SUR LES CAISSES D'ÉPARGNE
pouvez cependant exiger qu'un commis de la recette non soldé à cet effet se tienne tous les jours et à toutes les heures à la disposition des ouvriers. Vous ne pouvez attendre d'eux non plus ces encouragements, cette bienveillance, cette sollicitation quotidienne envers les déposants qui les attire et leur rende leur demande plus facile et plus attrayante. Le malheureux commis, accablé d'une semaine de travail forcé, ne peut pas dépenser de bonne grâce lo peu de loisir que ses occupations lui laissent. L'État devrait, selon moi, faire les frais de l'administration des caisses partout où le zèle local n'y a pas suffi.
Il est un vœu plus grave que j'ai émis depuis longtemps devant les comités de caisses d'épargne, et que je ne crains pas d'émettre devant la Chambre. C'est le vœu d'une prime en terre accordée tous les cinq ans ou tous les dix ans par l'État à quelques-uns des ouvriers déposants qui ont versé le plus d'économies dans la caisse de leur localité. Ce serait la propriété donnée en prix aux vertus du travail et de l'économie. Ces arpents de terre seraient pris ou dans le territoire de nos colonies d'Afrique ou sur les propriétés communales qui restent inutiles et stériles pour tous parce qu'elles n'appartiennent à personne.
L'Angleterre a décrété une munificence à peu près semblable en 1833. Un acte du parlement donne une pension viagère dé 500 fr. à tout individu qui, ayant atteint sa quarantième année, aura versé 6 fr. par semaine depuis l'âge de trente ans dans la caisse d'épargne. Une munificence en propriété transmissible et en terre sera plus efficace et plus morale encore en ce que la famille tout entière sera intéressée» à l'économie et profitera de la récompense.
N'oublions pas, Messieurs, que la société doit faire des efforts extraordinaires de bienfaisance et d'encouragement public, dans un pays où il n'existe plus aucun de ces grands corps propriétaires qui, certes, nuisaient à la dissémination et à la fécondité de la propriété, mais qui, dans leur richesse excessive, étaientdes trésors de charité pour les classes indigentes, en corrigeant ainsi par l'abus même de leur opulence le vice de leur institution. Il y avait autrefois une Providence pour la vieillesse, l'infirmité, les misères de la classe ouvrière, dans l'aumône immense
de cette foule d'établissements religieux, dépossédés aujourd'hui. Je ne regrette pas ces propriétés des corps qui interdisaient la propriété aux individus. Je signale seulement ici un grand vide qui se creuse de jour en jour davantage, et qu'il faut remplir. L'Angleterre a encore ses riches établissements de l'Église, elle a de plus la taxé des pauvres, et cependant elle donne bien plus largement que nous ces primes de la société possédante au peuple qui ne possède pas encore.
Ce vide profond que je viens de vous signaler, ce dénûment des classes ouvrières, abandonnées chez nous à elles-mêmes par l'individualisme, devenu notre loi générale, nous n'avons que deux moyens de le combler : les vertus du peuple, et ce projet de loi les encourage, les vertus de la société, et ce projet les provoque. Il les provoque insuffisamment sans doute; on ne comprend pas qu'un gouvernement, sorti il y a quatre ans de la volonté populaire, dispute et refuse aujourd'hui 35,000 fr. par an comme prime d'encouragement aux vertus du peuple ! On en gémit intérieurement et pour le gouvernement et pour le pays ; mais enfin, puisque nous ne pouvons pas faire violence à la générosité nationale, il faut nous contenter de ce projet de loi utile et vrai dans son principe, et voter ce denier du trésor, à défaut des larges et généreuses munificences que nous voudrions en arracher et qui lui rentreraient avec usure. Comment un gouvernement ne comprend-il pas qu'on ne paye jamais trop cher les vertus de ses populations ?
Je vote pour la loi, en me réservant de discuter un ou deux articles.