SUR LES SERVITUDES MILITAIRES
Ce n'est donc pas à eux, c'est à la législation que nos malheureux départements sont obligés de s'en prendre.
Je suis ici , Messieurs , non pas l'organe de la ville de Lille seulement, mais de plusieurs autres arrondissements importants du département du Nord. Ceux de Dunkerque, de Bergues, de Hazebrouck, ont également à se plaindre de la tyrannie de ce régime. Sans doute la Chambre n'est pas compétente pour décider si Ton peut ou non démanteler une place , mais nous sommes compétents pour faire droit aux griefs tous les jours signalés par les trente départements frontières opprimés dans leur liberté de circulation par une bureaucratie militaire qu'il est impossible de saisir et de combattre, et qui n'a plus de sens aujourd'hui. Je dis qui n'a plus de sens, et je le prouve en deux mots.
Le système de la guerre ayant changé avec le temps et la civilisation, le système de défense du pays doit changer aussi. Il est évident que le système de la guerre , qui consistait autrefois à s'entourer de places fortes multipliées, d'inondations, d'obstacles matériels de toute espèce, consiste aujourd'hui dans des moyens contraires. Il est évident qu'un pays se défend mieux maintenant en se peuplant, en s' enrichissant, en se canaHsant, en se sillonnant de routes, qu'en se couvrant, comme les Scythes, de lieux inaccessibles, d'inondations, de fortifications et d'obstacles matériels. {Très-bien! très-bieîi!)
Il résulte de ce faux système dans lequel vous vous obstinez que la multiplicité de petites places fortes , qui arrêtaient autrefois des corps d'armée peu nombreux , n'arrêtent plus des masses qui débordent et s'avancent jusqu'à la capitale.
Par ces considérations, il résulte pour vous la conviction que le pays susceptible de se défendre le mieux est celui qui peut agir avec le plus de liberté , avec le plus de promptitude dans les mouvements, qui peut porter le plus facilement ses forces à tous les points de la circonférence. {Très-bien!)
Voyez l'Allemagne, voyez la Belgique.
L'Allemagne se couvre de routes aboutissant au Rhin, elle ne craint pas de s'ouvrir; elle sait que le sol ne se défend pas luimême, mais qu'un pays se défend par ses frontières vivantes, par ses armées. Partout vous voyez les murailles d'une multi-
tude de places fortes tomber, et faire place à des faubourgs, à des manufactures, à des champs cultivés. La France ne doit pas être considérée comme un champ de bataille seulement, mais comme un immense atelier. Nous ne contestons pas qu'il faille conserver un certain nombre de grandes places fortes pour servir d'appui et de pivota nos opérations militaires; mais le reste est un luxe ruineux pour le Trésor en frais d'entretien , et oppressif pour nos départements.
Et de plus, Messieurs, considérez que, grâce à la civilisation et au régime représentatif, la guerre est l'exception et la paix l'état normal. Pour vingt-cinq ans de paix, vous avez un an de guerre. Que faites -vous donc en paralysant un département pendant un quart de siècle, en vue d'un jour de guerre? C'est tuer un département de peur qu'il ne meure.
D'après ces considérations , Messieurs , je pense que la Chambre , si souvent avertie par des réclamations qui compteraient des millions de signatures si tous ceux qui souffrent réclamaient , ne peut se refuser à adopter les conclusions de M. de Brigode, et à renvoyer la pétition, non-seulement au ministre des travaux publics , mais au conseil tout entier des ministres; et nous avons droit d'espérer, au nom de nos villes du Nord, que cette pétition ne se perde pas dans le gouffre des pétitions recommandées et dédaignées par l'administration , mais que cette pétition sera portée sur la table du conseil et que l'administration en fera sortir une loi d'affranchissement et d'émancipation pour notre territoire. {Mouvement irapprobation. )
SUR
DBUXIÈMB DISCOURS
PBONONCé A L*HÔTBL-DK-VILLB DB PARIS
Le 17 avril 1837.
L'impression produite par le discours de M. de Lamartine à la Société de la morale chrétienne avait ravivé et provoqué dans la presse les objections des adversaires de l'abolition de la peine de mort. Dans un second discours prononcé un afl après, le 17 avril 1837, dans la séance publique de cette Société, tenue à l'Hôtel-de- Ville de Paris, sous la présidence de M. de La Rochefoucauld, M. de Lamartine, discutant ces objections, défendit de nouveau l'inviolabilité de la vie humaine.
Messieurs,
Vous continuez votre œuvre en sollicitant toutes les forces de rintelligence et de la conscience de votre époque à concourir avec vous à Tabolition de la peine de mort. De tous les points du monde pensant on s'associe à vos pieux désirs; on vous adresse des vœux, on en adresse aux Chambres législatives, on en adresse au ciel même pour cette réhabilitation de nos codes, oi'i on lira d'autant plus la sainteté de la justice qu'on en aura davantage effacé le sang. Mais pendant que tant de voix vous répondent : Oui! d'autres voix nombreuses, consciencieuses,
convaincues aussi, vous crient : Non; votre entreprise est un blasphème contre Dieu, un attentat contre la société.
Depuis le jour où dans cette même enceinte vous couronniez les nombreux mémoires que votre concours européen avait fait naître, et dont quelques-uns vous avaient tellement émus que, si vous eussiez été une assemblée de législateurs, la peine de mort eût été abolie, comme elle doit Tétre, dans un gén€îreux mouvement de magnanimité et d'enthousiasme ; depuis ce jour et comme par un dernier effort les adversaires de rabolition de la peine de mort ont eu presque seuls la parole. Et disons-le avec regret, la presse périodique, cette presse qui devrait porter les idées et les sentiments toujours en avant de la législation, comme Tenfant court devant Tarcher, pour lui poser le but et l'attendre, cette presse, pour cette seule fois trop lente et trop timide , n'a enregistré contre nous que les objections du doute ou les murmures de la société alarmée. Parmi ces murmures, parmi ces objections, il en est qu'il faut dédaigner, car ils ne sont que Técho de la peur ou de la superstition du passé. Mais il en est d'autres qui, par la sincérité de leur doute, par l'élévation de leurs motifs, par la dignité de leur expression, méritent de nous une attention sérieuse et une réponse pleine de mesure et de respect. De ce nombre sont celles d'un jeune et savant procureur général, M. Hello, qui nous a combattus en magistrat et en écrivain. Entre de pareils adversaires et nous. Messieurs, il n'y aura jamais d'autre dissentiment que celui qui existe entre une erreur et une vérité. Et encore cette erreur et cette vérité se touchent-elles, car l'erreur chez de tels hommes est aussi sainte dans ses motifs , est aussi humaine dans ses désirs que la vérité. Permettez-moi donc de discuter un moment contre un adversaire que nous serions si heureux de convaincre, et dont l'âme et le cœur sont déjà de notre côté. Je ne relèverai que les deux ou trois principales objections qu'il nous oppose. Ce sont celles que l'opinion publique garde comme une dernière armure pour résister à l'entraînement qui la pousse à demander avec nous l'abolition des lois de sang.
Et d'abord. Messieurs, de quoi nous accuse-t-on ? De vouloir détruire la justice? La justice! est-ce que nous pourrions la détruire? est-ce que c'est nous qui l'avons faite? est-ce que ce sont
nos lois qui Font écrite? est-ce que quelqu'un pourrait nous dire ici qui a inventé la justice? est-ce que nous pourrions remonter assez loin dans les fastes de l'humanité pour découvrir un jour où la justice ne fût pas déjà le cri de Topprimé, le remords du méchant, le code ineffaçable écrit dans le cœur, et dont tous les autres n'ont fait que dériver? Rassurons-nous donc, nous ne détruirons pas la justice. Ah ! si quelque chose pouvait la détruire, ce seraient les jugements humains; mais supprimez toutes les peines, elle les remplacera toutes ; effacez tous les codes, elle les suppléera tous. Elle n'a pas besoin de codes, elle est la loi vivante et immortelle; elle n'a pas besoin de bourreau, elle est le vengeur suprême et partout présent; il n'est pas donné à l'homme de prévaloir contre elle. Tous les peuples n'ont-ils pas dit : La justice de Dieu?
Mais qu'est-ce donc, selon nos éloquents adversaires, que la justice pénale? C'est, disent-ils, l'expiation. C'est l'expiation, ajoute M. lïello, qui constitue la légitimité de la peine de mort. Si nos adversaires entendent ainsi la pénalité, nous ne nous étonnons plus d'être séparés d'eux par une question de vie et de mort, par un bourreau, par un échafaud. Il y a un abîme d'erreur et de malentendu entre nous.
Je demande un moment d'attention sérieuse à l'auditoire, et je réponds à M. Hello.
Vous dites que la justice pénale est l'expiation? Oui, si vous entendez parler de la justice dans ses rapports avec Dieu; Dieu étant la justice suprême, le juge infaillible, l'appréciateur sans erreur, celui qui pèse à poids rigoureusement justes, celui qui compte jusqu'au cheveu tombé de la tête pour en demander satisfaction et le restituer; c'est envers lui, c'est devant lui, c'est par lui seul que la justice est expiation, c'est-à-dire qu'elle demande au coupable de se repentir et de réparer dans une proportion rigoureusement égale au crime et au dommage qu'il a commis. Dans l'ordre religieux et surnaturel, la justice est donc en effet l'expiation, et ce repentir qui refuse de s'absoudre soimême, ces pénitences, ces réclusions, ces macérations volontaires que dans toutes les religions le coupable s'inflige pour redevenir juste aux yeux de son juge invisible ne sont que l'expression instinctive de cette justification par la peine. Mais dans
Tordre purement social en est-il de même? La justice est aussi là expiation sans doute , en ce sens que la société dit au coupable : Tu souffriras en public, dans ta liberté, dans ton esprit, dans ta chair, pour que ta souffrance soit en exemple à tes frères, et conserve parmi les hommes la pensée visible de cette rémunération à chacun selon ses œuvres , qui s'appelle peine ici-bas, justice seulement là-haut. Mais cette expiation des coupables envers la victime, ne pouvant jamais être que fictive et approximative, puisqu'elle ne peut ni réparer ni indemniser réellement, il s'ensuit qu'elle est illusoire et que ce n'est pas elle qui constitue principalement la justice pénale. La justice pénale a trois objets : indemniser la victime, corriger le coupable et défendre la société contre les tentatives ou les récidives du crime.
Voilà les trois conditions constitutives d'une justice pénale digne de Dieu , du temps et des hommes.
Indemniser la victime ? En matière d'homicide , elle ne le peut pas par la peine de mort ; tout le sang qu'elle verserait ne restituerait pas une goutte de celui qui a été répandu.
Corriger le coupable ? Elle ne le peut pas si elle le tue. Le glaive qui frappe le corps n'atteint pas l'âme ; en ôtant la vie et le temps au criminel, elle lui enlève la seule chance de repentir et de régénération morale dont il puisse racheter devant les hommes le mal que sa perversité leur a fait.
Défendre la société contre les tentatives ou les récidives du crime, voilà donc la seule excuse au maintien de la peine de mort. Toute la question est de savoir si la société en a besoin pour sa défense. C'est la question que nous avons examinée l'année dernière et que nous avons résolue jusqu'à l'évidence en démontrant :
Que la substitution de la sanction pénitentiaire à la sanction de l'échafaud était aussi efficace et moins immorale que le sang versé par le bourreau ;
Que le dogme social de l'inviolabilité c!e la vie humaine , consacré par la législation contre elle-même , était la plus puissante sanction que la société pût donner à la vie de l'homme par l'exemple , en augmentant l'horreur des crimes par le religieux respect du sang ;
Enfin, que la société instituée, armée, fortifiée par la civilisation, la religion, l'enseignement, les mœurs, les lois, les tribunaux, la police judiciaire et administrative, les prisons pénitentiaires, les colonies pénales, les bagnes, les exils, les déportations, l'opinion , la publicité, avait en moyens moraux comme en moyens matériels une force plus que suffisante pour répudier aujourd'hui une peine qui avait pu lui paraître légitime tant qu'elle se l'était crue nécessaire , mais qui devenait criminelle du jour où il y avait doute sur son indispensabilité. Nous avons dit et nous répétons : Qu'est-ce qu'une peine irréparable que le juge prononce en hésitant, dont l'opinion flétrit l'exécuteur et qui ne sait laver le sang qu'avec du sang? Qu'estce qu'un doute auquel est suspendue la hache de Fexécuteur, et qui ne peut se résoudre qu'après que la tête a roulé sur l'échafaud? Nous renvoyons ces preuves à vos souvenirs et nous passons à un autre ordre d'objections.
Vous voulez, nous dit-on, constituer une justice pénale non sanglante, et vous oubliez que tous les législateurs, toutes les nations , toutes les époques n'ont écrit la mort dans leurs lois que sous la dictée de leur instinct inné de justice qu'on a appelé la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie. Nous pourrions ajouter crime pour crime!
Non, Messieurs, nous ne l'oublions point; mais nous disons que cette loi du talion , que vous prenez pour une loi éternelle et que les législations primitives ont prise pour une révélation divine, n'était qu'une loi de colère, une loi d'ignorance , une loi de brutal instinct, la loi du bras qui se lève et qui frappe parce qu'on a frappé. Ce fut dans l'enfance des institutions humaines une sorte de satisfaction légale accordée au besoin de vengeance de l'homme. La loi que nous vous demandons , nous, est la satisfaction donnée à l'humanité et à la raison; et si vous nous dites que ce sont là de belles., mais vaines paroles, que le talion étant le cri de la nature, il ne peut tromper le législateur et qu'il faut le rédiger .éternellement en loi pénale comme vous l'avez fait jusqu'ici, nous vous répondrons: que l'œuvre du perfectionnement et de la spiritualisation des sociétés humaines n'est que le triomphe de la raison contre l'instinct, de l'esprit contre la chair, de la mansuétude contre la
passion , et que cette loi du talion, cette loi qui frappe où Ton a frappé, cette loi qui fait le mal qu'on a fait, n'est pas la justice, mais la passion brutale de la justice, c'est-à-dire la vengeance !
Voulez -vous juger l'arbre à son fruit, la loi à ses conséquences? Remontez à sa source, prenez-la dans les premiers temps où elle fut en usage, et jugez.
Un meurtre a été commis. La loi antique du talion appelle le plus proche parent de la victime, et lui dit : ïue le meurtrier. Voilà déjà deux vies d'hoRimes perdues pour une ; voilà le sang qui coule deux fois au lieu d'une ; voilà le hideux et dépravant spectacle de la mort donnée de sang-froid qui pervertit l'œil et trouble la conscience du peuple; voilà le dogme de l'inviolabilité de la vie humaine deux fois atteint , violé deux fois au lieu d'une, aux yeux des hommes. Mais derrière ce meurtrier légal, il y a la famille, les amis, les enfants peut-être du premier meurtrier. Bien que ce meurtre légal se commette au nom de la justice, ils connaissent l'homme qui a demandé et obtenu la vie de leur père, ils gardent leur vengeance dans leur cœur; ils l'épient, ils le tuent : c'est leur talion à eux. Il faut une autre vengeance, la loi l'accorde; voilà trois homicides jetés déjà sur/ un premier homicide et dérivés de lui ; où cela finira-t-il ? Il n'y a aucune raison pour que la mort , et la vengeance de la mort, et la vengeance de la vengeance de la mort s'arrêtent. Et de talion en talion , l'un légitime sans doute et sanctionné par la loi, l'autre illégitime et motivé par la vengeance et la haine, l'homme tuera l'homme qui aura tué l'homme, et sera tué par l'homme qui aura à son tour un autre meurtrier et un autre vengeur, jusqu'à ce que l'homicide légal ou illégal s'étende indéfiniment dans une épouvantable multiplication de cadavres où chaque crime devient la raison d'un autre meurtre et chaque meurtre le prétexte d'un nouveau crime. Voyez ces nations où le talion a passé dans les mœurs! Je le demande à ces glorificatcurs du talion ; une telle loi peut-elle être une loi divine? peutelle rester une loi sociale?
Dans notre système au contraire qu'arrive-t-il? Un crime est commis, un meurtre a lieu ; le coupable est saisi, il est jugé; la société lui inflige une peine qui satisfait à la moralité publique
sans rien accorder à la vengeance individuelle et qui prévient à jamais toute récidive de la part du criminel. Si elle a droit sur sa vie, elle lui remet magnanimement sa vie; à Tinstant tout est consommé , tout s'arrête. On ne sème pas la mort sur la mort, le sang sur le sang pour éterniser la vengeance ; la société ne dit pas à l'homme comme la loi brutale du talion : Fais aux autres comme ils t'ont fait; elle lui dit, comme ce législateur du pardon dont le code illuminera enfin tous vos codes : Rends le bien pour le mal ; on a tué ton frère : ne demande pas le sang de son meurtrier, mais pardonne. L'œuvre de la société, c'est de protéger; la tienne, c'est de pardonner. Encore une fois laquelle de ces deux lois est la loi de Dieu? laquelle de ces deux lois mérite de devenir la loi des hommes? Vous avez déjà mille fois prononcé !
Mais ce n'est pas la conviction qui manque à la société politique, c'est le courage. Le môme écrivain nous l'avoue. Vous voulez, nous dit-il, faire une expérience dont on ne se détrompe qu'entouré de cadavres et bourrelé de remords. Vous rouvririez l'abîme où la société tient enfermé l'homicide.
Ah î qu'il nous serait aisé de répondre avec une trop juste, mais trop sanglante ironie, à ces menaces d'effrayante responsabilité, si, ouvrant d'une main le code des peines et de l'autre les archives du crime, nous établissions par ce hideux parallèle que les pénalités exorbitantes, l'infernal génie des supplices, les tortures, les bûchers, les roues, les chevalets, n'ont pas diminué d'une mort le chiffre des meurtres! Montrez-nous donc, pourrions-nous dire à notre tour à ces écrivains qui nous menacent du péril de l'humanité, de la responsabilité de l'indulgence, montrez-nous donc sur quels témoignages vous assumez la responsabilité de la mort? Quant à nous, nous vous répondons de deux manières : par les faits et par le raisonnement. Les faits ! ils vous prouvent que le crime contre les personnes se multiplie si peu en raison de l'intimidation décroissante et de l'adoucissement des supplices, que vous avez successivement aboli tous les supplices cent fois plus intimidants que la mort pour l'imagination des criminels, sans qu'il en soit résulté aucun débordement d'homicides, aucun accroissement sensible dans le nombre des crimes. C'est que la peine de mort a été abolie plusieurs
fois, pendant de longues années, chez des peuples plus nouveaux et de mœurs moins douces que vous, et que le chiffre de la criminalité s'est abaissé au lieu de s'élever pendant ces rares jubilés de rhumanité. C'est que Theureuse Toscane, placée en contact avec des populations où Thomicide est en quelque sorte endémique, c'est que l'immense empire de Russie, formé de populations neuves, diverses, barbares, ont vu, à la suite de Tabolition de la peine de mort, l'homicide s'abolir presque entièrement aussi. C'est qu'enfin la peine de mort n'a jamais été rétablie après ces heureuses et concluantes expériences par la nécessité de sévir contre un accroissement de crimes, mais par des passions politiques, ou par le féroce fanatisme des routines. Ce seraient là sans doute des épreuves de quelque valeur pour rassurer la société à qui l'on donne sa peur pour une raison ; mais la logique est plus rassurante encore que les faits.
Eh bien ! je ne crains pas d'affirmer, après un examen approfondi de la statistique morale de l'homicide, que, sur dix meurtres dont vous analyserez les causes, il y en a huit sur lesquels l'intimidation par la peine de mort est complètement inefficace comme moyen de répression, c'est-à-dire dans la perpétration desquels la considération du risque que l'on va encourir en les commettant n'entre absolument pour rien, et pour lesquels par conséquent la peine de mort est comme non avenue.
Quelles sont en effet les principales causes de l'homicide? C'est la colère, la vengeance, la jalousie, la haine, l'ambition, le fanatisme religieux, le fanatisme politique, la cupidité, et la crainte d'être découvert, qui fait tuer pour ensevelir un moindre crime dans un plus grand. Eh bien! prenez les comptes rendus de vos tribunaux ; assistez aux drames révélateurs de vos cours d'assises; décomposez les éléments constitutifs de ces crimes; déroulez les replis de l'âme du criminel ; entrez dans sa pensée au moment de l'acte, ou au moment de la fiévreuse préméditation qui précède l'acte; demandez-lui de vous rendre compte, de se rendre compte à lui-même de la nature et de la force de l'impulsion qui le pousse à son crime ; mesurez cette force brutale, aveugle, frénétique d'impulsion, avec la force de résistance que l'intimidation par la mort peut opposer à sa pensée ou à
sa main ; en quelle proportion trouverez-vous Timpulsion et la résistance? la pensée présente, absorbante, consumante du crime, et la pensée éloignée, incertaine, inaperçue du supplice? Sera-ce donc la colère? Mais le bouillonnement du sang enivre toute pensée , trouble tout calcul ; mais la vibration physique des nerfs soulève et brise tout obstacle ; on a frappé avant de savoir que la passion a levé et armé la main. Est-ce dans la jalousie? Mais la jalousie c'est deux passions dans une; c'est l'amour et la haine tellement confondus dans une horrible lutte qu'on ne sait plus si c'est la haine ou l'amour qui frappe , et que chacune des deux passions se multipliant par l'autre, il en résulte une force d'entraînement tellement puissante que. l'homme hait ce qu'il adore et adore ce qu'il tue. Dites à l'insensé que cette double frénésie possède qu'il y a une peine de mort; et que lui importe? Ne se donne-t-il pas mille morts à lui-même en la donnant à celle sans laquelle il ne veut ni ne peut supporter la vie? Est-ce la haine? Mais quand elle est poussée jusqu'à cette antipathie délirante et pour ainsi dire physique, ne se satisfait-elle pas à tout prix? Est-ce la vengeance? Mais son premier acte est de se dire : Je m'immole moi-même à cette horrible joie d'immoler mon ennemi. Est-ce l'ambition? Elle voit l'impunité assurée dans le triomphe, et le succès même de son crime est sa garantie contre la peine. Est-ce le fanatisme politique? Il voit son immortalité dans son supplice et sa fausse et atroce gloire dans son échafaud. Vous l'aviliriez en l'en privant, comment le craindrait-il? Enfin, est-ce le fanatisme reliligieux? Il voit le ciel pour récompense, et son supplice il l'appelle martyre; le prix qu'il attend est infini; comment le mettrait-il en balance avec cette mort qu'on ne souflre qu'une seconde et qui lui conquiert une éternité? Vous voyez donc que dans aucun de ces crimes, lorsque les passions qui les produisent sont poussées à ce délire qui est le crime lui-même, la peine de mort ne peut agir ni n'agit réellement comme intimidation répressive et spécifique , car toutes ces passions sont plus fortes que la mort, et que la proportion n'existe plus entre l'incitation au crime et la prétendue intimidation du criminel. L'équilibre est rompu d'avance entre la pénalité et la passion ; s'il ne l'était pas, la passion n'aurait pas la force du crime, elle
ne serait plus la passion, le crime ne s'accomplirait pas!
Restent donc les crimes commis par cupidité. Mais la cupidité n'est pas de sa nature une passion martiale et homicide. Les passions sociales ont quelque chose de moins énergiquement atroce que les passions de la nature; la lâcheté, la bassesse, la ruse qui les caractérisent, leur font enfanter plus de vices que de crimes; cependant un certain nombre de crimes contre les personnes appartiennent à la cupidité. Nous convenons que dans ces cas la peine de mort peut agir souvent comme intimidation. Mais dans ces cas-là même, n'agit-elle pas aussi quelquefois comme incitation? c'est-à-dire, le criminel qui a poussé le vol, le guet-apens, la violation du domicile jusqu'à la violence contre la personne , ne donne-t-il pas souvent la mort précisément pour enlever toute possibilité de témoignage et de constatation à son crime? C'est ce qui nous est confirmé, non-seulement par le nature et l'analyse des crimes, mais par l'aveu même d'un grand nombre de coupables.
Que résulte-t-il de cette anatomie des passions homicides? Que la peine de mort peut intimider efficacement dans les cas d'homicides par cupidité, bien que dans ces cas-là môme elle puisse aussi pousser quelquefois à la consommation du meurtre; mais que, dans presque tous les autres cas d'homicides par passions, l'intimidation n'agit pas; c'est-4-dire que dans dix hypothèses d'homicide il y en a huit pour lesquelles la peine de mort est non^venue et deux où l'effet de la peine de mort est incertain.
Et c'est pour un si faible et si douteux résultat d'intimidation que vous vous obstinez à maintenir une peine qui répand le sang comme Teau, qui déprave l'œil, qui aguerrit la main et l'instinct du peuple à l'homicide; qui lui enlève, autant qu'il est en vous, cette prévoyante et instinctive horreur que la nature lui a donnée pour la mort violente ! Vous craignez l'expérience, dites-vous: mais comptez-vous donc pour rien, comme préservatif, comme moyen de moralisation par la toute-puissance de l'exemple, ce magnifique élan du législateur d'un grand peuple qui , pour consacrer socialement ce dogme de l'inviolabilité de la vie humaine , briserait le glaive et dirait au peuple : Regardez I le sang de l'homme est si sacré que nous qui aurions le
SUR L'ABOLITION DE LA PEINE DE iMORT. 335
droit et la force de le répandre en expiation , nous nous interdisons à jamais d'en verser une goutte, même celui du criminel. La vie de Fhomme n'appartient à personne, ni à vous, ni à nous, ni à Thomicide, ni au juge de Fhomicide; elle n'appartient qu'à Dieu. Malédiction sur celui qui attentera à cette propriété du seul auteur de la vie! Qu'est-ce donc, se dirait l'homicide, que cette vie de l'homme devant laquelle l'humanité tout entière s'arrête? •
Et cependant. Messieurs, ne nous faisons pas d'illusions, même pour un miséricordieux résultat ; le crime ne disparaîtrait pas de la terre, il serait seulement plus lâche et plus odieux. En accroissant l'horreur pour le criminel, ne déshonoreriez-vous pas davantage le crime ? ne le rendriez-vous pas plus rare ? Du moins la pitié pour le coupable ne viendrait pas comme aujourd'hui atténuer au pied de l'échafaud l'exécration contre le meurtrier. Non, le crime ne disparaîtrait pas, mais il serait plus crime. Le crime ne disparaîtra jamais de la terre tant que le feu des passions que le Créateur a allumé pour échauffer et féconder la nature humaine se nourrira des éléments incendiaires que la société jette dans le cœur de l'homme ; le crime ne disparaîtra pas de la terre tant que la société ne sera pas parfaite ; c'est dire assez qu'il durera autant qu'elle. Loin de nous ce rôle facile et banal de blasphémateur de la société; loin de nous la pensée de rejeter sur l'ordre social toute la respon* sabilité des perversités qui l'affligent et le déshonorent. Si ces hardis démolisseurs, qui font si bon marché de l'œuvre des siècles, et qui voudraient subvertir jusqu'à la dernière pierre cet édifice des législations humaines pour le reconstruire avec des passions ou des rêves, faisaient leur compte avec celte société qu'ils calomnient ; s'ils se demandaient : que serionsnous sans elle? que serions-nous si nous n'avions trouvé préparés par elle, ni la paternité, ni la famille, ni l'État, ni les religions, ni la propriété, ni le travail, ni l'hérédité, ni les traditions, ni les mœurs, ni les lois, ni l'enseignement? leur révolte se changerait en respect et leur invective en reconnaissance. Cependant nous sommes loin de nous dissimuler aussi que les vices, les ignorances, les égoïsmes de la société ne soient pour beaucoup dans les crimes qui la souillent ; qu'en se réformant
elle-même elle ne puisse réformer Tindividu, et qu'en faisant entrer, par exemple, une seule vertu du christianisme dans ses législations, la charité, elle ne supprimât cent fois plus de crimes que les échafauds n'en épouvantent.
Pourquoi donc hésitons-nous tant? pourquoi, tandis que la mort, qui frappait deux cents fois par année sous la Restauration, n'a frappé que vingt-cinq fois en 1835? pourquoi, tandis que le</iégoût populaire repousse de faubourg en faubourg l'instrument de mort qu'aucune place ne veut plus porter, pourquoi continuons-nous à préconiser la mort comme un dogme, l'échafaud comme un autel, le bourreau comme un expiateur public? La société est-elle une divinité plus implacable que ces dieux de sang auxquels vous immoliez autrefois des victimes humaines et qui ne vous en ont plus demandé du jour où vous avez eu l'audace de leur en refuser?
Pourquoi? Ah! c'est que la loi pénible du travail existe pour l'esprit comme pour le corps; c'est que la société ne se modifie qu'à la sueur de son front ; c'est que la confiance généreuse qui fait accomplir les grandes choses manque aux peuples, parce que la foi leur manque dans l'assistance de cette providence sociale qui ne leur demanderait qu'une vertu pour leur faire réaliser des miracles ; c'est que la vérité en tout genre, quand elle veut s'introduire dans le monde, trouve toujours un mensonge ou un préjugé établi qui lui dispute sa place au soleil ; c'est que Galilée fut obligé de passer par l'exil et par les cachots pour déihontrer une vérité astronomique qui ne semblait devoir déplacer quelque chose que dans le firmament, comme le Christ fut obligé de passer par la tombe pour déplacer le polythéisme et l'esclavage de cette terre où il apportait Dieu et la charité.
Ceci nous dit. Messieurs, que nous devons travailler sans découragement et sans impatience à l'œuvre sainte que vous avez entreprise et où tant de nobles sympathies vous suivent du cœur et vous fortifient. 11 y a sur la terre deux genres d'erreurs contre lesquelles les innovations ont à lutter : les unes, qui s'incarnent dans le monde en intérêts pour ainsi dire matériels, celles-là ne se dépossèdent jamais d'elles-mêmes ; les combats qu'il faut pour les vaincre s'appellent des révolutions, et les
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révolutions elles-mêmes s'arrêtent rarement dans la justice. Les autres ne sont que des préjugés, des superstitions de la pensée qui n'ont de racines que dans nos ignorances, et qui ne demandent pour tomber que le contact d'un rayon de lumière et un souffle de la parole de l'homme, Eh bien ! Terreur que nous combattons est de cette nature. La peine de mort, enlevée à la loi, ne dépossédera que le bourreau. L'horrible propriété de l'échafaud ne sera revendiquée par personne ; ce sera le champ du sang laissé par l'infâme, que personne ne voulut ni acheter ni ensemencer après lui. Nous n'aurons besoin, pour abattre la machine de mort qui consterne le sol de son ombre , ni de la hache, ni du marteau des révolutions; et si le Dieu qui juge nos pensées daigne bénir nos efforts, elle s'écroulera d'elle-même au faible vent de nos paroles, et au bruit de vos applaudissements.
Chambre des Députés. — Séance du 31 avril 1837.
Le gouvernement demandait un crédit supplémentaire pour couvrir les frais de la première expédition de Constantine. L'insuccès de cette campagne désastreuse avait mis à découvert les vices de Tadministration militaire en Afrique. La commission nommée par la Chambre inculpait dans son rapport à la fois le cabinet du 22 février et le gouverneur général de l'Algérie, le maréchal Clausel, qui avait dirigé l'expédition. Elle accordait les crédits demandés, mais non sans un blâme sévère à l'égard des derniers événements. Le maréchal Clausel, révoqué par le nouveau ministère (du 15 avril), se défendait à la Chambre. Il opposait la nécessité d'une vaste occupation armée et offensive aux difficultés d'une colonisation pacifique et restreinte. M. de Lamartine, s'élevant contre ce régime de guerre perpétuelle, qui menaçait de faire de l'Algérie un désert, refusait le crédit pour une expédition qui s'était faite inconstitutionnellement contre la volonté de la Chambre.
Messieurs,
L'honorable M. Thiers vient à Fimproviste d'élargir la discussion et de la reporter tout entière sur le terrain où elle était avant-hier. Je demande à lui répondre.
Je commence par remercier le gouvernement représentatif et la presse, que le préopinant accusait Tannée dernière de la timidité de nos mesures, de ce qu'ils ont donné à la Chambre et à rhonorable orateur lui-même le temps de revenir à des pen-
sées plus sages et plus modérées. Ne vient-il pas de vous dire lui-même qu'il n'avait plus de système, qu'il voterait pour l'un ou pour l'autre? (M. Thiers réclame. M. Lamartine lui répond en lisant dans le Moniteur son opinion de 1836, puis il continue ainsi :)
Oui, je suivrai la question partout où vous la porterez ; je la suivrai sans faiblesse comme sans témérité. Pouvons-nous être arrêtés par des considérations personnelles quand c'est le sang de nos enfants que se disputent les différents systèmes en discussion? Non. Je l'ai défendu Tannée dernière, je le défends cette année, je le défendrai goutte à goutte. Qu'il retombe, non sur les hommes, non sur les exécuteurs de nos déplorables mesures, mais sur les systèmes eux-mêmes dans lesquels on veut nous feire persévérer.
Je dis cela pour écarter d'abord toute question de personne. Je ne voulais pas même nommer M. le maréchal Clausel,tout en critiquant peut-être certains actes de son administration. Nous ne devons mettre en cause que le gouvernement, que le ministère responsable. Ce n'est qu'à travers le gouvernement que nos reproches, si nous en avons à adresser, peuvent atteindre le gouverneur général. Quand le parlement anglais, dans une occasion à peu près aussi mémorable, fit comparaître le gouverneur des Indes orientales , Hastings, c'était comme haute cour de justice, et non comme corps politique , qu'il citait à sa barre l'oppresseur du rajah de Benarès, le spoliateur des trésors des femmes du rajah de Oude. Hastings répondit à ses accusateurs par sa pauvreté, par ses victoires, par un vaste empire conservé à la puissance britannique. Avec quoi l'administration d'Alger nous répond-elle depuis six ans?
Je le répète, il n'y aurait plus de constitution si nous nous arrogions le droit d'examiner les actes de M. le maréchal Glausel. Ce n'est donc pas le gouverneur général que je désigne en le nommant, c'est notre collègue, c'est le député, c'est l'auteur des explications sur Alger. Lors même que j'aurais été accessible à cette masse d'imputations dont il a été assailli , et sous laquelle il se soulève avec une si légitime indignation , je n'aurais pas choisi pour l'attaquer le moment où il était destitué, où il rentrait impuissant , désarmé , dans une patrie affligée de
son revers. L'infortune noblement soufferte couvre plus un général courageux que la victoire même. Je m'en serais souvenu ; je m'en souviendrai. Seulement, qu'il me permette d'établir que, bien que je sois du nombre de ceux qui ne veulent pas du système de dilapidation du sang arabe ni du sang français, et dont il dit avec un si haut dédain : « Que la race des peureux est éternelle, » l'humanité qu'il nous reproche n'est pas l'humanité des lâches, mais celle des hommes de cœur, celle des hommes qui n'ont pas peur pour eux , mais qui se glorifient d'avoir peur pour leur pays, et qui savent, quand il le faut, se jeter entre des systèmes meurtriers et la vie de leurs concitoyens. Qu'il me permette de lui dire encore que le soldat qui a dignement combattu et qui souffre de l'ingratitude de son pays, si toutefois un soldat peut accuser son pays d'ingratitude quand il ajoute à son nom le titre de maréchal de France; que ce soldat se grandit plus en s'oubliant lui-même et en attendant justice du temps, qu'en jetant des paroles d'amertume et de découragement à ses jeunes camarades. Est-ce donc en vue de soimême que l'on sert sa patrie, même injuste? Où serait donc le mérite du patriotisme , si le patriotisme était toujours heureux, toujours récompensé par des grades, des honneurs, des dignités? Non, ils n'écouleront pas ces conseils, ces jeunes officiers, ces jeunes généraux, dont d'imprudentes paroles pourraient amortir l'élan! Non, ils se souviendront que l'ingratitude relève la gloire au lieu de l'humilier, et que Moreau dans l'exil, Moreau oublié dans les forêts d'Amérique, était plus grand que l'homme des Tuileries I
Je rentre dans la question, mais elle est si vaste, si diverse, et les préopinants l'ont tellement élargie que j'ai peine à savoir où elle est pour les autres, bien que je sache trop bien où elle est pour moi. S'agit-il simplement de dérouler et d'accuser les conséquences des systèmes suivis jusqu'à ce jour? Mais à quoi bon? Nous savons tout; l'Afrique est là ; les orateurs précédents vous ont tout dévoilé. Nous n'avions pas besoin de ces scènes lugubres de la marche et de la retraite de Constantine , de ces blessés abandonnés au fer des Arabes, de ces têtes de nos soldats couronnant les créneaux d'une ville barbare, pour apprécier les inévitables résultats de notre mode de colonisation. N'avions-
nous pas Tlemcen? n'avions-nous pas la Macta? n'avions-nous pas nos colons découragés et ruinés, les Arabes nationalisés contre nous, leurs territoires et les nôtres incultes et ravagés, et le rayon de stérilité s'étendant de jour en jour davantage autour de nous, au lieu de ce rayon de sécurité dont on nous berce? S'agit-il, comme Ta fait le préopinant, de chercher seulement les coupables et de se renvoyer la responsabilité? Les coupables! mars où ne sont-ils pas? à Constàntine, à Tlemcen, à Alger, ici, partout ! Et ne sommes-nous pas nous-mêmes les plus coupables, nous qui , cédant sans conviction , sans que nos consciences fussent tranquilles et rassurées, ù l'impulsion d'une presse conjurée, d'un popularisme artificiel, avons abandonné sans garantie les trésors, le sang, et, ce qui est mille fois plus regrettable, l'honneur et la considération de la France? Les coupables! ne sont-ce pas tous les ministères qui se sont succédé depuis 1830 et qui ont manié l'affaire d'Afrique? n'est-ce pas surtout le ministère ou du moins quelque membre du ministère du 22 février, sous l'influence de qui le système d'expéditions et d'aventures a été préconisé, combiné, autorisé? n'est-ce pas M. le président du conseil d'alors, qui nous dérobait, qui se dérobait à luimôme sous le nom de système de refoulement des populations arabes, un véritable système d'extermination? un système barbare, un système impossible, qui n'aurait pour résultat que de dépeupler l'Afrique en décimant la France ! un système dont un officier supérieur étranger, envoyé en Afrique par son gouvernement pour éclairer la question de colonisation , écrivait dans ses documents confidentiels : « Le système suivi maintenant par (c les Français en Afrique exige au mofns cent mille hommes « pour la première expédition , et quatre-vingt mille hommes « d'occupation permanente. Après quoi, quand ils voudront la (( réduire, ils n'auront pas fait faire un pas à la colonisation. » Enfin, je suis loin de le nier, les coupables sont aussi les ministres du 6 septembre. Vous ne vouliez pas des expéditions et vous confirmiez à M. le maréchal Clausel les pouvoirs exorbitants, les pouvoirs plus que royaux que lui avait donnés M. Thiers avec un supplément de promesses indéfinies, si nous en croyons les documents révélés. Vous ne vouliez pas la folie meurtrière de Constàntine, et vous écriviez comme Pilatc aurait dit;
ils SESSION DE 1837.
« Faites ce que vous voudrez. Nous ne défendons rien, nous ne commandons rien. » Mais alors que faisiez-vous donc de votre responsabilité? que faisiez-vous donc du pouvoir? pourquoi donc étiez-vous ministres ?
La Chambre voit que je ne les justifie pas, maïs voyez aussi à quoi vous poussent ceux qui n'accusent qu'eux , ceux qui les accusent plus que les vrais coupables. Ainsi voilà la Chambre qui a tout consenti , elle est innocente. Voilà le président du conseil du 22 février dont les paroles ont entraîné les deux Chambres et qui a combiné, ordonné l'expédition, il est innocent; voilà le général qui a sollicité l'expédition, et répandu des succès sur sa gloire, elle a échoué, il est innocent ! Mais voilà des ministres du 6 septembre qui vous ont averti du péril, qui ont comme moi prophétisé les désastres et flétri ce système absurde d'occupation sans possession, et qui malheureusement pour eux et pour nous sont arrivés au pouvoir trop tard peutêtre pour arrêter les conséquences de vos fautes; ce sont eux, selon vous, qui sont les seuls coupables. A eux la responsabilité, à eux la honte, à eux l'exécration des familles dont les milliers d'enfants ont péri; aux autres des excuses, des éloges, des couronnes murales peut-être? Voilà la justice des partis 1 Ah ! il y a longtemps que je la connaissais; mais, je l'avoue, je ne l'attendais pas jusque-là. Eh î oui, sans doute, ils sont coupables ; mais si vous aviez l'ombre de justice, ne reconnattriez-vous pas les premiers que ce sont vos fautes qui pèsent sur eux, que ce sont vos systèmes dont ils sont punis? Mais si ce sont eux qui sont les seuls coupables , ce sont eux qu'il faut frapper , et alors, pour être conséquents, pourquoi ne pas rappeler le général et remettre toute chose à sa place, c'est-à-dire l'expédition de Constantine à l'ordre du jour, la guerre, rien que la guerre en délibération, et la colonisation, et la pacification au hasard? Mais la Chambre doit être lasse de ces odieuses récriminations. Nous rendent-elles un pouce de terrain? un atome de considération? une vie d'homme? Non, ce ne sont pas des coupables, ce sont des remèdes, ce sont des garanties d'un meilleur avenir qu'il faut chercher ensemble, et chercher de bonne foi. Je dis des garanties d'avenir, car je n'admets pas même la délibération de l'abandon. Onéreuse ou non, on n'abdique pas une part
quelconque de sa nationalité. Une nation est condamnée à garder, à traîner le boulet de sa gloire. Un pouce de terre légitimement conquis ne s'abandonne plus. Le prix du sang français est inaliénable.
Mais je dis qu'il y a non-seulement nécessité, qu'il y a moyen , qu'il y a avantage national , matériel , politique à conserver la côte d'Afrique, à la conserver sur une très-large échelle, à la conserver avec occupation successive et rationnelle de certaines positions à l'intérieur, et d'y faire une large place à la destinée d'un grand peuple. Nous n'acceptons pas le dilemme dans lequel les partisans du gouvernement militaire s'efforcent de nous enfermer, ce dilemme qui consiste à dire : Ou des expéditions insensées, ou l'abandon. Ce dilemme est une calomnie de notre opinion, nous le leur renvoyons. Ce dilemme est un piège qu'ils tendent à votre délibération. Nous le brisons, et nous disons : La conservation? elle est au prix d'un système raisonnable, proportionné, pacificateur, civilisateur, d'un système de paix armée, et c'est le nôtre. L'abandon? il est la conséquence infaillible, inévitable d'un système de hasard, d'un système meurtrier, d'un système d'expéditions qui ne vous donnera jamais en Afrique qu'un gouvernement d'avant-postes ; c'est le vôtre ! C'est nous qui voulons conquérir, pacifier, coloniser, conserver l'Afrique, c'est vous qui voulez la ravager et la perdre en dégoûtant tôt ou tard le pays de l'or et du sang qu'elle y sèmera en vain! Oui , tout ce que vous avez fait, tout ce que vous voulez faire en Afrique a été marqué de ces deux caractères, qui suffiraient seuls à ruiner les meilleures entreprises : illusion, et immoralité! illusion dans les espérances et dans les promesses, immoralité dans les moyens. (Mouvement,)
Les illusions? ai-je besoin de vous les rappeler? Qui de nous ne se souvient de ces peintures fantastiques du climat , du sol , des choses, des hommes? J'ai vu un de nos honorables collègues pleurer d'attendrissement aux merveilles que nous rapportait à cette tribune un honorable procureur général; c'était tout l'enthousiasme du programme, toutes les déceptions du prospectus. Moi qui revenais de passer deux ans au milieu des tribus d'Arabes et de Bédouins de l'Asie, j'étais confondu ; je me demandais par quel phénomène parlementaire ces mêmes Bé-
douins que je venais de voir si féroces, si indomptables à toutes tentatives des civilisations en Asie depuis Ismaël , étaient si faciles, si laborieux, si apprivoisables en Afrique. Il est vrai que, quelques mois plus tard, on les condamnait libéralement, à cette tribune, à la civilisation du bâton, et que nos commissaires d'Afrique , nos voyageurs , nos colons unanimes désenchantaient toutes ces perspectives et nous rapportaient qu'il n'y avait sûreté contre eux que sous la portée du canon , et que la prétendue colonisation n'était pour les colons qu'une bourse où l'on escomptait des temtoires sans cesse revendus, jamais cultivés, et pour notre armée une conquête à recommencer tous les jours. Il était clair qu'on se trompait, qu'on nous trompait, qu'on fascinait le pays par des déceptions dont on se fascinait soi-même. Combien faut-il en rabattre, et à quoi devons-nous réduire nos légitimes espérances pour le moment? Permettezmoi de l'établir en très-peu de mots.
Messieurs, pour quiconque a voyagé, pour quiconque a lu l'histoire, il y a un fait qui domine, qui modifie, qui gouverne tous les autres quand il s'agit de théories de civilisation. C'est le fait de l'influence, de la toute-puissance et de la perpétuité du phénomène des races parmi les hommes. La race est un fait qu'il faut accepter, ou se résoudre aux plus amères déceptions quand on n'en tient pas compte en maniant des peuples conquis. La race est la prédisposition instinctive, pour ainsi dire physique, c'est la civilisation dans le sang, aucune autre ne peut prévaloir contre celle-là; on peut exterminer certains peuples, on ne peut les changer, les siècles même ne les altèrent pas sensiblement. Voyez les Hébreux, voyez les Bohémiens traverser toutes vos civilisations sans s'y mêler. Eh bien ! parmi les Arabes d'Asie et d'Afrique , il y a deux races distinctes dont l'histoire suit les migrations des plaines de la Chaldée et des montagnes du Liban dans les vallées et sur les montagnes de l'Atlas , où vous les retrouvez encore aujourd'hui avec leur caractère particulier devant vous. Il y a des Arabes cultivateurs et des Bédouins; les anciens Numides et les Berbères , les hommes des maisons, les hommes des tentes. Vous pouvez beaucoup sur les uns, rien sur les autres. Le passé de quatre mille ans est là pour vous prédire l'avenir. La nature du Bédouin se refuse à
YOtre civilisation et par conséquent à votre joug; il a l'instinct d'une indépendance sans limites , il sait que tout homme qui bâtit une maison s'enchaîne par le pied à la terre et se prépare un maître, que celui qui n'a qu'une tente emporte partout sa liberté avec lui sur le. dos de son cheval ou de son chameau ; il s'approchera quelquefois de vous et plantera son camp près de vos villes, mais au premier contact gênant de vos mœurs, à la première discipline que vous voudrez lui imposer, il disparaîtra, vous ne le verrez plus, ou vous ne le verrez que pour vous combattre. Les Kabyles auxquels vous avez affaire ne sont pas des Bédouins; sans doute ils habitent des maisons, ils cultivent, mais ils ont contre vous leurs forteresses dans leurs montagnes où leur indépendance vous défiera longtemps. Vous n'avez donc à espérer que dans les Arabes cultivateurs. Voilà vos seuls sujets, vos seuls colons indigènes, car comment espérer de grandes migrations françaises d'un pays où le travail et le salaire abondent? Or, combien sont les Arabes cultivateurs proportionnellement avec les Bédouins et les Kabyles? Environ un quart ou un tiers; comptez donc; voilà vos travailleurs; ils sont excellents, je le sais, et je ne puis les comparer qu'aux paysans les plus laborieux de nos provinces; mais que produirez-vous avec eux? A peu près les mêmes choses que vous produisez dans le Midi de la France, des soies, des huiles, des figues, des oranges, des céréales, et cette production d'Alger diminuera d'autant la valeur de ces mêmes produits dans la mère-patrie. Je sais qu'on se rejette sur le commerce; mais il faut conter à des enfants ces merveilleuses caravanes de Gonstantine portant et rapportant des valeurs de 200 millions du désert; je les dissipe d'un mot. Qu'est-ce que le commerce où il n'y a ni travail, ni or, ni consommation, ni luxe ? qu'est-ce que le commerce où le mobilier d'une famille consiste en une tente de poils de chèvre, une natte de jonc, une jarre de terre, un plat de bois , et une couverture de grosse laine pour tout vêtement? pouvez-vous espérer de pareilles peuplades des bénéfices commerciaux comparables à ceux de la Compagnie anglaise avec ses cent millions de sujets industrieux dans les Indes? Eh bien! la Compagnie des Indes est en déficit final de UO millions par an et elle a une dette de 1,200 millions ! détrompez-vous donc. Sans doute vous créerez quelques
habitudes, vôuâ satisferez quelque» besoins nouveaux, et quand TOUS aurez dépensé 50 ou 60 millions à créer un port, première nécessité de votre occupation, vous aurez dans le mouvement de votre marine marchande, dans la prospérité de Marseille, non pas une richesse réelle, mais un heureux déplacement de richesse et quelques compensations aux dépenses de la colonie. Mais vous aurez plus! vous aurez porté, répandu, naturalisé votre nationalité en Afrique, vous y aurez modifié une civilisation morte ou assoupie, par ce contact toujours régénérateur de la civilisation de TOccident ; vous aurez, pour contre-balancer Malte , une halte sur cette nouvelle route du commerce des Indes qui tend à reprendre le chemin de la mer Rouge, et enfin vous aurez une attitude d'expectative imposante sur l'autre bord de cette Méditerranée où la destinée semble rappeler la lutte commerciale 6t pacifique du monde chrétien , et où la navigation à vapeur qui rapproche les deux rivages assure l'empire à r Occident et la prédominance à la France. Voilà ce que vous aurez, mais à la condition d'eflforts intelligents, d'efforts persévérants et d'un système de paix forte, de paix armée-, car le système des expéditions est un gouffre où toutes vos espérances s'engloutiront, à moins que vous n'oubliiez et l'Espagne qui vous appelle, et lé Nord qui vous menace, pour vous jeter tout entier en Afrique et pour vous réveiller forts à Alger, faibles chez vous, et réduits au rang de puissance de second ordre en Europe. Cela petit-il se discuter?
Mais j'ai dit qu'il n'y avait pas moins d'immoralité que d'illusion dans notre conduite en Afrique, et que cette immoralité même était la cause de nos revers; ai-je besoin de le prouver? Qu'est-ce que ce système de refoulement, de domination instantanée, violent, universel, soutenu ici aujourd'hui et avant et depuis le 22 février? C'est, sous d'autres noms, le système d'extermination. Je défie son auteur de le démentir. Derrière l'Atlas est le désert; être refoulés dans le désert ou refoulés dans l'Océan, c'est .la même chose pour les tribus arabes , il faut qu'elles résistent ou qu'elles meurent ; vous les condamnez donc à disparaître du sol, à périr, ou à vous le disputer pied à pied, vie à vie. Eh bien ! ne croyez pas que cela soit si facile. Écoutez le rapport qu'un officier supérieur étranger impartial fait à son
gouvernement sur ce genre de guerre : « Le refoulement ou l'extermination, dit-il, c'est la même chose. » (Ici l'orateur lit un fragment du rapport de M. Huber Saladin, major fédéral, envoyé en Afrique par le gouvernement suisse.)
Eh bien ! n'est-ce pas là organiser une Vendée arabe, une Vendée à perpétuité en Afrique? Je le demande à votre conscience d'hommes civilisés, l'extermination est-elle un système ou un crime? Quoi! on ose vous citer en exemple ces Romains dont toute la religion consistait à ravager le monde, à emmener les populations en esclavage, ou à les massacrer en masse comme Titus à Jérusalem ! -Est-ce qu'aujourd'hui l'extermination est le droit de la guerre? est-ce qu'on exporte, est-ce qu'on dépossède, est-ce qu'on anéantit les populations, parce qu'elles portent un turban au lieu d'un chapeau? est-ce que ce ne serait pas un sanglant anachronisme? est-ce que l'indignation des pays et du monde ne s'élèverait pas tôt ou tard contre ces parodistes des Romains? L'honorable M. Thiers vous disait l'année dernière, ici et dans l'autre Chambre : La guerre est la guerre, et nous ne pouvons pas répondre de ce qui se passe derrière nous. La guerre est la guerre, cela est bien facile à dire ; c'est là une de ces impatiences d'esprit que l'on prend quelquefois pour du génie et qui fait trancher par la violence ce que l'esprit est insuffisant à résoudre. La guerre est la guerre, nous le savons bien, c'est aujourd'hui la victoire, demain la déroute, qu'il faut racheter par une nouvelle victoire plus chère encore que la défaite; c'est un système qu'on nourrit de sang humain. Mais sans parler de cette épouvantable consommation d'hommes, on m'accuserait d'humanité, je demanderai aux inventeurs des systèmes d'expéditions : Qu'est-ce que la guerre comme colonisation? Après avoir vaincu, il faut deux choses sans doute : pacifier et administrer. Eh bien ! est-ce que vous ne le dites pas vousmêmes? est-ce que la guerre peut être autre chose qu'arbitraire et violence? est-ce que la violence pacifie? est-ce que l'arbitraire administre? Comment avez-vous pacifié, comment administrezvous, où est le produit net de votre système depuis sept ans que vous lui livrez l'Afrique à dévorer? Le nombre de vos ennemis indéfiniment accru, vos rivaux aguerris et ralliés contre vous par vous-mêmes, vos cultures nulles, aujourd'hui de la gloire
pour un général, demain de Thumiliation pour un autre; aujourd'hui Mascara incendiée par vous, demain Gonstantine résistant et votre armée semant ses blessés et ses morts sur une route de quarante lieues! vos misérables soldats hivernant, exténués de fatigues et de froid , sous les ruines de Guelma, Abd-el-Kader relevant le drapeau de la nationalité arabe, la guerre sainte proclamée contre vous, enfin le général Bugeaud ,
allant chercher Abd-el-Kader aux confins du désert et chassant ,
devant lui, de tout le territoire cultivé, les innombrables tribus i
qui reviendront la vengeance dans le cœur sur les pas de notre i
armée. Voilà pour les résultats militaires. Le système d'occupa- I
tion des villes de Tintérieur, savez-vous ce que c'est? C'est le j
secret trouvé par une nation , qui se dit la plus intelligente , '
d'avoir cinquante ou soixante mille hommes de son armée 1
prisonniers de guerre en temps de paix dans cinq ou six bicoques de l'intérieur de l'Afrique. Mais si je vous déroulais les 1 conséquences du système d'expéditions sous le rapport financier et économique, si je vous faisais le compte de ce que vous , coûte par exemple la ration de chaque soldat de ce bataillon emprisonné depuis deux ans à Tlemcen , si je vous prouvais I qu'on est allé ravitailler trois fois ce bataillon et qu'on va y aller i encore avec des colonnes de deux mille cinq cents hommes ' chacune : première dépense, d'argent et d'hommes ; que M. le I maréchal Clausel, pour ravitailler plus aisément Tlemcen, a été obligé d'établir le camp intermédiaire de la Tafna , qu'une bataille a été livrée pour y arriver, une autre pour en sortir, que le camp de la Tafna bloqué enfin par Abd-el-Kader ayant mangé tous ses chevaux et perdu ses équipements, il a fallu envoyer de France le général Bugeaud avec une armée de 4,800 hommes pour le bloquer; si je multipliais toutes ces consommations d'argent, de choses, d'hommes, par Mostanagem, Arzew, Guelma , la Tafna, Blidah, Médéah, Tlemcen, Gonstantine, et toutes les villes et tous les camps intermédiaires pour assurer les communications de ces villes entre elles, vous frémiriez de ce que vous coûtera ce réseau d'occupations qu'on vous propose et dont chaque anneau sera un corps d'armée séparé des autres par le désert ou par d'implacables ennemis! Eh bien ! voilà cependant ce qu'on vous justifie, voilà ce qu'on vous conseille!
Quant aux immoralitës de détail je n'en parlerai pas. Nous n'avons aucun des éléments nécessaires pour prononcer entre la vérité et la calomnie. Il faut une enquête ; nous la provoquons, et radniinistration devrait la demander plus haut que nous. Je ne Taccuse par aucun fait de détail parce qu'elle les ignore ; mais je l'accuse avec la voix publique , avec la conscience soulevée du pays; je l'accuse par Tlemcen, par l'incendie de Mascara , par la marche et par la reti^aite de Constantine , par les misères et la faim de nos soldats, par ce qu'elle a fait, par ce qu'elle n'a pas fait, par ce qu'elle veut faire, par les résultats nuls ou déplorables de six ans d'occupation, parles deux cents millions et les vingt mille vies consommées! Je l'accuse par un seul fait, et ce fait les domine et les contient tous, je l'accuse par la mauvaise renommée de nos affaires d'Afrique. Vous dites que le gouvernement nourrit le secret désir de dépopulariser Alger et de l'abandonner. Je ne vous crois pas; si cela était, le gouvernement trahirait le pays; et qui seriez-vous donc vous qui auriez consenti à servir un gouvernement que vous supposeriez traître à la France? Vous dites que notre colonie est l'objet de l'envie de l'Europe? Ah! je craindrais plutôt, si nous continuons, qu'elle ne soit l'objet de sa pitié et de sa dérision!
Mais je suis de bonne foi, ce n'est ni le ministère de deux jours, ni celui du 6 septembre, ni celui du 22 février, ni le général, ni l'armée que j'accuse; c*est le système d'un gouvernement militaire! Un général pour tout gouvernement, une armée pour toute institution, un sabre pour toute politique. C'est la guerre, rien que la guerre, toujours la guerre! Avec un général quel qu'il soit, vous n'aurez jamais autre chose; c'est son métier, c'est son honneur, c'est sa nature. Le jour où vous avez mis un soldat sur le trône de France vous avez eu la guerre universelle ; il en sera de même en Afrique. Il faut en finir, et vous n'en finirez que par un gouvernement civil.
Oui, Messieurs, un gouvernement civil, et remarquez que je ne dis pas un gouverneur civil. Je sais aussi bien que ceux qui m'interrompent qu'entre un gouverneur civil et un chef de troupes il y- aurait antagonisme, collision inévitable, et que l'épée l'emportera toujours. Je dis un gouvernement civil, c'està-dire une constitution gouvernementale de nos possessions
d'Afrique, un conseil suprême composé de cinq membres pris dans ce que la France possède d'hommes d'État les plus consommés dans les dilDférentes branches de l'administration, la guerre, la diplomatie, les finances, la marine; un conseil colonial de gouvernement, à qui sa solidarité collective donnera cette force de résistance , de tradition , de popularité qui appartient aux corps collectifs et qui lui donnera la force de modérer l'action militaire imposante qu'il aura sous ses ordres, et qui fera planer la pensée permanente, la haute politique, la haute volonté du pays sur les conseils de la violence et de l'ambition des généraux. Que le gouvernement adopte et réalise ce plan dont je suis prêt à lui soumettre les éléments, et nous voterons avec confiance, avec libéralité tout ce qui sera jugé nécessaire au rétablissement de notre attitude en Afrique et la restauration de notre influence. Nous ne contesterons rien alors des forces que les besoins de la colonisation réclameront de nous. Nous n'agirons plus en aveugles, nos délibérations et celles des ministres seront éclairées d'avance par les vues du conseil ; nous saurons jusqu'à quel point nous devons étendre notre domination directe, sur quels autres points nous devons nous borner à un patronage , à une suzeraineté nationale , quels tribus il faut combattre, avec quels chefs nous devons traiter; si nous devons aller à Constantine, avec quelles forces imposantes nous devons nous y présenter pour rendre toute résistance impossible , de quelles négociations prudentes et humaines nous devons faire précéder nos démonstrations armées. Nous utiliserons sans dan* ger alors l'expérience et le talent de nos chefs les plus illustres, qui ne pourront plus nous emporter au delà de la prudence et de leurs instructions , mais qui seront forcés de plier sous la raison et la politique du pays, et de conformer leur gloire même à la pensée de haute prévision, de modération et d'avenir qui doit nous préparer en Afrique une place large et digne d'un grand peuple. Voilà le système de paix armée que je propose. Il ne réduira en rien, peut-être même augmentera-t-il pendant quelques années nos forces militaires en Afrique; mais nous aurons la certitude que partout où nos soldats seront conduits ils seront précédés par le génie de la France, et qu'on ne jouera ni avec leur sang ni avec celui des Arabes. Avec ces garanties ,
sans lesquelles aucun gouvernement, aucun ministre ne me fera plus rien voter, vous n'aurez sans doute ni ces séductions des discours de tribune dont on vous enivre, ni les brillantes témérités de ces copistes de l'Empire , ni les bulletins datés de l'Atlas , ni des applaudissements de Marseille ; mais vous n'aurez non plus ni les sinistres de la Macta, ni les incendies de Mascara, ni les désastres de Constantine, ni ce sang de vos enfants coulant sans fruit en Afrique, ni ces calomnies échangées, ni ces délibérations affligeantes , ni cet honneur de la nation coulant ainsi par tous les pores et auquel il est temps enfin de penser.
Je refuse donc de vous donner mon bil d'indemnité en votant vos crédits supplémentaires. S'il ne s'agissait que d'argent perdu, je voterais peut-être ; mais je ne donnerai jamais au ministère du 22 février ni à aucun autre un bill d'indemnité pour la violation des règles constitutionnelles et pour la dilapidation du sang français.
Je vote contre le crédit! {Très-bien! très-bien! Vive adhésion.)
Chambre des Députés. — Séance du 5 mai 1837.
Le vote de la Chambre sur les fonds secrets décidait généralement de l'existence des ministères. Dans l'allocation du crédit se posait la question de confiance. La demande supplémentaire des fonds secrets pour 1837, présentée par M. de Gasparin , ministre de l'intérieur du 6 septembre, venait devant la Chambre sous le ministère du 15 avril. M. Mole gardait la présidence du nouveau cabinet; mais le retrait de la loi de dotation et d'apanage, qui avait suivi la démission de M. Guizot, avait paru indiquer un changement de politique dans le gouvernement. La discussion des fonds secrets ouvrit l'arène aux menées des partis. Les diverses fractions de la Chambre, avant de se coaliser contre le ministère, cherchèrent à s'imposer à lui despotiquement. M. de Lamartine combattit ces compétitions de personnes qui, depuis six ans, stérilisaient le pouvoir. Il soutint le cabinet du 15 avril , dont la politique, quoique indécise, était du moins une trêve à la guerre des partis.
Messieurs,
Avant de soutenir ou de combattre Tamendement qui vous est inopinément présenté par l'honorable M. de Vatry S j'ai besoin de me rendre compte du sens qu'il y attache , du sens que la Chambre elle-même y attachera. Est-ce une simple réduction
1. M. de Vatry proposait une réduction de 150,000 francs sur le crédit extraordinaire do deux millions demandé par le gouvernement.
sur le chiffre? est-ce un vote politique dont la signification serait la condamnation du cabinet du 15 avril?
Quant à la réduction , je l'admettrai sans hésitation. Je déplore, bien que je ne la conteste pas dans son entier, cette triste nécessité des fonds secrets. Il n'y a là, quoi qu'en dise l'opposition, rien de honteux, rien d'immoral.
Ce qui serait immoral ce serait de n'en pas avoir. Jl faut bien que quelqu'un veille pendant que la société repose et travaille ; cet œil ouvert sur les ténébreuses machinations du crime, c'est la police. Direz-vous que c'est là une nécessité fâcheuse ? que pour pénétrer dans ces repaires du vice et du crime il faut salarier des hommes infâmes? Qui est-ce qui le nie? Mais je vous demanderai, à vous, si l'on peut toucher à ces ordures, à ces immondices de vos grandes villes avec des mains pures? et si cependant il n'est pas nécessaire d'y toucher, à moins de laisser corrompre la masse d'air que vous y respirez ? On dit que toutes les dépenses secrètes sont immorales et honteuses. Non, Messieurs, ce n'est pas le secret, c'est la nature de la dépense qui fait son immoralité. Pouvez-vous écrire un nom sur le front de ces hommes que vous employez à surveiller les mauvais desseins des scélérats, afin que le crime les connaisse d'avance et se cache d'eux? pouvez-vous publier sur les toits toutes vos dépenses diplomatiques? Mais l'Europe saurait vos pensées avant vous, et vous ne sauriez rien des plans et des machinations de l'Europe.
Certes un gouvernement qui , au lieu d'employer ses fonds secrets à la sécurité des citoyens et de l'État, les détournerait à d'autres usages ; un ministre qui les emploierait, comme cela s'est vu, à acheter la délation, à corrompre la fidélité domestique, à provoquer le crime pour avoir à le punir ; un gouvernement qui, sans aller si loin, emploierait les fonds secrets à énerver les opinions sincères et spontanées du pays, à dévier l'esprit public, à forger une presse factice et mensongère qu'il répandrait çà et là sur tous les points de vos départements comme autant d'échos qui ne lui renverraient que sa propre voix; un gouvernement qui emploierait ces mêmes fonds à capter les suffrages, à pervertir les élections en les influençant, un tel gouvernement aurait un compte sévère à rendre un jour au pays. Mais je vous demanderai à mon tour si l'excès de telles
d54 SESSION DE 4 837.
suspicions ne déshonorerait pas le pays lui-même? si un pays où, au moyen d'un ou deux millions de fonds secrets, la presse pourrait être achetée, l'esprit public pourrait être acheté, les électeurs poun*aient être achetés, les éligibles, les législateurs pourraient être achetés, si un pays que tous supposeriez assez vil, assez dénué de sens -propre et de moralité, assez vénal, assez corruptible pour se vendre et se livrer ainsi lui-tnême à ses corrupteurs, ne mériterait pas d'être corrompu ? Non, vous le calomniez, vous l'insultez ; la France n'est pas ravalée à ce point, et ses élections toujours libres, et sa presse toujours opposante, et cette tribune toujours incorruptible, et ces révolutions même vous répondent que rien ne peut comprimer son esprit public quand un sentiment national le soulève et qu'il se débarrasse au premier mouvement de la tyrannie qui lui pèse, comme de la corruption qui tenterait de l'avilir.
Je ne disputerai donc jamais à un gouvernement quelconque une certaine quotité de fonds secrets* Seulement, je vois avec peine le gouvernement exagérer de jour en jour ses demandes et chercher le salut de la société et la préservation des joufs du roi dans des accroissements de fonds de police- Qu'il ne l'oublie pas, les fonds de police sont en partie un aliment à la corruption, et en alimentant la corruption on prépare le désordre et le crime. La police secrète, portée dans les départements, est le plus grand mal que vous puissiez faire aux mœurs privées et aux mœurs politiques. La police est un remède, mais ce remède est un poison, ne l'appliquez jamais qu'aux parties malades et gangrenées de votre société. La vie du roi nous est aussi précieuse qu'à VOUS; est-ce la police ou la Providence qui l'a préservée ? La fidélité de l'armée nous est aussi nécessaire qu'à VOUS; est-ce la police ou son bon esprit qui l'ont maintenue ?
Mais ces considérations vous ont été présentées avec trop de développement et de talent pour que je m'y arrête, et je passe à la question politique, à la question de confiance.
Je ne demanderai pas, comme les préopinants, au ministère ^ ce qu'il est? 11 serait embarrassé de me répondre, car je tous défie de tirer un sens précis des définitions si diverses qu'il a
i. MBoistère du 15 avril.
données lui-môme depuis huit jours. Mais je le définirai mieux que lui-même. Qu'est-il donc? Il est une coalition pacifique d'hommes honnêtes, modérés, dévoués au roi et au pays, qui n'ont point sollicité ni brigué sans doute ce rôle ingrat et difficile de séparer les combattants, de faire trêve à des passions, à des ambitions rivales, et de marcher le mieux possible entre les hommes et entre les principes. Voilà comment je le comprends. C'est dire assez que je ne lui fais pas un crime de son pénible dévouement. Si, comme tant d'honorables membres de cette assemblée, je voyais une victoire utile, profitable au pays dans le triomphe d'un des deux partis parlementaires que le cabinet actuel sépare, je l'accuserais de les séparer et je lui dirais aussi courageusement que vous : Retirez-vous , et faites place à ceux qui doivent nous sauver!
Eh bien 1 car il faut parler ici avec une patriotique franchise, il faut s'élever à la hauteur de cette grande question de politique générale qu'on vient de poser devant vous ; ces hommes qui doivent nous sauver, ces hommes qui doivent nous arrêter sur la mauvaise pente où nous sommes entraînés, ces hommes qui doivent souffler son véritable esprit de vie à la révolution de Juillet comme épuisée de six ans d'existence et de lutte, je ne les vois pas derrière les ministres d'aujourd'hui. Et d'abord faut-il tant se préoccuper des hommes? N'avez-vous pas souffert comme moi, comme le pays, quelque humiliation pour la France de n'entendre retentir depuis neuf mois que des noms d'hommes se disputant un pouvoû* précaire? comme si toute la question immense de notre présent, de notre avenir, se ravalait à de misérables rivalités de cabinet I comme si les grandes révolutions de 89 et de 1830, qui marchent et marcheront toujours en s'accomplissant, s'étaient amoindries à ce point! comme si la France, la France impérissable et éternelle avait tout à coup inféodé ses destinées à telle ou telle combinaison ministérielle ! Qu'est-ce que les hommes pour elle? Des instruments de l'esprit des temps, des outils qu'elle emploie et qu'elle brise selon qu'ils semblent plus ou moins utiles à son œuvre.
Non, Messieurs, cette partie de la France que nous connaissons, avec laquelle nos opinions sympathisent, que nous serions glorieux de représenter même indignement ici ; cette France,
comme nous, place ses espérances et ses ambitions, non pas sur la tête de tel ou tel homme, mais sur le sort de telle ou telle idée ; d'une idée qui contient à la fois le passé, le présent, l'avenir de notre patrie et peut-être de T Europe ; d'une idée qui implique tout à la fois le développement et raffermissement de nos institutions sociales. Cette idée, c'est celle qui sort du sens caché de la nécessité des choses ; c'est celle que le temps a enfantée et mûrie ; c'est celle qui, bien comprise, donne à elle seule l'intelligence complète de ces grands mouvements organiques des sociétés depuis un demi-siècle ; cette idée, c'est la démocratie acceptée, élevée, signifiée, moralisée, .organisée dans des institutions qui lui correspondent, qui la rendent capable et digne de se comprendre et de se gouverner ellemême. Voilà la pensée de la France ; voilà notre pensée ; voilà la pensée de la Providence et des temps.
Toute la question politique, toutes les questions de cabinet consistent, selon nous, dans la manière dont on comprend cette pensée, dont on comprend la révolution de Juillet et ses conséquences. Et n'est-ce pas l'éternelle controverse que nous voyons renaître en effet sans cesse dans la presse et à cette tribune ? les uns reprochant aux autres de fausser ou d'exagérer les conséquences de cette révolution selon leurs passions ou leurs principes. J'ai commenté ce texte posé par la révolution, comme tout le monde. Je ne me suis point rangé dans l'opposition , je ne me suis pas discipliné parmi les défenseurs systématiques du gouvernement. Pourquoi? pourquoi : c'est que, moi aussi, je voulais autrement que les uns et les autres les conséquences logiques, morales, politiques de cette révolution; de cette révolutidïi que je n'aurais pas faite , mais qu'une fois faite je voulais utiliser au profit de mon pays, au profit de l'humanité. On ne saurait trop redouter les révolutions, car dans ces grandes crises de la vie des peuples, sait-on jamais si c'est la vie ou la mort qui triomphera ? Mais les révolutions données, il n'y a pas une plus grande folie, il n'y a pas un plus grand crime que de les tromper, que de les rendre infécondes, car on les force ainsi à se refaire et on en prépare de plus terribles. Eh bien I je pensais et je pense toujours que la révolution de Juillet avait une autre œuvre que de renverser un trône et de substituer une branche à
une autre ; qu'elle avait autre chose qu'une passion dans son sein ; qu'elle y portait une idée, un germe, un avenir; que son œuvre était de reprendre pacifiquement, législativement, en sousœuvre, l'œuvre de 89, interrompue par Fanarchie de 91 et par les quinze années du despotisme impérial ; qu'elle devait être constituante à son tour et organiser enfin ces institutions démocratiques, en leur créant un pouvoir capable de les conserver, et en donnant à la monarchie, qui la représente, son caractère d'unité et d'universalité, son caractère populaire, le seul qui puisse aujourd'hui la faire accepter et durer. Eh bien ! permettez-moj de vous le dire, ce double caractère de développement et d'affermissement, ce double caractère constituant et conservateur de la révolution de 1830, il n'a été compris ainsi ni par l'opposition de gauche, ni par la majorité.
L'opposition qui siège ici a sans doute quelques-uns de ces mêmes principes, et je me suis demandé souvent, en écoutant ses éloquents organes et en retrouvant mes pensées dans leurs paroles, pourquoi je ne m'asseyais pas avec eux? Pourquoi? je me suis répondu en deux mots. C'est que je sentais entre le fond de mes opinions et les leurs la différence qui existait entre les hommes de 1789 et de ceux de 1791 ; c'est qu'ils étaient l'opposition de quinze ans, après la victoire de Juillet comme avant, toujours et uniquement l'opposition de quinze ans. La fortune leur avait donné un fait immense, une révolution, et ils restaient ce qu'ils étaient avant, non pas une force créatrice, mais une force toujours négative, éloquent et consciencieux obstacle, mais toujours obstacle à tous les gouvernements, même au leur; et puis, faut-il tout dire? c'est que le parti que vous représentez ici semblait croire que la révolution de Juillet avait conquis le pays et devait le posséder par droit des trois jours ; c'est que nous n'entendions ici et dans votre presse qu'une odieuse et injuste récrimination contre la Restauration, comme si la Restauration, bien ou mal conseillée, n'avait pas été quinze ans le gouvernement légal, national, libéral du pays ; comme si outrager la Restauration ce n'était pas insulter une génération tout entière ; comme si nous qui avions trouvé ce régime en venant au monde politique, nous étions des ilotes de la révolution de Juillet, pour avoir servi et honoré un gou-
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vernement qui avait rapporté au pays les deux plus grands biens de la vie civile, la paix et la liberté. Voilà ce qui nous séparait, voilà ce qui nous séparera longtemps encore. Voulezvous que je définisse mieux encore cette différence? Je trouvai dans l'opposition bien moins les idées que les rancunes révolutionnaires.
Je passe au gouvernement (Je Juillet lui-même, et aux hommes qui lui ont formulé son système et donné son impulsion. Je ne parle pas des premières années jusqu'à 1833, alors il n'y avait qu'une chose à faire et elle a été bien faite, résister à ranarchie au dedans, à la conflagration européenne au dehors, faire ce qu'a fait Casimir Perier, vivre et mourir pour rétablir Tordre. Le pays tout entier alors dans la personne de la garde nationale n'a-t-il pas donné son adhésion à ce système? Mais je parle de 1833, des jours où, l'ordre matériel étant rétabli, il fallait créer l'ordre politique et moral, il fallait tracer sa voie au gouvernement et à la nation. Eb bien ! c'est là que les hommes du pouvoir, que les hommes de la majorité se sont trompés de route; quelle a été leur pensée? Ebl M. Guizot vous l'a proclamée hier, la victoire de la classe moyenne, cette victoire organisée en gouvernement , la bourgeoisie constituée et dominante ; leur pensée a été de considérer la révolution de Juillet comme une simple révolution dynastique, de se hâter d'en arrêter les conséquences réformatrices, et de rétablir l'ordre social et monarchique, non pas sur les larges bases de 89, de l'universalité des droits et des intérêts, mais sur la base étroite et précaire de ce qu'ils ont appelé la classe moyenne, l'aristocratie déplacée et descendue d'un étage, en un mot de refaire un ordre politique à l'imitation de la révolution de 1688 en Angleterre, comme si les peuples et les époques pouvaient jamais se copier les uns les autres, comme si le caractère des institutions, des révolutions n'était pas d'être toujours original, de ne ressembler qu'à eux-mêmes et de ne tirer leur forcé que de cette grande et éternelle originalité, comme si ce n'était pas les avilir et les méconnaître que de les condamner à l'imitation ! Les hommes de ce parti sont des hommes de dignité, de conservation, de courage; mais qu'ils me permettent de le leur dire, ils n'ont mis tout cela qu'au
serviise d^uoe demi^érîtë; car en ce temps conserrer c'est développer. Voilà, seîoo moi, comment les deqx partis, opposition de quinze ans et mnoritë de 1830, ont compris Tid^ de Juillet. Entre ces deux partis il en est surgi un autre, il devait surgir, il devait triompher comme tous les partis de transaction et de conciliation qui se forment après les longues secousses : il était composé d'hommes neufs, d'hommes éminents, d'hommes capables. Je pourrais dire par quelle fatalité d'alliance il s'est dénaturé et afiaibli lui-même, pour n'avoir pas eu assez de confiance dans sa propre force, assez de patience du pouvoir qui ne pouvait lui échapper; mais non, je ne le dirai pas aujourd'hui; ce parti c'est celui du 22 février. Pressé entre la gauche et le centre, comment a-t-il compris le programme de Juillet? Enti^ le compte rendu et les lois de septembre dont il essayait en vain de dérober la monstrueuse incompatibilité, que pouvait-il faire? que pouvait-il dire? La fausseté de la situation le condamnait & l'immobilité; le système garrottait les hommes, et le lien par lequel ils étaient obligés de s'enchaîner d'un côté à la gauche qu'ils avaient combattue eu septembre, de Fautive à la majorité dont ils sortaient et que leur séparation avait affligée et mutilée, les condamnait à des tiraillements dont ne pouvait résulter qu'impuissance pour eux et stagnation pour le pays. N'est-ce pas ce qui est arrivé? N'avons-nous pas senti, par nos propres fluctuations parlementaires, par ces symptômes d'abaissement, de dégradation du pouvoir, par ce sentiment général de l'ébranlement et de la chute des choses qui est aujourd'liui dans tant d'esprits inquiets, n'avons-nous pas senti que jamais, en moins de temps, en moins de sept mois d'un temps régulier, sans tempête, sans événement grave dedans ni dehors, une administration politique n'a autant désorienté l'opinion, autant usé un gouvernement, autant fait reculer un pays et sous le rapport de l'ordre et sous le rapport de la liberté? Et pouvait-il en être autrement? Quelque honorables et bien intentionnés que fussent les hommes, que devait- il résulter d'un système bâtard qui ne pouvait ni répudier les lois de septembre, ni répudier le compte rendu, mais qui était obligé d'accepter des deux partis contraires ce qu'ils avaient seulement de dangereux et de faux.
Un exemple me fera mieux comprendre. Je prends Taffaire de l'intervention d'Espagne, celle sur laquelle le cabinet du 22 février * s'est abîmé. Vous allez voir en un seul fait la différence des trois systèmes qui envisageaient, chacun à sa manière, la question espagnole, et la solution déplorable, impraticable que le cabinet du 22 février prétendait trouver entre ces trois systèmes.
Que voulait le système de gauche, le système éminemment révolutionnaire dans la question espagnole? La guerre de propagande, la guerre de principe, la guerre révolutionnaire contre toutes les nuances de partis monarchiques au delà des Pyrénées ; il demandait, vous l'avez entendu ici même comme moi, respect et concours à l'émeute soldatesque de la Granja et à toutes les révolutions ou populaires ou militaires qui surgiraient de son principe de la souveraineté permanente du peuple. Que voulait la majorité, le ministère du 6 septembre ? Que la France restât étrangère aux convulsions de la liberté ou de la monarchie en Espagne, sans s'inquiéter qu'il y eût où non sur ses frontières un foyer de despotisme ou d'anarchie, un Coblentz européen de l'autre côté des Pyrénées, et des massacres , des scènes de 93 qui font frémir l'humanité et qui dépravent les yeux de tous les peuples.
Que voulions-nous nous-mêmes? Nous voulions que la France intervînt; mais qu'elle intervînt d'une manière toute-puissante et digne d'une grande nation, qu'elle prît la tutelle de la liberté constitutionnelle en Espagne, qu'elle y fît marcher une armée nombreuse pour soutenir le gouvernement de la reine contre les factieux de la Granja et contre les guérillas de don Carlos, qu'elle s'y fît, non pas l'auxiliaire des partis acharnés qui déchirent ce malheureux pays, mais la médiatrice armée entre toutes les factions , et que , reprenant ainsi son attitude trop humiliée devant les puissances du nord , elle dît bien haut à l'Europe : Il n'y a pas de Pyrénées , pas plus pour la France de Juillet que pour la France de Louis XIV.
Que voulait le ministère du 22 février? Rien de tout cela, ni un système de statu quo, rassurant néanmoins pour notre