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CHAPITRE III

DE L*AVBN1R

La France approche de l'épreuve la plus redoutable qu'elle ait encore traversée. L'objet de cet ouvrage n'étant pas d'examiner ni de critiquer les fautes du gouvernement impérial, mais simplement d'exposer l'état des choses et de joindre à quelques conseils pour le présent quelques conjectures sur l'avenir, il est inutile d'insister sur les actes, connus de tout le monde et condamnés par la raison publique, qui nous ont amenés au point où nous sommes.

Le démembrement du Danemark, toléré par nous, malgré les otïres formelles de concours que

nous faisait alors l'Angleterre pour empêcha* une iniquité si dangereuse, les encouragements que la Prusse a reçus de nous dans ses desseins déclarés contre rAutriche, le secours qu'avec notre aveu, sinon par notre ordre, lui a prêté l'Italie, sont des faits qui n'ont plus désormais qu'un intérêt historique, sur lesquels il serait sans intérêt de revenir et qu'on peut abandonner au jugement sévère de l'équitable postérité*.

Il nous suffit donc de prendre pour point de départ de nos réflexions la situation que ces événements nous ont faite, et d'envisager d'un regard ferme l'avenir qu'ils nous préparent.

Il serait de même sans utilité de nous perdre, à la suite de tant d'écrivains, dans une vaine discussion sur le plus ou moins de droit qu'a l'Allemagne de se constituer en un seul Etat et sur l'injustice qu'il y aurait, dit-on, de notre part à entraver l'accomplissement d'un vœu si

4 . Ces faits sont suffisamment exposés et discutés dans la ÎV* série de nos Quelques Pages d'histoire contemporai7ie, particttliôrement dans la Préface et V Appendice,

légitime. Cette question pourrait s'imposer à notre esprit si l'Allemagne, parlant comme un seul homme, avait notifié clairement ses intentions à la France et au monde ; on concevrait alors que notre conscience fût partagée entre le soin de notre propre grandeur et le respect du droit d'autrui, et qu'une discussion en règle s'établît sur ce point, à peu près comme dans ces écoles antiques où l'on s'exerçait à débattre la cause du juste et celle de l'utile. Mais c'est une puérilité que d'instituer, comme on le fait tous les jours, une discussion de ce genre en face d'une situation aussi compliquée et aussi obscure que celle de l'Allemàgrie : non-seulement, en effet, les Etats secondaires de l'^cîenne confédération ne manifestaient, pendant la guerre' de 1866, aucun désir d'être absorbés par la Prusse, contre laquelle ils ont loyalement com*- . battu, mais bien des résistances se sont fait jour depuis la conquête, et, en tout cas, le mauvais vouloir d'une partie notable des États du Sud contre l'hégémonie prussienne n'est aujourd'hui

douteux pour personne. La question de droit et de justice n'est donc pas aussi simple ni aussi formellement tranchée contre l'intérêt de la France que le prétendent les partisans de la grandeur prussienne.

Mais, alors même qu'ils auraient raison et que l'Allemagne aurait proclamé librement et d'une commune voix sa volonté de se confondre en un seul État, les considérations qui vont suivre n'en seraient nullement modifiées ou affaiblies, puisque nous voulons examiner ici, non pas si ces événements sont le fruit d'un aveuglement coupable de la part de nos chefs, non pas si ces événements sont d'accord avec les prescriptions de la justice, mais uniquement (ce qui importe bien davantage) quelles conséquences ils doivent avoir sur notre destinée. Certes, il peut être d'abord intéressant de se demander, près du lit d'un malade, si son mal est le fruit de sa propre imprudence ou s'il ne pouvait être évité, s'il a contracté ce mal en accomplissant une mauvaise action ou au contraire en s' acquittant de quelque

devoir imposé par sa conscience ; mais ces questions deviennent oiseuses ou du moins hors de propos lorsque, la maladie étant franchement déclarée, on doit se demander, avant tout, à quoi elle doit aboutir.

Quel est donc, pour la France, le résultat des événements de 1866? à quoi nous mènent-ils?

La marche envahissante de la Prusse en Ailemagne se poursuivra-t-elle en paix, ou bien tenterons-nous de l'arrêter ou au moins de la suspendre par la force des armes? On admettra aisément qu'il n'y a pas d'autre alternative.

Examinons donc rapidement une de ces deux hypothèses, et commençons par celle d'une guerre entre la France et la Prusse, quelle qu'en soit l'occasion ou le prétexte. Vaincrons-nous la Prusse? Le fait seul que cette question puisse être posée ne montre que trop clairement le changement accoinpli autour de nous depuis deux années. La seule question qui pût être débattue naguère lorsqu'on parlait de la puissance militaire des Etats du coiilinent, était de savoir

sî la France pouvait tenir tête à T Europe coalisée : aujourd'hui, la question est de savoir si la France l'emporterait sur la Prusse, et il n'est personne qui ne considère cette lutte comme une épreuve des plus sérieuses pour notre pays.

Quoi qu'il en soit, il y aura pour nous victoire ou défaite. Acceptons d'abord l'hypothèse la plus agréable, celle de la victoire. Qu'en ferons-nous? Le principe des nationalités, qui est en théorie le moteur de notre politique, mais dont nous laissons profiter les autres, comme l'a. si éloquemment fait remarquer M. Thiers, sans oser le pratiquer pour nous-mêmes, demande deux conditions pour rendre une annexion légitime : identité de race ou de langue et consentement des populations. La Prusse s'est passée du consentement pour l'annexion des parties allemandes de son nouvel empire ; elle se passe tout à la fois de Videntité et du consentement pour la conservation du duché de Posen et des parties danoises du Sleswig.

Imiterons-nous sa conduite, et une fois vain-

queurs, appliquerons-nous enfin le principe des nationalités à sa manière : nous pouvons, au risque de mécontenter l'Angleterre, nous passer du consentement en ce qui touche la Belgique (si toutefois ce consentement nous est refusé après la victoire) et nous passer tout à la fois de Yidentité et du consentement en ce qui touche les provinces rhénanes, ou bien constituer (bien à tort) un Etat du Rhin que l'Allemagne réclamera toujours et que nous aurons plus de peine à maintenir indépendant que nous n'en aurions eu à le garder franchement pour nous-mêmes. De toute façon l'usage de la victoire est difficile, car appliquer le principe des nationalités à la manière de la Prusse, c'est (pour parler français)' faire et garder des conquêtes importantes à la face de l'Europe ; et appliquer ce principe honnêtement, c'est-à-dire en ne voulant de conquêtes qu'avec les conditions de Yidentité et du consentement^ c'est nous retirer les mains vides du champ de bataille et laisser de nouveau pleine carrière aux entreprises ultérieures de la

Prusse en AllemagnejUne fois qu'elle sera revenue de rétourdissement de ce premier coup. Les Français, qui se sont pris, à la suite du gouvernement actuel, d'un si beau feu pour le principe des nationalités, n'ont pas songé, d'une part, qu'ils proposaient de mettre le monde au pillage en donnant un prétexte plausible à l'ambition des plus forts, et, d'autre part, que, si un remaniement de l'Europe s'opère, même honnêtement, en vertu de ce principe, c'est la France qui doit inévitablement le plus y perdre.

Quels sont, en effet, les deux seuls points du continent où la France puisse appliquer à son profit le principe des nationalités, au moins au nom de Videniité^ et avec ou sans le consentement des populations revendiquées, ce qui est déjà une dérogation au principe ? C'est la Belgique et la partie française de la Suisse. Mais, en échange du rapatriement de ce petit nombre d'Européens parlant la langue française, il nous faudrait approuver, sous peine de la contradiction la plus flagrante, l'union plus ou moins prompte en un

seul État de 51 millions d'hommes parlant allemand (sans compter l'Alsace), et l'union ultérieure de toutes les races slaves sous le drapeau russe! Nous devons donc reconnaître que le principe des nationalités, même appliqué par nos propres mains et à notre profit, n'en consacrerait pas moins et n'en préparerait pas moins, par ses autres applications, devenues alors légitimes, l'abaissement de la France. Il paraîtrait donc nécessaire, en cas de succès contre la Prusse, de laisser de côté ce fameux principe et d'en revenir simplement au droit de la victoire, limité, comme autrefois, par les convenances générales et par la nécessité de l'équilibre. Et certes, l'usage de la victoire, même ainsi entendu, ne serait pas sans embarras pour le présent et pour l'avenir ; car le principe des nationalités, si longtemps encouragé et flatté par nous, continuerait, en dépit de notre tardif repentir, à troubler encore longtemps le inonde; le mouvement de l'unité allemande, excité par la défaite même, reprendrait plus tard son cours, et les événements seraient peut-être suspen-

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dus plutôt que définitivement arrêtés par cet effort heureux de la vaillante main de la France. Plaise au ciel, cependant, qu'après avoir rendu par nos fautes cette grande lutte inévitable, nous n'ayons à compter de la sorte qu'avec les embarras de la victoire !

Car la victoire peut nous être infidèle et il nous faut envisager maintenant l'hypothèse d'une défaite. Supposons donc un instant que la Prusse, seule ou secondée par la Russie, l'ait emporté. Il n'est pas besoin d'insister pour faire sentir que ce serrait le tombeau de la grandeur française. La France ne serait certainement pas anéantie .

il reste encore en Europe assez de notions sur la

nécessité d'un certain équilibre pour que notre existence amoindrie parût encore utile à plusieurs puissances, et, lorsque la jalousie de tous contre nous serait amplement satisfaite par notre irréparable abaissement, la jalousie des vainqueurs entre eux ou la jalousie des neutres contre notre unique vainqueur tendrait sans doute à nous laisser subsister» sans force et sans honneur, au

milieu de nos ruines. Il est noême possible qu'on ne nous enlève pas dès lors l'Alsace et la Lorraine ; mais ce qui nous serait enlevé sans retour, ce serait le moyen de nous opposer à ce démembrement le jour où notre rivale triomphante le * jugerait praticable et utile à ses intérêts, et ce jour ne tarderait guère.

Quelque traité limitatif sur nos forces de terre et de mer, réduites au minimum indispensable pour le maintien de l'ordre intérieur et pour la surveillance de notre commerce, l'abandon probable des débris de notre empire colonial et de l'Algérie, quelques rectifications de frontières au profit de la Prusse, triste prélude de pertes plus considérables : telles seraient, en attendant et en voyant les choses sous le jour le plus clément, les conséquences immédiates de nos revers. Ce n'est pas tout : en même temps que la France descendrait dans cet abîme, la Prusse et la Russie s'élèveraient d'autant; l'unité allemande, hâtée par la puissance et par le prestige de la Prusse victorieuse, s'achèverait d'un seul coup ;

l'Autriche, traitée immédiatement comme une autre Turquie ou réservée à une destruction plus tardive (selon sa conduite dans la guerre) serait, en tout cas, une proie assurée dont les débris allemands seraient destinés à l'Allemagne nouvelle et les débris slaves à la Russie ; enfin la question d'Orient serait bientôt réglée de manière ou d'autre entre les vainqueurs sans qu'il fut naturellement question de la France, et l'Angleterre, suffisamment payée de sa complaisance par la possession tranquille de l'Egypte et par la vue de notre désastre, ne gênerait probablement pas sur ce point les combinaisons des nouveaux arbitres du continent.

Devant ce tableau plutôt adouci que fidèle des conséquences certaines qu'aurait aujourd'hui un revers de nos armes, quel Français digne de ce nom ne se sentirait disposé à abjurer tout dissentiment intérieur et tout souvenir de nos discordes pour détourner de la patrie une si grande infortune ! Hésiterions-nous un seul instant à oublier devant cette épreuve suprême, au

moins jusqu'à son terme, nos griefs les plus légitimes et à chercher la mort ou la victoire sous le drapeau national ? Et de quel prix serait donc ia vie que nous aurions à traîner désormais sur ce débris à demi consumé qui, couvert encore du pavillon de la vieille France, flotterait plus ou moins longtemps sur les ondes, au gré des caprices de l'Europe, avant de sombrer tout à fait sous le regard insolent du vainqueur !

Il nous reste à examiner l'hypothèse de la paix, c'est-à-dire d'une inaction systématique et prolongée de la France en face de l'agrandissement continu de la Prusse et des progrès de l'unité allemande ; mais il ne servirait à rien de se dissimuler que cette hypothèse est la moins probable des deux, et que toutes les chances sont pour que la guerre sorte de la situation actuelle. Non pas que le gouvernement prussien provoque cette guerre ni que le gouvernement français en ait envie : bien au contraire; il est aujourd'hui notoire que, pour des raisons différentes, les chefs des deux États s'attachent sincèrement à la paix.

mais, en dépit de la volonté des hommes, les choses vont à la guerre. La raison en est bien simple : il est presque impossible que la Prusse, malgré sa prudence, ne fasse point un pas de plus vers l'absorption de l'Allemagne, et il est impossible que le gouvernement français, malgré sa patience, assiste à ce nouveau mouvement sans tirer Tépée.

Ce dilemme fatal s'impose à notre esprit sans parler des incidents si nombreux et souvent si inattendus qui peuvent à chaque instant compromettre la paix entre les États comme la bonne intelligence entre les hommes. Plus on y réfléchira, plus on arrivera à cette conclusion que l'amour de la paix, la philosophie, l'humanité, la ferme volonté des gouvernements ne peuvent empêcher un choc entre la Prusse grandis.6ante et la France enfermée dans ses limites anciennes et privée de toute espérance. Cette déchéance relative est une trop forte épreuve pour notre orgueil politique et militaire, et jamais, depuis que le monde existe, l'ascendant, ou, 91 l*on veut, la

principale influence sur les affaires humaines n'a passé d'un Etat à Tautre sans une lutte suprême qui établit, pour un temps plus ou moins long, le droit du vainqueur au respect de tous. Tant que ce choc n'a pas eu lieu, tout le monde sent instinctivement que rien n'est décida, et toute prétention à une grandeur ancienne comme toute assertion d'une grandeur nouvelle sont provisoires. Certes, tout philosophe doit gémir de cet état de choses, mais il existe, il est aussi ancien que le monde, il a ses fondements dans la nature humaine et dans la manière d'être des sociétés politiques, et rien n'autorise encore à croire qu'il soit sur le point de changer. Oui, la France payera de toute manière, du sang de ses enfants^ si elle réussit, de sa grandeur et, peut-être, de son existence même, si elle échoue , la série de fautes commises depuis le jour où le démembrement du Danemark a commencé sous nos yeux, depuis le jour où nous avons favorisé ce grand désordre avec la vaine espérance d'en tirer profit. C'est ce jour-là que la Prusse et la France

ont été de loin lancées, pour ainsi dire, l'une contre Taytre, à peu près comme deux convois de nos chemins de fer qui, partant de points opposés et éloignés, seraient placés sur la même voie par une erreur funeste. Après de longs détours, moins longs pourtant qu'on ne pensait, ces deux trains sont en vue l'un de l'autre. Hélas! ils ne sont pas seulement chargés de richesses; bien des cœurs y battent qui ne sont animés d'aucune colère et qui ne sentent que la douceur de vivre; combien le sang qui va couler coûtera-t-il de larmes ! Personne ne veut ce choc terrible; on s'écrie, on s'empresse, la vapeur est renversée, les freins grincent à se briser ; effort inutile, l'impulsion vient de trop loin, il faut qu'un immense holocauste soit offert à la folie humaine malheureusement armée de la toute-puissance.

Gomme pourtant les choses de ce monde sont fécondes en surprises et que les prévisions les mieux fondées sont parfois déjouées par le sort, il n'est pas absolument impossible que la paix

se maintienne ; il nous faut donc exanainer brièvement l'hiypothèse de la paix, c'est-à-dire les conséquences probables d'une inaction prolongée de la France. Il est triste de dire, mais la raison et la vérité nous y obligent, que les conséquences de cette inaction seraient à peu près les mêmes pour nous que celles d'une défaite, avec cette différence qu'elles mettraient plus de temps à se produire et que la forme en serait nécessairement adoucie, mais le fond serait le même. Que l'union de l'Allemagne en un seul État s'achève en face de la France inactive ou malgré la France vaincue, c'est d'une façon ou de l'autre l'irrévocable déchéance de la grandeur française. Cette unité s'achèverait-elle par la paix, ou, comme on le prétend parfois, le maintien prolongé de la paix aurait-il pour effet de la dissoudre? On ne peut guère partager cette dernière opinion si l'on considère la force relative de la Prusse mise en présence des parties de l'Allemagne qui lui restent à absorber encore, le prestige croissant

que donnerait à la Prusse l'abandon bien con-

staté de toute riv^ilité de la part de la France, les germes de mort que contient TAutriche, et l'influence persévérante de la Russie, naturellement inclinée à souhaiter la dissolution de ce malheureux empire. Ce jour-là, 51 millions d'Allemands se trouveraient réunis sous un seul drapeau, et, en acceptant ce chiffre, nous ne tenons pas compte de la différence si considérable qui se remarque depuis longtemps entre le progrès rapide de la population germanique, malgré une émigration continuelle, et l'accroissement de plus en plus lent de la population française qui ne paye presque aucun tribut à l'émigration. Pour ne parler que de la Prusse ancienne, par exemple, la population de ce pays, de 1817 à 1864, s'est accrue de 82 pour 100, de 10 millions 536 mille âmes à 19 millions 190 mille, tandis que, dans le même temps, la population française n'a augmenté que de 25 pour 100. Cette disproportion n'est pas moins sensible pour les autres parties de l'Allemagne, malgré leur courant perpétuel et considérable d'émigration qui n'existe pas er

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France. Mais tenons-nous-en aux chiffres actuels,

bien que chaque^ jour écoulé les modifie à notre désavantage, et demandons -nous ce que peut être la France ayant à ses portes une puissance militaire de 51 millions d'honunes, population qui n'est point en arrière de la civilisation ni clairsemée sur de vastes espaces comme en Russie, mais concentrée, disciplinée, et armée de toutes les ressources de la science moderne? Non-seulement^ avec le système de guerre en usage qui consiste à précipiter rapidement des masses énormes les unes sur les autres, la lutte serait disproportionnée entre nous et notre nouveau voisin, mais elle paraîtrait sans doute si impossible à soutenir, qu'on y renoncerait d'avance, et que l'annexion de la Hollande, qui sera inévitablement le premier pas de l'Allemagne unitaire hors de chez elle, s'accomplirait probablement sans obstacle.

On dit cependant : Pourquoi tant de présages sinistres ? pourquoi ne pas croire que rAlleidagne unie sera, comme on nous le répète tous les

jours, une puissance pacifique, uniquement occupée de commerce, d'industrie, de littérature, éloignée dé toute prétention à la suprématie en Europe, indifférente à l'acquisition de la Hollande, nullement tentée d'achever la conquête du Danemark et encore moins de revendiquer un jour les provinces germaniques de la France?

Pourquoi ne pas croire enfin que les conquêtes prussiennes de 1866 sont les derniers actes de violence auxquels nous assisterons au delà du Rhin et qu'une fois l'Allemagne unie par le commun accord de ses habitants, nous entrerons dans l'ère si longtemps prédite de la paix perpétuelle et de la fraternité universelle? Il est pénible d'affaiblir de si douces espérances, mais on ne peut répondre à cette question que par une autre : Pourquoi verrait-on, pour la première fois dans le mondes une grande puissance* en voie d'accroissement s'arrêter d'elle-même par le seul sentiment de la justice, respecter le faible à demi détruit par sa propre main , s'interdire de son propre mouvement une acquisition avantageuse, abjurer sans y

être contrainte tout désir de commandement, et, après avoir montré une ambition qui semblait au-dessus de ses forces, rester tout à coup en deçà de ses forces, de peur de trop céder à T ambition? Qui ne souhaiterait qu'il en fut ainsi et que le genre humain assistât pour la première fois à ce beau spectacle? Avouons du moins qu'un changement si subit et si complet dans le train du monde et dans le tempérament des Etats mériterait bien le nom de miracle, et ce qui serait un second miracle, c'est que le premier se produisit de la sorte au moment même où la France en a besoin. Oui, par une coïncidence merveilleuse et par une faveur inouïe de la fortune, c'est le jour même où la France serait réduite à tirer l'épée pour ne pas déchoir, que l'épée serait partout rivée au fourreau et qu'on s'accorderait généreusement à ne plus la compter désormais pour rien dans cette balance des affaires humaines où notre ancêtre Brennus l'a si fièrement jetée.

Soit, dit-on encore ; que l'Allemagne se confonde en un seul État, que l'Autriche soit dis-

soute, la Hollande même annexée ou enchaînée à TAllemagne nouvelle, qu'on dispose sans nous de T Orient et qu'on règle sans nous toutes les grandes questions qui existent ou peuvent surgir dans le monde, du moins Von n'envahira pas la France. Qui n'a souvent entendu cette naïve parole comme le dernier et le plus fort argument de ceux qui veulent à tout prix ne point s'alarmer de l'état nouveau de l'Europe? Il est plus que douteux d'abord qu'il nous suffise d'abjurer expressément toute influence extérieure et toute participation aux intérêts généraux pour être respectés dans l'enceinte de nos frontières actuelles, et il est contraire à la raison de penser que nos provinces de langue allemande nous seront laissées par grâce quand une disproportion de forces de plus en plus notoire entre nous et l'-Allemagne nous aura mis hors d'état de les défendre. Mai& admettons que, selon le dicton en usage, on n'envahira pas la France. Est>-ce qu'il est nécessaire d'être envahi pour disparaître de la scène politique et pour tomber dans la dépendance morale

de l'étranger? Envahit-on le Portugal? Avonsnous eu besoin nous-mêmes de l'envahir lorsqu'il y a quelques années nous avons eu une querelle avec le gouvernement portugais au sujet d'un négrier français qu'on ne voulait pas nous rendre ? Un vaisseau français est allé tout simplement couper les amarres du bâtiment contesté dans le Tage même et l'a emmené sans coup férir sous les batteries portugaises. Etes- vous disposé, au moindre dissentiment avec les nouveaux arbitres de l'Europe, à subir un pareil spectacle à l'embouchure de la Seine? Confessons cette dure vérité, plus amère mais plus salutaire que la flatterie et le mensonge : il n'y a point de milieu pour une nation qui a connu la grandeur et la gloire entre le maintien de son ancien prestige et la complète impuissance. Il y a bien un moment de transition, mais combien ce moment est court et rapide! Il n'existe pas de point d'arrêt, à vrai dire, dans cette chute si prompte ; c'est la com*= pensation et Je péril de ces situations si hautes et si glorieuses qu'on n'en peut tomber à demi. Il

faut se tenir ferme ou rouler jusqu'au bas de la pente. Acceptons donc, sans nous aveugler sur le présent, l'alternative que le passé nous impose : ou bien nous resterons, au prix d'immenses et d'imminents sacrifices, ce que nous a faits notre histoire et le labeur intelligent de nos pères , ou bien, en mettant les choses au mieux et en supposant qu'on nous laisse à peu près entiers nous survivre à nous-mêmes, nous nous abriterons dans notre modeste demeure, l'esprit et le cœur diminués et au niveau de notre nouvelle fortune, mais vains encore de notre gloire évanouie et fatiguant l'Europe des noms de Louis XIV et de Napoléon, à peu près comme les noms de Philippe II et de Charles-Quint, invoqués de l'autre côté des Pyrénées, viennent souvent frapper aujourd'hui notre oreille indifférente.

Et maintenant, jeunes Français qui me lisez, ne croyez pas que votre tâche sera terminée si vous réussissez à maintenir en Europe le haut rang et le grand nom de la France. -

Les luttes de la Révolution et de l'Empire, notre

éducation classique, notre ignorance relative des langues étrangères et de l'histoire contemporaine nous ont trop habitués à ne considérer que cet étroit théâtre où rivalisent les peuples de l'ancien continent, et c'est à peine si nous jetons de temps à autre un regard distrait et léger sur le reste du monde. Il est temps que ce rideau se déchire. Prenez donc la carte de notre globe, étudiez-la dans son ensemble avec une attention intelligente, observez les changements opérés depuis le commencement de ce siècle dans la distribution de la race humaine sur ce vaste espace, et demandez-vous quelle est, dans cet accroissement de population, dans cette fondation et dans ce développement de nouveaux empires, la part de la France- Deux puissances rivales, mais qui n'en font qu'une, au point de vue de la race, de la langue, des mœurs et dès lois, l'Angleterre et les États* Unis, dominent, l'Europe exceptée, sur tout le reste de cette planète, ou, pour mieux dire, elles y existent seules, et les eaux de T Europe une

fois franchies, nous ne iTgurons qu'à aôté de ces deux puissances et pour mémoire. Comment m pas nous rappeler, devant un tel spect9.cle, qu qn pouvait se demander jadis si notre race et notre angue ne l'emporteraient pas sur toutes les autres et sî ce n'était pa3 la forme française qu§ la civilisation européenne emprunterait pour en*» vahir le reste du monde? Toutes les chances étaient de notre côté; C'était la France qui, par le Canada et la Louisiane, commençait k étreîndre l'Amérique du Nord; l'Inde nou9 paraissait li-^ vrée et, sans des fautes que la liberté politique aurait épargnées à nos pères, la langue et le sang de la France, occuperaient probablement aujourd'hui sur notre globe la place qu'ont irrévocatblement conquise la langue et le sang de TAd* gleterre : car le destin a prononcé et deux parties du monde au moins, T Amérique et l'Oeéaoie, appartiennent sans retour à la race angiosaxonne. Aujourd'hui même, un livre écrit en anglais est lu par infiniment plus d'êtres humaine que s'il était écrit dans notre langue , et c'est en

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anglais que le navigateur est salué sur presque tous les pointa abordables du globe.

Mais cet ascendant actuel de la race anglosaxonne hors de l'Europe n'est qu'une' faible image de ce que pous réserve un prochain avenir* D'après les calculs les plus niodérés, fondés sur le progrès de la population pendant la dernière période décennale, les États-Unis compteront plus de 100 millions d'habitants à la fin du siècle, et cela, sans tenir compte de l'annexign probable du Mexique et de l'extension de la république américaine jusqu'à l'isthme de Panama. A côté d'une pareille puissance, le Brésil et lea divers États de TAmérique d\\ Sud ne sont d'aucun poids, et disparaîtraient le jour QÙ il plairait aux maîtres du continent septentrional de s'étendre. Le fractionnement possible (quoique peu probable) de la république américaine, en plusieurs États, changerait peu de chese à cet avenir; car, une fois séparées, les fractions de ce va^tç empire n'en seraient que plus pressées de se fortifier et de s'étendre. Si la séceçsionf par exemple.

avait réussi, il n'est pas douteux que la nouvelle confédération du Sud n'eût envahi le Mexique beaucoup plus tôt que ne le fera la république américaine reconstituée. De toute façon, le continent américain est destiné, dans toute son étendue, à la race anglo-saxonne, et, en tenant compte de l'accroissement de vitesse qui est «si remarquable dans les événements humains, il est peu probable qu'il s'écoule plus d'un siècle à un siècle et demi avant que ce grand changement soit accompli.

Il n'est pas moins certain que l'Océanie appartient sans retour aux maîtres anglo-saxons de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, et de ce côté encore la marche des événements sera bien rapide, La découverte de Tor a sans doute contribué au prompt accroissement de. la population anglaise en Australie ; mais l'immigration ne s'est point ralentie depuis que la production de la laine a pris le pas sur la production de l'or. L'agriculture aura bientôt son tour et la charrue disputera le sol aux pâturages; enfin, l'industrie

et la marine ne tarderont pas à paraître, car les Australiens se lasseront bien vite de vendre à l'état brut des produits qu'ils peuvent manufacturer et transporter eux-mêmes; ils annoncent déjà avec quelque fierté qu'ils expédient de la houille dans les ports de l'extrême Orient, et certes si leur industrie minière se développe, la houille apportée à si grands frais d'Europe pour les besoins de la navigation orientale ne pourra soutenir leur concurrence. A vrai dire, la seule vue de la carte suffit pour nous raconter le magnifique avenir qui attend les nouveaux États de l'Australie. Non-seulement la colonisation européenne du reste de l'Océanie sera leur œuvre (et quelque jour une nouvelle doctrine Munroë interdira

à la vieille Europe, au nom des Etats-Unis de

l'Australie, de mettre le pied sur une île du

Pacifique) ; mais on peut prévoir, en outre, que la Chine, dont ils sont plus près qu'aucune nation civilisée, les reconnaîtra tôt ou tard pour maîtres. Les Etats-Unis semblent avoir un grand avenir en Orient le jour où leurs côtes du Pacifique seront

en pleine activité et où San-Francisco, déjà si occupé du commerce oriental, aura, de ce même côté de rOcéan, de brillantes rivales. Mais l'Australie peut gagner les Etats-Unis de vitesse et, en tout cas, elle disputera un jour aux États-Unis la domination commerciale et politique de l'extrême Orient ; car la géographie a ses lois, et, lorsque deux nations également civilisées sont en rivalité pour l'exploitation commerciale ou la domination politique d'un point quelconque du globe, c'est la plus voisine qui, en fin de compte, a le plus de chances pour l'emporter. La Chine sera donc, selon toute probabilité, pour l'Australie, ce que rinde a été pour l'Angleterre, et, si l'Angleterre s'éclipsait un jour, il n'est pas moins probable que son empire de l'Inde tomberait encore aux toains de l'Australie. Mais, laissons de côté toutes ces conjectures, bien qu'elles s'imposent à l'esprit avec tous les caractères de la vérité, et bornons-nous à tirer des faits aujourd'hui /constants la seule conclusion qui nous intéresse : que ce soient les États-Unis ou l'Australie qui

remportent uii jour dans les mers de la Chinej de l*Inde et du Japon, que l'Angleterre y coïiserve longtemps encore son empire ou qu'elle y cêdè le pas âUx deux jeunes rivales sortieô de son propre selh, nos enfants n'en sôtit pàâ liioilis as^ sures de vôîr la race anglo-saxonhe maîtresse de l*Océanîe cotnme de l'Amérique et de toutes les parties de l'extrême Orient qui peuvent être dominées, exploitées ou influencées par la possession de la mer. Quafid les choses eii seront à ce point (et c'est beaucoup que de dire qu^il faudrèi pour cela deux siècles), poUrfft-t-on éviter dé confesser, d'un bout à l'autre du globe, que le mondé est anglo-saxon ?

Ni la Russie, ni l'Allemagne-Utiie, éii leur supposant la plus haute fortune, iie peuvent pré^ tendre entraver ce cours de Choses ni empêcher ce dénoùmènt relativement prochain de la longue rivalité des races européennes pour la colo-^ nisation et la domination ultérieure dé notice planète. Lé monde ne sera pas plus russe ou allemand qu'il nô seî*a français, hélas ! ou espa-

gnoL Car on peut dire que, depuis que la grande navigation a livré le globe entier aux entreprises des races européennes, trois peuples ont été comme essayés tour à tour par le destin pour être investis du premier rôle dans l'avenir du genre humain, en propageant partout leur langue et leur sang par le moyen de colonies durables, et en faisant, de la sorte, le monde à leur image. On aurait pu croire, au xvi* siècle, que la civilisation espagnole se répandrait sur toute la terre ; mais des vices irrémédiables dissipèrent bien rapidement cette puissance coloniale dont les débris, couvrant encore un vaste espace, attestent la grandeur éphémère; nous

avons été essayés à notre tour, et la Louisiane et le Canada en ont gardé le mélancolique témoignage. Enfin est venue l'Angleterre par laquelle ce grand ouvrage s'est définitivement accompli, et qui peut désormais succomber elle-même sans que son œuvre disparaisse et sans que l'avenir anglo-saxon du monde en soit sensiblement changé. La Russie, même en la supposant mal-

tresse de Constantinople, ne sera jamais en état de balancer la puissance maritime des Anglo- Saxons, et ses progrès militaires sur le continent asiatique seront arrêtés tout court le jour où elle rencontrera soit l'Angleterre dans l'Inde, soit les Etats-Unis ou l'Australie du côté de la Chine. Et,d'ailleurs, ce n'est point étendre solidement sa race et son sang que de dominer et d'exploiter des peuples soumis lorsqu'on ne peut ni se les assimiler ni les refouler et les remplacer sur le sol qu'ils occupent. Si, par exemple, l'œuvre colonisatrice de l'Angleterre s'était bornée à l'exploitation de l'Inde, il n'y aurait encore aujourd'hui aucune raison pour que le monde fût dévolu à la race anglo-saxonne. Il faut toujours distinguer un comptoir d'une colonie digne de ce .nom. L'Inde n'est qu'un comptoir, mais l'Amérique du Nord, peuplée d'émigrants, a été une colonie anglaise comme l'Australie l'est aujourd'hui, et c'est par ces deux forts rejetons que la race anglaise a pris possession de deux continents. Voilà ce que la Russie ne saurait

faire, en ne supposant même aucun obstacle à sa bonne fortune : d'abord, rien ne prouve que la race russe soit naturellement émigrante et colonisatrice ; en outre, les postes susceptibles d'être utilement colonisés qui peuvent rester encore à occuper sur le globe, sont sans importance à coté des deux continents américain et australien envahis et définitivement â.cquis par les Anglo-Saxons.

C'est surtout cette seconde raison qiii interdit de même à TAllemagne-Unie tout espoir de faire équilibre aux Anglo-Saxons dans le reste du monde; car, d'une part, l'Allemagne est populeuse et féconde en émigranls, et, d'autre part, si nous supposons sa grande fortune achevée selon ses vœux, elle aurait dans la Hollande (comme elle a déjà dans Hambourg) une marine et un peuple de marins à son service. Mais la Hollande ne pourrait livrer à l' Allemagne-Unie que des comptoirs comme Java et Sumatra, et ne lui apporterait aucun espace favorable à la fondation d'une vraie colonie germanique. Il est donc pro-

bable que le flot si riche de Témigration atlômande continuerait à se perdre sans profit pour la métropole dans les veines des Etats-Unis d'Amérique qui l'ont absorbé jusqu'à qe jour. Et alots même que l'Allemagne^ toujours jalouse et deveilue plus fière, se déciderait enfm à dé* tourner ce flot d'émigrants vers quelque côlonid nouvelle où flotterait son drapeftUf jamais ce nouvel État dont remplacement ne serait pas aisé à déterminer^ né ferait équilibre aux con*^ tinents américain et australien irrévocablement aoquis à la race atiglo-saiîonneé

Nous pouYtms dona devancer par l'imagination ce futur état du monde et arrêter noiâ yeux sur ce tableau dont les lignes principales sont déjài pour ainsi dire^ esquissées par la main du destin. Et, si nous Voulons sérieusement nous demander combien de temps pourra s'écouler encore avant que la terre ait pris cettd faoe nouvelle, nous verrons aisément t^ue deux sièelefe sont à peine nécesiëaires pour porter à son eom'' ble« dani^ la région océanienne comme dans

l'hémisphère américain, la grandeur anglosaxone. Cette grandeur, une fois établie, ne pourra plus être menacée du dehors comme celle de Rome que le monde barbare entourait de toutes parts; il n'y a plus de barbares, et la race qui se trouvera investie de la conduite du genre humain n'aura pas à craindre la concurrence, ni même l'apparition d'une race nouvelle. On peut compter, sans doute, sur des divisions et sur des luttes entre ces arbitres définitifs des affaires humaines ; on a vu plusieurs fois dans le monde des nations de même sang et de même langue se regarder d'un œil jaloux et combattre pour l'empire ; les anciennes rivalités des petites républiques de la Grèce peuvent donc se reproduire un jour avec une tout autre ampleur sur ce vaste théâtre, entre ces enfants dispersés d'une même patrie ; à moins que, par un progrès inespéré de la raison et de la moralité humaines, par l'ascendant croissant des idées de justice, par l'affermissement universel des institutions libres, la paix ne soit enfin garantie sur le globe et que

notre monde, après tant de secousses, ne soit enfin livré aux hommes de bonne volonté jusqu'au dernier jour de son existence.

De toute façon quel est, dans cet avenir pacifique ou guerrier, la part de la France? Si un grand changement politique et moral ne se produit point en elle, si notre population, obstinément attachée au sol natal, continue tantôt à s*y accroître avec une extrême lenteur, tantôt même (comme il nous est arrivé pendant dix années) à rester stationnaire ou à décroître, nous pèserons, toutes proportions gardées, dans le monde anglo-saxon, autant qu'Athènes pesait jadis dans le monde romain. Nous serons toujours la plus attrayante et la plus recherchée des sociétés de l'Europe, et nous brillerons encore de la plus vive lumière dans cet assemblage d'États vieillis, comme jadis Athènes parmi les cités de la Grèce déchue; car l'Europe dans son ensemble sera dès lors assez analogue à la Grèce au temps de son affaiblissement, et, en supposant même que l'Allemagne pût dominer longtemps l'Europe,

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celte domination compterait alors aussi peu, es dehors du continent européen, que la domination de la Macédoine comptait peu en dehors de la Grèce* une fois que se fut levé à Thorizon Tastre imposant de Rome. Les lettres, l'esprit, la gr&eei le plaisir habiteront donc encore parmi nous, mais la vie, la puissance et le solide éclat seront ailleurs. Notre langtae^ nos mœurs, nos artâ» nos écrits seront toujours goûtés et notre histoire, restée familière à tous les hoihmes éclairés de ce nouveau monde donnerait aux générations futures» comme T histoire de la Grèce d€ms les écoles de Rome, des modèles littéraires à suivre et des exemples politiques à éviter.

DevolHHnouB apoepter^ sans un suprême effort, un tel avenir y et suffit^il, pour nous en consoler, de hoUs dire (X)mme je l'entends souvent répéter autour de moi (non sans quelque honte) , que ce qui doit arriver dans deux siècles ne nous importe gbtee^ et qu'il faut nous estimer suiSsamment heureux de ne point assister en persoiiné à cette déohéance de la patrie? Qu'ebt-ce pourtant que

deux siècles dans T histoire d'une nation, en admettant d'ailleurs que les événements niaient pas une marche encore plus rapide? Veut-on Voir le peu que comptent deux siècles dans la vie de la France et combien cet espace, étendu seulement en apparence, se rétrécit et se resserre, si l*on prend pour mesure les événements accomplis et la vivacité de nos souvenirs 1* Il y a précisément deux siècles, en 1667 e. 1668, Louis XIV conquérait la Flandre et la Franche-Comté, ïlacîne écrivait Andromaque et les Plaideurs et Tannée suivante Britannicus^ Molière donnait Tar/ti/e au genre humain. Ces grandes choses ne nous paraissent-elles pas d'hier? Ne remontons-nous pas bien facilement jusqu'à cette époque à travers quelques générations d'horîimes? Des personnages de notre révolution à Voltaire et à Rousseau, il n'y a qu'un pas et tous deux étaient contemporains de Fontenelle,'qui avait dix ans lorsque s'accomplissaient les sages conquêtes et les œuvres admirables que je viens de rappeler, de passé, qui nous serre de si près, devrait nous

faire comprendre l'imminence de Tavenir. Imiterons-nous donc Louis XV disant « Après moi le déluge, » et le sort de nos petits-fils nous est-il à ce point indifférent?

Quel moyen nous reste-t-il cependant pour

nous ménager dans ce monde ainsi renouvelé autre chose qu'un souvenir honorable, et que les égards dus à notre passé, c'est-à-dire une place matérielle et une force physique dignes de notre légitime orgueil, capables d'imposer encore quelque considération aux peuples de la terre et d'entourer d'un respect suffisant le nom glorieux de la vieille France ? Lorsque le chef actuel de notre pays a dit que le rang d'une nation se mesure au nombre d'hommes qu'elle peut mettre sous les armes^, il a donné seulement une forme trop absolue à une idée juste ; car il faut tenir compte de la qualité relative des hommes aussi bien que de leur, nombre. Xerxès, par exemple, a mis sous les armes infmiment plus d'hommes que I^ Grèce, et pourtant la grande âme de la Grèce l'a vaincu. Mais, lorsqu'il s'agit

de nations également civilisées et de citoyens courageux, également soutenus par le sentiment de l'honneur, cette maxime devient rigoureusement vraie, et c'est à la nation la plus nombreuse qu'appartient inévitablement l'ascendant militaire et politique avec tous les avantages matériels et moraux qui en découlent. Il faut donc considérer comme absolument chimérique tout projet et toute espérance de conserver à la France son rang relatif dans le monde, si ces espérances, ces projets, ne prennent pas pour point de départ cette maxime: le nombre des Français doit s'augmenter a^sez rapidement pour maintenir un certain équilibre entre notre puissance et celle des autres grandes nations de la terre.

Or, quarante millions de Français, concentrés sur notre territoire, ne sont guère suffisants pour faire équilibre aux cinquante et un millions d'Allemands que la Prusse réunira peut-être sur notre frontière, et à la population croissante de la Russie dans qn avenir un peu plus éloigné ;

ïùèié combien ce chiffre de quarante millionô devient insignifiant, si notis faisons le compte des individus de langue anglaise qui couvriront le globe, quand led États^^tlnis âUi^ont atteint leur iiôliiplet développement, et quand les'États ângloëftxôils de rOcéanie sefôtït en pleine plhospérité! Cotnnlènt iiouià assurer raocroissetnent de population et où trouver par conséquent Taccroissement de territoire qUi sefâieht alors indispensables, pour que le nom fraiiçais pût compter encore dans le monde î Nous ne pouvons plus songef auï cololiies lointaines. Il peut être excellent, au point de Vue politique él commercial, de mettre la mâîïi sur un comptoir comme sera la Cochinchine* mais, quant aux colonies véritables, celles où Ton peut s'implanter pour multiplier, on n'en voit plus à fonder dans le monde : là place est prisé, et, alors mèine qu'il resterait au loiîi un poste favôtablfe à occuper, comment décider les Français à fe'y établir? Là Nouvelle-Zélande, aufesi grande (|tie l'Angleterre, favorisée du climat le plus ienlpéré, et si bien placée pdUf' faire

un certain équilibre à l'Australie, a été longtemps sous notre maîn sans que nous ayons daigné la prendre, et d'ailleurs, si nous y avions planté le drapeau de la France, nos nationaux l'aufaîent-ils suivi, et verrait-on aujourd'hui sur cette terre des villes, des fermes, des ateliers, une presse libre, un parlement, tout ce qu'y a porté enfin en quelques années l'émigration anglosaxonne? Si pourtant la population s'accroît si lentement sur notre territoire, et s'il n'y a plus à tenter la fondation de quelque lointain empire, toute chance nous est-elle enlevée de multiplier rapid^ement le nombre des Français, et de nous maintenir en quantité respectable sur la terre? Nous avons encore cette, chance suprême, et cette chance s'appelle d'un nom qui devrait éti*e plus populaire en France, l'Algérie. Cette terre est féconde, elle convient excellemment par la nature du sol à une nation d^agriculteurs, et l'amélioration du régime des eaux, qui est en ce pays la question la plus importante, n'est nullement au-dessus de notre science et de nos

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richesses. Cette terre est assez près de nous pour que le 'Français, qui n'aime pas à perdre de vue son clocher, ne s'y regarde pas comme exilé, et puisse continuer à suivre des yeux et du cœur les affaires de la mère paftrie. Enfin elle est pour nous, par son rapprochement de nos côtes et par sa configuration même, d'une défense facile, et fës deux contrées qui la bornent n'imposent aucune limite efficace à notre action, le jour où il nous paraîtra nécessaire de nous étendre. Puisset-il venir bientôt, ce jour où nos concitoyens, à l'étroit dans notre France africaine, déborderont sur le Maroc et sur la Tunisie, et fonderont enfin cet empire méditerranéen qui ne sera pas seulement une satisfaction pour notre orgueil, mais qui sera certainement dans l'état futur du monde, la dernière ressource de notre grandeur !

Deux obstacles ont ralenti jusqu'à ce jour la colonisation française de l'Algérie : l'existence de la race arabe qu'il paraît également difficile de nous assimiler ou de détruire, et nos longues

incertitudes sur le régime qu'il convient d'adopter pour le gouvernement et l'administration de la colonie. Mais il n'est nullement impossible et il est urgent de résoudre ces deux problèmes ; il y a un chemin intermédiaire à prendre entre le procédé inhumain et impolitique qui consisterait à détruire ou à refouler de parti pris les Arabes et le procédé tout opposé qui consiste à sacrifier, par un respect exagéré des préjugés et de la faiblesse des Arabes, les intérêts légitimes des colons et le besoin si pressant de la France de jeter des racines profondes en Afrique. Il est temps de faire passer ce grand intérêt avant tous les autres, d'établir en Afrique des lois uniquement conçues en vue de l'extension de la colonisation française , et de laisser ensuite les Arabes se tirer, comme ils le pourront, à armes égales, de la bataille de la vie. L'Afrique ne doit pas être pour nous un comptoir comme l'Inde , ni seulement un camp et un champ d'exercice pour notre armée , encore moins un champ d'expérience pour nos philanthropes ;

418 LA FRANGÇ NOUVELLE.

c'est uno terre française qui doit être le plus tôt possible peuplée, possédée et cultivée par des Français, si nous voulons qu'elle puisse un jour peser de notre côté dans l'arrangement des affaires humaines.

Car il n'y a que deux façons de concevoir la destinée future de la France : ou bien nous resterons ce que nous sommes, nous consumant sur place dans une agitation intermittente et impuissante, au milieu de la rapide transformation de tout ce qui nous entoure, et nous tomber rons dans une honteuse insignifiance, sur ce globe occupé par la postérité de no$ ancÎQns rivaux, parlant iQur langue, dominé par leura usages et rempli de leurs affaires, soit qu'ils vivent unis pour exploiter en commun le reste de la race humaine, 3oit qu'ils se jalousent et se combattent au-dessus de nos têtes; ou bien de quatre-vingt^ à cent millions de Français, fortement établis sur les \ deux rives de la Méditerranée, au cœur de l'an- / cien continent, maintiendront à travers les temps, le nomi la langue et la légitime considération de

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la France. Qu'on en soit pourtant bien persuadé : ce n'est pas à un moindre prix, ni avec de moindres forces, qu'on pourra être compté pour quelque chose et suffisamment respecté dans ce monde nouveau, que nous ne verrons pas, mais qui s'approche assez pour projeter déjà sur nous son ombre et dans lequel vivront nos petits-fils. Puisse la préoccupation de ce redoutable avenir nous faire estimer à leur juste prix nos misérables querelles, et nous unir enfin dans un vœu ardent et dans un généreux effort pour la perpétuité et pour l'honneur du nom français!

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