M. Thiers
autour d'elles pour les protéger. Vous comprendrez que pour dix mille cultivateurs que vous aurez amènes là, vous serez obligés d'avoir quarante à cinquante mille hommes toujours sous les armes. {Mouvements divers.) Voilà la vérité; chaque épi vous coûterait un homme et du sang; la colonisation, de cette manière, est impossible ; je dis plus, elle serait atroce.
Quant à la colonisation par les indigènes, qui est celle que nous désirons, car je veux la colonisation autant que M. le président du conseil , autant que tous les membres de cette Chambre; mais je la veux possible, je la veux réalisable, je la veux humaine ; la colonisation par les indigènes à d'autres conditions : c'est un système de suzeraineté plus ou moins protégée par une force, par une force d'autant plus imposante, qu'elle ne permettra pas à nos ennemis d'hésiter, qu'elle les forcera à se soumettre au seul aspect de nos armes ; c'est une colonisation prudente, qui agit avec mesure pour les intérêts des contribuables, qui agit par temporisation, par négociation avec les indigènes, qui leur montre les bienfaits de la civilisation, qui leur fait voir que la domination d'un peuple civilisé est préférable à la domination des Turcs, que votre système actuel leur ferait bientôt regretter ; {Très-bien ! sur plusiev/rs bancs,) oui, qu'il leur ferait regretter quelquefois; car, enfin, pour eux, mieux vaut l'esclavage que la guerre éternelle avec l'expropriation, l'expropriation même des tombeaux !
£h bien ! si le système de colonisation par pacification armée, par la suzeraineté de la France sur l'Afrique, est celui que la Chambre doit adopter, il exclut la propriété des fonctionnaires, soit de l'ordre militaire, soit de l'ordre civil. Je ne dirai pas, comme M. de Mornay, qu'il l'exclut d'une manière absolue, et c'est ce qui me ferait sous-amender l'amendement de M. de Mornay; mais il l'exclut hors d'un rayon déterminé par le gouvernement. Je le formulerais ainsi : « Tout Européen ne pos- « sédera en Afrique que dans un rayon déterminé progressi- (c vement par le gouvernement. »
Vous comprendrez facilement, Messieurs, que si vous permettez à vos employés civils et militaires, et même à vos colons, d'être propriétaires sur tous les points du territoire, vous donnerez lieu à des collisions sans fin, vous favoriserez des réac-
tions meurtrières, et vous verrez les populations indigènes réagir contre vos troupes , et vouloir reconquérir leurs propriétés à main armée; et de là reviendra» recommencera sans cesse ce système d'expéditions continuelles que je ne puis voir consacrer par le vote de la Chambre sans gémir sur tant de patriotisme et de gloire perdus ou compromis pour moa pays.
Messieurs , les populations les moins éclairées , les princes les plus barbares ont compris que le système d'occupation absolue, de dépopulation des races indigènes par les colons, était impossible. Je ne citerai que l'exemple du pacha d'Egypte. M. le président du conseil le sait comme moi, le pacha d'Egypte occupe avec dix ou douze mille hommes une côte de deux cents lieues; il domine sur une population de deux millions d'hommes.
Et comment fait-il ? S'il avait permis à ses soldats de s'implanter dans l'intérieur du territoire, de déposséder les indigènes, les Syriens, les Druses, les Maronites, les Arabes d'Alep et de Damas, pensez-vous qu'il n'y aurait pas eu une terrible réaction contre lui , que toutes ces populations ne se seraient pas soulevées, et ne Tauraient pas précipité dans la mer?
Nous sommes plus forts que lui, sans doute; et si nous avons à combattre les indigènes, la lutte, je n'en doute pas, tournera à l'honneur de la France, au triomphe de nos drapeaux, à l'honneur du général ; mais n'oubliez pas. Messieurs, que nous sommes les administrateurs des deniers de la France, que nous sommes bien plus, que nous sommes ici, avant tout, les administrateurs du sang de la France. {Très-bien!) Dans cette question, ne l'oubliez jamais, nous devons repousser de toutes nos convictions, de toutes nos consciences, une dlme de sang français et de sang arabe.
C'est à ce système d'expropriation de la race indigène, de refoulement sans bornes, sans limites, sans même qu'on ait daigné tracer une frontière et dire : Nous ne la franchirons pas; c'est à ce système d'occupation de territoire par le domaine, par des spéculateurs de tous les caractères qui y affluent de tous les pays, que nous devons ces scandales dont le pays a retenti depuis six ans, ces marchés sans réalité, cet agiotage
SUR LA COLONISATION D'ALGER. i83
de terres, cette bourse territoriale, comme la nommait hiejc M. le président du conseil, où Ton vend des terres qu'on n'a pas encore conquises, où Ton en achète qui n'existent même pas sur le sol ; commerce stérile, honteux, corrupteur. Je suis bien loin d'accuser les deux orateurs qui ont si énergiquement sondé hier la plaie de nos adoûnistrations en Afrique, d'avoir apporté ici ce scandale : car que serait cette tribune, si elle n'était pas l'organe de la conscience publique? il faudrait la renverser, s'il fallait y monter au prix des réticences que l'on nous commandait hier. {Très-bien! très-bien!) C'est de là que sont nées, que naîtraient encore les provocations directes ou indirectes de ces collisions, ces expéditions, ces guerres funestes, par lesquelles ces agioteurs de terres veulent sans cesse élargir le tapis où ils jouent leur fortune avec le sang de nos braves soldats. {Très-bien! très-bien!) I Un pareil système ne peut trouver grftce devant une Chambre
de législateurs français : la Chambre en comprendra le péril toujours renaissant. Je unis. Je crois que toutes les années nous ramèneront. cette question plus grave et plus brûlante, et nous la .traiterons avec plus de calme et d'étendue à son heure, quand nous aurons pourvu au plus pressé, qui est de rétablir notre influence en Afrique. Je n'ai fait qu'indiquer le système de suzeraineté, de pacification forte, et armée, que je désire voir prévaloir en Afrique; mais je dois avoir le courage de mon opinion tout entière; j'en ai reçu deux nobles exemples hier et avant-hier à cette tribune : je les imiterai! {Mouvement.) Ce courage, je l'aurai. Je demande à la Chambre la permission de lui dire ma pensée entière, je la développerai l'année prochaine ; d'autres voix plus habiles que la mienne 1^ feront mieux retentir dans vos consciences, et elle finira par prévaloir dans le pays, j'en ai la conviction : c'est qu'un gouvernement militaire, toujours belliqueux de sa nature, nous retiendra inévitablement dans la fausse situation où nous ^mmes. Tant que vous aurez une armée et un général pour gouverneur sup;rême en Afrique... {Interruption , approbations et murmures.)
M. DE Laborde. Il faut y envoyer des abbés!
M. DE Lamartine. Je n'aime pas les petites plaisanteries dans
les grandes questions... Tant que vous aurez un général, quelque habile, quelque illustre qu'il soit, et une armée nombreuse en Afrique , par la nature même de ce gouvernement tout militaire, vous serez sans cesse précipités involontairement dans la guerre et le système d'expéditions que je signalais tout à l'heure , et dont depuis six ans vous ne voyez que trop les funestes résultats ; car vous n'aviez qu'un ennemi en Afrique, et vous en avez des milliers, ou plutôt la population entière est unie aujourd'hui contre vous. Vous avez reculé de six ans. Vous êtes moins avancés que le jour de la conquête! (TVèshien!)
Ce système, c'est celui qui a été suivi à une autre époque, et très-malheureusement, par les Romains. Vous aurez en Afrique ce que les Romains avaient par toute la terre, quand ils employaient des proconsuls et des généraux pour administrer les provinces : c'est qu'ils ne reconnaissaient le droit de vivre à aucun peuple, et qu'ils appelaient la terre orbis romanus. Eh bien I vous aurez aussi des proconsuls, des généraux qui auront pour nécessité de se surpasser les uns les autres, d'eflfacer la défaite ou la victoire de leurs prédécesseurs, compromettre nos braves armées, et demander sans cesse de nouvelles agressions, afin de les conduire à la victoire, et trop souvent à la défaite ; car, ne vous y trompez pas, après avoir eu des généraux qui, à l'exemple des proconsuls romains, auront été chercher le triomphe en Afrique pour venir Tobtenir ici, comme ils revenaient triompher au sénat à Rome, vous aurez des Varus africains qui iront précipiter et perdre vos légions en Afrique. ( TreS'hîen !, . . Interruption, )
C'est là ce que. nous devons empêcher. Je me résume, et je demande que le gouvernement réfléchisse, et ne se livre pas au hasard, comme j'ai cru le voir trop disposé à le faire, dans les paroles de M. le président du conseil, hier à cette tribune.
La guerre est la guerre, nous disait-il. Messieurs, nous ne pouvons pas nous satisfaire d'une semblable parole. C'est parce que la guerre est la guerre, c'est parce que la guerre est la réunion, l'accumulation de tous les fléaux, de toutes les calamités pour les nations qui y sont condamnées, qu'il faut savoir à quel prix, pourquoi, dans quelles mesures on la fait; c'est
parce qu'elle est le fléau des fléaux, qu'on ne doit pas la livrer à l'arbitraire d'un homme, et qu'un pays doit la garder dans sa main, pour ne l'ouvrir que lorsque la défense ou l'honneur de la nation le lui impose I {Très-bien Itrhs-hien!)
Je déclare pour cette fois, parce qu'il y a urgence, parce qu'il y a nécessité de vaincre avant tout, parce qu'avant tout il faut reconstituer l'honneur du nom français, la force de notre influence en Afrique, je déclare que je vote libéralement tout ce que la commission avait refusé. Je reproche môme une chose au gouvernement, c'est de n'avoir pas assez demandé pour 1836; j'étais disposé à accorder un crédit supplémentaire infiniment supérieur en or et en hommes. Je ne pense pas que deux ou trois mille hommes, que 2 ou 3 millions suffisent pour atteindre le grand but qu'on se propose.
Mais je déclare aussi que plus je veux une attitude forte, parce qu'elle rendra l'indécision impossible pour les Arabes entre vos ennemis et vous, plus je veux une force imposante en Afrique, plus je veux un système qui nous donne des garanties. Dans un pays aussi militaire que la France, ce n'est pas à la guerre, c'est à la paix qu'il faut donner des garanties.
Je me résume donc : je vote l'article pour cette année; pour l'année 1837, je voterai encore; mais si d'ici à la session prochaine le gouvernement n'a pas mûri la question, n'y a pas gravement réfléchi , s'il ne nous apporte pas une loi constitutive de nos possessions d'Afrique , s'il ne change pas le gouvernement arbitraire, le gouvernement militaire, contre un gouvernement civil , contre une vice-royauté entourée d'un conseil national qui donnera de la force et de l'appui à ses mesures, et dont le général ne sera que le subordonné et l'instrument, je le déclare, j'en prends le pénible engagement avec ma conscience, je refuserai tout, non pas à des hommes que j'honore et que j'estime, mais à un système que je ne puis ni honorer ni estimer, à un système qui ne serait que celui du hasard, qu'un jeu funeste de sang et de trésors au profit de la barbarie. Je refuserai tout à un système qui nous demande sans cesse 'de l'or pour racheter le sang de nos braves soldats ; je me laverai les mains de tous les malheurs, de tout le sang qui se répandra à Alger. Oui, je refuserai tout à un système qui décime
nos populations, qui enlève tous les ans tant d'enfants à leurs malheureuses mères, et qui, au lieu d'implanter en Afrique notre fortune et notre civilisation, ne produirait que la ruine de la France et la stérilisation de l'Afrique ; car je veux acheter des colonies à mon pays, mais par de nobles victoires, par une administration sage et humaine, et non par des excursions militaires sans terme, et par des désordres administratifs sur lesquels nous fermerions les yeux. {Trhs-bien! très-bien!)
Je vote pour l'amendement, parce qu'il me parait, en le modifiant, une des conditions indispensables de la constitution définitive de nos possessions d'Afrique , que je veux garder et défendre avant tout. (Très-bien! très-^ien!)
Chambre des D<pdté9. — Séance da 2 mars 1837. (En faveur du projet de loi sur la disjonction. )
L'insurrection militaire qui éclata à Strasbourg en octobre 1835, immédiatement réprimée, avait été suivie du bannissement aux États- Unis du prince Louis-Napoléon et de Tacquittement des autres accusés par le jury. Le ministre, dans la session suivante, présenta la loi de disjonction , par laquelle les causes étaient séparées et les juridictions différent^ lorsque des militaires seraient impliqués avec d'autres citoyens dans des complots contre la sûreté de TÉtat. Vivement attaquée sous le rapport judiciaire par les légistes de TAssemblée , cette loi fut soutenue par M, de Lamartine au nom du bon sens et de réquité. Là où il n'y avait pas parité de responsabilité dans le délit , il ne pouvait pas y avoir une même juridiction. De plus , M. de Lamartine opposait Tincompétence des tribunaux civils à prononcer sur des infractions au régime militaire. D'autres périls que l'orateur entrevoyait à relâcber la discipline et à désarmer la société , lorsque la France était imprudemment rappelée par le gouvernement lui-même aux souvenirs de l'Empire, ajoutent à distance un intérêt à ce discours, qui a excité autant de colères que d'applaudissements.
Messieurs,
A la fin de la séance d'hier, l'honorable M. Nicod, dont je respecte rautorité et la parole dans cette matière, a adressé trois graves reproches à la loi. La loi, vous a-t-il dit, est menteuse, la loi est oppressive, et enfin la loi est aveugle et anarchique dans
ses résultats. L'honorable membre qui descend de cette tribune lui a adressé un quatrième reproche, celui d'immoralité, d'inhumanité. Je réunirai, Messieurs, dans la réfutation que je vais essayer de faire, et les arguments de M. Nicod , et ceux de l'orateur auquel je succède *.
L'honorable M. Dupin a eu raison de dire que ce n'était pas une chose légère que de toucher à une pareille loi. Ce n'est jamais une chose légère , Messieurs , que de toucher à la législation criminelle de son pays. Je ne me le suis pas dissimulé , et j'avoue à la Chambre que ce n'est pas sans les plus profondes réflexions, sans les plus graves et les plus longues hésitations, que je me suis décidé à lui demander la parole sur une question où je pouvais lui paraître incompétent.
Pas plus que l'honorable orateur auquel je réponds, je ne voudrais attacher mon nom, quelque obscur qu'il doive rester, à une de ces lois funestes, à une de ces lois malfaisantes, maladroites, qu'on pourrait traduire plus tard en meurtres juridiques. Je me suis demandé, avant d'oser avoir un avis, si le fait en question de l'impunité de Strasbourg, qui a été l'origine, et, selon moi, la cause impérieuse de la présentation du projet de loi , je me suis demandé si ce fait était , comme le prétend l'honorable Président, un fait prévu, un fait insignifiant, expliqué pour ainsi dire d'avance par les inconséquences du pouvoir dans cette affaire; ou bien si c'était là un fait grave, un fait symptomatique , un fait révélateur non-seulement de l'insuffisance de la juridiction civile en matière militaire, mais, j'oserai le dire tout haut dans cette enceinte, car où la vérité se réfugierait-elle si ce n'était à cette tribune? j'oserai dire ma pensée tout entière: c'est là un fait symptomatique, révélateur d'une inertie, d'un égoïsme , d'une indifférence coupables de la conscience du pays.
Sous ce rapport, je crois que je puis répondre, dès à présent, à l'honorable M. Nicod que la loi n'est pas un mensonge, et que la cause pour laquelle le gouvernement l'a présentée était assez grave pour appeler votre délibération,
Les honorables orateurs qui ont traité la question avant moi