M. Leyraud
Tont à peu près épuisée sous le rapport judiciaire; je m'attacherai donc principalement à tout ce qui concerne la question politique.
Messieurs, j'aime autant la liberté, j'aime autant l'égalité, j'aime autant, j'estime à un aussi haut prix les garanties précieuses que tout citoyen français trouve en naissant dans notre patrie, qu'aucun des honorables orateurs qui ont pris la parole, et, j'ose le dire, qu'aucun membre de cette Chambre et du pays. Mais la liberté , mais l'égalité , mais les garanties du citoyen, je ne les vois pas. Messieurs, je ne les verrai jamais dans l'impunité du coupable, dans le mensonge légal du juge, dans le déni systématique de toute justice. {Vif assentiment au centr^.) Voilà où est la question.
M. Odilon Barrot. Comment, déni systématique!
M. DE LAMAim>E. Oui, systématique, et je vous le prouverai tout à l'heure. {Au centre : Très-bien! Bruit à gauche,) Ne m'interrompez pas, ou venez à la tribune, je vous répondrai. Je demande à la Chambre de vouloir bien avoir dès le début de mon discours une grande indulgence pour la vivacité des paroles qui m'échapperont peut-être ; car je déclare que ma conviction est profonde , et je pourrais même employer un autre mot.
Tout le monde convient qu'un éclatant scandale a été donné par l'impunité de Strasbourg, par l'impunité triomphante d'une rébellion à main armée contre le drapeau, contre la discipline, contre le pays. Je n'attaque pas la chose jugée, comme prétendaient hier les interrupteurs de mon honorable collègue, M. Parant, par des paroles semblables; je respecte la chose jugée en ce sens que ce qui est absous est parfaitement absous; que je suis bien loin de demander que Ton recherche les coupables ; ce n'est pas moi, adversaire déclaré et persévérant de la peine de mort, aussi zélé pour cette cause que mon honorable ami, M. de Tracy, ce n'est pas moi qui demanderai jamais des pénalités , des rigueurs ; mais je demande ce qui intéresse le pays, ce qui est indispensable à la société tout entière , des jugements, et des jugements réels et efficaces. {Très-bien!)
Tout le monde convient qu'il y a eu une monstrueuse impunité ; mais les conséquences de cette impunité, de cette prime
d'encouragement à toutes les séditions militaires, les uns les font porter sur le jury, les autres sur le gouvernement; ils accusent le gouvernement d'avoir donné lieu à ce refus de juger, en enlevant au jury de Strasbourg te qu'ils appellent 1(Ç principal élément de sa conviction. Ils disent : « Le jury a manqué du principal accusé, il a absous; il a bien fait, il a donné une leçon au gouvernement. » C'est l'expression que j'ai entendue tout à l'heure : le jury est innocent de ce scandale; c'est le gouvernement seul qui est coupable.
Messieurs, c'est le gouvernement qui est coupable ! Et quand cela serait vrai, quand le gouvernement serait coupable d'un abus d'autorité dans cette aflfaire, qui est-ce qui autorise le jury de Strasbourg à venger la justice et la légalité violées par le gouvernement? Est-ce que le jury est un corps politique ? Est-ce que le jury q reçu mandat de contrôler les actes du gouvernement, et de les venger, au gré de ses passions politiques, par des arrêts ou par des dénis de justice? {Très -bien! très -bien! au centre,)
Est-ce qu'il n'y aurait pas. Messieurs, dans une semblable conduite, et dans un pareil système, si vous l'autorisiez par votre silence et par votre inaction, est-ce qu'il n'y aurait pas un envahissement, un déplacement complet des attributions des pouvoirs politiques entre eux? est-ce qu'il n'y aurait pas subversion et anarchie? Et quand le gouvernement serait mille fois coupable , est-ce sur le gouverneinent ou sur la société que le jury fait porter sa prétendue vengeance? n'est-ce pas la société même qu'il frappe , la société qui ne vit que de justice, et à qui op ne peut faire un plus injurieux outrage et un plus irréparable tort qu'en lui refusant jugement et réparation? Non, Messj^ç^s, vous ne pouvez admettre cette excuse.
Mais je dis que, non-seulement le jury de Strasbourg, dans son verdict ou plutôt dans son déni de justice et de jugement, n'a pas l'excuse que vous lui prêtiez hier ; je dis que le gouvernement n'est pas coupable dans cette affaire; je dis qu'on peut le justifier, dans mon opinion, sur tout ce qu'il a fait dans l'origine et dans la conduite de l'affaire de Strasbourg; et si la Chambre veut me prêter un moment d'attention, quoique je ne sois pas habitué à flatter le gouvernement, je ne sais pas non
plus lui adresser des reproches injustes, parce que je ne veux pas blâmer dans les autres ce que j'aurais fait moi-même. Je demande donc un moment d'attention. {Parlez ! parlez !)
Je dis que le gouvernement n'est pas coupable. Et de quoi Faccuse-t-on? D'avoir, selon vous, soustrait le principal accusé; d'avoir violé , aux yeux du jury et du pays, l'égalité de tous les citoyens devant la loi! L'égalité devant la loi! J'ai été moi-môme, au premier abord, séduit par ce sophisme; mais un instant de réflexion m'a montré qu'il n'avait pas le moindre fondement. En quoi le gouvernement a-t-il violé l'égalité devant la loi? en quoi un malheureux jeune homme, proscrit, exilé, déshérité de toute patrie, sans frontières, sans concitoyens, sans loi aucune qui le protège, qui n'est ni étranger, ni Français, ni citoyen, est-il l'égal du citoyen français? Le gouvernement est-il coupable de l'avoir puni par la seule loi qu'il pût lui appliquer, par la loi de l'ostracisme? Y a-t-il un citoyen français, en rentrant dans sa conscience, qui puisse avoir le droit légitime de se plaindre que les conditions ne sont pas égales entre lui, citoyen français, entouré de toutes les garanties sociales dans son pays, vivant sous la protection et sous l'empire de toutes les lois que lui-même a feite3 et consenties, et ce malheureux exilé sur qui pèsent tant et de si cruelles exceptions , {Bruit et murmures à gauche. ) qui n'est coupable que de sa naissance, qui n'est puni que pour la gloire même de son nom? Ah! soyons donc justes, Messieurs, si nous ne jtavons, si nous ne voulons pas être généreux! Pouvonsnous, deyons-nous vouloir appliquer à uue condition sociale, semblable à celle du prince Louis Napoléon , ou de tout autre individu, dans une pareille position, le niveau de votre pénalité et le joug de votre ostracisme? {Murmures à gauche,) Pouvez-vous youjoir qu'il soit votre égal devant les lois pénales, et votre ilote, deva^nt la loi politique? C'est moi alors qui vous demanderais où serait pour lui la justice, où serait pour lui l'égalité? {Murmures et interruption à gauche ; adhésion au centre. )
Je dis que le gouvernement ne pouvait pas traiter d'après la loi commune l'individu dont il est question ; je dis qu'il n'avait qu'une loi à lui appliquer, c'était la loi de sa nature, {Bruit à gfluche.) c'était la loi de sa naissance, {Explosion de murmures à gauche.) c'était la loi de son perpétuel exil! {Vives dénégations à
gauche; bravos au centre.) Il n'était pas puni pour un crime; non, Messieurs, il était exilé pour la gloire de son nom, pour un nom qui a trop d'éclat, qui a encore, dans certaines oreilles, trop de retentissement pour le pays. {Agitation.) Qu'y a-t-il là qui ne soit, je ne dirai pas juste, je ne profanerai pas le mot de justice en l'appliquant à une loi d'exil, mais qu'y a-t-il là qui ne soit rigoureusement conforme au devoir du gouvernement et à la condition de l'accusé?
Je dis que, dans une situation pareille , il est inutile même de raisonner; il suffisait de sentir. Je dis que le gouvernement devait sentir ce qui est vrai : c'est que les lois ne peuvent tout écrire d'avance, c'est qu'il y a une foule d'éventualités imprévues qui ne peuvent pas être renfermées dans les limites littérales de la législation, c'est qu'elles sont toujours plus nombreuses que toutes vos prudences, et que dans un pareil cas le gouvernement a un devoir. Oui, en l'absence des Chambres, où se révèle la conscience publique par notre organe, en l'absence des corps politiques, quand il survient un pareil événement, que doit faire le gouvernement? Il doit s'élever au rôle que sa mission lui assigne, à la hauteur de la conscience publique; il doit prendre, si j'ose me servir de ce cette expression, la dictature du sentiment national ; ( Vive approbation au centre, ) il doit la prendre momentanément, sauf à venir demander ensuite ici un bill d'indemnité qui ne lui manquera jamais toutes les fois qu'il aura été grand , noble , généreux, au nom de la France. Il est beau, dis-je, au gouvernement de se demander si la France se réveillera plus forte et plus glorieuse parce qu'on aura traîné sur les bancs d'une cour d'assises un de ces exilés sans crime, un de ces enfants sans patrie, un de ces noms qui sont une part de sa nationalité et de sa gloire, un des neveux de celui dont la statue couronne ses plus impérissables monuments! Ah! rendons grâces à Dieu que cela n'ait pas été juste , rendons grâces à Dieu que cela n'ait pas été possible. La France s'en voilerait le front !
Et daignez remarquer. Messieurs, ce qui serait arrivé sous le rapport même politique, si le gouvernement avait suivi une marche opposée. Ou le prince Napoléon aurait été acquitté, ou il aurait été condamné. S'il avait été acquitté, vous auriez eu
bien autre chose qu'un scandale de Strasbourg, bien autre chose que le triomphe qui a affligé tous les amis de Tordre et de régalité en France ; vous auriez eu presque une révolution, du moins une avant-scène de révolution. {Dénégations bruyantes aux extrémités.) Vous auriez eu ce qu'on aurait pris, dans une certaine classe du pays, pour un symptôme révélateur, précurseur des sympathies de la nation pour une autre dynastie napoléonienne, sympathies qui n'ont rien de réel, je le déclare, et que je repousse, pour ma part, de toute l'énergie de mes souvenh-s, de tout mon amour pour la liberté constitutionnelle. {Au centre : Très-bien! tres-bimt)
Ou bien le prince Napoléon aurait été condamné, et alors. Messieurs, daignez remarquer la situation où se trouverait le pays, où serait la Chambre elle-même : vous auriez eu dans ce cas, par le fait du jury, par le fait de douze citoyens de Strasbourg, la loi de condamnation à mort contre les individus exilés qui rompent leur ban ; vous auriez eu cette condamnation à mort qui vous fut proposée ici dans la première colère de 1830, cette condamnation à mort que vous avez repoussée avec une si éloquente majorité, et contre laquelle s'éleva, par la générosité de son caractère et par le cri de son cœur, celui même qui l'avait proposée, notre honorable collègue M. de Briqueville. Tout le monde a ce fait dans sa pensée. Et si vous répondez : Cela aurait été bien ; si vous répondez par l'inflexibilité de la justice, Je répondrai, moi, par l'inflexibilité de l'histoire; je vous dirai : Lisez l'histoire, et voyez comme elle parle des nations, des corps politiques qui traînent dans la boue ou dans le sang ceux qui ont été à la tête de ces nations. Demandez-le à tous les procès de rois, demandez-le à tous les échafauds de rois, demandez-le aux fossés de Vincennes où le cri du sang du duc d'Enghien n'est pas encore étouffé. L'histoire n'a que des flétrissures pour ces prétendues justices des révolutions ou des usurpations, et au bout de peu de siècles elle les appelle de leur vrai nom : des lâchetés, ou des assassinats. Souvenez-vous des paroles qu'apportait ici, il n'y a pas longtemps, mon honorable collègue et ami M. Royer-Collard ; il vous disait qu'une chose manquait à ce pays, que c'était le respect. Eh bien! se- «rait-ce là une manière de rendre au pays le respect pour les
hautes positions sociales, pour les dignités politiques, de quelque nature qu'elles soient ? (Murmures aux extrémités,)
M. Dubois. (Loire-Inférieure.) Le respect pour la sédition!
M. DE Lamartine. Je demande si, à une époque où Ton se plaint que ce qui manque à la société c'est le respect, je demande si le gouvernement qui aurait systématiquement traîné sur les bancs de la cour d'assises les noms dont s'honorent le plus la France et le pays, je demande si le gouvernement n'aurait pas dégradé lui-même davantage dans le pays le respect qu'il doit conserver, non-seulement pour les hautes positions, mais je dirai pour les hautes infortunes? (Tres-hien! très-bien f au centre,)
Je le répète, Messieurs; ce n'est donc pas la faute du gouvernement si un scandale aussi inouï a eu lieu à Strasbourg, si les troupes, si une armée si nombreuse, et jusqu'ici intacte, patriotique, fidèle au pays, a été informée par le déni de justice de ce jury qu'il n'y avait plus désormais, à certaine condition, condition qu'elle était libre de choisir, péril légal pour elle à s'insurger contre le drapeau ; qu'elle en serait quitte pour un verdict d'acquittement, pour les applaudissements d'une populace ameutée, pour des banquets et des sérénades, pour toutes les ovations populaires sur le lieu même où se serait commis l'attentat, en face des soldats et des officiers fidèles, à qui ce triomphe de l'impunité armée ferait baisser les yeux et douter du devoir? (Bravos! Marques d'approbation au centre.)
Oui, Messieurs, maintenant qu'il sera bien entendu que quelques séditieux conspirant dans l'armée n'auront qu'à se réunir à quelques individus pris dans la lie des immoralités de vos grandes villes, et qu'avec une telle égide ils n'auront rien à répondre à votre justice, que n'auriez-vous pas à craindre si l'armée était moins sûre d'elle-même, moins dévouée à son patriotisme? Vous arriveriez infailliblement bientôt au Bas-felnpire, ou à ces honteuses scènes de l'Espagne, à ces scènes de la Granja, où quatre soldats ivres violent le palais, arrachent une reine à ses appartements. (Vive dénégation à gauche,)
M. Laffitte. Citez fidèlement ; ce n'est pas cela,
M. Odilon èARROT. Vous avez lu cela dans là Gazette de Madrid,
Voix au centre. A Tordre, à l'ordre!
M. L\FFirrÈ. A Tordre tant que vous voudrez I mais la nation espagnole avait exprimé son vœu avant; quatre hommes n'en auraient pas imposé à une nation entière.
M. DE Lamartine. Laissez parler M. Laffltte. Je vais lui répondre.
Oui, vous avez vu la sédition militaire enfoncer les portes du palais.
M. LAFnTTE. Encore une fois, citez fidèlement.
M. DE Lamartine. Je ne sais pas si vous avez eu d'autres communications, mais quant à moi je cite ce que je sais. Oui, quatre soldats ivres ont pénétré dans les appartements de la reine, Tout arrachée de son palais.
Vives dénégations a gauche. Non, non, non!
Au CENTRE. A Tordre, à Tordre!
M. Laffitte. C'est une attaque indirecte à la révolution de Juillet, c'est du carlisme tout pur. {Longue agitation.)
M. DE Lamartine. Je répondrai aux honorables interrupteui's qu'ils ne peuvent pas affirmer plus que moi telle ou telle circonstance de la révolution de la Granja, et que peu importe. (Rumeur.)
Le fait est que la révolution de la Granja est une émeute militaire de quelques soldats. {Nouvelle interruption de la gauche.)
M. Glais-Bizoin. Ils n'ont pas imité la garde royale.
Au CENTRE. A Tordre les interrupteurs!
M. DE Lamartine. Je dis que c'est une émeute militaire, où quelques soldats, ivres ou non, sont venus imposer à la reine et à son gouvernement une charte dont ils ne savaient pas même lire la première syllabe. {Assentiment au centre.) Je dis qu'ils sont venus faire la loi à tous ces grands débris de la révolution espagnole de 1812 et de 1820, et qu'en un jour d'émeute militaire ces martyrs de la liberté espagnole ont été reportés à un quart de siècle en arrière.
Voilà ce que je réponds à ThoribralDle M. Ôdilon Barrot.
Quant à M. Laffitte, je lui dirai que je ne prétends nullement comparer la révolution de Juillet â la révolution de la Granja, quels que soient mes sentiments personnels sur les conséquences des deux faits. {Exclamations à gauche.)
Je sais, aussi bien que les honorables membres qui m'interrompent, qu'il y a des révolutions populaires malheureusement nécessitées par des agressions fatales ; je sais, aussi bien qu'eux, que la liberté sort quelquefois de ces révolutions populaires; mais il n'est jamais sorti des émeutes et des révolutions militaires que le désordre, l'anarchie et la servitude. C'est là le sentiment qui me les fait combattre, {Approbation au centre. )
Maintenant, Messieurs, je demanderai un peu de silence à l'émotion qui agite ce côté de la Chambre, et je me bornerai à discuter le projet en lui-même.
Je repondrai à M. Nicod qu'il est évident, partout ce que j'ai dit jusqu'à présent, que la loi n'est pas un mensonge; car les innombrables conséquences du déni de justice et de l'impunité proclamée à Strasbourg sont, certes, une cause suffisante d'attention pour le pays. Je lui prouverai maintenant que la loi n'est pas oppressive.
De quoi Faccuse-t-on? d'être une loi de circonstance. Mais, Messieurs, lors même qu'elle serait une loi de circonstance, estce que toutes les lois du monde n'ont pas eu leur origine dans les circonstances? Est-ce que les gouvernements sont institués, est-ce que nous-mêmes nous sommes ici pour autre chose que pour parer aux événements, prendre conseil des circonstances qui se révèlent, surveiller les dangers que les circonstances seules peuvent nous manifester? {Applaudissements au centre.)
Mais je dis plus : je dis que la loi n'est pas une loi de circonstance, mais une loi d'urgence; car j'appelle loi de circonstance une loi qui est née de la circonstance et qui doit passer avec elle, une loi exceptionnelle, une loi qui déroge aux principes. Ici la circonstance n'est pas la cause , elle est l'occasion. Eh bien ! je maintiens que la loi qui reconstitue une juridiction militaire pour des délits militaires, bien loin de déroger aux principes, est un retour normal, un retour régulier, un retour nécessaire au principe qui veut que toute légalité soit efficace, que toute criminalité, que tout délit ait un juge, que toute justice soit sincère et compétente, que tous les individus investis par la société des fonctions les plus hautes et les plus périlleuses pour elle, s'ils en abusent, répondent devant une juridiction réelle, efficace, moralement responsable de tous les périls que
peuvent faire courir à la société l'abus de la force, du grade, des fonctions qu'elle leur confie.
Et en effet, y a-t-il parité, je le demande à ceux qui soutiennent que la disjonction des accusés militaires d'avec les accusés civils viole l'égalité devant la loi , et je m'adresse au bon sens, à la conscience de tous; y a-t-il parité, assimilation possible entre un simple citoyen qui n'exerce aucune fonction dans la société, qui n'a pas de responsabilité, pas de grade, pas de commandement, qui ne viole aucune confiance, qui n'est armé d'aucun pouvoir social, entre cet individu, lorsqu'il commet ou médite un crime contre l'État, et un chef de corps, par exemple, qui est investi par le corps social tout entier des plus hautes et des plus graves attributions ; un chef de corps qui a le grade, cette fonction dont la société l'a, pour ainsi dire, sacré; un chef militaire qui a le drapeau, cette patrie dans la patrie, qui a la discipline, cette loi particulière, cette loi de fer inventée par toutes les nations pour refréner ces masses de baïonnettes auxquelles elles livrent leur liberté et leur vie ; un chef militaire qui peut, d'un mot, d'un signe, commander à deux ou trois mille hommes, faire tourner les baïonnettes contre le pays, opprimer les citoyens, violer les domiciles... {Mouvement d'approbation au centre); un chef militaire qui, dans des circonstances plus nationales encore, pourrait porter le crime plus loin, et, en déplaçant une batterie, fait perdre une bataille de cent mille hommes, ou qui , comme à Strasbourg, pourrait abuser du prestige même du commandement pour ses propres soldats, attenter à toutes les lois, proclamer des gouvernements de caprice, et jeter le trouble, la consternation, la guerre civile peut-être, dans un pays tout à l'heure tranquille, tout à l'heure florissant?
Y a-t-il parité entre ces deux hommes? Je le demande encore une fois à vos consciences : toutes vos voix répondent non. {Vive adhésion au centre,)
Eh bien ! la loi qui assimilerait ces deux natures d'individus, ces deux conditions sociales, l'une impuissante et désarmée, l'autre toute-puissante et pouvant immédiatement convertir ses pensées en actes funestes à la patrie , une pareille loi ne seraitelle pas une loi insensée?
Je dirai plus, ne serait-elle pas une loi inique?
Eh bien I c'est précisément la loi contre laquelle nous protestons, et que nous voulons détruire aujourd'hui en reconstituant une juridiction militaire efficace, non pas seulement pour le maintien de la discipline, mais pour le salut même de toute là société, et surtout de toute liberté.
Je dis que cette loi contre laquelle je m'élève leur refuserait des juges. Et ici, je vous prie de m'écouter encore, car je raisonne en dehors de tous les principes judiciaires, que je respecte profondément, que je regarde comme l'expérience écrite des jurisconsultes, mais qui cèdent selon moi aux principes éternels du bon sens ; je dis que la loi leur refuserait des juges, et je le maintiens.
Je vous demande. Messieurs, si Un simpliB individu pris au hasard , dont le nom est tiré au sort parmi les électeurs peu habitués à juger ces natures de délit, car, bien qu'on en ait dit hier, les électeurs sont tous capables d'élire , mais tous ne sont pas capables de juger; je vous demande si des juges ainsi pris au hasard, étrangers à la gravité des faits qui vont leur être soumis, étrangers à la connaissance de la discipline, à l'importance des manquements militaires, aux conséquences immenses qui résultent quelquefois d'un fait minime de discipline en apparence, je demande si un individu qui souvent ne sait pas lire , ou qui , comme à Strasbourg , ne connaît pas même la langue de l'accusé qu'il interroge, un homme qui n'a jamais exercé ni sa pensée''ni sa conscience qu'à des choses habituelles, à des délits civils, je demande si cet homme est un juge moralement compétent pour prononcer sur les faits compliqués de là subordination, et s'il ne laissera pas presque toujours en dehors de son verdict toute cette part immense de culpabilité qui constitue le délit militaire et qui l'aggrave ? culpabilité qui réside surtout dans la nature des fonctions de Tofflcier, dans les armes qu'il porte, dans le grade qu'il occupe, dans l'abus de la confiance du pays, dans la trahison qui est souvent jointe au délit? {Très-bien! très-bien !)
Ainsi, vous aurez l'impunité quelquefois, l'injustice toujours. Oui, l'injustice! Les délits insignifiants seront sévèrement punis, les grands attentats absous ; le soldat égare ou séduit par des
embaucheurs sera condamné aux fers, le chef factieux sera renvoyé sans arrêt et ira porter à l'armée l'immoral encouragement de son impunité , l'énormité du délit deviendra l'immunité du coupable.
Eh bien! prenez-y garde, Messieurs, vous ne supporteriez pas longtemps une pareille situation. Dans un pays tout militaire comme la France, dans un pays qu'on fascine, qu'on enivre tous les jours de gloire et de louanges au despotisme heureux, qu'on fanatise pour la mémoire d'un despote glorieusement absous par la guerre seule; dans un pays qui est à si peu de distance du 18 brumaire et du 20 mars 1815, dont il ne doit pas perdre le souvenir; dans un pays où le pouvoir est mal affermi, où ceux qui le combattent le dégradent, où ceux qui l'envient le démolissent tous les jours {Nouvelles marques d'adhésion au centre); dans un pays où, pour donner au peuple l'éducation de la liberté , on n'élève devant ses yeux que les symboles de la gloire et du despotisme, comme si la révolution de Juillet devait servir de piédestal à Napoléon et non à la liberté du peuple ; où un ministre de l'intérieur, M. Thiers, car c'est à lui que je m'adresse dans ce moment, où un ministre de l'intérieur, chargé des travaux publics, n'a pas 'craint de laisser nos artistes représenter l'image de la France , de la patrie agenouillée , humiliée sous la main de celui qui a dispersé ses corps politiques et violé la liberté dans son temple. {Mouvements et bruits divers).
M. Thiers. Où cela?
M. DE Lamartinb, Sur Tare de l'Étoile.
Dans un pareil pays, où la liberté est bien plus dans nos désirs que dans nos habitudes, je dis que le despotisme du sabre passerait bientôt par la brèche que vous auriez laissée ouverte. {Réclamations à gauche, )
M. DE Lamartine. Je n'entends pas. {Continuez! continuez!) Et c'^est dans une situation semblable. Messieurs, avec une éducation de liberté si peu faite, avec tant de périls derrière nous et devant nous... {Rumeurs sur quelques bancs.) avec une armée de 500,000 hommes en temps de paix, que vous voudriez rester dans l'état désarmé où vous laisse l'abrogation de la loi de 1830 j
Voix diverses. Dites 300,000 hommes et non pas 500.
M. DE Lamartine. Oui, 300,000 hommes; je demande pardon de l'erreur. Il n'en faut pas tant. Si vous n'avez pas une justice efficace pour prévenir les lois du sabre, vous ne serez pas longtemps un peuple libre.
C'est donc une situation semblable que Ton oppose aux précautions que l'État doit prendre, aux précautions que le législateur doit méditer, ces soi-disant principes éternels revendiqués hier avec tant d'éloquence par l'honorable M. Nicod, ces principes d'indivisibilité et de connexité de procédure. Ces principes, à moi, ne m'étaient pas même connus de nom; {On sourit.) mais je ne les respecte pas moins... [Nouveau bruit,)
Je répète qu'étranger, par la nature de mes habitudes , aux formes de la justice, j'ai vécu jusqu'à quarante ans saiis connaître, même de nom, ces principes. Peut-être ai-je vécu sous leur tutelle, et je leur en rends grâce.
Mais je répondrai à l'honorable M. Nicod, qui vous disait hier que les formes étaient la justice en action, qu'il m'est im- / possible d'admettre dans ces termes cette belle et magnifique pensée. Non , les formes ne sont pas la justice en action. Les formes sont les moyens, les instruments de la justice. Et quand l'État est en péril , quand il lui devient manifeste que certaines de ces formes l'empêchent d'obtenir la justice et les garanties dont il a besoin, il est non-seulement en droit, mais en devoir de demander aux législateurs une modification normale des formes pour atteindre ce but. ( Très-bien !)
Je ne reconnais qu'un seul principe , et ce principe , on n'a pas besoin de lui donner un nom : il n'est pas de ceux que le législateur écrit et efl*ace, il est écrit par Dieu même dans la conscience et dans l'intelligence de tous les hommes; ce principe, nous ne le nierons jamais, et si vous parveniez à me prouver, dans la discussion de cette loi , que nous y portons la moindre atteinte, à l'instant même, pour ma part, je le déclare, ma boule blanche se changerait en boule noire. Ce principe, c'est celui qui veut que , lorsqu'on demande un jugement au juge , on donne au juge les éléments d'une conviction entière et absolue.
Du moment que vous lui donnez les éléments d'une entière
conviction, il vous doit la justice. Si vous ne lui donnez pas ces éléments de conviction, vous opprimez, non-seulement le juge, mais encore l'accusé.
Mais, Messieurs, la question n'est pas là : entre vous et nous la question n'est pas de savoir si l'indivisibilité ou la connexité ne sont pas de bons éléments de procédure, mais de savoir s'il est possible d'avoir, dans un pays continental qui exige un nombre aussi considérable de troupes que la France, s'il est possible d'avoir une armée permanente de trois ou quatre cent mille hommes sans une juridiction militaire qui maintienne la discipline dans l'armée.
La question est de savoir, ensuite, si l'on peut avoir une juridiction militaire en dérogeant quelquefois à l'indivisibilité de la procédure, en admettant quelquefois la disjonction. Eh bien! nous avons recherché soigneusement s'il y avait un autre moyen; j'ai, pour ma part, consulté les hommes les plus consommés de toutes les opinions dans la magistrature. Aucun amendement, aucun article de loi satisfaisant n'a été découvert jusqu'ici.
Je ne déguise pas à la Chambre que je ne trouve pas la loi complètement satisfaisante , que je désirerais des distinctions dans cette loi, et que j'en provoquerai même ou appuierai en amendement. Ainsi il y a quelque chose d'exorbitant, selon moi, dans la disposition de la loi qui confère au conseil de guerre l'attribution du jugement d'une partie du complot politique, lorsque le complot politique est connexe avec l'attentat de rébellion à main armée. Je sais que les meilleurs esprits se proposent de présenter un amendement à cet égard. Je ne doute pas qu'il ne rectifie la loi , et je m'y réunirai pour m#û compte.
Je dis, de plus , que je n'admets pas, dans ma pensée, cette loi comme éternelle, comme permanente; je l'admets plutôt comme une mesure momentanée, comme un coup d'État législatif, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi. {Exclamatiom à gauche, )
M. Odilon Barrot. Très-bien ! vous donnez à la loi son véritable nom.
M. DE Lamartine. Je répète que j'admets la loi plutôt comme
provisoire que comme permanente. Je l'admets comme une mesure nécessitée par la brèche faite aux institutions du pays par la conséquence du verdict de Strasbourg, par cette proclamation de r impunité devant les troupes.
Je ne doute pas que le gouvernement ne se hâte de méditer un projet de code militaire qui garantisse à la fois et les droits du citoyen civil devant la justice, et le maintien non moins indispensable de la sévérité nécessaire dans les lois spéciales à la juridiction militaire.
Mais la question, je le répète, n'est pas là entre nous : la question est simplement de savoir s'il est possible de subsister à des conditions pareilles. Nous disons non. Et je dis ïion avec d'autant plus de confiance et d'imperturbabilité qu'en recherchant avec soin dans l'histoire , car j'ai voulu éclairer ma conviction, je n'ai trouvé en Europe aucun pays , aycune époque, qui ait pu se passer de juridiction spéciale militaire, infiniment plus sévère que celle qui vous est proposée par la loi de disjonction.
L'honorable M. Dupin vous a cité Rome; mais Rome est un argument en notre faveur. Rome avait la même loi qu'oi;i nous propose. Elle reconnaissait dans le même homme un délit civil et un délit militaire. L'individu était renvoyé au juge civil pour le délit civil, au juge militaire pour le délit militaire. {Interruption à gauche. )
M. Odilon Barrot. Vous n'avez pas compris.
M. DE Lamartine. Et le jour où les Romains ont oublié cette loi conservatrice de leur discipline , le jour où des généraux* factieux, où des empereurs intéressés à aduler la multitude ont aboli cette loi gardienne de la discipline militaire , il n'y a plus eu de république, et Rome a été mise au pillage ou à l'encan. {Sensation. )
M. Dupin a cité nos propres temps, nos temps de barbarie. Je ne puis pas penser qu'il ait cité sérieusement conjme modèle, à notre législation criminelle, réformée par les siècles, par la philosophie , par l'Assemblée constituante , je ne pense pas qu'il lui ait cité, dis-je, comme exemple et comme modèle, ces juridictions du moyen âge , où il y avait autant de juridictions que de positions sociales, autant de lois que d'individus; où le
prêtre et le laïque , le noble et le roturier, avaient leurs juges particuliers; où la torture était l'interrogation du coupable, et les cris de la douleur la conviction du juge; où la justice instruisait dans l'ombre, comme on commet le crime.
Enfin, on cite l'exemple de l'Angleterre. Je demande pardon à ceux qui citent l'Angleterre , mais ils n'ont pas approfondi la question, ils ne connaissent pas la juridiction anglaise relativement à l'armée permanente. Et d'abord la loi anglaise ne reconnaît pas d'armée permante. Elle a trouvé, dans la seule existence d'une armée permanente, un danger trop imminent pour la liberté, et il n'y a pas d'armée permanente. Tous les ans le parlement vote de nouveau, pour ainsi dire exceptionnellement, l'existence de l'armée en Angleterre. Son armée permanente, ce n'est pas son armée territoriale, c'est sa flotte ; c'est là son armée nationale, sa véritable force. Et cette armée a le code militaire naval le plus sévère , le plus draconien qu'on puisse lire , et il commence par la barbarie et l'illégalité la plus monstrueuse, l'exercice de la presse, dont vous connaissez tous les effets et les scandales.
Quant à son armée permanente, qu'elle pourrait regarder comme si imperceptible dans l'état de ses forces nationales, elle ne s'est pourtant pas contentée du jury. Non, elle a pour cette arnaée une justice terrible, spéciale, absolue: elle a la loi martiale, le muting act, la loi contre la rébellion, que le parlement renouvelle tous les ans en même temps qu'il crée l'armée permanente, et qui fait planer sans cesse sur l'armée cette loi de discipli^e aussi prompte, aussi sévère, aussi violente que les tentatives njêmes que les corps armés pourraient faire contre la constitution du pa^s; voilà ce qu'est la loi militaire de l'Angleterre. {Moy^vement et bruits divers, )
Certes, je ne vous h proposerai pas, je ne la proposerai pas à un pays comme la France; vous vous indigneriez contre une loi martiale, et je vous en félicite : votre sentiment est le mien. Itfais il faut à un pays forQ^ de garder quatre ou cinq, cei^t millç hommes sur son territoire, il faut à un pays tpi^t continentaj, tout militaire comme la France , il lui faut incjjspeijsablement de deux choses l'une : ou une loi martiale , ou une loi de disjonction , une loi qui rende la discipline militaire à l'arpée,
Une loi martiale , vous n'en voulez pas ; ayez donc le courage d'accepter la loi de disjonction qu'on vous propose.
Je répondrai deux mots, avant de terminer, à ce que nous a dit M. Nicod relativement à l'armée.
Certes, Messieurs, je suis loin de penser que l'armée soit insultée, que Tarmée soit outragée, que Tarmée soit indignée de la loi, non pas que nous lui faisons, mais que nous lui rendons, car c'est la loi qu'elle a toujours eue en France ; c'est la loi qui a fait les soldats de l'Empire dont vous vantez sans cesse, avec raison, la discipline et la gloire; c'est la loi du soldat français de toutes les dates, la loi qui a maintenu son honneur et secondé son patriotisme. Ce n'est pas moi qui voudrais ni flatter l'armée, ni l'insulter. L'armée a mérité, selon moi, la justice, et même plus, la reconnaissance du pays, je ne dis pas par sa gloire militaire, on lui en a assez parlé, on l'en a trop enivrée peut-être, mais par son sincère et profond patriotisme. Elle a traversé deux grandes révolutions sans se mêler à aucun de leurs excès; elle a traversé 1815 et 1830 en restant fidèle à son drapeau jusqu'au dernier moment, et à la patrie toujours. ( Très-bien ! très-bien !)
Cela suffirait pour nous faire oublier deux grandes fautes qu'on ne peut effacer de son histoire, et que je n'en effacerai pas; mais comment aurait-on le courage de lui rappeler deux fautes si glorieusement expiées, non-seulement par ses exploits, mais encore par ses infortunes ! ( Très-bien !)
Je répète que l'armée n'est nullement attaquée dans sa dignité, dans son honneur, par la loi que nous lui rendons. L'armée a un autre sentiment : elle sent que son honneur et sa force sont dans sa discipline ; elle sent que sa dignité, que sa conservation, comme force sociale, est dans sa propre juridiction, dans cette juridiction qui lui a toujours appartenu sous tous les régimes et à toutes les époques, dans cette juridiction qui lui appartient pour la garantie même des citoyens; car quelle force pourrait réprimer une armée de trois cent mille hommes, si elle ne se réprimait pas elle-même? {Très-bien!)
Je dis et je répète que l'armée, à qui nous voulons rendre ce qui a été considéré en tous temps comme un noble privilège et non comme une marque de défiance, sa propre juridiction, ju-
géra qui Thonore, qui la respecte le plus, de vous qui voulez la lui enlever, de nous qui voulons la lui maintenir. Elle sait que c'est sa discipline qui fait le nerf de ses bataillons, et que si le sabre du soldat, en temps de paix, n'élait pas cloué dans le fourreau, le sabre tomberait bientôt dans le mépris des populations.
Maintenant un mot sur ce que vient de dire M. Leyraud des conseils de guerre. 11 vous a fait un tableau affreux et trop vrai des drames sanglants dont les conseils de guerre ont été témoins, et quelquefois instruments. Messieurs, quelle institution au monde n'a eu ses jours néfastes? Si je vous déroulais à mon tour le tableau de la justice politique rendue par les jurys, depuis les jurys de 1793 qui envoyèrent quatre-vingt mille de vos meilleui*s citoyens à Téchafaud sur un geste de l'accusateur public, jusqu'à ces jurys qui, dominés par des passions d'un autre ordre, refusaient toute justice à leurs ennemis...
M. Odilon Barrot. C'étaient des commissions. {Longue interruption. )
M. DE Lamartine. Je dis, Messieurs, et je maintiens qu'il n'y a pas d'institution au monde qui pût passer sans reproche devant rhistoire et devant nous. Je dis que les institutions ne sont rien par elles-mêmes, qu'elles sont tout par l'esprit qui les anime. Sous un gouvernement cruel et despotique, vous aurez des jurys barbares; sous un gouvernement humain et libéral, vous aurez des conseils de guerre humains et miséricordieux.
A GAUCHE. Appuyez-vous donc des lois d'exception?
M. DE Lamartine. La juridiction des conseils de guerre pour les militaires n'est pas l'exception, c'est le principe. C'est ce principe que je soutiens, parce que sans ce principe, point d'armée. Le jour où vous aurez introduit un magistrat entre l'officier et le soldat , où l'ordre se discutera au lieu de s'imposer, l'armée est anéantie. Eh! Messieurs, vous devriez penser que ce n'est pas pour le despotisme qu'on soutient une loi de discipline nécessaire. Le despotisme n'a pas besoin de lois ; il a l'arbitraire et ne s'en sert que trop bien. C'est la liberté qui a besoin de lois pour se soutenir devant ces milliers de baïonnettes dont le contact lui a si souvent été fatal.
Oui, nous voulons, oui, je veux la défendre, non-seulement
contre le despotisme des tribuns populaires, mais aussi, mais surtout contre le despotisme des tribuns armés.
Quant à l'inhumanité dont a parlé l'honorable M. Leyraud , qu'il me permette de soulager mon cœur et de signaler à la Chambre ce que je vois au contraire dans les conséquences du projet de loi. Ce que je vois dans le projet de loi, et je parle ici comme partisan de l'abolition de la peine de mort, ce que je vois comme conséquence nécessaire , c'est l'adoucissement prochain, inévitable, non-seulement du code militaire, que tous s'accordent à trouver d'une sévérité exagérée , mais encore la désuétude de la peine de mort. {A gauche. Ohl oh! c'est trop fort.) Oui, Messieurs, il est évident que si les anomalies dont vous parliez hier ont lieu fréquemment, que si des individus sont condamnés à mort par les conseils de guerre , tandis que les complices civils seront acquittés par le jury, on n'ira pas exécuter à mort les militaires. On sera obligé souvent d'attendre quatre, cinq et six mois pour présenter ces condamnés à la confrontation des accusés civils : eh bien ! il est dans la nature du cœur humain que , lorsque des mois et des années se sont passés entre le crime et la peine... {Bruit et interruption à gauche.) je dis qu'il est contre la nature et le cœur humain qu'après que la colère se sera refroidie, lorsqu'il se sera passé plusieurs mois, je le répète, entre le crime et la peine, on aille exécuter froidement les criminels. Non, Messieurs, il arrivera des grâces, des commutations inévitables, et la peine de mort s'abolira par désuétude.
Voix A GAUCHE. Alors c'est l'impunité... et...
M. DE Lamartine. Ce n'est pas l'impunité; nous ne demandons pas des supplices, nous n'en voulons jamais. La société n'en a pas besoin, elle en a horreur. Nous ne voulons pas des pénalités sévères ; nous voulons ce qui est indispensable à la société comme à l'armée, justice, jugement, garantie de l'ordre.
Je termine. Messieurs. Je crois avoir démontré que te loi n'était pas mensongère, puisque les motifs de sa présentation étaient graves et réels ; qu'elle n'était pas oppressive, puisque les nations les plus libres et les plus légales du monde, vos modèles, vos aînées dans la liberté, l'Angleterre et l'Amérique,
avaient une juridiction militaire cent fois plus forte et plus absolue que la vôtre ; enfin qu'elle n'était pas anarchique. Ah ! Messieurs, si nous ne la votions pas, je sais trop où serait l'anarchie, je sais trop d'où elle pourrait se répandre sur nous. Impuissante par les mouvements populaires, par les émeutes des rues, elle essayerait d'agir par les émeutes de corps de garde. Elle n'y réussirait pas, j'en ai la confiance ; mais Tarmée doit être préservée de ces tentatives mêmes. Encore une fois, je finis. Je ne veux pas ranimer ici les irritations que mes paroles ont soulevées en commençant de ce côté de la chambre (à gauche). Je respecte la susceptibilité de mes collègues et l'autorité de la chose jugée.
• Je conviendrai si l'on veut que le jurj' de Strasbourg a loyalement prononcé ; que ces douze citoyens, interrogés devant Dieu et devant les hommes, sur leur honneur et leur conscience, ont pu légalement répondre au pays sur un fait récent : « Non, il ne s'est rien passé! non, il n'y a ni coupables, ni crime, ni pénalité ! » J'admets tout. Mais respectez aussi ma conscience et celle de mes commettants, dont je suis l'organe. Permettez-moi de faire une hypothèse; une hypothèse n'est pas une insulte à la chose jugée.
Eh bien! je dis que si, dans un pays continental et militaire, dans une ville frontière, clef du territoire, au milieu d'une nombreuse garnison, des chefs de corps, des officiers, embauchaient leurs propres troupes, violaient leurs serments, arrêtaient leur général, portaient l'épée sur leur chef, proclamaient des empires ou des républiques de caserne, avec la guerre civile pour prélude et l'anarchie pour résultat ; que si les juges, appelés à connaître de ces faits, interrogés sur ces attentats, répondaient non à tout, laissant ainsi la justice sans organe et sans sanction ; que si, au sortir de ce jugement, les accusés allaient recevoir les félicitations de leurs complices, les sérénades populaires, les ovations de l'esprit de trouble, devant les troupes mêmes qui avaient réprimé la tentative , et que si le gouvernement, les chambres, les législateurs, devant de pareils faits, restaient frappés de stupeur, immobiles, laissant les lois convaincues d'impuissance, la fidélité honnie et la rébellion triomphante, il n'y aurait plus, dans un pareil pays, pour l'homme honnête
et prévoyant, pour Thomme dévoué à l'avenir d'une liberté régulière, il n'y aurait plus qu'à se voiler la tête et à attendre la dernière subversion, non-seulement de la discipline, mais des loisl {Bravos au centime. Interruption,)
Mais non, Messieurs, ce n'est pas là ce qu'il y aurait à faire, ce n'est pas là le sentiment qui est en moi, ce n'est pas là le sentiment de découragement que je veux laisser en vous en descendant d'ici.
Non, il y aurait autre chose à faire; ce serait de se retourner avec courage contre cette déroute des lois, de faire face à l'événement, et de réparer la brèche par où le despotisme militaire pourrait envahir le pays. {Très-bien! très-bien!)
Croyez-moi , le sol n'est pas encore raffermi ; des bruits sourds de révolution grondent encore en Europe. Je ne sais ce que l'avenir prépare à notre glorieuse et malheureuse patrie, le sort des nations est entre les mains de Dieu ; mais ce que je sais, c'est que le pays redoute les révolutions par la violence. Oui, il veut des réformes législatives, il veut qu'une seconde Assemblée constituante se place à la fin de notre révolution pour la clore, comme la première se trouva au commencement pour l'ouvrir. {Bruit, agitation, murmures,)
Je répète que le pays ne veut pas de révolution par la violence, par le sabre, pas plus qu'il n'en veut par les émeutes de la rue ; je dis qu'en parlant ainsi je suis profondément dans son sens. Et quant à moi, je déclare que je consens à être écrasé par la première pierre de toute révolution que j'aurai provoquée, que j'aurai appelée, que j'aurai désirée ; mais je déclare avec la même énergie que, si mon pays était assez malheureux pour avoir à traverser des crises nouvelles, je préfère cent fois des révolutions d'anarchie à des révolutions de caserne. '{Exclamation à gauche.)
Dans l'anarchie, au moins, quelque terrible qu'elle soit... {Interruption, longue agilation.) oui, dans l'anarchie, du moins, dans les mouvements populaires...
M. Arago. Mouvements populaires et anarchie sont deux. Faites au moins la distinction.
M. DE Lamartine. Laissez-moi expliquer ma pensée. Le puis-je dans ce tumulte d'apostrophes?
Je dis que dans Fanarchie, quelque terrible, quelque forte que soit cette éducation pour la liberté, au moins y a-t-il quelque possibilité pour la liberté de prévaloir et de s'en affranchir, au moins il y a des caractères qui s'y retrempent ; et à côté de grands crimes on voit surgir de grandes vertus, de généreux dévouements. Mais dans les révolutions de caserne, dans les révolutions brutales de la force militaire indisciplinée, il n'y a rien, rien que le mépris de toutes les lois et de tous les droits, l'avilissement de tous les caractères, l'abaissement, la dégradation de toutes les forces morales du pays. Eh bien ! je le répète, je craindrais moins pour une nation une de ces révolutions que l'autre ; mais je ne veux ni de l'une ni de l'autre. Voix a gauche. Ni nous non plus.
M. DE Lamartine. Non, je ne veux ni du despotisme populaire ni du despotisme armé. C'est ce sentiment qui m'a porté et qui me soutient à cette tribune. C'est ce sentiment que je résume en deux mots, qui sont toute ma pensée : Des révolutions populaires, le plus tard possible ; des révolutions militaires, jamais. ( Une longue agitation suit ce discours,)
Chambre des DéPCTés. — Séance du 24 mars 1837. ( Discussion du projet de loi sur Tinstruction secondaire.)
Le projet de loi sur l'instruction secondaire donna lieu à un incident remarquable. Une question importante diversement agitée dans l'opinion publique se posa devant la Chambre : en quelle mesure les lettres et les sciences devaient-elles se partager l'enseignement? Sans esprit de prédominance exclusive , M. Arago avait parlé en faveur des sciences. Il était naturel que M. de Lamartine lui répondît pour les lettres. Mais la discussion qui , avec les deux orateurs , s'était élevée dans les principes, ne put arriver à un résultat satisfaisant pour l'une ou l'autre des deux opinions qui divisaient la Chambre. Les partisans de la liberté d'enseignement trouvaient trop de restrictions dans le projet de loi ; les défenseurs de l'Université s'alarmaient de concessions dangereuses. Adoptée à une faible majorité , la loi ne fut même pas présentée à la sanction de l'autre Chambre.
En essayant de répondre à Fillustre et savant orateur qui, en défendant les sciences dont il est Thonneur, a été si juste, si bienveillant même envers les* lettres, il y aurait injustice, il y aurait inconvenance à moi de réduire la question entre nous à une misérable question de pédagogie, à une question de prééminence académique entre les études scientifiques et les études morales et littéraires. Telle n'est pas ma pensée. Ce n'est pas la
SUR UENSEIGNEMENT. 311
lutte, ce n'est pas rantagonisme qu'il faut établir entre ces nobles facultés de l'esprit humain, c'est le concoure, c'est l'harmonie. Bien loin de se nuire, bien loin de se combattre, elles se fortifient, elles se complètent Tune par l'autre : les sciences sont les éléments de la pensée, les lettres sont la lumière des sciences. La pensée est aux sciences, si vous me permettez une expression que vous trouverez peut-être trop poétique, ce que fut aux éléments de Tunivers le Verbe qui les éclaira et les ordonna. En écoutant tout à l'heure le préopinant vous citer les noms de Pascal, de Descartes, de Leibnitz, de Cuvier, de tous ces grands génies chez lesquels la gravité, la solidité des études scientifiques n'ôta rien au coloris et aux charmes de l'imagination et du style, un autre nom, un nom moderne, un nom contemporain se présentait à toutes vos pensées, et ce nom il n'était interdit qu'à M. Arago de le prononcer. (Bravo! hramî — L'orateur se tourne vers M. Arago.)
Mais, Messieurs, s'il n'y a pas lutte de prééminence, il y a pour le législateur, sous l'apparente frivolité de cette discussion, il y a une question d'importance relative à résoudre entre l'étude des sciences exactes trop exclusivement admise et l'étude des lettres humaines. Nous devons la discuter et la résoudre pour savoir quelle place il nous faut donner à l'une ou à l'autre de ces facultés dans notre système d'enseignement, ou plutôt dans quelle proportion nous les ferons concourir. Eh bien ! pour n'y pas revenir, je la tranche d'un mot : si le genre humain était condamné à perdre entièrement un de ces deux ordres de vérités, ou toutes les vérités mathématiques, ou toutes les vérités morales, je dis qu'il ne devrait pas hésiter à sacrifier les vérités mathématiques; car si toutes les vérités mathématiques se perdaient, le monde industriel, le monde matériel subirait sans doute un grand dommage, un immense détriment; mais si l'homme perdait une seule de ces vérités morales dont les études littéraires sont le véhicule, ce serait l'homme lui-même, ce serait l'humanité tout entière qui périrait. {Sensation.)
Sans doute il y a quelque chose de vrai dans le tableau que M. Arago vient de faire des inconséquences de notre système d'enseignement ; sans doute j'ai souvent déploré moi-même ces persistances de la routine qui donnent à une époque Téduca-
tion d'une autre époque, qui enseignent à des Français la langue des Latins et des Grecs, et donnent les mœurs, la religion, les lois, les préjugés des Athéniens ou des Romains à des enfants qui sont nés dix-huit cents ans après, et qui doivent vivre à Paris ou à Londres. C'est, si j'ose me servir de cette expression, une mascarade d'opinion, de religion et de mœurs, où l'on donne à une génération le costume d'une autre, et d'où ne peut résulter que le plus ridicule quiproquo de civilisation. Sous ce rapport, je pense comme mon honorable ami. Loin de ma pensée de le combattre! Je veux à chaque époque sa vérité, à chaque génération sa nature. Je veux une éducation spéciale, une éducation sincère, qui apprenne à l'enfant, non pas seulement ce qu'ont su ses pères, mais ce qu'on sait de son temps, ce qu'il doit savoir lui-même pour vivre, pour penser, pour croire, de la vie, de la pensée, de la foi sociale de son temps. Comme mes honorables amis, je veux qu'on l'initie de bonne heure à ces sciences des phénomènes naturels, à ces révélations de la nature physique qui rendent sensibles, évidentes, pratiques à ses yeux les vérités abstraites de ses livres; magnifiques échelons que la science moderne surajoute sans cesse à d'autres, pour élever notre intelligence vers la vérité et vers Dieu. (5msation,)
Et ici. Messieurs, vous voyez que j'abonde dans le sens de M. Arago ; comme lui je trouve de la poésie et de l'éloquence dans les chiffres mêmes. Je me souviens qu'il n'y a pas longtemps encore, à une époque de la vie où l'imagination n'a peutêtre plus toute sa sensibilité, toute son impressionnabilité première, j'ai éprouvé, en lisant les leçons astronomiques d'Herschell, une des plus fortes, une des plus poétiques impressions de ma vie. J'en ai éprouvé autant quelquefois en lisant ces admirables travaux où M. Arago popularise les astres ; et je le déclare, dussé-je blesser mon honorable adversaire, dans ces moments je me suis écrié : Herschell et M. Arago sont deux grands poètes! {Très-bien! très-bien!)
Mais voici où est le différend entre lui et moi. Je prie la Chambre de me prodiguer son attention , car je vais toucher presque à la métaphysique de la législation.
Cette éducation exclusivement professionnelle, scientifique.
industrielle, que je veux comme vous, doit-elle commencer avec l'enfance, ou ne doit-elle pas être précédée par une éducation morale, littéraire, par une éducation commune? et enfin cette éducation spéciale et industrielle que vous demandez pour les collèges communaux doit -elle exclure Tétude des langues que vous appelez mortes, et que moi j'appellerai immortelles? {Très-bien!) Voilà la querelle entre vous et moi. Je blesse, je le sais, un des préjugés généralement répandus dans le pays et dans la Chambre, ou plutôt la réaction contie ce préjugé ancien qui faisait dominer toutes nos études par les études dites classiques. Ce sentiment, je l'ai partagé d'abord moimême; de plus mûres réflexions m'ont ramené aux études classiques. J'en dois compte à la Chambre, et surtout aux pères de famille qui nous écoutent d'ici, et qu'il faut prémunir contre de trop complètes et trop imprudentes innovations. [Écoutez ! écoutez!)
Et d'abord, que les honorables préopinants me permettent de leur demander à quel titre ils parlent de l'éducation à cette tribune? Ils me répondront que c'est à titre d'hommes politiques, de législateurs. Eh bien ! je leur demanderai encore : aux yeux du législateur, de l'homme politique, qu'est-ce que l'enfant? L'enfant, c'est un être sociable, un être dont la destinée est de vivre en commun avec d'autres hommes, d'être membre utile, membre incorporé à la société, à la nation dont il fait partie. Il doit avoir d'innombrables corrélations, des rapports complets avec les choses, avec les idées, avec les mœurs, avec les hommes nés autour de lui , et sa place quelconque dans la société sera d'autant plus juste, et la société elle-même sera d'autant mieux organisée qu'il sera mieux fait pour elle et pour lui. Avoir le plus de rapports possible avec la société dont il est membre, voilà la destinée de l'enfant comme être sociable, et c'est là, Messieurs, ce qui fait la force des religions. Pourquoi sont-elles si puissantes et si immuables? C'est que, donnant de bonne heure à tous leurs sectateurs une même pensée, une même foi, un symbole unanime, elles forment pour ainsi dire une seule âme de tout un peuple, de toute une génération, qu'elles les font croire, penser, sentir, prier, agir en commun, et qu'à l'aide de cette conviction collective elles enfantent ces
prodiges de civilisation que ni les philosophies , ni les législations ne peuvent accomplir ! Eh bien ! la société est une religion aussi, et pour agir puissamment sur les hommes, avec les hommes, pour les hommes, il faut qu'elle leur fasse aussi un symbole commun. Je défie mes contradicteurs de nier un principe aussi évident , aussi palpable ! Eh bien ! si , avant tout, ce principe est vrai, l'éducation commune est nécessaire; elle est la conséquence directe, invincible de la destinée même de l'enfant.
En effet. Messieurs, en dehors de cette diversité de vocations et de carrières qui saisissent l'homme plus loin et plus tard dans la vie, et qui nécessitent alors les enseignements spéciaux, il y a une grande et précieuse unité à observer, à conserver, à accroître, s'il est possible, entre tous les hommes, entre tous I les enfants destinés à devenir contemporains, compatriotes, , concitoyens d'une même famille, quoique devant occuper des i rangs divers dans la nation, dans la société. Sans cela, vous aurez des hommes, vous aurez des individus, mais point de société, point de familles de peuple, point de nation. Vous aurez des êtres aussi étrangers les uns aux autres que ceux qui ne parlent pas la même langue ou n'adorent pas le même Dieu. La sociabilité, qui n'est que la grande sympathie des intelligences , des croyances , des mœurs , n'existera réellement pas. Vous aurez juxtaposition d'une innombrable quantité d'hommes, vous n'aurez ni assimilation, ni solidarité, ni unité, ni nationalité. Pour avoir cette assimilation, cette sympathie intellectuelle, cette incorporation des hommes avec les hommes qui forment la société, il faut indispensablement des idées communes entre eux. Il faut, pour ainsi dire, qu'à leur entrée dans la vie ils aient sucé le même lait, ils soient devenus une même chair et un même sang, ils aient vécu du même aliment ; il faut , pour vivre plus tard en communion d'idées, d'action, de vertus, de mœurs, qu'ils aient vécu d'abord quelque temps en communion complète d'enseignement et d'instruction, et de plus, Messieurs, cette communauté des idées générales est tout ce qu'il y a de plus libéral et de plus démocratique au monde, et je m'étonne que, sous ce point de vue, elle mi échappé à mon honorable adversaire qui se préoccupe avec
raison, comme moi, des questions d'intérêt populaire sous les questions législatives. Cette inégalité des richesses et des conditions sociales , que la nature rend malheureusement inévitable, une société bien faite, une société chrétienne ne retend pas aux patrimoines intellectuels de ses enfants. Elle leur doit à tous une part égale, une part commune de ce fonds commun de civilisation, de morale, de lumière qu'elle possède. C'est là la seule loi agraire réalisable, c'est là ce partage du domaine intellectuel qui enrichit tout le monde sans appauvrir personne. Ce n'est que par une éducation commune que l'État peut le distribuer. (Mouvements d'adhésion,)
Je passe à la question des langues mortes. D'abord je demande aux honorables préopinants qui ridiculisent si spirituellement l'étude du grec et du latin , si cette manie d'enseigner aux enfants des langues mortes est particulière à notre nation et à notre époque, et je réponds qu'il n'en est rien ; que les nations les plus reculées dans l'histoire avaient déjà des langues savantes, des langues sacrées qu'ils enseignaient à des initiés ou à des disciples. Je vois que l'étude des langues mortes faisait partie essentielle de l'éducation chez les Romains ; je vois que tous les peuples modernes ont initié leurs enfants à la connaissance des langues grecque et latine ; je vois que la civilisation et l'art modernes se sont étendus et perfectionnés en proportion directe des monuments de ces langues antiques que l'on découvrait, que l'on vulgarisait parmi nous, et que la découverte de chaque manuscrit a été pour ainsi dire la cause d'un progrès dans nos littératures. Messieurs, ceci mérite attention. N'y a-t-il pas dans cette unanimité de toutes les nations et de tous les temps à honorer l'étude des langues mortes, n'y a-t-il pas un phénomène respectable? L'instinct de tous les peuples et de toutes les époques se serait-il grossièrement
I trompé? serait-il sans fondement, sans cause, sans motif? Aucun
esprit grave et philosophique n'osera si hardiment le prononcer. Quant à moi, je ne doute pas que l'esprit humain n'ait eu ses raisons pour s'attacher avec tant d'obstination et de respect à cette superstition du passé, à ce culte de la tradition, dont
' l'étude des langues mortes a été chez tous les peuples le
symptôme.
N'en doutons pas, Messieurs, ce phénomène universel s'explique par le désir éminemment social d'inspirer de bonne heure aux enfants le sentiment et l'amour du beau, inséparable du sentiment et de l'amour du bien et de l'honnête. Il est utile, il est indispensable que Tâme de l'homme enfant se forme à elle-même un type, et que ce type, sur lequel elle tend involontairement à se modeler, soit le plus idéal et le plus grand que son imagination puisse atteindre. De ce type que l'humanité se crée à elle-même dépend son développement moral. Ne sommesnous pas tous des statuaires qui travaillons intérieurement, et à notre insu, à nous rendre ressemblants à quelques-unes de ces grandes figures de l'histoire de l'antiquité qui ont frappé nos regards, qui ont ébranlé notre imagination dans notre enfance? {Tris-bien l) Et selon que cette figure est plus idéale et plus pure, ne serions-nous pas nous-mêmes plus élevés et plus parfaits? Eh bien! l'humanité est faite comme nous, plus grande et plus belle selon qu'elle a dans son type d'imitation plus de grandeur et plus de beauté.
Or, c'est un mystère, mais c'est un fait, que l'image du beau, que le type du beau, que le sentiment du beau, se révèlent avec plus d'évidence et de force dans les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Cela ne se prouve pas, cela se sent. Demandez-le à tout homme qui a lu la Bible ou Homère, qui a vu le Parthénon ou l'Apollon du Belvédère? Le beau est antique, et la preuve c'est qu'il est éternel, c'est que les générations succèdent aux générations, et que l'immuable antiquité nous domine toujours, non pas seulement de toute la majesté des temps, mais de toute la majesté de la nature! On cherche sans cesse la cause de cette prédominance du beau antique, et je crois aussi l'avoir trouvée.
Le beau dans la littérature et dans les arts n'est que l'expressioo de la nature. Plus donc la nature sera primitive, grande et naïve, plus l'art et la littérature qui l'expriment seront eux-mêmes complets. Or, il est évident qu'il n'y a que certaines époques fugitives et instantanées de la vie des peuples où ces deux conditions du beau se rencontrent, c'est-à-dire où la civilisation naissante a déjà produit un art de penser et d'écrire, et où la nature encore jeune, encore vigoureuse, encore primî-
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tive , a assez de sève et de naïveté pour inspirer l'art. Étudiez l'histoire de tous les peuples, vous retrouverez l'apogée de leur littérature à ce point précis de leur existence. C'est là que le beau se produit dans toute sa primeur, dans toute sa sublimité ; c'est là qu'il faut aller en chercher les modèles. Or, ces modèles, où sont-ils conservés? Dans ces langues immortelles que l'on voudrait vous faire répudier. Gardons-nous-en , iMessieurs, ne laissons pas ces études empiéter trop sur les autres. Pressons les années; réservons du temps à cette instruction spéciale, industrielle, qui est aussi un besoin relatif à chacun des enfants selon la vocation que sa condition sociale lui a faite; mais avant tout ayons une éducation commune, une fraternité intellectuelle au commencement de la vie, et conservons l'étude des langues qui renferment les trésors du beau. Le beau est la vertu de l'esprit ; en restreignant son culte, craignons d'altérer plus tard la vertu du cœur. {Mouvement,)
Je soumets ces observations à votre sagesse. Mais permettezmoi, en finissant, de protester contre cette malheureuse tendance à rendre l'enseignement exclusivement spécial , scientifique, mathématique. Qu'est-il autre chose que l'application du matérialisme du dix-huitième siècle à l'éducation ? Ce système, c'est la division du travail , principe admirable , mais exagéré, et qu'on veut appliquer même aux facultés intellectuelles, même aux facultés de l'âme, comme si l'âme et l'intelligence pouvaient se scinder en facultés distinctes dont on peut cultiver l'une et négliger les autres sans porter atteinte à l'ensemble? C'est ravaler la plus noble partie de notre être à la condition de nos membres corporels, qu'on peut dresser exclusivement à tel ou tel exercice. Mais l'âme, mais l'intelligence au contraire n'est qu'harmonie de toutes nos facultés morales, et c'est cette harmonie qui constitue la conscience et le génie ; la conscience et le génie , vous n'oubliez que cela dans votre système I La cour science et le génie, qu'est-ce qui les produit, qu'est-ce qui les développe? Est-ce le calcul? sont-ce les mathématiques, la seule science qui ne sent pas, qui ne pense pas, qui ne raisonne pas? Non; ce sont les études morales que vous reléguez dans les inutilités! Qu'arrivera-t-il ainsi? Vous aurez un peuple, d'admirables ouvriers propres à faire des ponts, des chemins de fer,
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des tissus, des cotons, des draps; mais est-ce là tout Thomme? rhomme est-il une machine, un outil exclusivement façonné à gagner le plus de salaire, à produire le plus de résultat matériel possible dans un temps donné? L'homme n'a-t-il qu'une fin mercantile, industrielle, terrestre? Alors le système des enseignements spéciaux serait parfait.
Mais ne l'oublions pas. Messieurs, cette doctrine ravale la nature humaine; l'homme a une autre fin, une fin plus noble, une fin plus divine que de remuer des pierres et de la terre ici-bas ; la fin de l'homme , c'est la pensée , la conscience et la vertu, et le Créateur de la divine pensée humaine ne demandera pas seulement aux civilisations si elles ont formé d'habiles ouvriers, d'utiles industriels, de nombreux travailleurs, mais si elles ont élevé, ennobli, agrandi, moralisé, dignifié cette pensée humaine par l'exercice de toutes les facultés qui constituent l'homme. {Très-bien! très-bien!)
Eh bien I ces facultés vous ne pouvez les exercer que par une éducation commune , universelle et morale , avant de la compléter par l'enseignement spécial que j'admets comme vous, mais que je veux faire précéder d'un autre enseignement.
Et ce n'est pas. Messieurs, que je sois un fanatique de toute espèce d'antiquité, ni que je croie à ce dépérissement du génie et du goût signalé hier par mon honorable ami, M. de Sade; non, j'approuve la sévérité d'une partie de ses paroles; mais j'éprouve le besoin de rendre justice même à mon époque. Certes, il est trop vrai qu'il y a des côtés honteux dans notre basse littérature, et il n'est pas un de nous qui ne voulût jeter son manteau sur ce vil trafic de paroles, de conscience, où l'on vend dans certains pamphlets indignes du nom dé journaux l'insulte et le scandale au rabais. Mais s'il faut confesser et flétrir à cette tribune cet infâme commerce, il faut reconnaître aussi qu'à aucune époque , peut-être , il n'y a eu, et dans la presse périodique, et dans les chaires, et dans les livres, un plus beau mouvement de hautes études, d'études historiques, philosophiques, religieuses, et pour venger la haute littérature de ce siècle il n'y a qu'un fait à citer , il suffit seul : c'est que tous les grands écrivains de nos jours, que la postérité jugera
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selon leur mérite, pourront du moins se présenter à elle sans ayoir à arracher de leurs œuvres une seule page qui fasse rougir la morale, la religion, la pudeur publique. Le dix-huitième siècle peut-il en dire autant? {Très-bien! très-bien!)
Messieurs, me permettez-vous, avant de flnir, et malgré rheure avancée, un mot sur la loi en elle-même.
De toutes parts. Oui, oui, parlez !
M. DE Lamartine. Mais avant, Messieurs, j'oubliais de répondre à une des vues de M. Ara go , qui m'ont semblé le plus contestables. Il veut que vous laissiez à Tarbitraire de qui? des conseils municipaux, de déterminer si le grec et le latin, si les études classiques feront partie ou non de l'enseignement de leurs collèges communaux. Certes, je suis le plus grand partisan du système de décentralisation intellectuelle et de décentralisation politique : la liberté et la morale n'ont qu'à gagner à vivre de leur propre vie; mais je déclare que la question que vous donneriez là à résoudre à des conseils municipaux n'est ni une question de morale ni une question politique; c'est une question de haute philosophie et de haute législation, et je ne crois pas les offenser en les trouvant complètement incompétents.
Quoi! Messieurs, quand ici même, où l'élite des esprits, des intelligences, des expériences du pays en matière législative se trouve réunie, nous nous trouvons si souvent insuffisants pour discuter, pour résoudre les hautes difficultés d'un système d'enseignement, l'œuvre la plus difficile d'une session, vous iriez vous décharger du fardeau qui surpasse vos forces sur des conseils municipaux, le plus souvent, ou en majorité, composés d'excellents citoyens, mais de citoyens dont les lettres et les sciences ne sont pas l'occupation 1 Et vous croiriez qu'un conseil municipal pourrait se charger de ce gouvernement des études que vous trouvez si pesant dans vos propres mains! Non, Messieurs, la société intellectuelle doit centraliser ici toutes ses forces, pour agir plus efficacement sur elle-même. Tranchez vous-mêmes ces graves difficultés; les remettre aux conseils municipaux, ce serait instituer l'anarchie et bientôt la ruine de l'enseignement. {Très-bien!)
Un mot donc, avant de flnir, sur la loi en elle-même, pour
ne pas remonter à la tribune. Une loi? Messieurs, selon l'expression vraie et énergique de mon excellent ami M. de Tracy, il n'y a pas de loi ; il n'y a ni système , ni organisation, ni ensemble ; non, il n'y a pas même de débris de ces belles institutions de nos premières assemblées délibérantes qui ont eu le malheur de leur temps, mais dont nous pourrions recueillir au moins quelque chose : non, il n'y a pas de loi {Murmures au centre)', mais il y a plus qu'une loi! il y a un principe proclamé par la législation, il y a ce grand, ce saint principe de la liberté d'enseignement, remis, restitué enfin à la famille; il y a cette liberté d'enseignement qui contient toutes les autres, la liberté religieuse d'abord, la liberté politique ensuite; il y a la propriété d'elle-même restituée à la famille ; car la famille ne se possède réellement elle-même que si vous lui reconniissez le droit de se transmettre, de se perpétuer elle-même dans ses enfants, avec ses mœurs, sa religion, sa foi, ses opinions. {Très-bien! tres-4)ien!)
Voilà ce qu'il y a dans ces articles : c'est plus qu'une loi ! {Adhésion, )
Messieurs, j'entends depuis quelques jours, et à cette tribune et sur ces bancs , beaucoup de membres d'opinions opposées déclarer qu'ils donneront une boule noire à cette loi ! Je m'en afflige. Les uns se préoccupent de ce fantôme de jésuitisme que l'on fait sans cesse apparaître ici et qu'il faudrait déclarer plus puissant que jamais, s'il avait la force de nous faire reculer devant la liberté. {Bravos au centre et à gauche,)
Les autres semblent appréhender que le clergé ne possède pas exclusivement la jeunesse, et que l'esprit du temps, représenté par l'Université, exerce le monopole sur l'élément traditionnel et religieux représenté par des corps enseignants.
Eh bien! Messieurs, c'est précisément à cause de ces mécontentements des partis opposés que je voterai, que je conjure la Chambre de voter la loi avec une plus certaine conviction. Quoi ! après sept ans d'attente, après une révolution faite pour obtenir cette liberté d'enseignement, après qu'elle a été demandée par les opinions les plus diverses et inscrite dans la Charte comme une condition synallagmatique du gouvernement de 1830, nous irions la rejeter au ministre sincère et courageux qui nous
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Foffre*, et faire penser ainsi à la France et à TEurope que la sphère de la liberté n'est pas assez large pour nous contenir tous, et que nous ne voulons de liberté que pour nous! Non, Messieurs, cela n'est pas possible! Hâtons-nous, malgré les inconvénients, malgré ce serment impolitique, malgré ces restrictions plus ou moins gênantes, hâtons-nous de voter la loi. C'est un gage de liberté que tous les partis se donnent involontairement entre vos mains contre l'intolérance religieuse ou la tyrannie athée, et que plus tard on ne pourra plus nous arracher. (7Vè5bien! très-^ien!)
i. M. Guizot.
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