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Le paragraphe du projet d'adresse était ainsi conçu

« La crise qui a menacé l'empire ottoman appelait sérieusement l'attention de votre gouvernement. En pressant le terme d'une lutte sur laquelle se fixaient les regards inquiets de tant de peuples , Votre Majesté a voulu satisfaire aux intérêts de la France et à ce qu'exige impérieusement la stabilité de l'ordre européen. Vous nous promettez , Sire , d'employer tous vos efforts pour en assurer la conservation, et nous vous félicitons de persévérer dans cette politique éminemment nationale. »

SUR UORIENT. 5

monde. Vous vous plaignez du joug des traités de Vienne, vous respirez mal à l'aise dans des limites trop étroites , vous aspirez à une répartition plus large des territoires et des nationalités, vous voulez ressusciter l'ombre sanglante de la Pologne, racheter le sang des Polonais, protéger plus de libertés dans le midi de l'Europe, vous voulez éloigner vos frontières trop rapprochées du cœur de la France, vous voulez de F espace entre vos ennemis et vous, et cependant vous ne voulez pas qu'une ceinture de forts détachés jette jusque sur vos places publiques, jusque sur cette capitale de la liberté, l'ombre lugubre et attristante du moyen âge et de la tyrannie ! Eh ! Messieurs, tout cela est dans la question d'Orient bien comprise !

Le paragraphe qu'on vous propose renferme la destinée de deux mondes, il renferme la civilisation du continent tout entier. Il sera le germe d'une guerre interminable ou d'un vaste système de paix fondé sur des intérêts nationaux mieux réglés, mieux satisfaits, et établis dans la seule vue du développement et de l'accroissement de l'espèce humaine. Je vous demande donc. Messieurs, de ne pas voter légèrement, de ne pas trancher sans les renseignements les plus explicites, sans les méditations les plus profondes , la haute question qui tombe à l'improviste devant vous. Nous ne connaissons pas la marche des négociations, nous ne connaissons pas la pensée du gouvernement, ni la pensée de ses alliés les plus intimes sur les affaires d'Orient; ce que nous savons, Messieurs, c'est que l'Orient s'écroule; c'est que ce vaste et puissant empire, qui fit pendant tant de siècles trembler à lui seul la chrétienté tout entière, n'est plus qu'une ombre, un nom, une capitale! c'est que cette question, grosse de l'avenir du monde, éclatera au premier jour sous vos pas.

Soyez donc prêts. Messieurs, et pour être prêts ne prenez pas d'engagement préalable; méditez, mûrissez votre décision. Il nous était réservé, Messieurs, parmi tant d'étonnants et merveilleux spectacles auxquels nos années jeunes encore nous ont fait assister, d'assister peut-être au plus étonnant, au plus merveilleux de tous les spectacles, à la chute et à la reconstruction de l'Orient. Mais ce sujet ne doit pas être traité ainsi incidemment à propos d'une phrase vague du discours de la couronne,

et je me réserve, lorsque la discussion du budget ou quelque autre circonstance plus grave le ramènera sous vos yeux, de vous donner sûr ce sujet des renseignements et des idées moins indignes de sa gravité. Aujourd'hui deux mots vous suffiront.

Si vous voulez renfermer encore votre politique étrangère dans le cercle égoïste et étroit des soi-disant intérêts nationaux et des rivalités jalouses ; si ces mots de progrès, de philanthropie, de civilisation, d'humanité dont vous êtes avec raison si fiers et si jaloux dans tout ce qui tient au développement intérieur des peuples ne doivent avoir aucun sens dans le rapport des nations entre elles , dans cette haute tutelle des intérêts généraux de l'humanité, tutelle que la Providence a confiée aux gouvernements; si vous voulez vous traîner à jamais dans l'ornière battue de la routine des chancelleries, des protocoles, des traditions diplomatiques, votez. Messieurs, votez le paragraphe tel qu'on vous le propose : vous rentrerez ainsi dans les mesquines habitudes du passé, vous trahirez la sainte et généreuse confiance que le pays, que l'Europe, que l'humanité ont placée en vous, en vous, les représentants de leur lumière, de leur conscience et de leur volonté ; vous perdrez la précieuse, l'unique occasion peut-être de faire un bien sans borne à l'humanité, de créer, de régénérer un continent tout entier , de rendre des patries aux nations et des nations à cette terre qui les a presque toutes dévorées ; vous aurez la guerre, Messieurs, une guerre d'intérêts mal entendus, une guerre de vaines jalousies et de stériles amours -propres; vous jetterez dans ce gouffre sanglant les trésors et les populations de l'Europe, et je ne crains pas de le dire. Messieurs, et j'en appelle à l'histoire pour me justifier ou me démentir, ces trésors que vous aurez prodigués, ce sang humain que vous aurez voté, ces populations que vous aurez sacrifiées, n'empêcheront rien de ce que vous aurez voulu prévenir, et la Russie à son tour campera à Constantinople !

Mais si au contraire vous vous élevez à la hauteur de vos propres pensées et des destinées de cette grande époque ; si vous répudiez généreusement et hardiment la politique d'égoïsme et d'intérêts exclusifs ; si vous entrez vous-mêmes et si

VOUS entraînez l'Europe après vous dans la politique de haute morale, de philanthropie, de civilisation et d'humanité ; si vous considérez la question de l'Orient dans ses rapports avec le développement et l'accroissement des populations, avec le progrès des lumières, avec la marche des civilisations générales, vous atteindrez, et, je Tespère, sans tirer un coup de canon, sans compromettre la vie d'un seul homme, sans retarder d'une heure la marche de vos prospérités intérieures, vous atteindrez, dis-je, le plus heureux, le plus sublime résultat qu'il ait été donné à aucun siècle de conquérir; vous partagerez en enfants prédestinés de la Providence le vaste et magnifique héritage que la mort naturelle de l'empire d'OrientiUiîre pour les nations européennes; vous assoirez les nations rivales de l'Occident sur des bases plus larges, plus naturelles, et par là même plus solides; vous rallumerez le flambeau éteint de la civilisation aux lieux mêmes d'où elle a découlé pour vous ; vous sèmerez derrière vous, comme Deucalion , des hommes et des nations sur cette terre féconde et déserte de l'Asie, et vous préparerez à votre mémoire les bénédictions de deux continents.

Cette initiative. Messieurs, est assez belle pour qu'une chambre française soit glorieuse de s'en emparer.

Je vous demande donc encore une fois de ne pas commenter la phrase du discours du trône par une phrase de politique étroite, d'irritation et de menace, mais de rester dans le vague, et d'indiquer plutôt, dès aujourd'hui, par vos paroles, les voies de lumière, de grandeur et de sociabilité dans lesquelles vous voudrez sans doute, plus tard, ramener votre politique. Voici la phrase que je vous propose de substituer à celle du projet d'adresse :

« Nous avons la confiance que Votre Majesté , dans la haute prévoyance que les ébranlements d'Orient appellent et inspirent , ouvrira dès à présent les négociations nécessaires pour prévenir la rupture de l'équilibre européen , et en même temps pour empêcher qu'un événement qui doit changer la face du monde , et élargir le domaine de la civilisation , ne devienne le signal d'une guerre stérile et d'une lutte sans résultat pour l'humanité. »

A ces deux conditions, je vote le projet d'adresse.

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