‹ La France parlementaireChapitre 48 sur 71 · SUR L'ÉMANCIPATION DES ESCLAVES · texte numérisé non relu

SUR L'ÉMANCIPATION DES ESCLAVES

esclaves valides, en prenant leur prix moyen dans les dernières années, en faisant un total de cette somme, en la distribuant avec justice entre l'État , le colon et l'esclave , on arrive , en prenant des termes et des moyens indirects pour en solder une partie par des réductions sur les droits des sucres, on arrive à un résultat qui n'est point onéreux pour le Trésor, et qui soulage d'un poids intolérable la conscience d'un peuple équitable et moral !

La société. Messieurs, n'est pas condamnée à ne jamais abolir les abus, les vices, les monstruosités de ses lois, parce que ces monstrueux abus sont devenus des propriétés directes ou indirectes! Où en serions-nous, si la société ne pouvait se dessaisir et s'exproprier de ses vices devenus propriétés pour quelques-uns? La féodalité réclamerait ses serfs, l'État ses aubaines, l'Inquisition ses confiscations, le bourreau son salaire perdu quand nous lui aurons supprimé son œuvre homicide ! {Interruption et cris : très-bien ! très-bien!)

Non, Messieurs, nous avons le droit d'être humains, pourvu que nous sachions être justes ; nous avons le droit de gémir et nous indigner de voir des hommes, nos frères, traqués comme de vils troupeaux, chassés à un travail de seize heures avec le fouet pour salaire, condamnés au concubinage le plus brutal, à la promiscuité des enfants, ces enfants vendus à un maître, la mère à un autre, le père à un troisième, l'âme profanée avec le corps, l'ignorance imposée à l'esprit, l'interdiction systématique de toute instruction élémentaire, même du droit d'apprendre à lire, la famille foulée aux pieds comme le germe de toute sociabilité qu'il faut écraser pour mieux abrutir l'espèce; une religion incompatible avec l'esclavage, prêchant en vain aux esclaves sa morale démentie par la violation de tout christianisme à leur égard, une dignité de l'homme insultée sous toutes ses formes en eux, leur prêchant l'indépendance et la justice un fouet à la main ! Nous avons le droit d'abolir de telles atrocités sociales, ou si on nous conteste le droit de les abolir, n'aurons-nous pas le droit de les racheter et de discuter avec les propriétaires à quel prix nous les rachèterons? {Bravo dans les tribunes,)

Mais les propriétaires, il faut leur rendre cette justice, sont

animés des mêmes sentiments que nous: cette propriété humiliante leur pèse, ils sont impatients de l'abdiquer, ils préparent Tesclave à la liberté par la douceur croissante et Thumanité de leur tutelle; les esclaves respirent Fair de la liberté qui souffle des colonies anglaises; la population noire qui s'accroît dans les nôtres rendrait dans peu d'années le rachat plus onéreux, impossible peut-être. Le moment est opportun, nous sommes en paix, nous sommes en progrès moral et en mouvement législatif, nos capitaux abondent, nous en versons avec profusion sur toutes les entreprises industrielles ; ouvrons un emprunt pour le rachat de l'homme , jetons ou plutôt prêtons quelques millions à une entreprise de Thumanité. Les principes sont aussi des capitaux pour un peuple , et les intérêts de ces capitaux, la Providence les lui paye avec usure , et Dieu en tient compte à sa postérité! Qu'attendons-nous, Messieurs? Indépendamment de ce résultat tout moral, vous aurez des colonies mieux cultivées par le travail libre, où les procédés les plus économiques, les machines et les industries qu'elles exigent s'établiront; une population plus nombreuse et plus riche qui consommera une somme bien plus forte des produits industriels de la métropole; les denrées coloniales, le sucre surtout à meilleur marché sur le continent et devenant accessible à la consommation de toutes les classes ; une réduction notable dans vos forces militaires aux colonies et dans la mortalité des troupes que vous êtes forcés d'y tenir; le remboui-sement de quatre-vingts millions que vos colonies doivent au commerce de la métropole, et dont elles s'acquitteraient avec le produit de l'indemnité; enfin la réclamation de la dignité humaine dans les esclaves et dans les maîtres eux-mêmes, car la possession de l'homme corrompt celui qui possède autant que celui qui est possédé !

Messieurs, sondons quelquefois nos consciences ! Il y a un peuple qui s'appelle libre, qui n'a dû cette liberté qu'à nôtre sympathie pour l'indépendance humaine, ce sont les Américains. Eh bien. Messieurs, en face de ce congrès où retentis- •sent du matin au soir ces beaux noms d'indépendance, de dignité humaine, de droits imprescriptibles, d'inviolabilité des droits naturels, vous voyez passer des flles d'hotnmes, de

Page 1