DEUXIÈME*DISCOURS
Chambre des Députés. — Séance du 8 janvier 1834. (Discussion du projet d'adresse.)
Messieurs,
J'ai eu rhonneur de proposer à la Chambre un amendement au projet d'adresse; je viens aujourd'hui le développer devant vous. Je sais que les éventualités de la politique étrangère peuvent sembler d'un faible intérêt au milieu d'une discussion toute palpitante d'éloquence passionnée et d*intéréts actuels. Mais je m'adresse à la haute raison de législateurs qui ne concentrent pas seulement leurs regards sur un point de l'Europe, sur le jour et le lendemain , qui embrassent dans leur pensée le monde et l'avenir, et je leur demande un moment d'attention.
L'honorable M. Bignon, dont je respecte avec vous l'expérience et la haute supériorité en matière diplomatique, a traité hier la question de l'Orient avec la justesse d'aperçus et la profondeur de raison qui le distinguent. Je m'associe à presque toutes ses idées, et comme lui je donne des larmes et des vœux à la Pologne. Mais il n'a pas compris exactement ma pensée, mal dévoilée peut-être dans mes premières considérations. Comme lui, Messieurs, je sais ce que la politique étrangère exige de prudence, de ménagements et de sages temporisations ; aussi n'ai-je pas prétendu engager le gouvernement français, comme a paru le croire M. Bignon, à entrer seul dans la voie d'une politique nouvelle relativement à la Turquie, mais à provoquer le premier l'attention et les délibérations de l'Europe sur cette imminente et prochaine éventualité.
En applaudissant au vœu que je formais pour la réalisation de cette politique d'humanité, il a semblé, Messieurs, la reléguer pour longtemps encore dans le domaine des généreuses illusions.
Je suis étonné, Messieurs, qu'un homme d'État qui siège depuis quinze ans sur les bancs d'iyie opposition modérée et pratique, qui a apporté tous les ans au gouvernement des vues et des systèmes de politique avancée, sans avoir pu les faire adopter par le pouvoir de l'époque; je suis étonné, dis-je, qu'un tel homme se joigne aujourd'hui au gouvernement pour repousser dans l'impossible un système hardi , mais facile , mais nécessaire, et l'appelle une politique d'illusion ! Nous devons être en garde, Messieurs, contre cet esprit de persistance des gouvernements, pour qui surtout l'habitude est une nature, à traiter de chimérique les plus justes réclamations de l'humanité! Ce fut un rêve aussi. Messieurs, que l'établissement du christianisme ! Ce fut un rêve que l'affranchissement de l'homme, que l'abolition de l'esclavage ! Ce fut un rêve que la colonisation de l'Amérique I Ce fut un rêve que l'indépendance des États-Unis ! Ce fut un rêve que la résurrection de la Grèce ! Ce fut un rêve que l'abolition de la traite des noirs ! Et cependant tous ces résultats, longtemps repoussés par les gouvernements, ont été obtenus. Ainsi en sera-t-il un jour du projet que j'ai l'honneur de vous proposer !
Messieurs, nous avons une maxime de notre philosophie française, qui dit avec raison que les grandes pensées viennent du cœur; on peut avec plus de raison la retourner, et dire qu'en politique les grandes pensées viennent du peuple! Le peuple est le cœur de l'humanité, le foyer brûlant et créateur où les idées neuves et fécondes naissent et se propagent par une sorte d'instinct universel, longtemps avant que les gouvernements les adoptent. C'est donc à vous. Messieurs, représentants de cet instinct et de cette générosité populaire, c'est à vous, autant qu'aux gouvernements, c'est à vous surtout que je m'adresse, en demandant un nouveau système politique relativement à l'Orient.
Je m'explique. Messieurs; je ne veux pas que la Turquie périsse, qu'un vaste empire soit refoulé dans le néant ou dans
les déserts de l'Asie ; je ne veux point qu'une nouvelle croisade, qu'un fanatisme civilisateur fasse place à la civilisation par le sabre ! A Dieu ne plaise ! C'est nous alors qui serions les barbares! J'estime et j'aime les Turcs; c'est le sentiment que rapportent tous ceux qui, comme moi, ont eu l'occasion de vivre parmi ce peuple généreux et hospitalier. Mais si je dois à la vérité, à la reconnaissance, de rendre justice à cette race d'hommes comme individus, comme famille humaine, je dois aussi à l'humanité de déclarer que, comme gouvernement, comme administration surtout, c'est la négation la plus absolue de toute sociabilité possible, c'est la barbarie dans toute sa brutale sincérité, c'est le suicide permanent et organisé de l'espèce humaine!
Ici, Messieurs, comme il s'agit d'un état de situation, d'un rapport de faits, permettez-moi de recourir à des notes que j'ai préparées sans vous les soumettre. Quand vous entendez parier d'une nation, Messieurs, d'un empire, d'un État immense qui couvre de son nom les deux plus belles parties de l'Europe et de l'Asie, et qui embrasse plus de la moitié du littoral de la Méditerranée, ces mots de nation et d'empire nous donnent naturellement l'idée de quelque chose d'analogue à ce qu'ils définissent parmi nous : vous vous représentez sur-le-champ une patrie, des familles, une propriété, une terre cultivée et embellie par la main de l'homme ; vous voyez des demeures permanentes où la famille se multiplie et succède à la famille, une consanguinité de l'homme et de la terre, si je puis me servir de cette expression, et de là ce sentiment de la propriété, seconde nature de l'homme social, et d'où vient cet autre sentiment de propriété collectif que nous appelons patriotisme. Erreur, Messieurs! Rien de tout cela n'existe. Quelques hordes superposées à la terre, et n'y prenant jamais racine comme font nos populations d'Occident, des peuplades de noms, d'origine, de religion, de mœurs diverses, jetées les unes dans les déserts de l'Arabie ou de l'Egypte, les autres sur les sommets inaccessibles du Liban ou du Taurus; celles-ci fondant, dans les solitudes de la Syrie intérieure, Alep ou Damas, ces deux grands caravansérails aux limites du désert de Bagdad, pour les caravanes de l'Inde ; celles-là dans les fertiles vallées de la Macédoine,
de la Thrace; Grecs, Arabes, Arméniens, Bulgares, Juifs, Maronites, Druses, Métualis, Serviens, vivant çà et là où le vent de la fortune les a poussés, sans pensée, sans affection, sans mœurs, sans lois, sans religion, sans patrie communes, aujourd'hui soumises, demain révoltées; des pachas que Constantinople envoie tour à tour pour subir ou pour infliger le supplice, sans autre mission que d'extorquer à ces populations les ressources précaires que leur travail opiniâtre a pu arracher, et pour refaire le désert autour d'eux; des bandes indisciplinées traversant sous le nom d'armée des provinces qui fuient à leur approche ; des peuplades errantes, aujourd'hui ici, demain là, pour que la tyrannie ne sache où les prendre; des plaines sans charrues, des mers sans navires, des fleuves sans ponts, des terres sans possesseurs, des villages bâtis de boue et de claies, une capitale de bois; ruines et désolation de toutes parts, voilà l'empire ottoman. Au milieu de cette ruine, de cette désolation qu'ils ont faite et qu'ils refont sans cesse, quelques milliers de Turcs par provinces, tous concentrés dans les villes, assoupis, découragés, ne travaillant jamais, vivant misérablement de spoliations légales sur le travail des races chrétiennes et laborieuses, voilà les habitants, voilà les maîtres de cet empire. Et cet empire. Messieurs, vaut à lui seul l'Europe entière : son ciel est plus beau, sa terre plus fertile, ses ports plus vastes et plus sûrs, ses productions plus précieuses et plus variées; il contient 60,000 lieues carrées.
Voulez-vous maintenant. Messieurs, connaître sa situation militaire et politique actuelle, la voici : la Valachie et la Moldavie ne reconnaissent que la souveraineté nominale de la Porte, et sont réellement presque indépendantes à l'ombre des garanties de la Russie. La Servie, qui à elle seule forme le tiers au moins de la Turquie diEurope, plusieurs fois révoltée, et entièrement chrétienne, a définitivement consacré sa séparation et son indépendance sous le gouvernement du prince Miloch, habile et courageux patriote, digne d'affranchir et de civiliser un peuple. Les Bulgares, qui couvrent les deux flancs des Balkans de leurs vastes et nombreux villages, et qui s'étendent jusqu'aux environs d'Andrinople, nation nombreuse, probe, laborieuse, n'admet que peu de Turcs dans son sein, et aspire à les
repousser tout à fait. Les montagnes de la Macédoine sont peuplées de races grecques, albanaises, arnautes, qui, pour la plupart, sont chrétiennes aussi, et se soulèvent à chaque occasion favorable pour conquérir cette orageuse liberté dont la Morée leur offre l'exemple. La Morée et Négrepont sont déjà complètement affranchis sous la tutelle des puissances européennes ; les plaines d'Andrinople à Constantinople sont entièrement dépeuplées ; on ne rencontre qu'à distance d'une journée de marche quelques khans déserts, ou quelques bourgades en ruine habitées par des Turcs et des Grecs; les Grecs seuls cultivent quelques champs qu'on leur Concède autour de ces masures. (
Quant aux îles de l'Archipel, les Anglais possèdent les sept îles Ioniennes; les Grecs ont compris dans leur indépendance toutes celles qui regardent leur côte. Les deux plus belles, Candie et Chypre-Candie, appartiennent au pacha d'Egypte ; Chypre est encore aux Turcs, mais cette possession de 80 lieues de long sur 20 et 25 de large, toute cultivable, toute fertile en productions des tropiques, ne nourrit plus qu'une population de 25 à 30,000 Grecs cypriotes, gouvernés par quelques centaines de Turcs ; des soulèvements y éclatent fréquemment, et rien ne l'empêche de proclamer son indépendance que le manque de garantie pour la conserver.
Rhodes est dans le même cas, Stanchio, Mitilènes, Chio, toutes peuplées de Grecs, ne sont rentrées qu'en frémissant et conditionnellement dans*la soumission à la Porte; Samos résiste encore seule aux flottes du Grand Seigneur.
La principale partie de l'Asie Mineure, dont les rivages seuls sont habités, cette immense Caramanie qui renfermait autrefois plusieurs royaumes, ne renferme plus que des déserts. C'est là cependant que la population mahométane se retrouve encore par plus grandes masses. Mais si l'on en excepte Brousse, Smyrne, Koniah et Kutaya, quatre grandes villes où la population turque domine, le reste est au pouvoir des Turcomans, race sauvage et errante, qui couvre les flancs du mont Taurus, s'y abrite contre la tyrannie des pachas, et en descend pour conduire ses troupes dans les plaines, ou les ravager si on les lui dispute. Vous aurez une idée. Messieurs, de la force du lien
national qui attache ces pays et ces villes à la capitale, quand vous saurez que, dans la dernière guerre, deux officiers, envoyés de 50 lieues à Smyrne par Ibrahim-Pacha, firent reconnaître son autorité à cette ville de cent mille âmes , et que toutes les peuplades de la Garamanie ne fournirent pas un seul soldat contre lui. La Syrie, ce jardin du monde, est encore la plus belle et la plus fertile contrée de F Orient. Les Arabes errants, les Arabes cultivateurs, les Druses, les Métualis, les Maronites et les Musulmans, les Grecs syriens se la partagent; les Turcs y sont à peine le vingtième de la population. Les, villes du littoral, Alexandrette , Latakié, Tripoli, Bayruth, Saïde, Jaffa et Gaza, renferment un grand nombre de chrétiens.
Le Liban presque tout entier est au pouvoir des Maronites, nation arabe et catholique de deux millions d'hommes, qui a conquis par son courage et ses vertus une indépendance de fait, qui possède et qui cultive, qui aime le commerce, la civilisation, et qui, je le crois, sera le germe d'une race d'hommes dominatrice dans cette partie du monde. Elle reconnaît l'autorité du grand émir des Druses, l'émir Beschir, vieillard politique et guerrier que les Turcs et les Égyptiens ont également ménagé, qui peut d'un ordre lever jusqu'à 40,000 combattants, qui fait trembler touràtour Alep, Damas, Jérusalem et les côtes, et rentre ensuite dans son palais de Ptédin ou Dahel-el-Kamar, au cœur de sa domination, inaccessible forteresse de cent lieues de tour. Il n'obéit aux Turcs que comme les puissants vassaux du moyen âge obéissaient à leur suzerain. Damas s'élève, vaste et isolé, au milieu du désert. Sa population est turque, mais elle renferme trente mille Arméniens, chrétiens, et beaucoup de juifs. Le reste du territoire est en proie plutôt que possédé par des tribus arabes, familles indépendantes dans la grande famille musulmane, qui passent au gré de leur rapacité ou de leur caprice d'une domination à une autre.
Jérusalem s'élève sur les confins de la Syrie, entre l'Arabie Pétrée et les déserts de l'Egypte, ville neutre, pauvre, impuissante, accoutumée à tous les jougs, centre commun de toutes croyances chrétiennes , et ville sainte aussi pour les musulmans qui ont jeté la mosquée d'Osman sur les fondements du temple de Salomon. Puis vient l'Egypte ; là se noue dans
ce moment une des scènes les plus merveilleuses de ces drames fugitifs de l'Orient. Vous connaissez la révolte de Méhémet-Ali, et la gloire de son fils Ibrahim, grands hommes tous deux, le père Ipar la politique, le fils par son épée. J'ai assisté à ses triomphes ; je l'ai vu renverser à coups d'hommes les murailles de JafTa, que Napoléon lui-même n'avait pu ébranler, traverser en conquérant la Syrie entière, soumettre Damas et Alep, disperser deux fois, à force d'audace, les deux dernières armées du sultan , prendre le grand vizir et ne s'arrêter, à quelques marches de Gonstantinople, que devant une lettre d'un ambassadeur européen I II y serait entré sans obstacle , Messieurs, il aurait triomphé dans la capitale même de l'empire, il aurait fondé une dynastie nouvelle, quoique réprouvée par les lois et les mœurs : tout l'Orient se taisait devant lui comme devant Alexandre ; mais un mot de l'Occident l'arrête, il recule, il laisse son œuvre de puissance et de gloire inachevée.
Ce trait seul. Messieurs, vous montre l'empire de la civilisation sur la barbarie; la barbarie même triomphante a la conscience de sa faiblesse : ceci vous dit ce que l'Europe peut faire si elle a l'intelligence et le sentiment de sa mission ! Ibrahim, Messieurs, ne civilise pas, il conquiert, il remporte des victoires, il soumet devant son génie et devant son audace des populations tremblantes et auxquelles le nom de leur oppresseur n'importe pas ! Il ne s'occupe que de ses soldats ; il n'a d'administration que pour son armée . tout reste en Egypte et en Syrie sur le même pied de barbarie qu'avant son avènement; c'est un météore qui brille et qui passe, qui ravage et qui ne fonde pas, et qui ne laissera à sa mort que le bruit et l'éblouissement d'un météore ! Ces conquêtes vous expliquent celles d'Alexandre : dans des contrées où il n'y a ni nationalité, ni propriété, ni patrie, le conquérant ne trouve que des esclaves, et la victoire est toujours saluée !
Vous voyez par ce tableau rapide. Messieurs, que l'empire ottoman n'est point un empire, que c'est une agglomération informe de races diverses sans cohésion entre elles, sans intérêt, sans langue, sans lois, sans religion, sans mœurs uniformes et sans unité ni fixité de pouvoir ! Vous n*y voyez que la plus vaste anarchie constituée dont les phénomènes politiques aient
jamais préseoté le modèle. Vous voyez que le souffle de vie qui ranimait, le fanatisme religieux, est éteint; vous voyez que sa funeste et aveugle administration a dévoré la race même des vainqueurs, et que la Turquie périt faute de Turcs I
Au centre de cette vaste anarchie, la capitale de Tislamisme s'élève, un pied sur l'Europe, un pied sur l'Asie. Le sultan Mahr moud, prince élevé par le malheur, prince qui sent la décadence de l'empire, et qui ne peut l'empêcher, semble avoir désespéré enfin de son trône et de son peuple, et demande un reste de règne, une apparence de forme et d'empire à la puissance russe qu'il a vainement essayé de combattre. La Russie seule. Messieurs, a empêché l'écroulement de ce trône, le démembrement définitif de cette ombre de souveraineté. Encore quelques jours, et le sultan n'était plus, et Constantinople voyait entrer les Arabes. Que la Russie retire sa main intéressée, mais protectrice, et Fempire s'écroulera encore. Et même, sous cette protection humiliante de son ennemi, la Porte tremble, et le sultan n'a pas de sommeil tranquille. Il a été grand homme un jour! le jour où il détruisit, à force de dissimulation, de courage personnel et d'audace d'esprit, l'empire héréditaire des janissaires. Mais il est des États dont le principe vital est dans leurs vices mêmes, et qu'une réforme tue au lieu de régénérer ! Tel a été l'empire pttoman. L'esprit militaire, qui n'était qiie le fanatisme populaire, a disparu avec les janissaires. Il n'y a plus d'armée, les mœurs nationales refusent de se plier à des réformes mollement (St aveuglément soutenues. Il n'y a plus d'esprit ottoman I
Maintenant, Messieurs, que fera l'Europe? Si elle apprend un jour que cette dernière qmbre de souveraineté s'est évanouie, restera-t-elle éternellement armée vis-à-vis d'elle-même, spectatrice des dernières et lentes convulsions de l'empire d'Orient? ou fera-t-elle la guerre elle-même pour empêcher que les démembrements de cet empire n'appartiennent à l'une ou à l'autre des puissances qui la composent ? s'interdira-t-elle à jamais, et à force d'armées et de trésors, de remplir ce vide effrayant qu'une révolution probable prépare à l'Orient, et condamnera-t-elle ainsi cette belle partie de l'Europe et de l'Asie à un veuvage, à une stérilité, à un désert éternels? Non, Messieurs, cela serait plus barbare que la barbarie même, et cela
ne serait même pas possible. La Russie, maîtresse de la mer Noire et des portes du Bosphore, sentinelle avancée sur les limites de TOrient, favorisée par les vents du nord qui régnent neuf mois sur douze dans cette mer, arrivera toujours la première aux bords où sa destinée et son ambition l'appellent; et d'ailleurs, la sympathie de religion entre Fimmense population grecque de cette partie du monde et elle, lui fournira toujours dans l'esprit national un élément de triomphe que nous ne pourrions combattre. Que faire donc? Le voici. Messieurs.
L'avenir est souvent écrit dans le passé en caractères que nous ne comprenons pas, mais qui s'expliquent et se révèlent avec les événements et les temps. L'Europe fera ce qui fut fait jadis! ce qu'avait réalisé dans un autre esprit de conquête cet empire romain qu'elle remplace aujourd'hui.. Elle refera Tor^îs romanus , ce monde romain , dont elle trouve les traces dans toutes les ruines de ces cités romaines qui s'élevèrent autrefois sur tous les rivages de l'Asie Mineure. Elle reformera ce monde ancien, cette domination universelle, non plus par la force des armes et par une ambition de gloire stérile, mais par la seule et naturelle prédominance de ses lumières et par un esprit de générosité et de philanthropie. Elle le fera sans obstacle, sans lutte, sans répandre une goutte de ce sang humain qu'elle évalue à un autre prix que l'antiquité païenne ! Mais comment le fera-t-elle? D'un mot, Messieurs, en arrêtant et en promulguant sa volonté souveraine !
Messieurs, les coups de canon de Navarin ont eu un long retentissement dans l'Orient. Les rêves mêmes des grands oppresseurs de cette partie du monde ne vont pas jusqu'à lutter contre l'Europe 1 Et vous avez vu le conquérant lui-môme dans toute l'ivresse de ses victoires, Ibrahim, s'arrêter et rentrer dans ses déserts , sur la simple notification des puissances portée par un Tartare à son camp de Koniah. Ceci vous dit ce qui sera lorsque l'Europe élèvera sa voix puisssante et unanime. Et d'ailleurs, ne vous y trompez pas : une immense sympathie vous appelle, les populations chrétiennes vous tendent les bras d'avance, l'islamisme lui-même attend et se résigne, et le fatalisme cette fois parle comme la raison ; tout a l'instinct de ce qui doit surgir.
Voici, Messieurs, ce que les puissances de l'Europe me semblent appelées à réaliser plus ou moins prochainement ; voici ridée que je rapporte des lieux mêmes où elle est dans tous les esprits, dans tous les instincts des peuples, et que je voudrais pouvoir vous faire partager à vous, Messieurs, le grand conseil de la France et le foyer principal des pensées politiques de l'Europe.
Si l'empire ottoman succombe sous sa propre impuissance de vivre , les puissances ouvriront un congrès , et la France , réunie à ses alliés, y fera établir en principe :
1® Qu'aucune puissance isolée ne pourra intervenir dans les événements de l'Orient qui suivraient immédiatement la chute de l'empire;
2° Qu'un protectorat général et collectif de l'Occident sur l'Orient sera admis comme base d'un nouveau système politique européen ;
3<» Que les prerhières conditions de ce nouveau droit public seront l'inviolabilité des religions , des mœurs et des droits de souveraineté partielle, établis, préexistants dans ces contrées; la force ne devant jamais agir sur les religions, qu'il n'appartient qu'aux consciences et aux lumières de modifier et d'éclairer;"
1° Que pour régulariser ce protectorat général et collectif, la Turquie d'Europe et la Turquie asiatique, ainsi que les mers, les îles et les ports qui en dépendent, seront distribués en protectorats partiels ou en provinces semblables à ces provinces d'Afrique et d'Asie , où les Romains envoyaient leurs populations et leurs colonies, et que ces protectorats seront affectés selon les conventions subséquentes aux différentes puissances européennes;
5® Qu'en cas de guerre entre les puissances de l'Europe, protectrices de ces provinces, les protectorats d'Orient resteront dans une complète neutralité perpétuelle.
^ Sur ces bases préliminaires. Messieurs, s'établirait ce vaste système de pacifique domination qui repeuplerait , qui civiliserait une partie du globe, et fondrait, avec l'aide des temps, dans une commune parenté de races, de religions, de mœurs, d'industries et d'économies, l'Europe et TAsie. Je ne m'étendrai pas sur les résultats matériels d'une semblable organisation politique. Ils sont sans terme, ils s'expliquent d'eux-mêmes.
Je m'étendrai moins encore sur la division territoriale et le plus ou moins d'étendue des protectorats aflfectés à chaque puissance : c'est l'œuvre des congrès, c'est la coinbiïiaison discutée des intérêts et des convenances diverses. C'est ici que la question des compensations s'ouvrirait pour celles des puissances de l'Europe qui seraient moins favorisées dans le partage de ces protectorats, et que les bases de quelques nationalités de l'Europe pourraient être élargies et rectifiées selon les sympathies de mœurs ou les nécessités de frontières. Un système grand et utile une fois admis , il féconde tous les autres systèmes. Une vérité politique fait inévitablement éclore d'autres vérités; une voie large et droite mène à tous les résultats heureux et inattendus.
Messieurs, il y a deux droits que les siècles tour à tour ont vu prévaloir sur la terre. Le droit de force et de conquête, droit féroce et barbare que je n'invoquerai jamais, droit brutal contre lequel toute civilisation a été fondée et se développe. 11 y en a un autre non moins dominateur, non moins infaillible , mais plus moral et plus divin, c'est celui que j'invoque, c'est celui que le monde reconnaît à son insu, c'est celui qui vous fera triompher sans combat et sans obstacle : c'est le droit de civilisation.
Je ne vous dirai donc point : renvei^ez l'empire ottoman, faites place à la civilisation par le sabre, faites violence aux droits établis, aux nationalités, aux mœurs, aux lois, aux religions arriérées! A Dieu ne plaise. Messieurs; j'ai trop de foi dans la Providence, je respecte ti'op la destinée! je sais trop combien souvent l'homme met sa faible raison à la place de la suprême raison de^ choses! Mais je vous dirai : attendez! préparez-vous! ouvrez vos conseils! et laissez-y pénétrer une idée féconde, une idée civilisatrice, qui trouvera tôt ou tard son heure et son application ! Fondez la sainte alliance de la civilisation !
Telles sont. Messieurs, les idées que je désirais semer dans cette discussion et livrer, toutes chaudes encore d'impression et de vérité locale, à la sagesse de vos méditations. Je vous ai entretenus, à l'une de nos dernières séances, des résultats immenses et bienfaisants qu'une semblable politique aurait sur
l'aceroissement de Fespëce humaine et sur la civilisation morale et religieuse du monde. Vpus comprenez aujourd'hui quels résultats cette union politique aurait pour l'Europe elle-même, et quelle nouvelle, vaste et légitime carrière elle ouvrirait aux ambitions rivales des nations de TOccident, à la vie, au commerce, à l'industrie, à l'impatiente activité de vos populations!
Regardez autour de vous. Messieurs; au milieu de ces progrès merveilleux, la société gémit et jse plaint; quelque chose lui manque qu'elle demande aveuglément à la politique, à la guerre, au travail, et que vous ne pouvez lui donner! Sa civilisation croissante, ses lumières multipliées, son instruction descendue plus bas, son activité excitée par des passions nouvelles, lui ont créé des besoins nouveaux, des besoins immenses, que son état présent ne peut satisfaire. Il lui faut deux choses, Messieurs : une morale que la lumière lui donnera; vous travaillez, vous travaillerez plus encore à satisfaire à ce premier besoin des peuples! Il lui en faut une autre, Messieurs,* une sphère d'action plus large et plus proportionnée aux forces et et aux ambitions que l'instruction développe et développera de plus en plus en elle, un aliment à son infatigable activité, à sa soif de travail et des richesses : des colonies.
Croyez-vous que si Rome n'avait pas possédé le monde, si elle n'avait pas répandu incessamment sur l'univers romain, comme une ruche trop pleine, sa surabondance de force, de vie et d'action ; si elle n'avait pas eu des provinces à donner à gouverner à ses démagogues, des terres à partager à ses vétérans, croyez -vous qu'elle n'aurait pas péri cent fois déchirée par ses propres mains, étouffée par son propre excès de vitalité et d'énergie? Elle le sentait. Messieurs, et son instinct fut la conquête.
L'Europe moderne est ce qu'était Rome! Son instinct est le travail et la civilisation; instinct sublime, aussi supérieur à celui de Rome que notre morale de religion et de charité est supérieure à l'esclavage, droit public de la barbarie. Eh bien ! Messieurs, que l'Europe se comprenne elle-même, qu'elle colonise l'Asie et l'Afrique , qu'elle se répande sur ces rivages déserts avec le superflu de son activité, avec ses nobles passions, avec sa civilisation et sa religion progressives; qu'elle déborde
sur ces régions désertes qu'une politique jalouse et suicide voudrait lui interdire à jamais. Et vous , Messieurs, mettez-vous à la tête de cette sainte croisade d'humanité, en adoptant l'idée qui germe déjà dans tout TOrient, et que je n'ai eu que l'honneur d'apporter le premier devant vous.
Je finis. Messieurs, par une seule et dernière considération. Vous avez couvert les mers de vos vaisseaux , vous vous êtes soumis comme toutes les nations européennes au droit humiliant de visite ; vous avez sacrifié presque vos colonies , poussés par cet instinct tout puissant d'humanité plus fort que les intérêts mêmes , et tout cela pour empêcher le trafic de quelques misérables noirs vendus à la tyrannie par la cupidité ; et quand il s'agit d'affranchir une moitié du monde, de tarir à jamais la source même de l'esclavage et de multiplier l'espèce humaine sur des rivages qui la dévorent, hésiteriez -vous? et un pareil résultat ne serait-il pas digne de quelques généreux efforts ?
Chambre des Députés. — Séance du 3 février 1834.
Les troubles qui avaient éclaté dans les départements de l'Ouest à la suite de la révolution de Juillet, et qui duraient depuis trois années avec des alternatives diverses d'apaisement et de regrudescence , préoccupaient l'opinion publique. La Chambre, dans son adresse, avait sollicité d'énergiques mesures de répression. Le ministre de la guerre présenta un projet de loi par lequel il proposait d'augmenter l'effectif de la gendarmerie dans l'Ouest et d'accroître la force de ces agents de l'ordre public en attribuant dans certaines localités aux maréchaux des logis les pouvoirs confiés jusqu'alors aux seuls officiers de l'arme. La commission chargée d'examiner ce projet de loi alla plus loin : elle fut d'avis d'étendre ces attributions aux brigadiers et de rendre cette extension absolue, tandis que le gouvernement l'avait laissée facultative. C'est contre ces mesures exceptionnelles que s'éleya M. de Lamartine, déclarant que le seul moyen de pacifier la Vendée était l'amnistie.
Messieurs,
Je n'ai que peu de mots à dire à la Chambre ; nous déplorons tous avec Thonorable rapporteur de la commission * des désordres qui désolent encore les départements de l'Ouest, et dont il vient de nous faire l'affligeant tableau ; nous apportons tous la même sincérité dans notre désir de les voir cesser ; ces désordres ne pourraient profiter qu'aux ennemis de la France , et