CHAPITRE PREMIER
I. La Bastille avant 1789. — II. La prise de la Bastille. — III. Le mouvement insurrectionnel après le 14 juillet.
La légende de la Bastille est plus connue que son histoire. On ne refuse pas la liberté d'examen à ceux qui étudient l'ancien régime. Mais la Révolution a ses croyants, ses articles de foi, ses fêtes commémoratives, son culte officiel. La Bastille est un de ses symboles. La prise de cette forteresse est représentée comme le commencement d'une ère nouvelle, sa destruction comme celle de tous les abus dont on charge son nom et sa mémoire.
Avant de rappeler dans quelles circonstances fut prise la Bastille et comment cet événement fut accueilli en province, jetons un regard sur le passé de cette célèbre prison d'Etat, et, laissant à l'esprit de parti ses passions et ses chimères, recherchons de bonne foi la vérité historique.
On a beaucoup parlé des lettres de cachet, en vertu desquelles avaient lieu les entrées à la Bastille, et l'on en H. 1
t LA FRANCE PENDANT LA RÉVOLUTION.
a singulièrement exagéré l'usage. Rappelons d'abord qu'elles visaient quatre catégories de personnes : 1" celles dont la réclusion était sollicitée pour de graves motifs par leurs propres familles. L'intendant, auquel ces familles adressaient leurs demandes, les vérifiait au moyen d'une enquête, et les transmettait au conseil des dépêches, en y joignant son rapport. 2* Les personnes déjà détenues par arrêts de justice ; 3° les individus décrétés de prise de corps et dont les familles obtenaient l'incarcération, pour éviter l'éclat d'un jugement ; 4* ceux que, par des raisons politiques, on jugeait utile de renfermer dans une prison d'État.
Dans le premier cas, les lettres de cachet sauvegardaient l'honneur des familles;. dans le second, elles étaient une commutation de peine, et dans le troisième, une faveur obtenue. Quant à la quatrième catégorie, nous examinerons tout à l'heure ce que l'on doit penser des abus qu'elle a pu engendrer.
Les lettres de cachet signées du Roi et contresignées par un ministre devaient passer par le lieutenant général de police pour recevoir leur exécution.
U est inexact que des lettres de cachet aient jamais été données en blanc ou vendues. Sous le règne de Louis XV et pendant le règne de madame de Pompadour, leur usage fut quelquefois arbitraire, mais dans des cas très rares ^ M. Franlz Funck-Brentano, chargé de dresser le catalogue officiel des archives de la Bastille déposées à la Bibliothèque de l'Arsenal, n'a trouvé qu'une seule lettre de cachet
* C'est Tavis de Sënac de Meilhan. • Oa trouverait, dit-il, plusieurs < exemples sous le règne de Louis XV de ces abus d'autorité, mais bien c moins nombreux qu'on ne pense. U n'en fut pas de même sous Louis XVI ;
prouvant une détention injuste. Ses récents écrits sur la Bastille ' ont répandu une lumière nouvelle sur cette partie de notre histoire, étudiée par lui avec une entière sincérité, et retracée dans des pages pleines d'intérêt, que nous allons souvent reproduire dans celles qui vont suivre.
Les arrestations se faisaient de différentes façons, tantôt en plein jour, avec fracas, dans un but d^ntimidation, tantôt le soir, pendant la nuit ou de grand matin.
Un exempt, accompagné de cinq ou six hoquetons, touchait le prévenu d'une baguette blanche et lui signifiait ainsi son arrestation. Il le priait poliment de monter en carrosse, et la conversation se prolongeait avec les formes courtoises qui accueillaient le prisonnier à son entrée à* la Bastille. Sous Louis XIV, le gouverneur le retenait souvent à dîner, lorsqu'il arrivait. On ne fouillait que les criminels de droit commun.
Il faut bien se garder de croire qu'une fois à la Bastille, on pût y rester oublié ou dépourvu des moyens de réclamer contre l'injustice et l'arbitraire. Le lieutenant général de police, revêtu du caractère d'une véritable magistrature, se rendait fréquemment à la Bastille pour y interroger les détenus, qui correspondaient directement avec lui.
Une fois par an avaient lieu a les grandes visites )) , où Ton examinait avec une attention particulière les prisonniers et les motifs de leur incarcération.
c Tindulgence a caractërisé son règne, et les principes sur Temploi de c l'autorité avaient changé. » (Du gouoemement, des mœurs et des condU lions en France avant la Révolution.)
> Latude (Revue des Deux Mondes du 1"" octobre 1889), La Rastille d'après ses archives (Revue historique des 1*' janvier et i*' mars 1890), et Les gens de lettres à la Bastille (Revue bleue du 13 juillet 1889]
4 LA FRAXCE PEXDAMT LA REVOLUTION.
Si une lettre de cachet suffisait pour envoyer à la Bastille, elle était insuffisante pour y maintenir les prévenus, qui devaient être interrogés dans les vingt-quatre heures. Ce délai fut dépassé dans des cas très rares. Le commissaire du Châtelet, attaché à la Bastille, et éclairé par les informations du lieutenant de police, faisait subir au prisonnier un interrogatoire. Une commission spéciale était instituée pour les affaires importantes, et les juges qui la composaient procédaient avec une bienvjeillance à laquelle est forcé de rendre hommage Renneville, Tauteur de pamphlets contre la Bastille.
Le procès- verbal, signé du commissaire du Châtelet et du greffier qui l'avait rédigé, était envoyé au lieutenant de police, avec un avis motivé. Une nouvelle lettre de cachet rendait le prisonnier à la liberté, lorsqu'il était reconnu innocent.
Le gouverneur de la Bastille était plein d'humanité et avait pour les prisonniers des attentions paternelles. M. Ravaisson^ à qui l'on doit l'importante publication des Archives de la Bastille *, le compare au « maître d'une pension bourgeoise » . Latude fait l'éloge du major Chevalier, et le major de Losme, qui fut massacré en 1789, montrait la plus admirable sollicitude pour tous les détenus. Cent invalides formaient la garnison delà Bastille. (c C'était, a dit Dumouriez, des soldats ayant de l'élévation tt et de l'honneur *. »
On est surpris des adoucissements, des recherches de toutes sortes que l'on accordait aux prisonniers. Ils avaient
» 16 vol. in-S».
« Mémoires, II, 274.
souvent la faculté de meubler leurs chambres selon leur goût. Madame de Staal-Delaunay fit tendre la sienne en tapisserie. D'autres ornaient les murs de portraits de famille, possédaient des bibliothèques de six cents volumes, et il n'était pas jusqu'à des gens de condition inférieure qui ne fussent servis par des domestiques^ aux frais du gouvernement de la Bastille. Si plusieurs personnes de la même famille se trouvaient emprisonnées, elles pouvaient vivre en commun. Des détenus partageaient la même chambre.
Les visites du dehors étaient facilement autorisées. On les recevait dans la salle du Conseil, en présence d'un des ofBciers du château. Mais, sous Louis XV, les sujets de conversation étaient déterminés d'avance, et l'on ne pouvait aborder ceux qui touchaient à la Bastille et aux motifs de la détention dont on était l'objet.
Par les Mémoires de Gourville, de Bussy-Rabutin, de madame de Staal-Delaunay, de Richelieu, on peut apprécier la vie à la Bastille sous Louis XIV. Les prisonniers obtenaient la permission de se promener dans tout le château, quelquefois même dans les rues de Paris, en franchissant le seuil de la prison, à la condition d'y rentrer le soir. On a, au milieu du dix-huitième siècle, l'exemple d'un détenu qui fut provisoirement mis en liberté, afin de s'occuper d'un procès. Un autre, sous Louis XIV, fut autorisé à se rendre en Hollande, en signant la promesse de revenir au bout de trois semaines.
En 1752, une dame Sauvé a la fantaisie d'avoir une robe de soie blanche, semée de fleurs vertes. On court tous les magasins de Paris pour la lui procurer. On ne parvient
pas à trouver exactement ce qu'elle désire, mais on espère qu'elle se contentera d'une étoffe de soie blanche, à rayures vertes.
Les malades avaient pour les soigner un des médecins du Roi. Des bains chauds étaient à leur disposition. Leurs parents étaient parfois autorisés à venir leur donner des soins. Il y avait à la Bastille un barbier, un apothicaire, et, par comble de prévoyance, une sage-femme. Le bois de chauffage était fourni avec abondance.
Les prisonniers pauvres obtenaient des secours d'argent. On payait leurs anciennes dettes de loyer ; on leur donnait du tabac ^, et on les habillait aux frais du Roi, leur faisant faire jusqu'à des robes de chambre ouatées et des vestes doublées de peluche de soie.
Bussy-Rabutin donnait des dîners à la Bastille. On peut juger du régime culinaire par l'histoire de Marmontel, mangeant par mégarde et trouvant excellent le repas destiné à son valet de chambre, qui profita de la méprise en mangeant à son tour le succulent dîner de son maître '.
<( On était fort bien nourri à la Bastille, dit Dumouriez « qui en parlait par expérience ; il y avait toujours cinq a plats pour le dîner, trois pour le souper, sans le dessert, « ce qui, servi en ambigu, paraissait magnifique^. »
* t II est d'usage à la Bastille de donoer aux prisonniers qui veulent du t tabac et qui n'ont pas le moyen de s'en fournir, deux onces par semaine; fr il y en a même à qui j'en donne davantage. * (Lettre de Chevalier au
lieutenant de police, du 24 août 1754. Archives de la Bastille.) La vie à la Bastille, par if. Frantz Funck-Brentano, p. 21.
* Mémoires de Marmontel. {Bibliothèque des Mem. relatifs à Pàist. de France pendant le Xl/IIP siècle, par Barrière, V.)
' Mémoires, liv. II, chap. i.
Les jours maigres, les prisonniers étaient libres de se faire servir en gras. Linguet, qui, avec Renneville et Latude, a contribué à la formation de la légende de la Bastille, se loue de la nourriture, et rapporte que le cuisinier lui faisait présenter chaque matin un menu sur lequel il désignait les plats de son choix.
a Et que l'on ne croie pas, dit M. Frantz Funck-Brentt tano, que ces faits aient été l'exception, ils étaient la tt règle. Les prisonniers traités avec le moins d'égard a mangeaient fort bien. Seuls, ceux qu'on descendait au tt cachot étaient parfois mis au pain et à l'eau; mais « c'était là une punition infligée pour quelque acte d'intf subordination et d'un caractère temporaire * . »
La pension des prisonniers, acquittée par le gouverneur, était fixée de la manière suivante :
Un bourgeois, 5 livres par jour. — Un financier, un juge, un homme de lettres, 10 livres. — Un conseiller au Parlement, 15 livres. — Un lieutenant général, 24 livres. — Un maréchal de France, 36 livres.
On n'ira pas jusqu'à prétendre que le séjour de la Bastille fut préférable à la liberté; mais il fallait que ce séjour fût moins affreux qu'on ne s'est plu à le répéter, pour que beaucoup de prisonniers s'en soient souvenus sans chagrin et sans amertume. M. Frantz Funck-Brentano nous dit que des détenus à la Bastille regrettèrent d'en être sortis, et que d'autres cherchèrent à s'y faire mettre. C'étaient, sans ' doute, des individus dont les moyens d'existence laissaient à désirer. Mais les pires détracteurs de la Bastille ne les
' La vie à la Bastille, p. 19.
contredisent pas sur ce point. Beaucoup de prisonniers, selon Renneville, « sortaient de là fort tristes de leur ce départ ' » . Lemaistre de Sacy et Fontaine mettent les années qu'ils passèrent à la Bastille au nombre des plus heureuses de leur vie. « Au fond de mon cœur, écrit dans « ses Mémoires madame de Staal-Delaunay, j'étais fort « éloignée de désirer ma liberté. »
(c Je demeurai à la Bastille six semaines, écrit à son « tour l'abbé Mprellet, j'en ris encore en y pensant, qui « s'écoulèrent fort agréablement pour moi K »
Ce que l'on parait ignorer généralement, c'est que la Bastille eut un caractère presque exclusivement aristocratique^. Les malfaiteurs et les criminels de droit commun y étaient en minorité. Le plus grand nombre des prisonniers appartenait à la haute bourgeoisie et au clergé. Les derniers prisonniers qui furent enfermés à la Bastille étaient douze gentilshommes bretons : les marquis de la Bourdonnaye, de Monlluc et de Trémargat; MM. du Bois de La Féronière, Armand de La Royerie, de Cicé, de Carné, les chevaliers de Guer et des Nétumières, le marquis de Bédée de Visdelou, les comtes de Chatillon, de La Fruglaye et du Bouexic de Becdelièvre.
Ils avaient été députés en 1788 par leur province pour se plaindre au Roi des édits rendus, sous le ministère de
> Hist. de la Bastille, l, lxxxv.
' Mém. (Collect, des Mém. relatifs à la Récolution, I, 95.) ' La Harpe parle « de la noblesse qui la distinguait des autres prisons * . < Le peuple, dit Mercier, à la veille de 1789, dans son Tableau de Paris, « craint plus le Ghâtelet que la Bastille ; il ne redoute pas celte dernière, a parce qu'elle lui est comme étrangère; par conséquent il ne plaint guère c ceux qui y sont détenus. ^
Loménie de Brienne, contre les parlements. Incarcérés à la Bastille, ils y restèrent deux mois. Le temps leur ayant paru long, ils demandèrent un billard, l'obtinrent^ et allaient régulièrement faire leur partie chez le major \
L'opinion populaire ne se trompait pas sur la véritable destination de la Bastille. En 1789, pendant qu'on la démolissait, un homme du peuple dit à l'abbé Rudeman, qui rapporte le fait dans ses Mémoires : « Vous ne direz ce pas que c'est pour vous que nous travaillons, car nous « ne talions pas de la Bastille ; on nous f... à Bicétre *. » La Bastille, avec ses huit tours à quatre ou cinq étages, pouvait contenir en tout cinquante prisonniers logés séparément. M. Frantz Funck-Brentano compte en moyenne, sous Louis XI V, vingt-cinq personnes incarcérées chaque année, la plupart pour un temps très court^. Sous le règne de Louis XVI, M. Alfred Bégis a établi la statistique des détenus à la Bastille, de 1781 à 1789, d'après le registre d'écrou du major de Losme, en sa possession. Elle porte à deux cent quarante le chiffre total des prisonniers sous Louis XVI, c'est-à-dire à une moyenne de seize par an.
Selon M. Gustave Bord, ce chiffre s'élève à deux cent quatre-vingt-sept pour tout le règne de Louis XVI, ce qui donnerait une moyenne de dix-neuf par an, en y comprenant les prisonniers du règne précédent, maintenus par le gouvernement de Louis XVI. Il n'y avait, en général,
* La vie à la Bastille, par M. Frantz Fuxck-Brentano, p. 23.
« Mémoires de l'abbé Rudeman (1789-1792). Revue de la Révolution française, 1883, p. 165.
^ De 1664 è 1703, M. Paul Seré compte 365 détenus, soit une moyenne de 19 par an. II y en eut 147 dans la seule année 1686, au sujet de la révocation de redit de Nantes. {La Bastille devant V histoire, p. 74.)
guère plus de neuf prisonniers à là fois. Le plus grand nombre de détentions remonte au ministère libéral de Turgot, qui, en vingt-deux mois, fit incarcérer soixantedix-sept individus , soit une moyenne de quarante-deux par an. Galonné, en cinq ans et dix mois de ministère, n'en fit emprisonner que quatre-vingt-quinze, et Necker, en moyenne, dix-sept par an. Deux cent quarante-neuf prisonniers furent maintenus ou transférés sous Louis XVI, et Ton rendit trente-buît ordonnances de non-lieu, ce qui représente une moyenne de quinze pour cent ^
On a des indications qui permettent de connaître la condition d'un grand nombre de prisonniers sous ce règne et les motifs de leur incarcération ^ :
Prisonniers volontaires ' 12
Insubordination 11
Espionnage 8
Escroquerie, chantage, concussion 5
Fous, visionnaires 7
Attentats aux mœurs 7
Hommes de lettres 24
Imprimeurs, colporteurs, libraires 38
Guerre des farines 31
Affaire du Collier 11
Affaire du Parlement de Bretagne 12
Divers 7
Enfermés sous Louis XV, maintenus sous
Louis XVI 8
ïsT
' * Liste des prisonniers à la Bastille sous Louis XVI, par M. Gustave Bord. Revue de la Révolution, 1883, I, et II, 158.
« Ibid., II, 158.
' Cette qualité de prisonniers volontaires ne peut étonner que ceux qui connaissent mal Thistoire de la Bastille. Elle était souvent un refuge et
a Ces chiffres authentiques, conclut M. Gustave Bord, ce nous montrent l'ancien régime sous un aspect bien diftt férent de celui sous lequel certains personnages vou- « draient le faire juger ; nous voyons 'en effet la royauté « n'user, en somme, qu'avec la plus grande modération a d'une puissance dont il est facile d'abuser; nous la « voyons constamment appliquer à des délits d^espèces ce très diverses des peines infiniment plus douces que tt celles qui seraient appliquées par la législation ac- «£ tuelle. »
Lorsque Malesherbes, ministre de Louis XVI, visita les prisonniers d'Etat, il en trouva deux seulement qui méritaient d'être délivrés. A cette époque, on n'avait pas à craindre les abus de l'autorité, mais l'excessive indulgence du pouvoir et les effets de la a sensibilité )? , si en faveur à cette époque. Malouet en raconte un exemple qui mérite de trouver place ici.
Il avait à son service un domestique qui enfonça un jour son secrétaire, y prit cinquante louis et deux paires de manchettes de dentelles. La chose fut découverte le lendemain. Mais le domestique, prétextant une lettre ^ porter à Versailles, avait disparu. Malouet envoie son signalement à M. de Sartine, lieutenant général de là police, et dépose sa plainte chez le commissaire du quartier.
Trois semaines se passent, et il reçoit une lettre de
une sauvegarde. Baudard de Saint-James, fermier général connu par ses prodigalités, entra le 1*" janvier 1787 à la Bastille, pour éviter les poursuites de ses créanciers. Réveillon, le fabricant de papiers peints du faubourg Saint-Antoine, pillé le 28 avril 1789, fut mis le 1<^ mai à la Bastille» sur sa demande, afin d*y être soustrait aux fureurs de Témeute. Il en sortit le 28 mai, et n'eût pas échappé au massacre du 14 juillet.
M. de Sartine l'informant que le voleur a été retrouvé sur le Rhône dans un coche d'eau, ayant sur lui les dentelles et les cinquante louis, et que la maréchaussée le ramène à Paris où il sera jugé. Se voyant arrêté, le valet infidèle . écrivit de Lyon à Malouet pour implorer son intervention, car les lois punissaient alors très sévèrement le vol domestique. Malouet court chez M. de Sartine. Déjà la plainte et le procès-verbal d'arrestation avaient été adressés au procureur du Roi au Châtelet. Le procès ne devait pas être long, et, selon l'usage pratiqué alors, le voleur allait être pendu devant la maison de son maître. Sartine commença par résister à la prière de Malouet, alléguant qu'on ne pouvait arrêter l'instruction sans un ordre du Roi que le chancelier n'accorderait pas. Malouet s'adressa donc à Madame Adélaïde de France, et par son intervention obtint du chancelier une lettre de cachet pour mettre le voleur à Bicêtre. Les cinquante louis et les dentelles servirent à payer les frais.
Malesherbes faisant un peu plus tard dans les prisons les visitesdont j'ai parlé, et interrogeant les détenus avec la pensée qu'on en avait arrêté pour des raisons insuffisantes, trouva le voleur en question; celui-ci réussit à l'intéresser en sa faveur et à lui persuader son innocence. Le ministre ayant examiné le registre d'écrou, y lut l'ordre du Roi : a Arrêté pour escroquerie sur la plainte de ce M. Malouet, son maître. r> Il croit à un abus d'autorité et fait mettre le prisonnier en liberté.
Le temps s'était écoulé lorsque Malouet reçut une assignation de cet homme pour réparation d'honneur et dommages et intérêts. Il poussait l'effronterie jusqu'à réclamer
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les cinquante louis et les dentelles dont la maréchaussée, disait-il, l'avait dépouillé. Malouet courut aussitôt chez AI. de Sartine qui était devenu ministre de la marine, et qui rit à ses dépens et à ceux de Malesherbes. La lettre du voleur contenant ses aveux fut retrouvée dans les bureaux de la police. Son arrestation fut aussitôt ordonnée. Mais il avait disparu, et son intention avait été seulement d' effrayer son ancien maître. Six mois plus tard, il était arrêté et ramené à Bicétre ^
Cette anecdote prouve que vers la fin de l'ancien régime, on était plus disposé à l'indulgence qu'à la sévérité envers les coupables.
Lorsque la Bastille fut envahie parle peuple le 14 juillet 1789^ on y trouva en tout sept prisonniers dont voici les noms :