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SUR L'ÉMANCIPATION DES ESCLAVES

femmes, d'enfants, de jeunes filles, enchaînés les uns aux autres par des carcans qui leur empêchent même d'incliner la tête pour cacher leur honte ou leurs larmes, et qui protestent devant le ciel et la terre contre l'hypocrite philanthropie de ce peuple qui ne veut la liberté et la justice que pour lui {sensation). Et nous, Messieurs, qui recherchons avec tant de jalousie et de scrupule ce qui peut nous manquer en droits individuels, civils, constitutionnels, nous qui nous interrogeons sans cesse nous-mêmes avec tant de scrupule pour savoir si quelque faculté humaine n'est pas suffisamment garantie dans nos lois, et qui souffrons comme le Sybarite du moindre pli de servitude qui pourrait nous blesser ou nous gêner seulement dans le tissu de nos législations, pensons-nous quelquefois qu'à quelques journées de nos rivages, sous le même Dieu, sous la même loi, sous le même drapeau que nous, il y a des milliers d'hommes qui ne connaissent ni nationalité, ni religion, ni famille, qu'on a arrachés à leur père, à qui on arrachera leurs enfants de peur qu'ils n'aient un des liens de la nature, à qui on jette une femme pour s'enrichir de sa fécondité, à qui on la retire pour que la famille n'empêche pas de revendre l'humanité en détail! (Très-bien ! très-bien ! sensation,) qui n'ont d'autre loi que le caprice d'un maître délégué par un maître! sujets d'un peuple libre pour qui le mot de liberté n'est qu'une dérision amère, hommes pour qui le nom d'homme n'est qu'une ironie et une malédiction! {Très-bien! très-bien! vive sensation.)

Ah ! pensons-y. Messieurs , et faisons-y penser la loi ! Sollicitons l'effort du gouvernement et des Chambres. Nous accusons sans cesse ici la stérilité de nos révolutions ! Eh bien ! que nos révolutions profitent du moins à quelqu'un ! que le contre-coup de notre liberté se fasse sentir à nos esclaves ! donnons au gouvernement tout ce qu'il nous demande, plus que ce qu'il nous demande, à condition qu'il l'emploie à la restauration de la liberté et de la dignité de l'homme ! Il nous trouvera toujours complaisants à ce prix !

Je vote pour la loi.

{Vives et universelles marques d' adhésion sur tous les bancs,)

Chambre des Députés. — Séance du 27 avril 1835.

Le ministre de Tintérieur avait fait de ce crédit de 1,200,000 francs une question de Cabinet. L'opposition le repoussait pour blâmer le système et renverser le ministère. Le parti de la résistance s'y ralliait pour faire acte d'adhésion à la politique du gouvernement. Entre ces deux opinions extrêmes, M. de Lamartine en produisit une troisième qui admettait le projet de loi comme nécessaire et réduisait l'allocation demandée, en signe de défiance. L'orateur rappelait au gouvernement le programme des grandes mesures à accomplir qui seules pouvaient lui mériter la confiance du pays.

Messieurs,

Je me suis félicité tout à l'heure que Thonorable M. de Malleville se soit reconnu, comme je me le reconnais à moi-même, le droit de ne pas accepter la sommation qui nous est faite, soit par le ministère, soit par Topposition, et de briser le dilemme qu'ils veulent poser devant nous.

Comme lui, je me crois, au nom de mes commettants, le droit de me poser la question à moi-même, et de me la résoudre d'après ma conscience et d'après ma conviction seule.

Ainsi que lui, j'expliquerai mon vote.

Messieurs, je le ferai avec une entière franchise. Gomme il n'y a aucune intention hostile dans ma pensée, ni contre le

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ministère, ni contre personne ici, j'espère que mes paroles n'auront d'autre sévérité que celle de cette franchise même . Je demande donc de l'indulgence à tout le monde.

Ministère, opposition, tiers-parti, chacun considère le vote des fonds secrets selon que cette question lui apparaît de la place qu'il occupe dans l'opinion ou dans la Chambre. Étrangers à toute classification dénommée de ces groupes d'opinions, neutres entre les partis, afin de rester justes envers tous, désintéressés de nous-mêmes pour rester plus attentifs aux seuls intérêts généraux du pays, nous sommes de ceux qui voient dans la question des fonds secrets, telle que le ministère nous la pose, telle que les préopinants viennent de l'étendre, le gouvernement tout entier.

Je ne contesterai ni la nécessité ni la quotité des fonds secrets. Je me demande dé bonne foi : Si nous étions gouvernement, voudrions-nous des fonds secrets? {Mouvement.) Oui, certainement, nous en voudrions, nous serions aveugles ou incapables si nous n'en demandions pas.

Dans un pays de trente-trois millions d'âmes, secoué par tant de commotions violentes, dans un pays qui a une immense capitale, foyer européen de tous les vices d'une civilisation corrompue et corruptrice, dans un pays qui devient industriel , qui se couvre de grandes villes manufacturières, où des populations, sans racine dans le sol et dans la famille, sont sans cesse à la merci des chances précaires du travail, et que la misère ou la débauche peuvent livrer à tous moments à l'esprit de factions, dans un pays qui n'a que des frontières fictives, et dont le principe de vie, la liberté, peut sembler un principe de mort pour ses voisins ; à une époque où des forces nouvelles, comme la presse, l'éducation populaire, les tribunes, remuent le sol jusque dans ses fondements, où enfin les opinions en discorde affaiblissent la force des intérêts communs, où la grande propriété est divisée de la propriété moyenne, et prête plus de force à l'agression qu'à la défense, comment se passer de vigilance? comment refuser des fonds secrets? J'en voudrais d'immenses pour surveiller le crime et neutraliser les vices de nos populations dans les villes; j'en voudrais pour prévenir à la fois les intrigues de l'étranger chez

nous, et nos propres intrigues chez les autres; j'en voudrais pour assister, pour assoupir ces nombreuses misères que chacune de nos révolutions nous lègue, ces infortunes de tous les partis, qui traînent dans nos rues comme des témoignages vivants de nos réactions meurtrières; j'en voudrais surtout pour donner direction, emploi, rémunération, à cette intelligence si vivement excitée et si cruellement déshéritée maintenant parmi nous, force nouvelle toujours croissante, et qui se tourne contre une société qui ne lui fait ni part ni place dans ses institutions ; j'en voudrais même pour secourir la bonne presse, et pour combattre loyalement la mauvaise, non pas, comme nous le voyons trop souvent, en faisant louer le ministère à tant la page, ou insulter les hommes d'opposition à prix fait, mais la presse étant la première, et je dirais presque maintenant l'unique force sociale, je me croirais coupable de ne pas me servir, pour défendre et éclairer la société qui m'aurait été confiée, de l'arme avec laquelle on l'attaque; j'en voudrais enfin pour porter secours à propos à tant de calamités imprévues, publiques ou privées, et que la loi ne peut écrire d'avance, pour empêcher que tant de jeunes hommes pleins d'espérances trompées ne cherchent un honteux refuge dans le suicide, que tant de vieillards qui ont donné leur sang pour la patrie ou qui l'ont illustrée par l'éclat de leur nom, ne portent dans leur indigence témoignage de nos ingratitudes, car l'État doit avoir aussi sa grande et magnifique aumône, qui n'humilie pas la main qui la reçoit!

Voilà pourquoi je voudrais des fonds publics et secrets suffisants ; voilà pourquoi aujourd'hui même je n'en refuserai que la plus minime partie, et encore pourquoi? Parce que le ministère nous les demande comme un gage d'assentiment complet, de confiance implicite à son administration; quand je parle de confiance. Messieurs, je n'entends pas confiance dans la probité; elle est hors de question ; elle est pour moi entière; je rougirais de la suspecter. Je parle de confiance aux systèmes.

11 faut donc, chacun selon notre point de vue, juger la marche du gouvernement et le système du ministère depuis la révolution de Juillet. Notre point de vue à nous c'est celui du pays; le premier mandat de nos commettants a été une comx

plète impartialité; sans impartialité il n*y a plus de vérité, il n'y a pas de justice.

Tout établissement politique a un sens, Messieurs : il est où il doit être, dans Tesprit de la nation qui Taccomplit ou qui s'y résigne, l'expression plus ou moins logique d'une grande nécessité des esprits et des choses. Ëh bien ! je me demande quel a été ce sens de rétablissement de Juillet? Était-ce simplement de remplacer une dynastie par une autre, et donner une effigie nouvelle aux lois et à la monnaie du pays, d'avoir trois couleurs au lieu d'une sur un drapeau? Non, sans doute, tout cela ne valait pas l'immense commotion dont notre sol tremble encore.

L'esprit des grandes nations est plus profondément logique ; il faut chercher plus haut et plus bas le ressort caché de ces fortes impulsions qui bouleversent les empires! Autrement, ces révolutions qui secouent si rudement les peuples ne seraient qu'un douloureux avortement. Elles doivent être fécondes sous peine d'être maudites. Selon nous, Messieurs, l'établissement de Juillet avait dans l'esprit de la France un double sens écrit dans l'événement même, et sensible à tout esprit qui voit sous les faits autre chose que les faits eux-mêmes. Ce double sens, quel était-il? Accomplir une révolution et prévenir des révolutions nouvelles. Ce fut là la pensée de la France, la pensée complexe, l'instinct national qui fit surgir ou qui laissa surgir le gouvernement actuel. Accomplir hardiment, sincèrement, la grande pensée de 89, la répartition des droits politiques et des avantages sociaux entre le plus grand nombre, le gouvernement du pays par le pays, et prévenir par cet accomplissement même de nouvelles et menaçantes révolutions, voilà la double mission de l'établissement de Juillet! Eh bien! qu'a-t-on accompli? et que prévient-on?

Je ne dii'ai qu'un mot de chaque chose, car chaque chose serait une discussion tout entière, et je n'abuserai pas de l'indulgence de l'Assemblée.

Qu'a-t-on accompli. Messieurs, d'abord dans le fondement de toute institution sociale, dans l'élection? La première pensée du gouvernement ne devait-elle pas être celle-là? Qu'avait-il à faire? Deux choses : ou rendre l'élection normale et universelle possible, en créant une vaste et complète hiérarchie électorale,

OU bien constituer l'électorat dans une seule classe; c'est ce qu'il a fait. D'après ce système qu'un honorable député de la majorité confessait hardiment à cette tribune aux applaudissements de ses amis et des bancs ministériels, la propriété moyenne s'institue elle-même exclusivement juge et arbitre de tous les droits et de tous les intérêts placés en dehors d'elle; on avoue la conquête du pays. Ces droits ne sont point reconnus à tous, Hs sont accaparés par quelques-uns. Une oligarchie est substituée à une autre. Tous les droits sont concentrés dans la représentation de la propriété moyenne; et cependant combien de droits aussi sacrés, aussi inviolables en dehors, depuis le travail des prolétaires jusqu'à l'intelligence de l'homme de génie ; aussi tout se ressent de cette anomalie.

Qu'a-t-on fait pour l'impôt? A-t-on cherché de bonne foi à le répartir dans des modes moins iniques , moins écrasants pour ceux qui ne vivent que du travail journalier? Qu'a-t-on fait pour les octrois, pour les contributions indirectes, pour les douanes qui continuent à emprisonner nos plus riches produits agricoles, et à nous priver des objets nécessaires à nos premières industries, à nous faire payer plus cher le fer même nécessaire à nos charrues? Qu'a-t-on fait pour la liberté d'instruction due aux cultes et aux familles? Qu'a-t-on fait pour émanciper nos trois cent mille esclaves, et pour nous ouvrir, dans cette colonie que nous a donnée la victoire, une caiTière plus large à nos populations surabondantes, à notre activité étouffée? Qu'a-t-on fait, Messieurs? on parle d'abandonner Alger!... Qu'a-t-on tenté contre le paupérisme, contre la démoralisation et la misère de nos classes ouvrières? Où sont les institutions? où sont du moins les enquêtes à ce sujet? Ce que l'on tente, ce que l'on a fait î\ ce sujet. Messieurs, voulez-vous que je vous le dise? Et ici ce sont les conseils généraux eux-mêmes que j'accuse; c'est au pays et non au gouvernement seul que je fais de l'opposition! On a poussé la philanthropie administrative jusqu'à fermer les tours des enfants trouvés dans certaines villes voisines des grands centres de population, jusqu'à interdire dans nos pays chrétiens ces asiles ouverts par la charité de saint Vincent de Paul aux malheureux fruits de la honte ou de la misère , jusqu'à les transporter d'un département dans un autre pour

dépayser le sentiment paternel; jusqu'à leur enlever les signes de reconnaissance que la mère coupable ou indigente attache à Fenfant abandonné, pour le revendiquer dans des temps meilleurs! Et l'on s'étonne que de pareilles mesures aigrissent nos moeurs ! et l'on s'étonne de l'infanticide !

Dans l'ordre politique, qu'a-t-on fait pour donner plus de stabilité, plus de responsabilité aux préfets qu'on envoie faire leur chemin dans nos départements, et qu'on en retire dès qu'ils commencent à les connaître? Qu'a-t-on réformé dans nos codes, que la peine de mort déshonore toujours ? Quelle colonie pénitentiaire a-t-on fondée pour donner du travail et des moyens de correction de mœurs à ces milliers de malfaiteurs que nos prisons revomissent chaque année dans nos populations ? Qu'a-t-on fait pour tranquilliser, pour satisfaire le premier des intérêts moraux, Tintérêt religieux, l'intérêt de la liberté et de l'inviolabilité des cultes, violé par l'émeute dans cette capitale même ? On a assez de force pour traîner l'émeute et la république à travers la France jusqu'au Luxembourg, et on ne s'en croit pas assez pour rouvrir à Saint- Germai nl'Auxerrois une maison de prières fermée aux besoins religieux d'une nombreuse population? Qu'a-t-on fait pour consolider un de nos grands corps politiques , la Chambre des pairs ? On l'a privé de la candidature électorale pour lui ôter toute force réelle, toute racine solide dans le sol; on l'a menacé de l'hérédité pour lui retirer toute analogie avec nos mœurs démocratiques; on l'a constitué en cour judiciaire politique pour exposer sa dignité et sa popularité aux outrages de toutes les factions.

Avec de tels moyens, avec de telles mesures, que prévienton. Messieurs? Comment rassure-t-on le pays contre de nouvelles révolutions? Où est la confiance? Où peut-elle être? Qui ne sent qu'elle diminue depuis six mois? Qui est-ce qui est en repos sur son avenir et celui de ses enfants? Qui est-ce qui n'a pas l'instinct de quelque profond malaise qui travaille la société? Qui est-ce qui ne croit pas entendre gronder des orages , bien qu'il n'y ait aucun nuage sur l'horizon? Savez-vous pourquoi , Messieure? C'est que tout le monde a l'instinct qu'on ne fait rien de ce qu'il faut pour empêcher ces nuages de se former ou I. Il

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pour leur soutirer leurs tempêtes; c'est qu'on fait des révolutions de deux manières, par action et par inaction, par volonté et par imprévoyance; c'est qu'un gouvernement qui n'élargit pas sa base perd son aplomb ; c'est qu'un gouvernement qui s'arrête est bien vite dépassé, bientôt abandonné, témoin la Restauration : elle voulut s'arrêter, elle voulut rétrograder deux jours, et fut abandonnée le troisième I

Que si j'examine dans le cabinet même les titres à la confiance implicite que le projet de loi nous demande , sans doute j'y trouve, quant aux personnes, des talents, des services, des caractères que j'honore; ils ont prévenu la guerre européenne , soutenu les principes sociaux à cette tribune, combattu généreusement le désordre dans la rue. Nous ne devons pas l'oublier : la mémoire d'une nation ne doit oublier que les fautes, jamais les services. Mais depuis l'élection de cette Chambre , depuis le jour où, l'œuvre de résistance accomplie, l'œuvre de pacification et de conciliation commençait pour eux, comment Font-ils comprise? Ils ont continué à faire d'un procès impopulaire, d'un procès qui répugne au pays, le principe vital de leur administration. Ils se sont présentés, la rigueur à la bouche, devant une Chambre pleine de générosité , d'impartialité , de besoin de paix et de concorde, forcée à remuer sans cesse et sans nécessité ces plaies honteuses de l'esprit de faction ; ils l'ont laissée chanceler sur elle-même pendant trois mois, faute de point d'appui, de direction et de route; ils lui imposent la confiance, et ils n'en ont pas montré en eux-mêmes. Disparus en novembre sans qu'aucun souffle venu du dehors les eût ébranlés, ils reviennent sans que rien les rappelle , ils se retirent une seconde fois sans que rien les repousse. Trois mois sont perdus en hésitation pour le pays. Tout s'énerve ; le niveau de tous s'abaisse; pouvoir. Chambre, pays, tout souffre. Y a-t-il là motifs à une confiance absolue de notre part? Non, Messieurs, il y aurait lieu plutôt à un refus complet de confiance et d'allocation.

Mais il faut oser dire ici la vérité tout entière; il faut que nos commettants nous comprennent: ce système, ce ministère que nous voudrions substituer à ce qui existe, nous ne les voyons pas encore ici. Personne ne s'honore plus que moi de

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faire partie d*une Chambre outragée, méconaue, et qui ren»' ferme dans son sein autant d*indépendance réelle , de désintéressement et de talents que le sol de la France en ait jamai» produit; mais cette Chambre est travaillée elle-même du mal profond qui travaille le pays , l'individualisme. La France serait la gloire et la terreur du monde, si elle était unie dans un même esprit; cette Chambre serait l'honneur de la France, si elle avait de l'ensemble et de Tunité. J'aperçois partout des hommes capables du maniement des affaires ; mais je cherche en vain une majorité derrière eux. Non, il n'y a pas de majorité posaible dans l'état de division des esprits parmi noua. Où est-elle cette majorité? Est-ce dans les rangs de ceux qui ont le plus contribué à la révolution de Juillet, et jeté ensuite à la France l'écla* tant témoignage de leur déception dans un compte rendu? Est-ce dans ce tiers-parti, qui a eu deux fois les places vides devant lui, et qui a déclaré qu'il ne se connaissaitrpaa lui-môme, qu'il n'avait ni chef, ni parti, ni système? Est-ce dans cette ma* jorité d'aujourd'hui, qui a semblé deux fois s'évanouir, qui a été obligée d'aller chercher dans des réunions extra-parlementaires une apparence de vie et d'unité, et qui n'est revenue forte que de rimpuissance de ses adversaires ?

Dans une telle situation , qu'y a-t-il à faire pour les hommes impartiaux? Doivent -ils renverser le pouvoir, au hasard des mains qui le ramasseront? Non, Messieui^. Ce n'est pas un jeu d'enfant que nos départements nous ont envoyés jouer ici. Ils se souviennent , et ils nous font souvenir de ce mot d'un des plus grands citoyens d'une république, qui, dans une pei* plexité pareille , donnait son suffrage à son ennemi politique , et répondait à ceux qui s'en étonnaient, qu'il vaut mieux que le pouvoir soit entre les mains d'un ennemi que de n'être nulle part, et qu'une magistrature, quelle qu'elle soit, vaut mieux que point de magistrature. C'est là la maxime du vrai patriohr tisme, du patriotisme à tout prix. Ce sera la nôtre. Nos regrets ne peuvent rien pour changer aujourd'hui la situation. Le temps seul et une généreuse coalition des esprits dans cette Chambre peuvent y porter remède, et parer aux dangers qui s'accumulent sur notre avenir.

Nous l'invoquons; mais le temps presse, Messieurs, n'en

perdons pas davantage ! Le moment est décisif; les opinions sont en poussière et dans le pays et parmi nous; la décomposition des partis est complète ; nous le nions en vain ; en vain les partis se galvanisent pour se donner l'apparence de la vie et de la majorité, ils ne Font pas; l'esprit de la nation s'est retiré d'eux. Je défie un membre de cette Chambre de me montrer cette majorité ailleurs que dans ses désirs. Tout se décompose, tout nous crie comme autrefois à la chute des divinités vermoulues : Les dieux sont morts, les partis s'en vont!

Oui, les partis s'en vont, et j'en rends grâce au génie du temps et de la France. Les partis deviennent impuissants , et sentent enfin leur propre impuissance. Eh bien! que ce soit là une leçon pour nous, qu'un haut enseignement en sorte pour le pays I C'est que le salut commun n'est plus là ; c'est qu'il faut qu'un parti plus large surgisse comme après toutes les révolutions, un parti de ralliement général qui, appelante lui, ou plutôt au pays, tout ce que le pays renferme de probités, de capacités , de dévouements , n'ait plus d'autre passion que le patriotisme, d'autre dogme que l'intérêt général. Alors nous pourrons remplacer des ministères s'ils ne satisfont pas aux circonstances; alors vous aurez des majorités et des pouvoirs possibles , des pouvoirs qui n'auront pas des majorités de circonstance , mais des majorités de principe derrière eux, et qui, soutenus par ces majorités, pourront, en accomplissant nos institutions progressives , nous sauver de ces catastrophes que la France veut éviter à tout prix. Alors je voterais contre l'allocation entière, aujourd'hui je me borne à retrancher du chiffre demandé la somme la plus minime , et à déclarer que je me réunirai dans le vote à un des amendements présentés dans ce sens, pour caractériser seulement en quoi je diffère du système ministériel, sans qu'il soit dans ma pensée de faire de cet amendement une question de cabinet , d'entraver l'administration du pays, ni de forcer le ministère à une retraite immédiate , avant qu'un ministère de coalition se montre prêt à le remplacer. J'ai dit pourquoi, j'ai expliqué le sens de ce vote , et je le livre sans crainte à la conscience de mes commettants.

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