M. Thiers
changer de route. Nous, nous sommes cette partie du pays qui n'a ni fait, ni désiré, ni salué cette révolution, mais qui Ta subie.
Il s'agit de nous aussi dans ce débat, et nous y avons peutêtre le rôle le plus important, bien qu'il rie soit que passif. Nous pouvons donc aussi être admis comme interlocuteurs. Pour moi, je l'avoue, entre ceux qui cèdent et ceux qui résistent; entre ceux qui cherchent la popularité et ceux qui la bravent ; entre ceux qui laissent impuissamment l'émeute dicter ses fureurs dans la rue, piller Saint-Germain-l'Auxerrois, démolir l'Archevêché, abattre les croix, élever le bonnet rouge, et Casimir Périer, qui se jette sous les roues du char populaire pour l'arrêter, et qui périt, mais en l'arrêtant, je n'hésite pas : mon instinct est pour ceux qui combattent. {Vive adhésion au centre.) Je souscris donc à tout ce que M. le ministre de l'intérieur vous a dit dans ce sens. Mais il n'a pas tout dit : la question n'était pas seulement de savoir s'il fallait arrêter la révolution de Juillet dans ses excès, s'il fallait la laisser se précipiter dans l'anarchie intérieure, ou se ruer armée sur l'Europe pour y allumer une guçrre que des flots de sang n'auraient pu éteindre. Ceci n'est pas un doute. Mais, ce que nous avons à examiner, c'est s'il fallait qu'une révolution féconde en promesses et grosse d'avenir fût frappée, dans ses développements légaux, d'atonie et de stérilité; si l'on ne pouvait pas l'arrêter dans le mal comme le gouvernement du 13 mars l'a fait, et la laisser avancer dans le bien comme les hommes neutres dans la querelle le désirent pour le pays. C'est là la question. C'est là ce que le ministre n'a pas abordé. C'est là ce qui a changé à présent pour nous l'examen d'une loi de détail en une délibération politique bien plus haute, bien plus large, bien plus importante. J'y arrive.
Quand un gouvernement, ou plutôt quand un ordre social tout entier est attaqué, non pas seulement par une idée, non pas par un ordre de choses appréciable qui tenterait de se substituer à l'ordre existant, mais par une négation de toute idée, de toute forme connue de société et de gouvernement, par une force aveugle et brutale qui se révèle à coups de fusil et qui se nomme elle-même anarchie, le premier mouvement de tous les citoyens, à quelque opinion qu'ils appartiennent, est
de descendre dans la rue et de voler au secours de la loi, comme on court au rempart quand l'assaut est annoncé ; et si le gouvernement qui, bien ou mal, représente le pays, vient ensuite demander de la force aux législateurs, le premier mouvement des législateurs est d'en accorder. Voilà ce qu'ont fait dans les événements que nous déplorons la garde nationale et l'armée; voilà ce que nous sommes appelés à faire aujourd'hui nous-mêmes.
Mais si l'armée et la garde nationale n'ont qu'un devoir, celui de combattre et de vaincre, nous, Messieurs, nous en avons un autre : celui de rechercher les causes de ces perturbations incessantes, qui ne sont que les symptômes d'un mal plus profond ; celui d'éclairer le gouvernement s'il est aveugle ; celui de lui donner de sévères avertissements, s'il nous paraît coupable. Les gouvernements voient facilement des ennemis dans ceux qui se chargent ainsi de les éclairer ou de les avertir ; mais puisque leurs amis ne le font pas, il faut bien que nous le fassions nous-mêmes. Et quant à moi, le gouvernement et la majorité se tromperaient s'ils voyaient de l'hostilité dans mon langage. Je ne sens aucune haine, je ne sens que du patriotisme dans mes convictions; je ne suis pas de ceux qui lui reprochent sans cesse son origine, qui lui prédisent que né de rinsurrection il doit périr par l'insurrection. Non, Messieurs, je dédaigne ces éternelles récriminations, qui ne sont que du temps perdu, et qui ne profitent point au pays, mais aux passions. Et s'il était dans ma conviction que le principe du gouvernement actuel le condamnât, et condamnât la société avec lui à périr sous l'émeute en permanence, je ne lui dirais pas, je ne dirais à aucun gouvernement au monde : subissez vos principes et périssez sous vos conséquences ; je lui dirais : rectifiez vos principes, faussez vos conséquences et sauvez la société! {Applaudissements au centre.) La vraie logique, pour les gouvernements, c'est de vivre.
Et en politique, il n'y a, selon moi, aucun principe absolu, excepté celui de la morale universelle; tout est légitime contre l'anarchie {Bravos^ au centre.), c'est-à-dire contre la mort des sociétés. Si un gouvernement accomplissait bien une grande mission, s'il jetait la prescription de ses services sur le vice ou
rirrégularité de son origine, qui donc aurait intérêt à remonter sans cesse à son origine pour la lui opposer? On ne demande pas à un fleuve s'il est né de la rosée ou de la tempête.
Mais voilà quatre ans que le gouvernement existe, et que son existence n'est qu'un combat; à peine est-il sorti vainqueur d'une lutte, qu'il faut en recommencer une autre ; je ne lui en fais pas un crime : c'est peut-être un malheur. Mais je m'en fais, et il devrait s'en faire peut-être lui-même le sujet d'un doute, et se demander si une politique qui n'apaise rien, qui ne rectifie rien, qui ne résout rien, qui tourne les difficultés sans les trancher, qui n'appuie la société que sur le fusil du garde national et du soldat, est bien en effet la politique qui lui promette, et à nous aussi , avenir et sécurité.
Je reconnais les embarras inhérents à sa nature et à sa fausse position, et à Dieu ne plaise que je cherche à les aggraver! Je ne viens faire de l'opposition ni à l'administration nia la majorité de cette Chambre, qui l'appuie toujours, et qui souvent la devance dans ses résolutions. Cette majorité représente fidèlement, courageusement, la partie du pays dont elle est l'expression. Elle représente les intérêts conservateurs de la propriété, du commerce, de l'industrie, les forces moyennes de la France, la résistance au mouvement révolutionnaire, sans but et sans terme, et sous tous ces rapports mes sympathies sont avec elle.
Mais mes convictions ne sont pas avec elle. Je suis convaincu que cette majorité, que j'honore et que j'estime pour son énergique dévouement à l'ordre, se trompe sur les moyens de le rétablir pour longtemps; qu'elle tarde trop à marcher avec prudence dans la route nouvelle que l'époque ouvre à des innovations toutes morales, toutes persévératrices; qu'elle résiste à l'esprit d'organisation qui travaille toutes les pensées et qui devrait agir par elle ; qu'elle se laisse dépasser par la presse, par la pensée publique, par les intérêts mêmes des masses ; qu'elle ne s'occupe que de la question politique déjà traversée, tandis que les questions sociales frappent à nos portes, et qu'elle veut faire une halte là où tout lui crie de faire un mouvement hardi, habile, et d'enlever le terrain à ses adversaires. Le gouvernement nourrit la majorité dans son inertie,
et l'un et l'autre s'entretiennent ainsi dans un assoupissement que le canon de Lyon ou de Paris peut à peine réveiller.
Cependant l'émeute éclate, le sang coule, et après avoir déploré les crimes et les atrocités de l'attaque, il faut déplorer encore les sanglants scandales de la répression, ou plutôt il faut se taire par patriotisme, jeter un voile sur ces scènes muettes, et se contenter de les montrer du doigt en silence, pour que le crime inconnu pâlisse et que l'humanité sache qu'elle a en nous des vengeurs ! On s'accuse mutuellement, on se rejette, comme vous le voyez, le sang de la lutte, et le pouvoir vient demander à la législature des soldats pour combattre encore, des subsides pour payer ces soldats, et des lois pénales où la peine de mort, effacée déjà de nos consciences et de nos mœurs, est prodiguée pour répondre à des menaces d'assassinat et de mort {vives réclamations) ! déplorables vicissitudes d'odieuses attaques et de pénibles défenses , où la société n'a qu'à gémir même de ses victoires, et dont chaque parti repousse à l'autre la fatale responsabilité !
Eh bien ! disons le mot : tous ont raison; nous sommes tous coupables ! Les uns ont travaillé quinze ans à miner une monarchie chancelante et aveugle qui est tombée sous leurs applaudissements, au premier faux mouvement qu'elle a fait; les autres travaillent aujourd'hui à décréditer tout pouvoir qui n'a pas leur sanction, à souiller tout drapeau qui n'est pas le leur, à livrer à la dérision populaire et la force publique, et cette majesté même de la loi, qui n'a de puissance que dans le respect qu'on lui prête, sans songer que, si ce pouvoir revenait jamais à eux, ils le retrouveraient tel qu'ils l'ont fait, sali, bafoué et impuissant dans leurs mains. Ceux-là précipitent le peuple dans toutes les impatiences de la colère, et ne lui présentent d'amélioration possible que dans la destruction radicale de tout ordre connu, comme si les ruines de la société ne devaient pas aussi écraser ce peuple, par les mains duquel ils auraient secoué l'édifice. Ceux-ci s'arrêtent, de peur de faire un faux pas; enfants d'une révolution d'avenir, ils se retranchent sur un passé démantelé, sur un terrain qui se dérobe sous eux ; ils croient que résister toujours, combattre toujours, c'est gouverner. Ainsi, des fautes et de l'aveuglement de tous se forme le
malheur commun, et nul ne trouve le remède, et Tombredes gouvernements militaires plane déjà dans la pensée des hommes faibles ! Pensée honteuse î désespoir de la liberté qui manquerait de foi en elle-même !
Qui de nous, Messieurs, osera dire que ce n'est pas là notre situation? Eh bien ! cette situation ne peut pas durer! Les forces de pure résistance n'ont qu'une durée que l'on peut calculer à jour fixe. Tout s'émousse, même les baïonnettes. {Bravos aux extrémités.) Il faut une force d'impulsion à votre politique; il lui faut un sens social, une pensée organisatrice. Nous vous voterions en vain des impôts et des hommes, si le ciel ne vous donne pas l'intelligence de ce que la société demande de vous. Que demande-t-elle. Messieurs? Elle demande d'abord de la morale et de la lumière, que vous lui donnez avec parcimonie dans votre système trop étroit d'instruction publique. {Marques d'impatience au centre.)
Elle demande un système d'élection plus vaste {explosion de murmures), qui, en élargissant la base politique de la société, lui donne plus d'aplomb sur elle-même, et permette à toutes les classes de faire représenter leurs besoins et leurs intérêts devant la législation. Elle demande des enquêtes permanentes sur nos maladies industrielles. Elle demande l'allégement ou le redressement de certains impôts qui , comme l'octroi et d'autres impôts indirects, atteignent aveuglément le riche et le pauvre, et portent d'un poids plus lourd sur les classes ouvrières. Elle demande que vous retiriez de l'état où ils sont une partie surabondante de vos prolétaires, en leur fournissant du travail, soit par voie d'association , soit par avance de capitaux et de terre dans des colonisations à l'intérieur et au dehors. A tout cela , on répond par des menaces à la propriété.
N'en croyons rien. Messieurs, la propriété, c'est plus qu'un droit légal, c'est un droit de nature, c'est la société même. On a beaucoup attaqué la propriété depuis quelque temps, soit à cette tribune, soit dans la presse ; mais, sur ses véritables bases, la propriété est invincible; je ne crains rien pour elle : elle sera toujours assez forte, mais à condition d'être juste, d'être bienfaisante. Éclairons cet égoïsme de l'État, cet égoïsme de la propriété, qui n'a pas d'ennemi plus dangereux que lui-même.
Nous ne sommes pas, nous ne voulons pas être des tribuns du peuple; mais nous sommes tous, mais nous devons toujours être les tribuns de la justice et de l'humanité! {Applaudissements aux extrémités.)
Un honorable orateur, M. Jouflfroy, vous disait à cette tribune que quelque chose manquait au peuple, manquait au gouvernement, manquait aux oppositions mêmes, et que ni le peuple ni le gouvernement ni l'opposition ne pouvaient définir ce qui leur manquait. Eh bien! Messieurs, je vais vous le dire : ce qu'il faut au peuple, ce qu'il faut au gouvernement, ce qu'il faut aux oppositions, c'est l'amour du peuple, c'est le zèle du bonheur des masses, c'est la charité dans nos lois. {Applaudissements.) Jetons-en à pleines mains. Messieurs; elle' sera plus puissante que la force brutale et que ces menaces de peine de mort, que, pour ma part, je ne sanctionnerai jamais.
Cependant, Messieurs, les fautes des gouvernements et des partis depuis quatre ans placent le législateur consciencieux dans une redoutable alternative. L'armée, grâce à ces fautes, est devenue aujourd'hui la dernière raison de la liberté même. Elle a garanti courageusement l'ordre social; elle aura à le préserver encore : on nous demande de la fortifier pour le péril du moment. Si la société venait à être vaincue, on en ferait porter sur nous la responsabilité. Eh bien ! fortifions-la encore, comme un rempart provisoire contre un état d'agression que notre sagesse doit faire enfin cesser. Que ce soit notre dernière concession à la nécessité dont le pays rougit et s'afflige, que ce soit notre dernier sacrifice à la force brutale, et que, d'ici à 1835, le gouvernement fasse un appel à la seule force qui dure, à la seule force qui honore, à la seule force qui ne coûte rien, à la force d'impulsion, d'habileté et d'organisation ! Quand notre société sera mieux faite, nous n'aurons pas si souvent à la défendre.
Je vote pour la loi, avec les réductions de temps et de nombre proposées par la commission.