, quoi de plus cono-
mode, en effet, que de Taccuser et que de démontrer qu'il y manque; car, malgré tous ses efforts, il na saurait Taccomplir, et pliis les citoyens s'habituent à compter sur son assistance, plus il devient nécessairement incapable de la leur prêter.
En outre, cette situation engendre une illusion non moins singulière que funeste : on prend volontiers pour une marque de progrès ce qui est un signe d'affaiblissement, et l'on se figure que l'Etat comprend mieux ses devoirs et commence enfin à les remplir lorsqu'il est précisément en voie de se dissoudre. L'empire romain est un frappant exemple de cet aveuglement des esprits et de la forme insidieuse que revêt ce genre particulier de décadence. Encore aujourd'hui, on entend fréquemment faire un pompeux éloge, à ce point de vue, de l'empire romain, des institutions charitables dont il se couvrait de plus en plus, des secours ingénieux ménagés par l'Etat à tous les genres de faiblesse, et l'on oppose cette générosité toujours croissante du pouvoir
impérial au dur esprit de rancienne Rome. On sait pourtant quel fut le résultat le plus clair de cette politique : les assistants^ se trouvant bientôt inférieurs en nombre aux assistés et hors d*état de leur suffire, s'échappaient découragés de cet informe phalanstère, et s'enfuyaient parfois jusque chez les barbares pour y retrouver du moins les lois de la nature et s'y reposer un peu de l'excès de civilisation dont ils étaient les victimes.
Nous sommes loin de tels abus, mais il faut nous demander si nous ne sommes pas sur la pente qui peut nous y conduire. En examinant les divers signes de décadence que nous venons de dépeindre d'une manière générale, et en réfléchissant impartialement sur nous-mêmes, nous pouvons encore arriver à. cette conclusion fortifiante qu'aucune de nos maladies n'est mortelle ; mais comment nous dissimuler que nous sommes atteints cependant, et que de grands efforts sont nécessaires pour maintenir le nom de la France à la hauteur ou les siècles précédents l'ont porté?
Cette nécessité urgente d'un héroïque effort en faveur de notre chère patrie paraîtra, je l'espère, plus évidente encore à tous les yeux, lorsque nous aurons retracé, dans un dernier chapitre, les épreuves redoutables qui attendent la France en Europe et dans le monde.