GERMINAL
Pour robe et un éventail 20,000
Pour frais de robe 3,000
Pour le taffetos d'un numtelet 3,000
Julie de Beaumarchais, sœur de Fauteur du Mariage de Figaro, écrit au lendemain de la Terreur à madame de Beaumarchais :
tt Voilà une livre de veau que l'on m'apporte pour a vingt-huit francs; encore c'est bon marché, il en « vaut 30. Ragel fureur! malédiction! On ne sait com- « ment vivre en se ruinant, en mangeant trois fois sa force tune ' . «
Sa belle-sœur vient de lui remettre 4,000 francs en assignais, et elle lui rend compte de leur emploi en décembre 1794 :
« Lorsque tu m'as donné ces 4,000 francs, bonne amie, (i le cœur m'a battu. J'ai cru que tu devenais folle de me « donner une telle fortune; je les ai vite fait couler dans « ma poche et je t'ai parlé d'autre chose pour distraire a ton idée.
« Revenue chez moi: — Et vite, vite, du bois, des « provisions, avant que tout augmente encore! Voilà « Dupont (la vieille servante) qui court, qui s'évertue; (( voilà les écailles qui me tombent des yeux , quand je « vois, sans la nourriture du mois, ce résultat de 4,275 « francs :
t Une voie de bois 1,460 fr.
ft Neuf livres de chandelles de 8 à 100 francs la livre 900
i Sucre, 4 livres à 100 francs la livre 400
ft Trois litrons de grains à 40 francs ISO
ft Douze mèches à 5 francs 60
( Un boisseau et demi de pommes de terre à 200 francs le boisseau 300
c Blanchissage du mois 215
* Beaumarchais et son temps, par L. db Loménie, II, 485.
i Une livre de poudre & poudrer 70 fr.
« Deux onces de pommade (à 2 sous autrefois), aujourd'hui
à 25'fraocs ' 50
4,275 fr.
« Reste la nourriture du mois, le beurre et les œufs à 100 francs, comme tu sais, la viande à 25 ou 30 francs, et tout en proportion 567
" Le pain a manqué deux jours; nous n'en recelons plus que de deux jours l'un, surcroît de dépenses; je n'en ai acheté depuis dix jours que 4 livres à 45 francs 180
5,022 fr.
ce Quand je pense à celle dépense royale j comme tu « dis, qui me fait employer 18 à 20,000 francs sans vivre i' el sans douceur aucune, j'envoie au diable le régime : il « est vrai que ces 20,000 francs représentent 6 à 7 louis, « et que mes 4,000 francs m'en donnaient 160, ce qui est 'i différent. ??
En quelques jours, la valeur des assignats baisse, le prix des denrées augmente d'une façon prodigieuse, et Julie écrit à sa belle-sœur :
« 10,000 francs que j'ai éparpillés depuis quinze « jours me font un tel effroi et une telle pitié, que je ne « sais plus compter du tout mon revenu de cette « manière ; trois jours de différence ont fait monter le « bois de 4,200 francs à 6,500, tous les faux frais en « proportion, de sorte, comme je le l'ai mandé, que la « voie de bois montée et rangée me revient à 7,100 francs. a Toutes les semaines à présent, il faut compter de 7 à a 800 francs pour un pol-au-feu et autres viandes de « ragoût, sans le beurre, les œufs, et mille autres détails ; a le blanchissage aussi augmente à tel point tous les jours, « que 8,000 livres par mois ne peuvent me suffire. Cela
104 LA FRAXCE PENDANT LA RÉVOLUTIOX.
tt m'impatiente, et dans toutes ces dépenses, je jure la tt sainte vérité de mon cœur que je ne me suis pas accordé tt depuis près de deux ans une seule fantaisie ni une tt autre dépense que celle du ménage; cependant^ j'en ai tt de particulières et d'urgentes pour lesquelles il me fautf drait des potées d'assignats ^ »
Au mois de juillet 1795, un sac de blé valait 9,000 fr. ; une livre de suif, 36 francs; une paire de souliers, 100 francs*. Il en coûtait 100 francs pour écrire une lettre, en y comprenant le prix du papier, de l'encre, de la plume et l'huile de la lampe'.
Entre la Terreur qui finit le 9 thermidor (27 juillet 1794) et le Directoire établi le 22 août 1795, un peu plus d'un an s'écoule pendant lequel on aperçoit seulement sur le sol des débris informes, sans imaginer encore quel ordre politique et social sortira de ces décombres. On suppute ses dépenses avec le découragement et l'effroi que témoignait tout à l'heure Julie de Beaumarchais. On craint pour sa bourse; mais c'est déjà beaucoup de n'avoir plus à craindre pour sa vie.
Paris, la cité superbe, n'avait pas subi l'anarchie révolutionnaire sans en conserver les traces, et offrait un aspect repoussant par ses dégradations et son abandon. 11 n'était plus ni repavé ni éclairé*. Les porcs erraient dans les carrefours^.
^ Beaumarchais et son temps, II, 4S6.
* Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, I, 253. — Taine, La Révolution, III, 519, note i.
» Beaumarchais et son temps, II, 489.
* Taink, La Révolution, III, 498.
* Meyer, Fragments sur Paris, vol. II. — Petites Affiches, ventôse ao IV. — GoNCouRT, La société française pendant le Directoire, p. 3.
tt Les rues de Paris sont toujours abominables, disait « un rapport de police ; on craint sûrement d'user les tt balais * . ??
(( Les rues^ disait un autre rapport^ sont de la plus « grande malpropreté. Celle que l'on appelait Sainte-Anne (c est encombrée de fumier. Dans la partie qui avoisine la <c rue de Louvois, il y en a des tas le long des murs qui y (c séjournent depuis quinze jours... Les pauvres fourmille lent dans toutes les rues, dans les promenades et sur les « boulevards*, j»
La croix qui surmontait les églises était reiïiplacée par un bonnet rouge au bout d'une pique. Le chœur de Notre- Dame était rempli de barriques de vin. D'autres églises avaient été transformées ea théâtres. Les plus beaux hôtels servaient de boutiques ou étaient devenus des hôtels garais. A la devanture de tous les magasins s'éfalaient les riches étoffes, les objets d'art, les meubles pillés et volés. Sur tous les murs on lisait les mots : Propriété nationale à vendre^.
« Les hommes, écrivait un contemporain à son retour a dans la capitale, sont vêtus comme des pleutres ; les « jeunes femmes, entraînées par le besoin de plaire, afleca tent un luxe qui ne nous eût paru autrefois que la pau- » vreté masquée et cachant mal sa misère. Il n'y a plus ni « public, ni opinion publique, ni même intérêt général ; tt tout n'est maintenant qu'esprit de parti, qu'intérêt de
^ Rapports des 9 et 28 nivôse. — Archives nationales. — Taine, III, 498, note 4.
* Dauban, Paris en 1794 et en 1795, p. 120.
' GoNcouRT, La société française pendant le Directoire, p. 3.
u faction ; tout ce qui n'est pas d'une faction est tombé u dans Tancantissement. C'est Je fruit que devait produire " le système des exécrables, c'est-à-dire des Robespierre, ce des Couthon, des Saint-Just, des Marat, des Carrier, des (( Fouquier-Tinville et autres brigands, trop peu punis par (c la mort ; ils ont détruit les arts, le commerce, les ma- (( nufactures, toutes les sources de la richesse natio- « nale * . «
Sur la place de la Révolution s'élevait la statue de la Liberté, devant laquelle étaient tombées tant de têtes, statue de plâtre qu'on avait peinte en rose et qui aurait pu être rouge de sang. Sillonnée de fentes et de lézardes, elle semblait annoncer par son état de détérioration la fin du régime qu'elle avait représenté.
ce Elle est assise sur les ruines de la tyrannie. La postétt rité^... w Cette inscription à demi effacée qu'on lisait sur le socle était elle-même une ironie. La ruine du monument rappelait la ruine des choses. Cette figure de la Liberté, dont le nom avait été invoqué par la tyrannie, et derrière laquelle s'étaient abrités tant de forfaits, on la voyait encore debout, mais prête à tomber comme le pouvoir auquel elle avait survécu.
^ Lettre de Gudin à Beaumarchais. Beaumarchais et son temps, II, 489. * GoMCOLRT, La société française pendant le Directoire, p. 37.
Semblable au phénix de la Fable, Paris allait renaître de ses cendres, et lorsqu'on y revenait après la période sanglante de la Révolution, des symptômes de vie et d'espérance apparaissaient au milieu de la destruction universelle.
a L'étonnante vitalité du caractère français, dit le baron u Hyde de Neuville qui revoyait Paris à cette époque, se (( manifestait par des efforts unanimes pour ressaisir tout (i ce que l'anarchie lui avait si violemment arraché. Ce (i mélange perpétuel des influences de la veille et des « anciennes coutumes qui osaient s'aventurer à reparaître, tt formait un contraste bizarre et piquant pour celui qui » aurait pu les étudier en spectateur désintéressé ; mais tt trop de passions s'agitaient encore sur ce terrain à « peine déblayé des monceaux de cadavres que la fureur (( révolutionnaire y avait accumulés.
« Les esprits si violemment remués ne pouvaient tt reprendre tout de suite l'assiette de leur bon sens ; beau- « coup d'extravagances succédaient à beaucoup de féroce cités ; les élégances de l'ancien régime coudoyaient les a rudesses de la République, faisant bon ménage dans les tt salons qui commençaient à se rouvrir. On avait soif de « se reprendre à la vie ; elle surgissait de toutes les sourtt ces à la fois. La gaieté, le mouvement, le plaisir luitt même, si longtemps contraints et refoulés, faisaient
iC8 LA FRAXCE PENDANT LA REVOLUTION.
tt explosion : enfin ^ le réveil de la nation ne fut pas timide tt et incertain^ comme on aurait pu le croire à la suite tt d'une crise violente qui pouvait n'être pas terminée : il a avait tous les caractères d'une résurrection ' . yy
Cependant^ il était impossible d'oublier les malheurs de la Révolution quand on en avait l'image sous les yeux. On retrouvait la population de Paris diminuée ; beaucoup d'industries avaient disparu. Certains quartiers étaient déserts. De nouvelles administrations s'étaient installées dans les beaux et vieux hôtels du faubourg Saint- iermain dont les dégradations attestaient le vandalisme révolutionnaire; OD les avait dépouillés de leurs glaces^ de leurs lambris, et l'on avait enlevé jusqu'aux toitures pour en utiliser le plomb. Beaucoup de ces hôtels, dont la valeur s'était élevée à plusieurs millions, étaient à vendre pour des prix dérisoires.
Un étranger venu à Paris à la fin de 1795 constate qu'à dix heures du soir, après les spectacles^ on trouve partout (( le silence des tombeaux » , au lieu des soupers et de la vie mondaine dont cette heure donnait autrefois le signal.
tt La renconti'e d'une voiture, dit-il, est un événement. » Depuis le 9 thermidor, les voitures étaient en petit nombre. 11 n'y avait que celles des ministres étrangers, des membres du Comité de salut public, et de quelques particuliers. Les fiacres n'étaient pas moins rares à cause de leur cherté. Une course coûtait cent francs en assignats, ce qui représentait, il est vrai^ vingt-quatre sols.
* Mémoires et soutenirs, p. 116-117.
Ce même voyageur est frappé de Tagiolage et du brocantage poussés jusqu'à la fureur. Tout est à vendre. On vend aux Invalides , dans l'enceinte extérieure, les statues colossales des saints qui ornaient l'édifice.
La détresse se Ht sur beaucoup de fronts^ et des personnes dont l'accent et la tournure révèlent une condition élevée abordent les passants en leur demandant Faumône d'une voix suppliante ^ .
Stéphanie-Louise de Bourbon-Gonti annonçait par la voix de la publicité qu'elle donnait des leçons d'écriture, de grammaire, d'orthographe, de musique, de desssin, et qu'elle enseignait les premiers éléments des sciences.
tt Des ex-religieuses trafiquaient en perruques blondes : ce telle autre vendait des souliers d'hommes... Une mar-^ tt quise se faisait ravaudeuse ; une comtesse vous vantait tt son talent pour la couture ; d'autres, réduites à l'âuu mône, déguisaient leur humiliante situation en vous « offrant la ressource de leurs pinceaux, de leurs crayons, « de leur piano-forte ; pauvres talents qu'elles n'avaient tf acquis que comme le complément d'une parfaite éducaa tion. Mais qu'elles étaient loin du salon ou du brillant ce boudoir ou ces talents étaient encensés ! Les adulateurs ce n'étaient plus là ; l'homme enrichi qui payait leur faisait ce sentir durement l'imperfection du portrait ou du morcc ceau de musique. Après avoir reçu si longtemps les u hommages de la flatterie, elles entendaient les rudes ce expressions de la vérité. Les unes dissimulaient leur ce douleur ; les autres attendaient qu'elles fussent rentrées
« Meistkr, Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (vers la fin de 1793), p. 83 et suiv.
110 LA FRAXGE PEXDANT LA REVOLUTION.
« dans leur grenier pour tremper de larmes la croûte de ic pain qu'elles avaient obtenue * . w
Réduits à la pauvreté, ceux qui revenaient en France n'étaient plus que des inconnus pour leurs propres demeures. Madame de BouiHers mourut dans une mansarde d'où elle apercevait l'hôtel qui lui avait appartenu^.
Les étrangers ne sont guère attirés à Paris en 1796, car ils sont soumis à d'ennuyeuses formalités. Il faut, en arrivant, exhiber son passeport, se présenter à la municipalité, accompagné de deux bons citoyens, séjourner dans des bureaux malpropres et y solliciter une carte d'étranger dont la confection se fait attendre une heure et demie.
Les boutiques sont fermées en plus grand nombre les dimanches que les jours de décade, et les commerçants forment deux partis appelés les u décadins » et les (( domia nicains « . Ces derniers triomphent définitivement en
La statue de Henri IV ne se voit plus sur le Pont-Xeuf ; elle a été renversée le 10 août 1792. C'est à peine si l'on aperçoit la vingtième partie des voitures qui circulaient autrefois, Cepoïnlant, les équipages commencent à devenir plus élegauts vi plus nombreux. Le voyageur allemand qui fuit ces remarques^ est frappé de la politesse des différentes classes du peuple, politesse que le règne des jacobins n'avait pu elfacer, tant elle était dans les mœurs.
La réacliou conUe les idées révolutionnaires s'affirme de
' îlKBiUKit^ Parh pf ridant la Révolution, I, 326-328.
* Soureniis fh modwnede Genlis,
^ F.-J,-L, MKVKrij Fmgmens sur Paris, trad. de rallcmand | ar DiMOU-
mille manières, et elle commence par la vanité. Les ce cia devant » sont en faveur auprès- des femmes. Ceux qui se sont enrichis ne seraient pas fâchés d'apprendre de ceux que la Révolution a ruinés, les règles du goût et les préceptes du savoir-vivre.
La religion proscrite est désirée. D^es prêtres assermentés se réiractent. La Harpe se convertit. L'habit ecclésiastique reparaît dans les rues; les églises se remplissent ; les quêtes y produisent jusqu'à deux mille livres. Pâques fait fermer toutes les boutiques en 1797, et au mois de juin de la même année, M. de Maillé, évêque de Saint-Papoul, officie pontiâcalement à Saint-Roch, au milieu d'une foule respectueuse et émue * .
Le luxe brille à coté de la misère. La lutte est engagée entre le présent et le passé, entre ce qui fut et ce qui est. On ne peut deviner encore ce qui sera. Ce que Ton voit le plus distinctement, ce sont les situations acquises et les fortunes détruites, les regrets des uns, la satisfaction et les espérances des autres.
Les intérêts privés dominent les intérêts publics.
ce On parle de patriotisme et de liberté; mais c'est du
pouvoir et des richesses que l'on veut*. »
Un étranger parcourt-il l'avenue des Champs-Elysées ? Il
la trouve « bordée des deux côtés d'élégans phaélons, peu-
(c plée de femmes charmantes ?) . Il poursuit sa route,
u attiré par cette perspective magique ouverte à travers le
« jardin des Tuileries » , admire « ce beau jardin plus
* Concourt, La société française pendant le Directoire, 191, 199, 237, ® Meister, Souvenirs de mon dernier voyage à Paris.
a riche, mieux tenu qu'il ne le fut jamais dans les tems tt les plus prospères de la monarchie...
a Là, les femmes sont très brillantes, les voitures très a nombreuses et le bois de Boulogne très suivi. On crie a cependant toujours misère : c'est que derrière ces riches tt tapisseries sont cachés les rentiers, les pensionnaires de a l'Etat, les malheureux froissés par la Révolution. Ils ce crient, ceux-là, et ils ont raison. Un Juvénal ferait aussi « retentir Pair de ses cris, mais parviendrait-il à faire (( entendre sa voix, à faire cesser le hideux contraste de (c la plus insolente richesse élalée à côté de la plus affreuse a misère ' ? 55
L'anniversaire du crime qui a fait tomber la tête de Louis XVI n'est pas un jour de deuil; c'est un jour de fête, une réjouissance officielle. Il ne suffit pas d'avoir versé le sang du juste; il faut témoigner publiquement la joie de l'avoir versé.
« Le 21 janvier 1796, an IV, la fêle qui devait être céléa brée en commémoration de la juste punition du tyran, ce a commencé par des décharges d'artillerie , et , dès huit a heures, des tambours et des trompettes apprenaient aux ce plus paresseux que le devoir et la fête les appelaient au a Champ de Mars.
ce A midi, toutes les autorités constituées de Paris élaient ce rassemblées autour d'une grande statue assise, comme ce celle de la Liberté, mais qui, par ses formes et ses attrice buts, nous a paru plutôt représenter Hercule ou la Force.
ce Le Directoire présidait en grand costume. On a
Mercikr, Paris pendant la Révolution, II, 353.
ce chanté les airs palriolîques de la Marseillaise, de Ça ira, tt de Veillons au salut de V Empire ^ le Chant du départ ^ etc.
ce A deux heures^ le serment a été prononcé au bruit ce d'une nombreuse décharge, et répété par une foule de ^c républicains saisis d'enthousiasme et prêts à verser leur ce sang pour défendre leur ouvrage.
tf 11 y avait longtemps que nous n'avions eu de fête ce républicaine : celle-ci a été célébrée avec pompe, ce accueillie avec transport et terminée sans malheurs, tt malgré les tristes pressentiments des uns et les éclatantes * ce prophéties des autres '. »
Le 10 thermidor de la même année, nouvelle fête plus brillante, et nous laissons encore Mercier nous la décrire :
ce Si le nombre et l'éclat des voitures, si la réunion des ce femmes les plus élégantes, des jeunes gens les plus ce merveilleux et des chevaux les plus fringants ; si une ce foule de spectateurs formant une longue procession de ce Paris jusqu'au Champ de Mars , et garnissant les talus ce dans toute leur étendue; si tout cela, dis-je, peut donner ce l'idée d'une fête brillante, quoique sansfestin^ l'ordonce nateur de celle du 10 thermidor peut se flatter d'y ce avoir réussi.
ce Qui eût pensé, en voyant tant de richesses prodiguées ce sur les chars et sur les femmes , et tant de gaieté répance due sur les visages, que nous étions encore en guerre « avec un tiers de l'Europe, que le sang coulait à la fronce tière et que le trésor national était épuisé?
ce Qui eût dit, en considérant cet immense rassemble-
* Paris pendant la Révolution, II, 281.
114 LA FRAXCE PEXDANT LA REVOLLTIOX.
ce ment de soMats^ de chevaux, de cabriolets, de femmes, ce de jacobins, de rojalistes et de républicains, tous se ce touchant sans se heuder, se heurtant sans se renverser, ce ou se renversant sans se tuer, que cV'tait le même ce peuple, ivre de sang et furieux de carnage, qui s'égorce geait il y a deux ans, et qui s'égorge peut-être encore en Cl ce moment à Marseille? Peuple léger, frivole, inconséce quent, mais point méchant, mais bon lorsqu'il est luice même, lorsqu'il n'est pas entre les mains des factieux (c l'instrument d'une vengeance ou l'objet d'une effroyable ce spéculation I Je le vis hier dans ses goûls, dans ses habite tudes, dans son véritable élément. Du repos, des fêtes ce et du pain, voilà ce qu'il demande, et voilà ce qui ce déconcerte tous les Numa d'antichambre, qui veulent ce à toute force en faire un peuple guerrier, jaloux, inquiet, a un peuple de Spartiates toujours en guerre avec l'unice vers, et se contentant dans ses foyers de se frotter le ce corps d'huile et de manger du brouet noir.
ce II me fut permis d'entrer au Champ de Mars : les élus ce seuls y pénéiraient avec des cartes ou sans cartes, mais ce toujours guidés par un ou deux généraux , dont il ne (c manquait pas, à qui les piétons auraient désiré plus Cl d'adresse à conduire leurs chevaux, et moins d'ardeur. Cl pour ne pas dire plus, à repousser ceux qui n'avaient ce pas l'honneur de leur appartenir de près ou de loin.
« En général, l'ordre manquait, ou par la faute des a chefs ou par l'insolence de leurs employés. Le peuple, ce impatienté d'être toujours repoussé et de n'être jamais ce appelé aux fêtes que pour les voir de loin, força la gafde, u et fit trois ou quatre trouées dans l'enceinte. Les courses^
« au reste, ne méritaient pas tout ce brillant appareil; u elles furent aussi mesquines que notre inexpérience u dans ce genre peut aisément le faire supposer. C'est le u fils d'un maquignon qui a remporté le prix de celle à u cheval.
« Du Champ de Mars, je me rendis aux Champs-Elysées, wi C'était un aulre spectacle : on eût presque dit un autre Cl peuple, si la danse, si les jeux, si les chants n'eussent c. également rappelé sa légère insouciance et son aimable u frivolité.
« Mais il n'y avait plus ici de ces femmes brillantes de u grâces et de parure, il n'y avait plus ni chevaux anglais u ni élégants à parole numéraire : c'élait la simplicité cv bourgeoise, c'était le peuple ouvrier, le peuple rentier, " le peuple par excellence, assis sur l'herbe, mangeant ii des cerises et des échaudés, ou se promenant gaiement - autour de la charmante enceinte de guirlandes, de lanu ternes et d'artiOces que Ruggieri achevait de décorer.
« L'illumination ne fut complète que fort tard, elle fut u lente à se former ; mais les spectateurs occupés de leurs ^ jeux n'avaient l'air ni de s'ennuyer ni de s'impatienter.
t; L'obscurité de la nuit, la douceur de l'air, le mélange u des groupes, la disposition des esprils, le bruit des u danses, la magie des arbres, tout favorisait les doux u entrelieus et semblait encourager les épanchements et la ^. gaieté.
u II élait près de onze heures quand on tira le feu d'arliu fice. On connaît tous les talents de Ruggieri pour ce u genre de spectacle pyrique dont les Parisiens surtout « sont si curieux; on n'eut à reprocher à celui-ci que
ild LA FBAl^CE rZ\l^A\l UL lElOLUTlOX.
(^ d'at oir été tr«)p bref, H p g al^lif J«5si à TaBlfiir de ^ n*af oir pas éleiré soo fojcr assa haat.. .
« Quand cfaacini fiit Mes a^svré qoll n*j aiait plos a rien à f oîr, oo songea à se retirer *. -?
Entrons an reslaoranL Les plais sont eiiers, et Ton manque soarent d^argent. L'eiigmté des portions ne peut satisfaire rappétîl. I.es rcslaorateiirs ne donnent rien à manger, mais se font bien payer, an grand mécontentement des consommateurs.
- Tel lâle son gousset pour saToir s'il a rraiment de ^ quoi diner, car Ton ne dîne plus à bon marché. Faites tf bien voire calcul si tous ne Tonlez pas être pris au (i dépourvu et laisser voire montre ou votre tabatière au a comploir en gage d^une moitié de poularde.
a Vous voyez bien les prix, mais vous ne voyez pas le a plat; quand il arrive, ce qu'il contient pourrait être a servi dans une soucoupe ou dans une palelle à saignée. (( On voit au firmament la croissance de la lune , on ne <i voit chez les restaurateurs que la décroissance des plats, (i et les prix sont fixes et invariables comme l'étoile tt polaire. La viande est découpée en filigi-ane et bientôt a le sera en dentelles. On dirait que les bœufs sont devett nus pas plus gros qu'un dindon : la derai-once tient lieu « d'une demi-livre, et Tapothicaire ne pèse pas plus scruta puleusement ses doses...
« Que votre bourse, quand vous entrez chez un restau- 44 rateur, soit mieux fournie que la carte, et prenez garde u encore de jeûner tout en payant beaucoup...
* Parii pendant la Révolution, II, 246.
(( II y a des déoommations plaisantes dans ces cartes : « on entend un garçon desservant crier à une espèce de « maître d'hôtel : Apportez un potage à la ci-devant Reine j « avec deux rognons à la brochette; apportez un potage « à la ci-devant Condé, avec du civet de lièvre.. .
ce Les fripiers vendent leurs marchandises dans l'ombre tt pour en déguiser les taches; les restaurateurs. vendent tt des plats invisibles et que les marmitons ne dévoilent « que lorsque vous êtes engrevé : les restaurateurs raéritt lent donc, ainsi que les fripiers, qu'on les appelle des ce Juifs. Ils s'enrichissent assez promptement; ce qui le ce prouve, c'est que Ton voit en gros caractères tel qui tt s'annonce pour successeur d'un tel. Déjà Léda le dispute « au fameux Méot. La goinfrerie est la base fondamentale ce de la société actuelle : on ne songe sérieusement qu'à ce manger, qu'à bien dîner, et tous ces miroirs qui décoce rent ces salles de restaurateurs réfléchissent l'égoïsme ce qui seul dévore tout à son aise, et qui, quand il a dîné, a n'est touché de l'infortune de personne ^ w
Peut-être le souvenir des privations et des années de disette contribuait-il à cette explosion de gourmandise que les enrichis de la Révolution étaient presque les seuls à pouvoir satisfaire. Le plus grand nombre maugréait comme Mercier devant l'insuffisance de la bourse et la cherté du repas.
Les cafés à la mode étaient Garchy, rue de la Loi, où le ce Tout-Paris » se donnait rendez-vous après le spectacle; Velloni, au pavillon de Hanovre, transformé en café de
* Paris pendant la Révolution, II, 355.
style chinois ; Frascali, dont on admirait le jardin étincelanl de lumière. Le PetU-CoblentZy situé entre la rue du Mont- Blanc et la rue Grange-Balelière, disait assez par son nom le public qui s'y réunissait. On y prenait des glaces; mais on y dépensait encore plus d'esprit et d'cpigrammes contre la Révolution * .
On comptait seize théâtres en 1796^. Leur nombre, on le voit, avait diminué. Au premier rang étaient le Théâtre- Français, dit théâtre de la République, l'Odéon, TOpéra, rue de la Loi, en face de la Bibliothèque^; le théâtre Feydeau, rOpéra-Comique, le Vaudeville; puis le théâtre Montansier, l'Ambigu-Comique, etc.
On continuait d'applaudir mademoiselle Conlat, mademoiselle Raucourt. Talma s'élevait au sommet de l'art tragique.
La Révolution était montée sur les planches; la réaction s'emparait de la scène a son tour. Les crimes révolutionnaires étaient flagellés dans des pièces où le présent vengeait le passé. V intérieur des comités révolutionnaires * livrait à l'exécration publique ceux qu'on avait vus au tribunal révolutionnaire parodier la justice et disposer de la vie des hommes. Le théâtre amenait des rencontres imprévues, donnant pour voisins aux parents des victimes ceux qui les avaient immolées, a Tu es l'assassin de mon « frère ! » s'écriait au théâtre Montansier un jeune homme
* Concourt, La société française pendanl le Directoire, p. 221 et suiv. - Meykr, Fragments sur Paris, Mercier les évalue à vingt-lrois vers la
même époque (I, 3i9).
' Aujourd'hui place Louvois.
* Comédie en trois acfes, représentée pour la première fois sur le théâtre de la Cité-Variétés, le 8 floréal an III.
reconnaissant Tancien présîdeut d'un comité révolutionnaire, dans le speclateur assis près de Jui *. De pareils incidents transportaient dans la salle l'intérêt de la scène.
Auprès de cette soif de justice qui commençait à se faire sentir, on retrouvait partout l'influence des mœurs révolutionnaires. L'ancêtre de « Gavroche 5> n'avait pas changé d'esprit; mais ses plaisanteries et ses familiarités n'étaient plus celles de l'ancien régime,
« Autrefois , à la porte des spectacles , lorsqu'un faquin « sortait entre deux pièces, tous les décrotteurs criaient a à gorge déployée : Votre voiture, monsieur le chevalier, « monsieur le marquis, monsieur le comte! Actuellement, « ils y ont substitué les noms de capitaine, de général, de « commissaire. Ils sont devenus plus familiers ; ils présente tentlamain aux belles dames, en les appelant citoyennes; ce ils offrent le cabriolet, en disant : On y tient deux comte modément. Ils ont une gaieté insolente, et, indifférents « à tous les partis, ils se moquent également des oreilles ce de chien et de la perruque jacobite *. »
Les affiches servaient à enflammer les opinions ou à exciter l'intérêt public. Elles étalaient leurs couleurs variées sur les murs avec une profusion digne des périodes électorales de nos jours. Paris n'était plus qu'une affiche. Les placards de toutes sortes, annonces, réclames, prospectus, programmes politiques le couvraient, Tenveloppaient comme d'un vêtement*. Ces affiches témoignaient aussi de la misère générale, en contenant l'indication de
^ Le censeur des journaux^ juillet 1797. — Goncouht, p. 129. ' Mbrcier, Paris pendant la Révolution^ !> 199. ^ Ibid., Il, 284.
prêts. usuraires, en ofifrant de l'argent à 6 ou 8 pour 100 par mois '-
Les (( camelols » étaient déjà inventés. Ils criaient de leur voix enrouée les journaux, les nouvelles vraies ou fausses, assourdissant tout un quartier et faisant chaque jour de nouvelles dupes parmi les acheteurs^.
Il n'y avait pas moins de soixante-cinq journaux en 1796, paraissant les uns le matin, les autres le soir.
« Les Gazettes du soir, dit un observateur étranger, « sont tous les soirs vendues dans les rues par des crieurs (c qui les colportent. La promptitude de leur rédaction et « de leur impression est merveilleuse. Le conseil des Cinqce Cents lève ordinairement ses séances à quatre heures « et quelquefois plus tard, et dès six heures, on entend « crier dans les rues : Voilà la séance d'aujourd'hui des « deux conseils! Et il est rare qu'on n'y trouve pas un « précis exact des débats du jour, quelque longs et com- « pliqués qu'ils soient.
tt Le prix de toutes ces feuilles du soir, quand on ne se ce laisse pas tromper, n'a été jusqu'à présent que d'un ce sol... Il sera bientôt à deux sols, sur lesquels le colpor- « teur a un tiers de profit.
ce Un trait de l'esprit public actuel! J'ai souvent ce entendu, lorsqu'un colporteur criait avec une voix assuce rée les grandes nouvelles des victoires, des passans ce l'interrompre en criant : Va-t'en au Directoire avec ton ce cri de victoire! Plus de victoires! C'est la paix qu'il faut te nous annoncer. Au contraire, quand le colporteur laissait
* Paris pendant la Révolution^ II, 428.
» Ibid,, I, 197
PARIS. lîl
« échapper les mots : Négociations de paix, les passans ce les plus éloignés, en un saut, arrivaient jusqu'à lui, et « lui arrachaient en criant : Donne, donne ! la feuille qui « ne contenait souvent qu'un mensonge du gazetier. La « paix ! est le cri public de Paris ; les colporteurs qui conu naissent cet aimant, attirent les chalands en criant : La « paix! avec une voix de tonnerre \ w
Les livres rivalisaient avec les journaux, et Ton se plaignait de leur immoralité :
:c On n'étale plus que des livres obscènes, dont les titres « et les estampes repoussent également la pudeur et le bon « goût; l'on vend ces monstruosités partout sur des « inannes, le long des ponls, à la porte des spectacles, « sur les boulevards. Le poison n'est pas cher : dix sous « le volume*. »
Les caricatures tournaient en ridicule les modes du jour, et les passants s'arrêtaient devant les vitrines pour regarder les Incroyables, les Merveilleuses, le Danger des perruques, où une femme, courant à cheval, perdait sa chevelure et son chapeau qui s'envolaient à la fois. Dans VAnglomane était raillée la manie du « sport » . Le Perruquier millionnaire prenant son chocolat désignait les fortunes rapidement acquises. Aux Rentiers sur le chemin de Bicêlre, on reconnaissait les malheureux rentiers de l'Etat que la pénurie du Trésor et le désordre des finances privaient de leurs revenus.
Les idées de réaction contre la tyrannie jacobine se faisaient jour à travers les estampes dont l'une, sous le nom
» F.-J.-L, Mbybr, Fragment sur Paris, I.
s Mkrcier, I, 410.
de r^arc/w^î/^ représentait un personnage à la physionomie farouche. On lisait le mot de Liberté sur le revers de son chapeau^ celui de la Mort sur le canon du pistolet qu'il tenait d'une main, et celui de Fraternité sur la lame du poignard qu'il avait dans l'autre main. Un petit bonnet rouge pendait à sa boutonnière, et de ses poches sortaient des dénonciations.
Auprès des sujets grotesques se trouvaient les portraits des héros du jour, ceux des généraux récemment illustrés par la victoire. On reconnaissait aussi dans son cadre l'image de Louis XVI, rappelant l'attentat du 21 janvier, et l'on offrait au passant pour quinze sous une tragédie intitulée : La mort de Louis XVI et de Marie-Antcinette K
Le nombre des boutiques s'était prodigieusement accru, par suite du brocantage universel, et beaucoup étaîe.it tenues par des gens qui avaient abandonné leurs anciennes professions pour se livrer au commerce. Il était loin cependant d'être prospère. Les fortunes amoindries, la rareté du numéraire, les excès de la concurrence, n'étaient pas des conditions favorables au négoce et délerminaient de nombreuses faillites *.
Les voitures, plus légères que sous l'ancien régime, étaient sans dorures et sans aucune marque distinctive. La berline, le phaéton, le cabriolet, franchissaient rapidement les distances parcourues autrefois par les carrosses avec une majestueuse lenteur. Les sièges de certains équipages étaient si élevés, que Mercier se plaignait de la
» Mrrcier, I, 401 ; 11,163.
2 Ibid., II, 301.
facullé laissée au cocher d'observer ce qui se passait dans Jes entresols * .
Les fiacres avaient fait de grands progrès à la fin du Directoire, et leur éloge se trouve sous la plume d'un contemporain :
« Les fiacres!... On ne parlait qu'avec mépris , il y a " quelques années, de ces voitures malpropres et mal Ci attelées... Les cochers, déguenillés, avaient plutôt a l'air de mendians que de conducteurs. Aujourd'hui, la « voilure, l'attelage, le cocher, tout annonce l'aisance, la ce propreté; plusieurs le disputent à nos meilleures berce lines. Un petit cartel, portant l'indispensable numéro, ce se laisse à peine apercevoir; mais cette marque, qui les ce distingue de nos voitures de maîtres, suffit pour leur ce conserver le nom ignoble que l'on oublierait peut-être ce sans l'insolence des conducteurs qui rappelle assez ordice nairement que ce sont des fiacres^. »
Leurs prix étaient élevés, et l'on peut s'en faire une idée par l'observation suivanle, consignée dans un livre de l'époque :
ce II en coûte moins cher pour aller à Versailles que te pour aller dans la rue voisine ^ »
Paris avait retrouvé alors à peu près la population qu'il avait au moment de la Révolution. On évaluait à six cent mille le chiffre de ses habitants. On y comptait cent médecins, quatre cents auteurs, environ deux mille quatre cents tailleurs et quatre-vingts banquiers qui gémissaient sur la
* Mkrcikr, II, 429.
« J.-B. Pljollx, Paris à la fin du dix-huitième siècle, p. 185.
' Tableau de Paris en l'an VIII, p. 4.
stagnation des affaires . Le nombre des perruquiers avait diminué des trois quarts depuis la Révolution ^ .
La sécurité laissait beaucoup à désirer. Les voleurs et les criminels avaient seuls trouvé protection sous la Terreur. Ils se sentaient moins en sûreté depuis la fin du règne de la Commune de Paris ; mais ils remplaçaient l'impunité par la ruse et l'habileté. C'est surtout à la porte des spectacles qu'ils exerçaient leur industrie.
ce Des vols immenses se font, dit Mercier, je dirai plus, tt des complots se forment; cependant la police veille; (c mais elle a eu, comme les autres institutions, ses alter- « natives de force et de faiblesse j elle fut corrompue elle- « même...
a II faudra en venir tôt ou tard au rétablissement d'un a guet à cheval et à pied pour la garde spéciale de Paris. « La gendarmerie compose le guet à cheval, mais ce n'est a pas assez.
« D'après les calculs et les données reçus, les quarantecc huit sections donnent cent cinquante mille hommes « montant la garde, dont le tour de service arrive au <c moins douze fois par an. Les trois quarts et demi se font « remplacer, parce qu'il y a une grande différence entre « monter une garde et faire le métier de soldat. Tel irait « de nouveau prendre la Bastille à qui il répugnerait de a faire patrouille. Les hommes sont ainsi, les Parisiens « surtout ; ils détestent le service, et notamment depuis « la désorganisation de la garde nationale : ils voleraient tt aux batailles, et se refusent à arrêter un voleur*. 5)
1 Mercier, H, 429.
2 Ibid., I, 200 ; II, 180.
Nous n'avons encore vu que Je Paris extérieur, celui des rues et des boulevards. Il reste à esquisser les principaux traits de cette société dont les Incroyables sont restés la personniGcation et l'image la plus frappante. Leur nom avait dû provenir de leurs fréquentes exclamations : ^ C'est a merveilleux ! C'est incroyable ! » Us avaient commencé de paraître à la fin de 1794'. L'élégant de 1795 portait un large gilet en panne de chamois, avec des boutons de nacre, les cheveux coupés ras derrière la tête, frisés sur le devant et poudrés « à la victime » . La cravate avait une importance démesurée, et recouvrait une partie du menton. La culotte, serrée au genou, donnait une forme contournée à la jambe que terminait un soulier extrêmement pointu ou un escarpin. La botte fut aussi en faveur, comme une importation des armées de la République. V Incroyable tenait à la main un bâton noueux, sur lequel il s'appuyait volontiers, le corps recourbé; il avait des lunettes sm* le nez, se distinguait par la finesse du linge, se couvrait de rosettes et de rubans, et ne paraissait en public qu'imprégné de musc. L'afiectation de sa mise et de ses attitudes n'était dépassée que par celle de son langage dont l'r était proscrite. Il ne jurait que par sa « paole supéme)), attirant l'attention au «théâte » dans la aloze» où il courtisait quelque Merveilleuse au « visase anzélique » .
Celle-ci s'habillait à l'antique, c'est-à-dire le moins possible. Ce n'étaient que robes transparentes « à la Vestale, à la Diane w. La chemise était une parure. Un
* ScHMiDT, Paris pendant la Révolution^ I, 273.
cothurne emprisonnait la jambe ; les doigts de pied étaient ornés d'anneaux d'or. Le vert, proscrit par la Terreur, fut adopté pour cette raison; puis, la couleur jonquille lui succéda. Le sceptre de la mode appartint à madame Tallien, dont les caprices étaient des lois.
Depuis que l'échafaud n'était plus là, Ja Révolution et la réaction se combattaient par la coiffure et le costume. Tout élait prétexte à manifestation. La coiffure « à la victime w fut un souvenir des prisons de Ja Terreur. Les perruques blondes devinrent un symbole réactionnaire; les « oreilles de chien )> , tombant sur les oreilles, furent en guerre avec les cheveux « à la Brutus 55 et « à la Titus jj . La police en prit ombrage, et termina la querelle par une interdiction générale. Les collets eurent leur tour. Verts jusqu'en 1795, en signe d'aristocratie, ils désignèrent, par leur couleur noire, le parti de la réaction, et déclarèrent une véritable guerre aux collets rouges des jacobins. Il en résultait des altercations et des rixes parfois sanglantes.
Le divorce, ce « sacrement de l'adultère » , comme on l'appelait alors % avait contribué à la dépravation des mœurs, en permettant de rompre, avec des facilités inouïes, des liens considérés auparavant comme indissolubles. La loi autorisait ainsi tous les caprices, toutes les infidélités. N'était^elle pas elle-même l'image du divorce, cette France de la Révolution, qui avait rompu violemment avec ses traditions et avec son passé?
En 1796, on coojplait quatre mille enfants trouvés dans
* Paris ^ févr.'er 1797. — Concourt, La société française pendant le Directoire, p. 176, « «
le déparlement de la Seine, et quarante-quatre mille dans les autres départements ^ De pareils faits montraient assez la démoralisation d'un état social qui ne protégeait plus la morale et la famille.
La fièvre du plaisir semblait agiter Paris et lui donner le délire. S'amuser, c'était recommencer la vie interrompue ou menacée par la guillotine. Après les convulsions de l'agonie, les convulsions de la danse. Il y avait tous les jours dix-huit cents bals publics au lendemain de la Terreur. On dansait partout, dans les salons, dans les guinguettes, dans les églises où naguère on avait prié, et jusque sur la tombe des morts dont on foulait la cendre, au son des violons. Chose plus incroyable encore I On rappelait en dansant le souvenir de ceux qu'on avait perdus sur l'échafaud révolutionnaire. Il y eut des «bals à la viea timc î) , où n'étaient admis que les pères, mères, maris, femmes, frères et sœurs de guillotinés, et d'où les collatéraux étaient rigoureusement exclus.
On aurait pu appliquer à cette époque ce que Tacite dit
de Rome, à la fin du règne de Vitellius : ce On jouissait, on
« était transporté, sans s'embarrasser d'aucun parti, et
li les malheurs publics faisaient partie des plaisirs. 55 Nulla
partium cura, malis publicis lœti *.
tt Jamais il n'y eut autant de spectacles, de concerts, de « danses, de repas, de traiteurs, de limonadiers, de jartt dins publics, de feux d'artifice, de lycées, de journaux « et de marchands de vin. C'est une sorte de phénomène et que celte variété d'amusements au milieu de la guerre
* GoNCOLRr, p. 178.
» Hist,, lib. III, Lxxxm.
« la plus meurtrière, à la suite d'une révolution qui n'eût ce dû faire naître que les idées les plus mélancoliques ; que « cet appareil d'opulence qu'étalent les particuliers au tt milieu de la détresse du gouvernement; que cet esprit tt d'insouciance, de dissipation et de prodigalité qui s'est a emparé de toutes les classes ; que celte soif du gain et tt ce défaut d'économie, celte avidité de corsaire qu'on tt met en usage pour obtenir des richesses et celte sorte « d'extravagance avec laquelle on les dissipe. Un jour tt crée des fortunes, le lendemain on les voit détruire. Tel « sorti de son galetas, a logé quelques mois dans le superbe tt palais, est contraint de regagner son premier gîte ^ »
La table était le luxe des privilégiés. Mais le plus grand nombre prenait ses repas aux reslauranls où les anciens cuisiniers de l'aristocratie en exil étaient venus exercer leurs talents.
tt Les trois quarts des Parisiens ne soupent plus, nous « dit un contemporain, et la moitié de ces trois quarts a tt pris celte habitude par économie. Les personnes qui u soupent se mettent à table à onze heures et se couchent tt en été, quand l'ouvrier se lève. Il est un repas très ic important maintenant en France , et qui se fait d'une tt manière toute nouvelle aussi, c'est le déjeuner*. ?>
Les thés remplaçaient les soupers d'autrefois. Us ne devaient pas seulement leur faveur à des raisons d'économie, mais aussi à la difficulté de réunir autour de la même table ceux que séparaient bien des souvenirs et des ressentiments. Les femmes se rendaient en grande parure à ces
* Mercier, Paris pendant la Révolution, II, 429.
* J.-B. Pl'joulx, Paris à la fin du diX'huitîème siècle» p. 141.
rëunioDs d'un nouveau genre où s'opéraient déjà des rapprochements, et qui étaient comme un premier essai tenté pour reconstituer la société.
La qualification de citoyen tombait peu -à peu, et Ton commençait en 1797 à hasarder le mot de a monsieur n\ témoin ce billet de Beaumarchais adressé par lui, le 10 prairial an VI, à un haut fonctionnaire :
a Bonjour, Monsieur, si ce mot ne vous offense point. a Nous sommes devenus un peu bégueules sur les titres; ce mais tous ceux qui se rendent et circulent au pair « n'altèrent point la sainte égalité ^ »
De toutes parts, on éprouvait le besoin de revenir aux usages abolis par une époque de tyrannie et de férocité. Mais retrouverait-on jamais cette grâce, ce charme des. salons d'autrefois, ces formes exquises, cette urbanité, ce savoir-vivre qui n'abandonna pas les victimes de la Révolution à rheure suprême, et devant l'échafaud où Marie- Antoinette s'excusait de marcher sur le pied de Sanson , dernière politesse de la Reine de France envers lé bourreau?
Le luxe qui, sous l'ancien régime, portait le cachet de la distinction et du goût, révélait à l'époque du Directoire les inexpériences des nouveaux venus. Il traduisait les idées et les mœurs d'une société qui, sortie des catastrophes de la Révolution, s'essayait aux jouissances de là fortune et cherchait ses 'modèles dans le passé sans pouvoir les copier.
« On s'efibrce^ dit Mercier^ de singer l'ancienne cour,
' Beaumarchait et son temps, II, 505.
a l'ancienne bonne compagnie, et on les imite à peu près a aussi heureusement que Jodelet et Afascarille imitent tt leurs maîtres dont ils ont volé les habits ' . »
« Paris républicain, à quelques nuances près, écrivait (c en 1796 un étranger, ressemble à Paris capitale d'une ce monarchie. Le tout est une peinture très violente du tt luxe le plus destructeur, de la plus profonde immoralité, (c des plaisirs brutaux et d'un attachement insatiable à « l'échange perpétuel de tous les genres de volupté. Quel « présage pour une république dont la vertu, la pureté et tt la simplicité des mœurs devraient être le plus ferme tt appui!
tt Le trait que je veux exposer ici comme témoin contt cerne la bonne compagnie actuelle ou plutôt la classe « que l'on nomme la compagnie du bon ton, mais dans le tt fait la plus mauvaise compagnie du mauvais ton, c'est-àtt dire les nouveaux riches, productions éphémères de la tt Révolution, les agioteurs, les fournisseurs des armées tt et leur séquelle. Ce sont eux qui, à Paris, jouent le prett mier et le plus brillant rôle, au moyen des richesses tt qu'ils ont amassées des débris des finances de la France, a par l'agiotage et par le brigandage sur la nation. Les tt hôtels de ces capitalistes, leurs maisons de campagne, tt leurs repas sont surchargés de la bouffissure du luxe. tt Un orgueil boursouflé, une grossièreté dégoûtante sont tt les signes caractéristiques de l'origine et du métier de tt ces mignons de la fortune. Le luxe dans lequel se vautt trent ces hommes pervers, en bravant la nation, est
' Paris pendant la Révolution, II, 430.
ce d'autant plus insensé, qu'il parsdt chercher à réveiller ce Tattention universelle et qu'il semble provoquer la jusce tice dont le glaive atteindra un jour ces spoliateurs et ce dissipateurs des propriétés nationales. Et qui le croicc rait? Ces hommes, qui doivent tout à la Révolution, sont, ce ainsi que la séquelle de leurs flatteurs et de leurs paraa siles, les plus francs aristocrates ^ »
L'ancienne aristocratie était proscrite , mais non la vanité que la Révolution avait surexcitée, loin de la détruire, et dont les effets se faisaient sentir d'une manière souvent plaisante.
ce Si la Révolution qui s'est opérée en France, dit un ce peintre des mœurs de l'époque, a renversé les titres distt tinctifs et les droits que s'était réservés la caste nobiee liaire ; si les comtes, les marquis, les ducs, les simples ce gentilshommes d'autrefois ont été forcés de rentrer dans ec la classe des citoyens ou d'abandonner leur patrie j si les ce cordons, les croix, les plaques ont disparu en France « avec les livrées, on a lieu chaque jour de remarquer à ee Paris qu'il s'y est opéré une métamorphose encore plus ce étonnante, et que l'on ne croirait pas, si l'on n'en était a convaincu par le témoignage de ses yeux et de ses ce oreilles. Dans la classe du peuple, il est des gens qui ce prétendent vous persuader qu'ils étaient des ci-devant a nobles. Ils commencent par vous confier qu'ils ont tout ce perdu à la Révolution, et ensuite ils vous avouent tout ce bas qu'ils étaient nés bons gentilshommes. Ce mensonge ce grossier est facile à connaître, vu qu'on ne tarde pas
* Mbybr, Fragments sur Paris, I.
132 LA FRAXCE PENDANT LA RÉVOLl'TJOX.
« longtemps à s'apercevoir qu'ils n'ont reçu aucune sorte •4C d'éducation , et qu'ils parlent à peu près leur laiïgue tt comme on la prononce à la halle \ »
Au milieu des repas les plus somptueux, on entendait des propos dont la grossièreté dénotait chez les convives une absence complète d'éducation. Le luxe des toilettes formait parfois d'étranges contrastes avec les manières et le langage. Le théâtre et les grands diners fournissaient de réjouissantes études de mœurs.
a Une femme aux premières loges laisse tomber son « éventail dans le parterre. Un homme qui connaissait les a usages veut le lui rapporter; mais il se trompe de a loge, et la dame à qui il le présente lui dit : Monsieur, « ce n est pas t'a moi. — Dans ce cas, reprit-il ironique- « ment, je ne sais pas t'a qu est-ce. . .
tt Un nouveau riche qui se trouvait à un repas de céré- (( monie tenait un os de poulet entre ses doigts et paraisse sait embarrassé. Son voisin, s'en étant aperçu, lui ii demanda s'il désirait quelque chose, u Non, reprit-il, je a voudrais seulement savoir lequel est le plus honnête de tt mettre l'os sur son assiette ou de le jeter sous la table ^. »
Les sujets de satire ne manquaient pas. Raillés en prose, les vices et les ridicules du temps n'étaient pas épargnés dans des vers qui faisaient cette triste peinture de Paris en 1799:
Paris ! ô séjour jadis délicieux !
Quel aspect oses-tu présenter à nos yeux?
' Paris métamorphosé, ou Histoire de Giiies^Ciaude Ragot, par P-.-J.-B. NouGARBT, Paris, an VII, II, 68.
' Encore un tableau de Paris, par Henrion, an VIII, chap. xxv.
Ou sont tes beaux esprits^ ta pompe et tes spectacles?
Où sont de tes beaux-arts la grâce et les miracles?
Autrefois, le bon ton, tes modes, tes écrits
Attiraient Télranger de tes plaisirs épris,
Et son or soudoyait ta. brillante industrie.
Te voilà bien payé de ta propre folie.
Rougis de tes malheurs, vois tes nombreux rentiers
Transparens de maigreur, perchés dans tes greniers.
Ton commerce détruit, tes richesses perdues.
Et r herbe en cent endroits s*élevant dans tes rues.
En de tristes déserts tes temples sont changés,
Tes pères de Tamille en tes murs égorgés ^
Tes enfans n*ont péri que pour périr encore ;
Mars toujours les appelle et toujours les dévore.
De ton égalité voilà les fruits amers.
Et c'est la liberté qui te donne des fers*.
Paris, nouveau Protée, n'avait changé que pour changer encore, et dans celte phase de son exislence, il prenait une forme qui ne devait pas être la dernière. Il portait la livrée de ses malheurs, en attendant qu'il se montrât revêtu de ses arts rajeunis et d'une civilisation nouvelle.
Sans doute, en considérant quels crimes avaient souillé cette grande capitale et de quels deuils elle avait été remplie^ on s'étonne delà frivolité d'un esprit si facilement oublieux des malheurs, et l'on a peine à comprendre ces plaisirs qui, au lendemain des plus cruelles épreuves, foulaient en dansant la pierre des tombeaux. Mais ce peuple avait trouvé dans sa légèreté même la force de résister à des maux sans exemple. S'il les avait supportés parfois avec trop d'insouciance y il était ardent et prompt à les réparer.
' Le 13 vendémiaire.
* Tableau de Paris au commencement de Vannée 1799, Hambourg, 1800, ia.l2.
L'image de Paris est dans le vaisseau que représente son blason comme l'emblème de son caractère et de sa destinée. Ce vaisseau avait été battu par la tempête; mais^ fidèle à sa devise, il n'avait pas sombré au milieu des flots.