Jean-Antoine Pujade, négociant
tous les quatre enfermés au mois de janvier 1787, et accusés d'avoir fabriqué de fausses lettres de change ;
5. Le comte de Solages, enfermé en 1782 à Vincennes, sur la demande de son père, pour cause de dissipation et de mauvaise conduite^ et transféré à la Bastille le 28 février 1784;
6. Tavernier, accusé de complot contre la vie du Roi, enfermé d'abord pendant dix ans aux îles Sainte-Marguerite, puis transféré à la Bastille, le 4 août 1759. Il était en
* Mémoires de Malouet, I, 48.
état de délire et fut placé à Charenton^ peu de temps après sa sortie de la Bastille.
7. Le comte de Whyte de Mallevllle, enfermé d'abord au . château de Vincennes, et transféré à la Bastille le 29 juiljet 1784. Ordinairement en état de délire, il fut placé à Charenton, comme Tavernier, en sortant de la Bastille ^
L'examen attentif et impartial des faits qui concernent la Bastille suffit pour démontrer la fausseté des récits] que continue d'accueillir la crédulité ou l'esprit de parti. Comment cette fameuse légende a-t-elle commencé ? Comment a-t-elle pu continuer d'exister ? Elle a été développée par la Révolution dont elle servait les intérêts, exploitée par elle afin de terrifier l'imagination populaire en représentant l'ancien régime comme un gouvernement oppresseur sous lequel personne ne pouvait se croire en sûreté. Mais' cette légende, les révolutionnaires ne sont pas les seuls à l'avoir inventée. Elle répondait trop bien à cette disposition de l'esprit humain, si facilement fi^appé des choses mystérieuses, si prompt à y ajouter foi. Elle servait en même temps l'intérêt du pouvoir absolu qui croyait trouver une force dans la crainte d'un châtiment supérieur à celui qu'il infligeait en réalité. Loin de dissiper des opinions erronées, l'ancien régime semblait se complaire à les encourager par un appareil qui le faisait craindre, mais qui servit encore plus à le faire calomnier. On exigeait des prisonniers à leur arrivée la promesse de ne rien révéler, laissant supposer je ne sais quels secrets redoutables. Les inhumations avaient lieu dans le cimetière Saint-Paul, non à la lumière
< Le registre d'écrou à la Bastille, de 1782 à 1789, par Alfred Bicis. Elirait de la Nouvelle Revue du l*"* décembre 1880.
du jour, mais pendant la nuit, à la lueur des torches. C'en était assez pour effrayer la multitude et accréditer des récits dramatiques.
Ainsi que l'observe très justement M. Granier de CassagnaCy tt le mystère qui couvrait toutes les opérations de u l'ancien gouvernement sous lequel n'était ni admis ni u connu le système de discussion et de publicité, avait ic donné des proportions colossales à l'action des lettres a de cachet. L'imagination et la crédulité avaient porté les a abus à l'extrême, faute de ce contrôle ; et cette fantasu magorie du pouvoir absolu lui fit beaucoup plus de mal tt que ses excès mêmes... Telle est la justice des factions, u qu'elles ont fait gi*and bruit des sept prisonniers de « Louis XVI, et qu'elles se sont tues sur les deux cent tt mille prisonniers du Comité de salut public \ )>
Tout devait être légendaire dans cette histoire de la . Bastille, si étrangement défigurée par l'erreur et la mauvaise foi. II n'y avait jamais eu d'oubliettes, mais une simple glacière, selon Topinion de Viollet-Leduc. On ne manqua pas de s'apitoyer sur le sort des infortunés que la barbarie du pouvoir absolu y avait précipités. Des Juifs, des protestants et des suicidés, privés de la sépulture chrétienne, ayant été enterrés dans le jardin du château, on se livra aux suppositions les plus invraisemblables, lorsqu'on découvrit leurs ossements en 1789. Mirabeau s'écria : u Les ministres ont manqué de prévoyance^ ils ont oublié ti de manger les os I »
D'une armure de chevalier du moyen âge retrouvée à la
* Hist. des causes de la Révolution française, II, 234, 237.
16 LA FRAMCE PENDANfT LA REVOLUTION.
Bastille, on fit « un corselet de fer inventé pour retenir a un homme par toutes les articulations et le fixer dans <( une immobilité éternelle ^ » . On ne put s'expliquer Tusage d'une machine que Ton découvrit également, mais qui devait, sans nul doute, avoir été destinée à la destruction de la vie humaine. C'était une imprimerie clandestine qui avait été saisie en 1786 chez son possesseur, nommé François Lenormand *.
Quant aux fameux cachots où l'on n'avait jamais mis que les criminels ou les prisonniers révoltés, ils étaient hors d'usage en 1789, et aucun des porte-clefs interrogés le 18 juillet ne se souvint d'y avoir vu qui que ce soit. Les deux prisonniers nommés Béchade et Tavernier^ que les insurgés y trouvèrent le 14 juillet, y avaient été mis par les officiers du château, au moment de l'attaque, par mesure de sûreté^.
Mais comment ne se serait-on pas fait une arme de la Bastille contre le pouvoir qu'il s'agissait de renverser? Cette forteresse ne se prêtait-elle pas merveilleusement aux conceptions tragiques avec ses tours imposantes, ses hautes murailles qui se dressaient comme des fantômes menaçants au milieu des ombres du soir? N'était-elle pas liée au souvenir mystérieux du Masque de fer, resté comme l'énigme de cette prison? Latude enfin personnifiait toutes les victimes de la tyrannie. Sa véritable histoire nous apprend que c'était un intrigant et un fou. Mais sa renommée avait
^ Moniteur, 1789, p. 97. — La vie à la Bastille, par M. Frantz Funck- Brentano, p. 32.
« Ibid., p. 32.
» Ibid., p. 98.
devancé la Révolution. Recherché dans les salons, accueilli avec faveur, les récits dus à son imagination obtenaient des succès de curiosité et d'émotion * .
11 faut se reporter à la fin du dix-huitième siècle où les esprits, dans leurs rêves de justice idéale et de liberté, poursuivaient les abus du pouvoir, là même où ils n'existaient plus et où ils n'avaient jamais existé. Ce qui peut rendre leurs erreurs excusables, c'est que nos pères avaient senti pendant le long règne de Louis XV les inconvénients de la monarchie absolue. On s'y serait peut-être résigné plus volontiers si, comme sous Louis XIV, l'autorité n'avait été exercée que par son légitime représentant ; mais on l'avait vue livrée aux mains de favorites*. On croyait donc qu'il importait de tracer à la royauté des limites pour prévenir le retour des maux dont on avait souffert.
Les cahiers de 89 des trois ordres demandent la suppression des lettres de cachet, avant que les révolutionnaires aient songé à démolir la Bastille. Le duc de Lévis exprime la pensée de son temps et celle de la noblesse libérale, lorsqu'il dit :
« Quant à la sûreté personnelle, rien ne la garantissait. a Dans le pays le plus poli de l'Europe où régnaient les a mœurs les plus douces, personne n'était sûr de coucher
^ Voyez le très curieux et très intéressant article déjà cité que lui a consacré M. Frantz Funck-Brentano. Latude s'appelait de son véritable nom Jean Henri. Il était fils naturel d'une cuisinière nommée Jeanneton Aubrespy et de Vissée de Latude. Il n'en signait pas moins Mazers de Latude d'Aury d'Aubrespy.
^ Pour ne citer que madame de Pompadour, dont l'influence fut souvent si funeste aux affaires de l'Etat, Louis XV, d'après des relevés authentiques, a dépensé pour elle 36 millions (72 millions de notre monnaie). Voy. Taine, L'ancien régime, p. 105.
(c dans son lit. Un faux rapport^ une intrigue criminelle tt pouvaient vous arracher à votre famille et vous envoyer « dans une prison d'État. // est vrai que cela n arrivait « point, et que depuis le nouveau règne surtout, sous un a monarque juste et vertueux, les lettres de cachet étaient « plutôt des sauvegardes contre la rigueur des lois, des et lettres de grâce et de sursis que des moyens d'oppres- « sion; mais elles pouvaient le devenir ^ »
Cette préoccupation nous semble puérile après les crimes et les malheurs de la Révolution ; elle était alors naturelle chez ceux qui discutaient les conditions d'un bon gouvernement oîi rien ne doit être laissé à l'arbitraire. Les abus sous ce rapport avaient été moins grands qu'ils n'auraient pu rêt"-^ moins nombreux qu'on ne se plaît à le supposer ; mais ^vait raison de désirer qu'ils ne pussent tenter le pouvoir d'aucun monarque.
La Révolution qui s'empara de la Bastille devait la remplacer par les prisons de la Terreur. Nous venons de voir ce qu'était en réalité sa conquête. Disons maintenant ce que fut sa victoire.
Paris était depuis deux mois livré aux hommes de désordre. Trente mille malfaiteurs se trouvaient dans la
> Souvenirs et portraits. De l'opinion publique en France à Tépoqué de la Révolution.
capitale, prêts à favoriser toutes les agitations. Les émeutes se succédaient. Le 28 avril, pillage de la boutique de Réveillon, le marchand de papiers peints du faubourg Saint-Antoine . On lui attribue des propos qu'il n'a jamais tenus. Sa maison est saccagée, ses meubles brûlés ; les émeutiers boivent tout ce qu'ils trouvent, jusqu'à des couleurs et du vernis ; quelques-uns en moururent.
Un salpétrier du nom de Henriot avait été pillé la veille, à la suite de ces accusations mensongères qui devaient se renouveler si souvent pendant la Révolution. Les émeutiers continuèrent les jours suivants de piller d'autres boutiques. L'exemple était donné, et l'autorité, trop indulgente ou trop faible, n'avait pas sévi contre les fauteurs de désordre.
Le 30 juin, ce sont les portes de la prison de l'Abbaye Saint-Germain qui sont brisées par la populace, pour délivrer les gardes françaises qu'on y retenait. Puis viennent les excitations des meneurs du parti révolutionnaire. Mirabeau demande le 8 juillet le renvoi des troupes, afin de confondre la cause de ^Assemblée avec celle de l'émeute. A la suite du renvoi de Necker, Camille Desmoulins fait le 13 juillet au Palais-Royal un appel à la guerre civile, auquel on répond en saccageant les arbres du jardin. Le prince de Lambesc et ses soldats sont assaillis place Louis XV, et échappent non sans peine à leurs agresseurs. Trois de ces soldats sont égorgés un peu plus tard. Tous les théâtres sont fermés; les armuriers ont été dévalisés, et les désordres se continuent avec les menaces.
L'émeute a essayé ses forces : Paris est en son pouvoir, et c'est dans ces circonstances qu'arrive la journée du
14 juillet. L'autorité royale ne pouvait compter sur la garde de Paris. Différents régiments se trouvaient cantonnés aux environs. Mais, soit négligence, soit qu'on ne crût pas à une attaque, on n'organisa pas la défense. La garnison de la Bastille était composée de 82 invalides. On se contenta de la renforcer d'un détachement du régiment suisse de Salis-Salmade, c'est-à-dire de 30 soldats et d'un lieutenant, M. de Flue.
La Bastille pouvait se défendre, il est vrai, par ses fossés, ses hautes murailles, son pont-levis, ses tours d'où il était facile de tirer sur les assaillants. Comm^ munitions de guerre, la place possédait 3,000 cartouches. 15 canons étaient placés sur les tours; mais ils étaient hors d'état de servir à un autre usage qu'aux réjouissances publiques.
« La Bastille, dit M. Gustave Bord, dans le livre si « instructif qu'il a écrit sur ce sujet, ne pouvait donc ni « faire un affreux massacre du peuple, ni soutenir un « siège régulier ; mais comme les émeutiers ne pouvaient u faire un siège dans ces conditions, il suffisait de fermer « les portes et de les laisser tirer sur les murailles '. »
L'attaque de la Bastille n'avait pas été positivement annoncée ; cependant , les intentions de l'émeute commençaient à se répandre. Le 14 juillet, 28,000 fusils furent pris par les émeutiers aux Invalides ^, et les invalides furent de connivence avec eux. A onze heures du
> La prise de la Bastille et les conséquences de cet événement dans les provinces jtuqu aux journées des 6 et Q octobre 1789, 2" édition, l"* partie, p. 45.
^ M. de Sombreuil en était gouverneur.
LA BASTILLE. îl
matia, la foule entourait les abords de la Bastille, et vers midi, on annonçait au gouverneur, M. de. Launay, la visite de gens armés qu'il reçut à l'entrée du pont-levis, en consentant à les introduire. Il refusa de leur livrer les armes et les munitions, comme ils le demandaient. Une demi-heure après, nouvelle visite de M. de Corny, envoyé de l'hôtel de ville, priant le gouverneur de descendre les canons des tours, de ne faire aucune résistance en cas d'attaque, de ne pas verser le sang du peuple, enfin d'introduire dans la garnison une garde bourgeoise dont la destination eût été vraisemblablement de pactiser avec l'émeute. Le gouverneur refusa d'accéder à ces propositions. Il consentit seulement à retirer les canons, s'engageant à éviter toute provocation, mais à répondre seulement à celles qui lui seraient adressées.
Peu de temps après le départ de M. de Corny, le bruit d'une décharge de mousqueterie se fit entendre. C'étaient les éraeutiers qui tiraient sur la Bastille. Quelques coups de fusil chargés à poudre furent alors tirés par ordre du gouverneur, et ils suffirent pour mettre en fuile les insurgés. , Vers trois heures, de nouveaux émeutiers attaquèrent la Bastille du côté de l'Arsenal ; ils entrèrent dans une cour dont le pont-levis était gardé par un seul invalide désarmé. Deux soldats déserteurs fi-anchirent la première enceinte, sans rencontrer de résistance. Avec l'aide d'autres insurgés, ils baissèrent le ponl-levis dont ils avaient brisé les chaînes, abattirent la porte à coups de hache, et la foule put alors pénétrer sans obstacle dans la cour du gouvernement. M. de Launay fait demander aux émeutiers parvenus à la seconde porte ce qu'ils désirent. Ils veulent que l'on
baisse les ponts, et l'on menace de faire feu s'ils refusent de se retirer.
Une députation de l'hôtel de ville ' se présente alors pour parlementer. Le drapeau blanc est bissé sur les tours. Une seconde députation, celle-ci composée de MM. Ledeïst, de Botidoux, Chignard, de La Vigne, et l'abbé Fauchet, arrive sans que la première ait pu se faire entendre au milieu du bruit. Cette nouvelle députation n'est pas même aperçue de ceux qui défendent la place.
Les émeutiers ayant tiré sur la troupe, une trentaine d'invalides reçurent l'ordre de faire feu par les créneaux. Les assiégés durent se retirer ensuite dans les cuisines et dans la cour du gouvernement, pour éviter les décharges des insurgés contre lesquels ils continuèrent à tirer. Les émeutiers, jugeant la Bastille imprenable, maltraitèrent plusieurs invalides et furent sur le point de massacrer mademoiselle de Monsigny qu'on avait fait passer pour la fille du gouverneur. En présence de ces désordres, la garnison tira un coup de canon ; ce fut le seul de la journée.
Trois cents gardes françaises déserteurs arrivèrent avec des canons pris la veille, et dirigèrent leur batterie sans succès contre la Bastille. Ils avaient à leur tête le sergent Elie et Hulin, le même qui, devenu plus tard général de division et comte du premier Empire, présida la commission militaire de Vincennes chargée du meurtre juridique du duc d'Enghien.
L'insurrection était menacée d'échouer dans toutes ses tentatives, lorsque M. de Launay, voyant qu'on s'apprêtait
^ Elle était composée de MM. de Beauboarg, Boucheroa, de Coroy, Goutans, Francotay, Johannot, Lafleurie, Millie, Piquot et Six.
à faire sauter les portes de la cour du gouvernement à coups de canon, et témoin du peu de zèle de la plupart des hommes qui composaient la garnison, ordonna de cesser le feu, sans consulter son état-major, et demanda à capituler. On lui refusa les honneurs de la guerre. Il fit passer alors aux assiégeants un billet ainsi conçu : <( Nous avons tt vingt milliers de poudre ; nous ferons sauter la garnison u et tout le quartier, si vous n'acceptez pas la capitua lation. ))
Sur la promesse faite par Elie ^ et Hulin qu'il ne serait fait aucun mal à la garnison, le gouverneur fît ouvrir la porte et baisser le pont. La foule entra aussitôt, et les excès ne tardèrent pas à montrer ce que l'on pouvait attendre d'une émeute avec laquelle on avait traité comme avec une armée régulière.
Les Suisses, vêtus de sarraux de toile, ne furent pas reconnus, et cette circonstance les sauva. Us avaient été les seuls à défendre la Bastille. M. de Launay, entraîné à la place de Grève, fut horriblement mutilé avant de mourh\ Sa tête, coupée par un cuisinier, fut placée au bout d'une pique et promenée dans les rues de Pai*is, comme celle de M. de Losme-Salbray, major de la Bastille. On massacra également M. de Miray, aide-major, et M. de Persan, lieutenant. Enfin, deux soldats et deux invalides furent pendus. L'un d'eux eut les poignets coupés avant son exécution*.
Le même jour, M. de Flesselles, prévôt des marchands,
^ 11 devint général de division en 1793, commandant de Lyon en 1797, et mourut dans Tobscurité.
* La prise de la Bastille, par Gustave Bord, p. 32 et suiv.
était tué d'un coup de pistolet, au coin de la place de Grève.
La prise de la Bastille avait si peu le caractère d'un événement important, aux yeux des Parisiens, que des fenêtres des maisons voisines, ou debout dans leurs voitures, les curieux y assistèrent comme à un spectacle.
La Bastille, selon le propre témoignage d'un des héros de cette journée, ne fut pas prise d'assaut ' ; elle se rendit. Les vainqueurs, contrairement aux conditions de la capitulation et au mépris de leurs engagements, versèrent lè sang de ceux qui, ne s'étant pas défendus, s'étaient livrés à eux avec trop de confiance.
On peut juger de la moralité de ces prétendus héros par les noms de quelques-uns. Maillard fut un des plus fameux égorgeurs de septembre. Fournier l'Américain, qui fut aussi l'homme des massacres, égorgea les prisonniers d'Orléans, amenés par lui à Versailles. Parein présida la commission révolutionnaire de Saumur, une des plus odieuses de ce temps. On sait quel fut le rôle de Santerre qui conduisit Louis XVI au supplice et fît étouffer ses dernières paroles par un roulement de tambours. Rossignol eut son heure de célébrité parmi les généraux de l'émeute. Claude Fauchet, devenu évéque constitutionnel du Calvados, monta sur l'échafaud avec les girondins. Au nombre des vainqueurs de la Bastille, figure aussi Théroigne de Méricourt, dont l'exaltation révolutionnaire finit par la folie, et qui mourut à la Salpêtrière en 1817.
Le titre de vainqueur de la Bastille fut revendiqué par
1 c La Bastille, disait Rlie, n'a pas été prise de vive force; elle s'ejt rendue avant même d'être attaquée. > (Maruontkl, Mémoires, IV, 317.)
une foule de gens désireux d'obtenir les faveurs du pouvoir insurrectionnel. Une commission fut chargée d'en dresser la liste, et ne dut pas se montrer trop exigeante, les preuves étant souvent difficiles à vérifier. On constata 80 morts et 860 survivants, parmi lesquels on comptait 63 gardes françaises.
Les demandes de secours et de pensions ne furent pas les moins nombreuses. Elles duraient encore en 1848, et en 1834, ces pensions coûtaient annuellement au trésor 660,600 francs ^
La démolition de la Bastille fut l'objet de manifestations théâtrales. L'architecte Palloy envoyait dans les départements les pierres provenant de cette démolition dont il avait l'entreprise. La pierre arrivait dans une caisse, et sa réception donnait lieu à des solennités d'un nouveau genre. A Angers, l'une de ces pierres fut l'occasion d'une cérémonie à laquelle assistèrent la municipalité, les juges du tribunal du district et la garde nationale, musique en tête. La foule prit place sur des gradins dans la salle électorale du département, et le président du conseil général s'exprima en ces termes :
« Messieurs, il est sans cesse présent à notre esprit, ce tt jour à jamais mémorable où se préparaient les grands u événements qui font la destinée des nations; ou Von a voyait encore au matin cette redouiahle forteresse, tt affreux séjour des malheureuses victimes dont les gémistt sements retentissent encore dans le fond de nos cœurs, tt ce jour dont le midi fut si glorieux pour la conquête de
' Les hommes du ii Juillet, par Victor Fourxrl.
(c ce boulevard inexpugnable, monument de la vengeance tt et de la cruauté. . . Ce jour, enfin, dont le soir fut si beau, « où l'on vil paraître la liberté, s'approcher du trône, <( d'une main le soutenir et tendre l'autre à l'empire tt français!.. 4 »
a Messieurs, dit à son tour le procureur général syndic, « il n existe donc plus, ce monument des fureurs du despott tisnie, cet antre odieux oîi la puissance des grands préif, cipitait les malheureuses victimes de la haine et de tt Vintrigue. Le génie tutéiaire des Français a dit : Que ce « repaire affreux des vengeances humaines ne soit plus ! « Et la Bastille s'est écroulée \ . . »
La Bastille n'existait plus en effet ; on en avait dispersé toutes les pierres. Mais si l'on couvrait d'anatbèmes après sa destruction ce » monument des fureurs du despotisme » , de quels termes devrait-on qualifier plus tard la tyrannie jacobine qui chargea la France de chaînes et fit couler des flots de sang?
Dans la prise de la Bastille, dans les transports d'enthousiasme qu'elle excitait, il y avait la victoire de l'émeute, la domination du pouvoir insurrectionnel. Telle était la vraie signification de cet événement, à travers les interprétations que le parti révolutionnaire cherchait à lui donner. Dans l'ordre politique et social, il avait une portée considérable. Il achevait de ruiner l'autorité monarchique, déjà désarmée par les états généraux transformés en Assemblée nationale. Le pouvoir avait passé des mains du Roi dans celles de cette Assemblée qui voyait à son tour se dresser
* Réception cCune pierre de la Bastille à Angers, par Gustave Bord. — Revue de la Révolution, 1883, II, 176.
devant elle la puissance de la rue. Triomphante à Paris, l'insurrection n'avait plus qu'à montrer sa victoire aux provinces, et il est intéressant de savoir comment elle y fut accueillie.
Le samedi 18 juillet, la diligence arrivait au Alans, où régnait depuis quelques jours une agitation causée par les bruits les plus invraisemblables et les plus alarmants. Les voyageurs qui en descendirent portaient des cocardes et criaient en applaudissant : a Bonnes nouvelles I Bonnes nouvelles I » La foule anxieuse avait été à la rencontre de la diligence impatiemment attendue. Les voyageurs ne tardèrent pas à lui communiquer leur enthousiasme. On entourait la voiture; les uns s'accrochaient aux portières, d'autres aux roues. Tous témoignaient la plus grande curiosité et le plus grand empressement.
Quels étaient ces événements dont il fallait se réjouir? On brûlait d'en connaître les détails. Un des voyageurs prit alors la parole, et, au milieu d'un profond silence, raconta la prise de la Bastille; puis, la foule se dispersa, et chacun alla répandre la nouvelle qu'il venait d'apprendre. Bientôt après, les révolutionnaires les plus ardents s'en emparaient pour la commenter à leur manière et pour exciter les esprits. La cocarde arborée par les uns, repoussée par les autres, devint un sujet de discorde.
Parmi tous ces incidents, le pai-ti de l'insurrection faisait des progrès. Le lendemain, la Révolution, encore incertaine la veille, était maîtresse de la ville du Mans où, selon sa marche ordinaire, elle avait substitué le pouvoir populaire local à l'autorité du gouvernement central ^
Tandis qu'on présentait dans les provinces la prise de la Bastille comme une grande victoire, comme la ruine de l'ancien régime et de tous ses abus, on répandait les bruits les plus effrayants, afin de jeter le trouble dans les esprits. Tantôt les Anglais allaient débarquer sur les côtes de France; tantôt une invasion étrangère était imminente. Une autre fois, on distribuait de prétendues lettres patentes du Roi, autorisant le pillage et l'incendie, dans le but de pousser aux pires désordres ceux qui reconnaissaient encore le pouvoir royal. Les habitants des campagnes vivaient dans de perpétuelles alarmes, s'attendant à subir les attaques d'armées de brigands qu'on annonçait sans cesse, et qui ne paraissaient jamais.
a II est évident, dit M. Bord, auquel nous allons em- « prunter une partie des faits qu'il a recueillis, que ce ne « furent pas les amis de la cour qui donnèrent le signal « d'une panique générale ; ils avaient, au contraire, un ce intérêt immédiat à ce que l'ordre fût rétabli le plus tt promptement possible ; c'étaient eux qui souffraient le a plus directement de cet état de choses.
« Les révolutionnah-es, au contraire, auteurs ou partice sans des troubles de Paris, avaient un intérêt indiscutt table à la continuation, à la généralisation des émeutes.
* Vannée 1789 au Mans et dans le haut Maine, par Robert Trigbr, p. 222 et suiv.
a Dans le cas d'un retour offensif de la cour, ils ne voûte laient pas être seuls à supporter le châtiment qu'ils tt méritaient * . »
A Angers, la nouvelle de la prise de la Bastille eut pour conséquence une explosion révolutionnaire à la suite de laquelle des émeutiers s'emparèrent du château d'Angers, gardé seulement par quelques invalides. Ce fut une sorte d'imitation de la journée du 14 juillet à Paris. Le lendemain, le château de Brissac eut son tour, et l'on alla y prendre des pièces de canon qui furent ramenées triomphalement à Angers.
A Nantes, il fut question de prendre aussi le château ;. mais il se rendit, et la garde en fut confiée à la garnison et à la bourgeoisie réunies. Des nobles furent insultés dans les rues. M. de Monti fut sur le point d'être massacré. Le duc de Maillé inspectait alors le régiment de Rohan, en garnison dans cette ville. Comme on craignait son influence sur les troupes, des habitants firent mettre les chevaux de poste à sa voiture, et le prièrent poliment de s'en aller. 11 dut céder à cette invitation. Le désordre était à son comble. Un comité d'administration fut constitué pour protéger la ville.
On illumina à Ancenis, en l'honneur de la prise de la Bastille, et des détachements furent envoyés dans différents châteaux du pays pour enlever les armes qui pouvaient s'y trouver, et s'assurer qu'on n'accaparait pas les grains. Huit petits canons et quelques fusils furent le prix de ces expéditions.
1 La prise de la Bastille et les conséquences de cet événement dans les provinces, 1" partie, p. 83.
30 LA FBAiVCE PENDANT LA RÉVOLUTION
A Rennes, le 16 juillet, les habitants pillèrent tous les dépôts d'armes. On s'empara des canons de Thôtel de Blossac, habité par le comte de Langeron, qui commandait la force armée, et on lui demanda l'éloignement des troupes. Il promit d'accéder à cette demande lorsqu'elle lui serait faite par les ofQciers municipaux. Les soldats firent cause commune avec les habitants de la ville. Le rappel de Necker ayant été- connu, le trouble se changea en allégresse; on alluma des feux de joie. Mais le 18, une députation de la municipalité se rendit chez M. de Lan^ geron pour lui imposer des modifications relatives aux règlements militaires. Dans toutes les révolutions, on retrouve la même préoccupation de subordonner l'élément militaire à l'élément civil, c'est-à-dire de rendre impossible la résistance armée et d'assurer le succès de l'émeute. La piété bretonne se manifesta le lendemain à l'occasion du vœu d'argent de 1634; la foule remplit l'église des Dominicains, et l'on fit des prières publiques pour obtenir la cessation des pluies nuisibles aux récoltes. Te Deum à l'église Sainte-Melaine, feu de joie sur la place Royale et illumination générale le soir. Cependant, M. de Langeron dut quitter Rennes, où son autorité était méconnue de ses propres troupes. La jeunesse bretonne s'étant emparée de l'arsenal et des principaux postes de la ville, les soldats pactisèrent avec l'émeute, au cri de : « Vive la nation I »
Les habitants de Quimper célébrèrent la prise de la Bastille en demandant aux autorités municipales la mise en liberté de huit détenus qui avaient participé à des troubles. Ce vœu fut exaucé. Une requête fut également adressée au colonel commandant la garnison, en faveur de l'élargisse-
ment de soldats qui avaient failli à la discipline, et elle ne fut pas moins bien accueillie.
L'assemblée municipale de Saint-Brieuc ne paraît pas avoir éprouvé un grand enthousiasme révolutionnaire, si l'on en juge par la délibération suivante, empreinte d'illusions assez naïves :
ce La communauté rendant hommage à la noblesse (c d'âme, à la bonté paternelle de Sa Majesté, admirant « l'énergie de ses braves concitoyens qu'elle retrouve dans tt son cœur, a arrêté de faire un feu sur la place publique tt. pour témoigner sa joie à la belle aurore de la liberté qui a luit au peuple français. Deux de MM. des communes u et deux de MM. du clergé, un de MM. de la noblesse, ic M. le commandant du régiment de Poitou en garnison ce dans cette ville, seront invités à allumer le feu avec a deux de MM. les officiers municipaux ^ »
Les dispositions étaient moins pacifiques dans les environs de Dinan. On fouillait les châteaux, toujours pour y trouver des armes et des grains, et l'on incendiait celui de la Touche-Poré, appartenant à M. de La Ville-Huchet
A Rouen, la nouvelle de la prise de la Bastille était apportée le jour même par le courrier de la malle, entrant dans la ville avec la cocarde à son chapeau. La disette avait causé de la fermentation, les jours précédents. Les trou*bles éclatèrent, et la garde parvint à les réprimer. Les deux meneurs principaux furent jugés et pendus, malgré l'intervention de Bailly, maire de Paris, en faveur de l'un d'eux.
* Études sur la Révolution en Bretagne, principalement dans les Côtesdu'Nord, par J. Gkslin db Bourgogne et A. db Barthélbmy, p. 28.
32 LA FRAXCE PENDAXT LA RÉVOLUTION.
En apprenant les événements du 14 juillet, la muniei- . palité de Niort fait prêter aux commandants des troupes en garnison le serment de ne jamais employer la force armée sans en être requis par les officiers civils ou municipaux. Toujours la subordination du pouvoir militaire au pouvoir
A Châtellerault, le peuple s'empare de l'hôtel de ville et arrête les magistrats opposés à ses idées.
L'Orléanais était en proie à une violente agitation révolutionnaire. Plusieurs représentants de l'autorité avaient dû quitter Orléans pour éviter d'être massacrés. Le peuple des campagnes s'était armé, et des châtelains fuyaient leurs demeures où ils ne se trouvaient plus en sûreté. M. Amelot, seigneur du Gué-Péan, commune de Monthou-sur-Cher, arrivait précipitamment, avec sa famille, dans la ville de Saint-Aignan, suivi de voitures contenant des meubles et jusqu'à « une lessive entière encore tout humide » . Des scènes de désordre avaient lieu à Chartres, en présence de la maréchaussée et de la milice bourgeoise. Des maisons étaient pillées, et l'on enlevait huit pièces de canon du château de Villebon.
L'intendant de Champagne annonçait, le 23 juillet, le soulèvement de presque toutes les villes de sa généralité. A Troyes, le 18 juillet, jour du marché, les paysans avaient refusé de payer les droits d'entrée. L'hôtel de ville était envahi le mois suivant par la multitude qui se partageait les armes qu'elle y avait trouvées. Le maire était horriblement maltraité et expirait sous les coups des émeutiers. Sa maison et plusieurs autres étaient saccagées.
En Bourgogne, tous les habitants de Màcon étaient sous
les armes, prêts à repousser les attaques des pillards qui parcouraient les campagnes. L'intendant de Dijon avait pris ]a fuite.
Les autorités locales en Alsace couraient les plus grands dangers. Le 19 juillet, l'hôtel de ville de Strasbourg était livré au pillage, les archives publiques brûlées ou jetées dans toutes les rues, les caves dévalisées, et la troupe, loin de réprimer ces excès, semblait les encourager. Les prisons étaient ouvertes le mois suivant, et les désordres recommençaient.
L'esprit d'insurrection sévissait à Amiens. A Boulogne, des contrebandiers condamnés aux galères étaient graciés, et une quête organisée en leur faveur.
Le commandant de la garnison, à Lille, fut assailli à coups de pierres, le 20 juillet, pour avoir refusé de mettre la cocarde à son chapeau. Quatre mille individus se livrèrent au pillage d'une maison.
En Franche-Comté, la justice n'était pas moins désarmée que la maréchaussée devant les malfaiteurs. L'intendant avait quitté Besancon, et le président du département était forcé d'élargir des gens qui avaient pris part à une émeute.
La prise de la Bastille fut accueillie à Bordeaux avec enthousiasme. En même temps, on cherchait à organiser les moyens de maintenir l'ordre. Une milice de douze mille hommes fut constituée, et un de ses premiers actes fut de se faire livrer, le 29 juillet, les armes du château Trompette. L'agitation régnait à Libourne, et un conseiller de Bordeaux y fut insulté par la foule.
Le premier président du Parlement de Toulouse fut lu 3
forcé par le peuple d'arborer la cocarde et de se mettre à la tête de la milice bourgeoise. La province était profondément troublée par les révoltes, et l'on voyait se multiplier les iacendies, les assassinats. Une émeute se déclarait le 27 juillet à Perpignan, et cet exemple ne tardait pas à être suivi dans tout le pays.
Le renvoi de Necker produisit à Lyon plus d'émotion que la prise de la Bastille, et fut de la part des trois ordres l'objet d'une protestation solennelle.
La ville de Vienne en Dauphiné fut obligée de délivrer tous les malfaiteurs détenus dans les prisons, pour éviter Tincendie dont elle était menacée.
Un habitant d'Aix écrit le 30 août 1789 :
ce Nous sommes toujours ici dans une situation bien
a alarmante. On ne brûle pas encore les châteaux comme
(( en Dauphiné et en Bourgogne ; mais tout le monde se
« croit à la veille d'assister au spectacle de ces dévasta-
u tions sauvages... J'ai beau adresser des réclamations à
« mes fermiers, ils ne me payent plus.
« Avant-hier, une émeute effroyable éclatait à Marseille.
tt La milice citoyenne, ayant voulu disperser un attroupe-
cc ment, fut reçue par une grêle de pierres. On commanda
a le feu. Un des mutins tomba mort, douze autres furent
ce blessés. La bande ne se dispersa pas, malgré l'énergie
« des soutiens de l'ordre ; elle releva le cadavre et le porta
ce chez M. de Caraman, gouverneur de la province. Il
ce n'était pas chez lui; mais un instant après, les forcenés le
ce rencontrèrent dans la rue. Un d'eux tira son sabre pour
ce le frapper. C'en était fait du pauvre gouverneur, très
« brave et 1res digne hornme, sans le dévouement de son u domestique, qui arrêta le bras de l'assassin. M. de Caratt man, sans armes et poursuivi par cette troupe de lâches^ u dut se réfugier dans le fort Saint-Nicolas, où il est « encore.
« Les scélérats allèrent porter le cadavre chez le sieur « La Flèche, échevin de Marseille. Ne le trouvant pas, ils tt pillèrent sa maison et brûlèrent sous ses fenêtres le tt corps de Thomme tué par la milice bourgeoise. Les tt Suisses arrivèrent à temps pour saisir vingt-huit de ces tt bandits, et on les enferma au fort Saint-Jean. Ils sont « pendus à l'heure qu'il est. Mais on a beaucoup à craintt dre si on ne contient pas leurs camarades qui menacent « de tout meltre à feu et à sang et de brûler le port de « Marseille. Chez nous, il a fallu doubler la garde, afin de a prévenir le reflux de cette canaille sur notre ville.
tt Ah ! mon cher compatriote, vous êtes bien heureux tt de ne plus habiter la France * ! »
Cette exclamalion d'un Provençal correspondait au sentiment de tous ceux dont la sécurité était sans cesse menacée. Les événements de la veille faisaient prévoir et redouter ceux du lendemain. La Révolution n'en était alors qu'à ses préliminaires. Par quelques exemples, on a pu juger de l'état de la France à cette époque. Ce ne sont pas seulement les murs de la Bastille qui s'étaient écroulés, mais les remparts derrière lesquels s'abritaient le gouvernement et l'ordre social. L'autorité, attaquée partout, était partout
1 La prise de la Bastille et les conséquences de cet événement dans les provinces, par Gustave Bord, ^ partie, p. 217.
vaincue. L'image d'un pouvoir populaire flattait les passions de la multitude et entraînait les esprits. Mais un seul pouvoir était né, celui de la démagogie qui devait être concentré dans quelques mains et qu'allaient se disputer les factions révolutionnaires.