‹ La France parlementaireChapitre 25 sur 71 · CONTRE LA PEINE DE MORT · texte numérisé non relu

CONTRE LA PEINE DE MORT

Chambre des Députés. — Séance du 15 mai 1834.

La loi relative aux détenteurs d'armes et de munitions de guerre punissait de mort ceux qui auraient fait usage des armes. M. de Lamartine soutint un amendement qui supprimait la peine de mort de ce projet de loi.

Messieurs,

J'ai été accusé hier par M. Dumon (rapporteur), d'avoir reproché au projet de loi de prodiguer la peine de mort. J'ai eu tort en effet de me servir de l'expression prodiguer, puisque la peine de mort n'y est inscrite qu'une fois ; mais c'est trop encore, et je viens appuyer l'amendement qui vous propose de l'en effacer tout à fait, non pas dans l'intérêt des factieux qui l'affrontent , mais pour l'honneur de la société , qui ne la demande plus, et qu'elle déshonore.

Je n'entrerai pas dans la question de la peine de mort en elle-même. Je n'examinerai pas si la société a le droit d'ôter ce qu'elle ne peut rendre, ce don de la vie que le Créateur s'est réservé. Dans la nature, l'homme a reçu la triste puissance de donner la mort; et la société, étant nécessaire, a peut-être tous les droits nécessaires aussi à son existence. Cela a été vrai , du moins tant que le dogme de la nécessité de la peine de mort a été universellement reçu. Mais ce dogme est ébranlé dans beaucoup de consciences. La peine de mort, admise par les uns, repoussée par les autres, est controversée par tous. Il y a donc

doute, doute en matière d'irréparable ! doute en matière de vie humaine! Du moment que ce doute terrible existe, la société doit s'abstenir, autrement elle courrait le risque de se reprocher demain, comme un crime, ce qu'elle aurait accompli aujourd'hui comme une justice !

Si cela est vrai en pénalité civile, combien cela n'est-il pas plus vrai en pénalité politique ! combien plus vrai pour nous qui, avant d'avoir vécu âge d'homme, avons déjà vu si souvent nos crimes ou nos vertus politiques changer de noms, et les cendres de nos amis ou de nos compUces passer trois fois du Panthéon aux égouts, et des égouts au Panthéon ! La justice politique, Messieurs, c'est quelquefois de l'apothéose, c'est quelquefois de la vengeance, c'est toujours de la passion. Tenonsnous en garde contre nous-mêmes, nous qui voulons toujoui*s être justes!

Par une étrange coïncidence, on nous distribuait ce matin, ici , une demande des héritiers du maréchal Ney pour la réhabilitation de sa mémoire... Messieurs, en 1815 j'étais bien jeune encore, j'avais pour une famille de princes rentrés de l'exil cette fidélité passionnée que le malheur inspire, je détestais comme aujourd'hui la perfidie et la trahison ; on jugeait le maréchal Ney; le maréchal Ney innocent derrière sa gloire était répréhensible devant la loi ; les passions que je me réjouis de n'avoir pas comprises demandaient la mort ; l'entraînement était grand; on répétait que la clémence passerait pour de la faiblesse, que la monarchie tomberait sous le poids de la grâce qu'elle voulait accorder; eh bien! je sentis qu'on ne tombait jamais dans un acte de magnanimité, de reconnaissance nationale, et que, lors même que la monarchie devrait tomber, il valait mieux tomber ainsi pour elle que, de se tacher du sang d'un tel homme ! que ces taches de sang, inaperçues d'abord dans la chaleur d'une passion politique, s'étendent, grandissent au lieu de s'effacer dans l'histoire, et ternissent souvent tout un règne. Que ne donnerait pas l'historien de Napoléon pour effacer le sang de Vincennes ! Que ces exemples nous soient utiles. Messieurs! Marquez ce siècle d'un signe entre tous les siècles en abolissant la peine de mort. Quand elle est inique, c'est un crime ; quand elle est juste, c'est encore une flétrissure. Cette

Page 1