CHAPITRE III
La Révolution a un caractère général, suivant les mêmes inspirations et obéissant aux mêmes passions. Mais elle a un caractère particulier, selon les localités, selon l'esprit et les tendances de leurs habitants. Elle ne fut pas partout violente au même degré. Il y eut même des pays pacifiques et retirés où elle passa presque inaperçue, où l'on ressentit faiblement ses rigueurs et où Ton échappa sinon à son influence, du moins à sa tyrannie. Il en put être ainsi dans les campagnes plus que dans les villes, dont la population contient presque toujours des éléments de désordre. La Révolution avait aussi dans les villes des moyens d'organisation ; elle trouvait à y établir des comités aciifs ; elle y envoyait ses agents, ses proconsuls. C'est là enfin que siégeaient ses tribunaux et qu'avaient lieu les exécutions.
Pour fuir les dangers de la campagne, on se réfugie dans les villes ; mais on y est en butte aux perquisitions, aux visites domiciliaires. Ici, les autorités sont faibles; ailleurs, elles sont hostiles.
Trois ou quatre cents gentilshommes viennent à Caen avec leurs familles, n'osant plus rester dans leurs terres.
Le 23 août 1791, leurs noms el leurs domiciles sonl affichés ; ils sont dénoncés à la fureur jacobine. N étant pas protégés par les autorités administratives, ils prennent le parti de former une sorte d'association de défense mutuelle. Le moindre incident suffit pour soulever contre eux. Atlaquésy ils se défendent. Aussitôt, on tombe sur eux ; ils sont arrêtés, emprisonnés, et l'Assemblée législative, qui a reconnu leur innocence, ayant donné ordre de les élargir, ils ne peuvent éviter les périls dont ils sont menacés, qu'en sortant de la ville, sous bonne garde, à deux heures du matin * .
L'anarchie qui s'est manifestée en 1789 dans toute rétendue de la France apprend à douter du pouvoir royal. L'Assemblée constituante réduit ce pouvoir à l'ombre de lui-même, tant il se trouve subordonné à tous les autres. Qui donc sera chargé de maintenir l'ordre dans chaque localité? Les municipalités* Mais elles ne pourront plus s'appuyer sur la force armée. Avant que la guerre ait déterminé l'envoi des troupes à la frontière, l'élément militaire a été presque partout insulté depuis le 14 juillet* Il a été forcé de se soumettre à l'élément civil, quand il n'a pas lui-même pactisé avec le désordre. L'esprit révolutionnaire a pénétré dans l'armée depuis la Fédération de 179(), Découragés par l'indiscipline des soldats et par le massacre de plusieurs des leurs, les officiers se retirent ; leurs démissions se multiplient à la fin de 1791 et au commencement de 1792.
Les autorités municipales pourront-elles s'appuyer sur
. i Tainb, La Révolution, ï, 408.
la garde natioDale? Elle n*est pas tenue de leur obéir ; elle est d'ailleurs composée de gens peu belliqueux par goût et par état, et les officiers dépendent des soldats qui les ont élus.
Ainsi, nulle sécurité dans les villes. Elle est subordonnée à un incident, à une influence, au caractère violent ou modéfé de la population et de ceux qui la dirigent.
Les excès et la cruauté n*ont pas attendu la Terreur. Le 12 août 1789, le major de Belsunce est assassiné à Caen, dans une émeute. Son cadavre est coupé en morceaux. Un des scélérats, nommé Pierre Hébert, journalier, les distribue à divers individus ; il se rend chez un boulanger, et y fait cuire un de ces morceaux de chair humaine. Une femme mange le cœur de la victime, dont les restes sont affreusement mutilés. Les coupables sont arrêtés et retenus en prison, mais non punis. C'est ainsi que de nouveaux crimes sont encouragés par la mollesse de la répression. On ne sévit que contre les adversaires de la Révolution.
Huez, mairedeTroyes,eslmassacréle9septembrel789. Une femme lui crève les yeux avec des ciseaux. Son corps meurtri est traîné, la corde au cou, à travers les rues, dans les ruisseaux.
L'hôtel de M. de Caumartin, intendant à Besançon, est envahi, saccagé le 13 août. Le lendemain, la populace se rue sur les cafés, les auberges et les couvents, s'empare du vin et des vivres, met le feu aux bureaux de la Régie, puis va ouvrir les portes des prisons. Un grand banquet est organisé pour réunir la garde nationale à la garnison. Une partie des convives roule sous la table ; l'autre s'en va piller les caves des environs,
En Provence, où l'effervescence révolutionnaire trouve une alliée naturelle dans l'ardeur méridionale, les campagnes ne sont pas plus calmes que les villes. La municipalité de Marseille, élue en 1790 par une minorité turbulente, supprime la garde bourgeoise, compose une garde nationale de gens sans aveu , menace les magistrats qui avaient sévi Tannée précédente contre des insurgée dont elle réclame la liberté. La garnison, qui occupait les forts, est délogée par la garde nationale. Le chevalier de Bausset est massacré pour avoir voulu résister , et ce meurtre est qualifié par la municipalité marseillaise a d'accident tt fâcheux n • L'Assemblée nationale lui ayant ordonné de faire évacuer les forts pour les rendre aux commandants militaires, la municipalité les fait démolir afin de n'avoir pas à exécuter cet ordre; puis elle fait jouer sur le théâtre, au profit des ouvriers qui les ont démolis, une pièce représentant la prise des forts de Marseille.
A Aix, des clubs jacobins font trembler la ville ; des officiers municipaux sont assassinés. On émigré en masse. Plus de deux mille passeports sont délivrés du 23 au 27 décembre 1790. « Si les émigrations continuent, écrivent (c les commissaires, il ne restera bientôt plus à Aix que a des ouvriers sans travail et sans aucune ressource... Des tt rues entières restent inhabitées... Tant que l'impunité tt restera assurée à de tels forfaits, la crainte éloignera de tt cette ville quiconque aura quelques moyens de subsister tt ailleurs \ »
A Sarrians, petite ville de Provence, des bandes de bri-
' Tainb, La Révolution, I, 88, 89, 95, 30*, 319.
gands pillent les maisons ; ils extorquenl de l'argent dans une foule de localités. Une femme paralytique de quatrevingts ans est fusillée à bout portant et jetée dans le feu ; on coupe en deux un enfant de cinq ans ; on décapite sa mère, on mutile sa sœur. Le curé a les oreilles coupées, et on les lui attache sur le front ; on Tégorge en même temps qu'un porc dont on arrache le cœur avec le sien ; puis les cannibales dansent dessus '.
Il est à remarquer que ces faits ne se passent pas en 1793, mais en 1791. L'année suivante, le procureur syndic du département est massacré à Carcassonne. L'anarchie la plus complète règne à Orléans, a Les administrations a de districts et les municipalités sont avilies et sans force « pour se faire respecter... On ne menace plus que de « tuer, que d'écraser les maisons, les livrer au pillage; tt on projette d'abattre tous les châteaux. » Le procureur syndic du Calvados est tué à Caen à coups de fusil et de baïonnette. A Cambrai, on massacre un ancien procureur du Roi, pendant que, par une conséquence toute naturelle, on ouvre les portes des prisons. Des prêtres sont immolés à Reims, leurs cadavres traînés dans les rues et précipités dans les flammes, où un autre ecclésiastique est jeté vivant *.
Partout le meurtre et le pillage; partout l'impunité, le triomphe d'une démagogie effrénée, l'impuissance du parti de l'ordre. La liste des crimes commis ne serait qu'une fastidieuse et navrante énumération.
Dans certaines villes, les passions religieuses se mêlent
\ Tainb, La Révolution, II, 171.
' Ibid., II, 335 et suiv.
aux passions révolutionoaires. A Nimes, par exemple, la lutie des protestants et des catholiques se réveille, et le 13 juin 1790, elle se traduit par une terrible journée, dite a journée de la bagarre » . Les protestants massacrent plus de trois cents catholiques. Quarante-cinq catholiques se retranchent dans la tour Froment; ils succombent; on en égorge un certain nombre. Claude Daudet, ouvrier tisseur, âgé de vingt-huit ans, est mis à mort, après avoir eu les yeux crevés. Un autre, appelé Claude Violet, âgé de vingt et un ans, est pendu à un crochet de fer qu'on lui enfonce dans le menton. Un marchand de vin, du nom de Gas, appartenant à la religion catholique, avait épousé une protestante convertie. Une troupe de pirotestants pénètre chez lui et le massacre. Sa femme est laissée pour morte ; ses enfants s'enfuient. Au nombre des assaillants se trouvaient le beau-* père de Gas et ses trois fils. Les enfants du malheureux qu'ils viennent d'assassiner les supplient vainement de leur donner asile, invoquant les liens du sang. Us n'en obtiennent que cette réponse : a Dieu s'est vengé de ce que et votre mère a changé de religion; allez, retirez-vous. »
Aucun catholique ne peut sans péril se montrer dans les rues. Cent vingt maisons sont saccagées ; les couvents sont les premiers pillés ; le clergé et les Ordres religieux fournissent de nombreuses victimes, et ces scènes d'horreur se prolongent jusqu'au 17 juin *. .
La Révolution développe tous les instincts autrefois con« tenus par la crainte et le respect des autorités établies ; elle excite les vengeances, encourage les audaces^ Dès 1789,
* Les éoéques de Nîmes au dix-huitiime siècle^ par l'abbé Goipkon, p. 195.
JulUen, inteadant d'Alençon, en signalait le caractère socialiste. (( Je vois peu de moyens de prévenir les malheurs u dont nous sommes menacés, écrivail-il au contrôleur tt général ; j'en ai évité cette année une grande partie (( dans les villes remplies de malheureux sans ouvrage, en a distribuant les secours que M. le directeur général et « vous, Monsieur, m'avez permis de répartir sur les fonds « des dépenses variables de l'exercice 1787, qui aujouru d'hui sont totalement employés. En établissant dans ce chaque communauté des travaux qui puissent procurer ce de la subsistance aux peuples qui sont sans ouvrage, on Cl pourrait espérer, sinon de voir renaître entièrement la a tranquillité, du moins de prévenir beaucoup d'occasions « de la troubler. Sans doute, la misère actuelle sera toute jours un obstacle, mais ce n'est pas le seul dont il faute drait se défendre ; c'est F esprit des peuples qu'il faudrait « calmer. Ils ne reconnaissent plus aucune loi; ils disent « hardiment que les riches le sont depuis assez longtemps, « et que c'est à eux à le devenir à leur tour. Les propriécc tés ne sont plus respectées : les forets du Roi, ainsi que « celles des particuliers, sont aujourd'hui dévastées j les « bois de toute grosseur s'y enlèvent en plein jour et se « vendent publiquement*. »
AIssoudun,le 14juillet 1790, jour de la fête de la Fédération, la population se prépare à célébrer en grande pompe celte solennité. Mais une multitude de cabaretiers, d'aubergistes et de marchands de vin, armés de faux et de haches, se sont invités à la fête. Ils déclarent que le vin né
' Éphétnérides de la moyenne Normandie et du Perche en 1789, par L. DuvAL, p. 194.
payera plus d'impôts. C'est ainsi qu'ils eompreonent et interprètent la Déclaration des droits de Thomme. Deux de leurs députés à l'Assemblée nationale sont pendus en effigie, le soir même, pour leur apprendre à mieux défendre les intérêts du peuple \
La Terreur n'a pas à inaugurer les excès et les violences, quand elle proclame officiellement son existence. Elle trouve son règne préparé par le désordre moral, par l'abattement des uns et l'audace des autres. 11 ne lui reste plus qu'à organiser son gouvernement, qu'à imprimer à la Révolution une direction plus uniforme, à envoyer ses représentants en mission dans les départements, à composer ses tribunaux révolutionnaires et à faire fonctionner la guillotine.
Les villes qui résistent, comme Lyon et Marseille, sont traitées avec la plus épouvantable cruauté. Non content de fusiller en masse les habitants, on les dépouille. Lyon se voit imposer une taxe de six millions, payable en une semaine. On dresse un inventaire des marchandises et des propriétés ; on les confisque. Les commerçants de Marseille sont frappés avec la dernière rigueur. On met en vente les biens de douze mille proscrits *.
Toulon n'est pas plus épargné par les terroristes vainqueurs. Bordeaux, qui n'a pas résisté par les armes, subit la plus dure tyrannie. Le maire de la ville, malgré sa soumission, est exécuté avec huit cent quatre-vingt-une personnes ; deux cents négociants sont arrêtés dans la nuit da 29 au 30 novembre 1793. Quinze cents individus
1 Tainb, La Révolution, I, 352.
» Ibid., IIÏ, 46 et suiv.
sont emprisonnés, et Ton prélève sur la ville des taxes exorbitantes. 11 n'y a même pas moyen de se réfugier au théâtre. Le 27 novembre, vers dix heures du soir, l'armée révolutionnaire, commandée par le général Brune, envahit la salie de spectacle au moment où plus de deux mille spectateurs s'y trouvaient réunis. Tous les suspects sont arrêtés. Les églises sont pillées. Les représentants Ysabeau et Tallien destinent les ornements sacerdotaux aux fêtes de la Raison^ et ils en donnent une partie aux acteurs du théâtre de la République ^
La marquise de Lâge de Volude, alors à Bordeaux ^ nous dit quels bruits sinistres troublaient le sommeil de ses habitants :
û J'entendois tous les soirs à minuit sur les allées de la « Municipalité le chariot qui portoit les corps des vicie times, accompagné des gens qu'on appeloit alors sans- «c culottes, et qui chantoient la Carmagnole et mille hor-
(c reurs^.
On n'était pas plus heureux en 1793 à Strasbourg, que l'avidité des proconsuls écrasait comme une ville conquise par un impitoyable ennemi. Les taxes faisaient gémir les habitants. Un vieillard était attaché pendant trois heures à un poteau, sous une pluie battante, pour n'avoir pas voulu ou n'avoir pas pu acquitter l'imposition'. Saint-Jus t et Lebas ordonnaient par une proclamation à tous les « aris- (c tocrates » de donner leurs chaussures pour fournir aux besoins de Parmée. Tous les citoyens, sans distinction,
* Hist. de la Terreur à Bordeaux, par Aurélien Vivie, II, 109. ' Souvenirs d'émigration, p. 157.
* Strasbourg pendant la Révolution, par E. Seinguerlet, p. 182-184.
iU LA FRANGE PENDANT LA RÉVOLUTION.
étaient dépouillés de leurs bottes, de leurs chemises, de leurs draps délit, sans profit pour personne, car ces effets furent retrouvés longtemps après, servant de pâture aux souris et aux vers. Une autre fois, tous les manteaux étaient mis en réquisition, et on les retrouvait au bout d'un an dans les dépôts où ils avaient été apportés. L'armée avait besoin de couvertures de laine, disait-on. Il y en avait vingt mille dans les magasins. Cependant, les habitants les plus pauvres se voyaient forcés de donner celles qu'ils possédaient, sans savoir même si l'on en avait fait usage ^
Le nombre des suspects augmentait avec Timpossibilité de satisfaire aux exigeoces révolutionnaires. « On mit en a vigueur contre eux l'usage des cartes de civisme. Il fut u arrêté que toute personne de l'un ou l'autre sexe devrait « toujours être munie d'une de ces cartes. Afin d'en rena dre la distribution imposante, on la fit publiquement, tt sur la place de l'Hôtel de ville. Assis sur une estrade <( d'oii il dominait la foule, le cordonnier jacobin Yung tt interrogeait hommes et femmes qui du matin au soir û montaient au bureau. La bourgeoisie surtout était souu mise à un examen sévère ; il fallait faire des déclarations « fort nettes, donner des preuves de républicanisme, u expliquer dans quelle situation de fortune ou était, dire (c et justifier les relations qu'on entretenait. Chacun devait, ce en outre, apporter un avis favorable du comité de sa (c section, sans quoi l'on n'obtenait pas la carte de civisme u et l'on restait exposé à toutes les mesures de suspicion *. »
' Wallon, Les représentants du peuple en mission et la justice révolu* tionnaire dans les départements, IV, ^7.
^ E. Sbinguerlet, Strasbourg pendant la Révolution.
En butte aux perquisitions, aux visites domiciliaires, on est réduit alors à se cacher et à cacher ce que l'on possède de précieux ou de compromettant. Jamais les cachettes ne furent plus souvent mises en usage qu'à l'époque de la Révolution. Elles avaient pour complices tantôt l'épaisseur des murailles, tantôt une boiserie dont l'ouverture était habilement dissimulée. Parfois des armoires servaient à receler des familles entières. Un des dangers de ces cachettes était la trahison des ouvriers qu'on y avait employés. Dans les pays de l^Ouest, où la Révolution rencontra de vives résistances et de courageuses fidélités, on ne citait que de rares exemples de dénonciations faites par les ouvriers, malgré les menaces et les tentatives de corruption dont ils avaient été l'objet.
A Rennes, l'hôtel d'Armaillé était l'asile des prêtres proscrits. On avait porté dans les greniers d'énormes tas de fagots formant des chemins invisibles qui conduisaient à une lucarne, et de là au toit par lequel on pouvait s'échapper. M. ' d'Armaillé, conseiller au Parlement de Rennes, et prisonnier dans son propre hôtel, reçut un jour la visite d'agents qui venaient faire chez lui des perquisitions.
« Citoyen, lui dirent-ils, affirmez qu'il n'y a ni prêtres ce ni émigrés sous votre toit, et nous nous retirerons aus- (c sitôt. — Cherchez ! » répondit l'ancien magistrat.
En fouillant dans ses papiers avec l'espoir d'y trouver
des lettres de son fils émigré, les municipaux découvrirent
un exemplaire du testament de Louis XVI. «Je le conserve,
u dit fièrement M. d'Armaillé, comme un monument dû
: « à rinspiraiion de Celui qui, lorsqu'il lui plaît, renverse ce ou édifie les empires. » Ces paroles désarmèrent les inquisiteurs.
L'hôtel d' Armaillé, ayant dû loger des soldats de l'armée républicaine, se trouva transformé en caserne. Le bourreau vint' un jour y chercher un asile avec sa femme et ses enfants, tant cette demeure était renommée par sa charitable hospitalité. La femme du bourreau, ne sachant comment témoigner sa reconnaissance, offrit à mademoiselle d'Armaillé ses services et a ceux de son mari * » .
De tout autres sentiments régnaient ailleurs dans les cités soumises à la loi jacobine. Dans la petite ville de Rambervillers, au mois de mai 1793, le conseil municipal arrête la liste des susjpects parmi lesquels se trouvent un cordonnier, un manœuvre, un charpentier, un maçon, un charretier, un tonnelier, etc.
Le 26 mars de l'année suivante, Rambervillers a l'honneui^ de recevoir un représentant du peuple. La population en est informée en ces termes :
tt Le représentant du peuple arrive ce soir ou demain ce matin au plus tard. Il lui faut une garde d'honneur ; il tt faut plus : que le bruit du canon, la tenue de la garde ce nationale et nos chants d'allégresse lui annoncent la ce joie qui nous pénètre !...)»
Le lendemain s'étale une affiche où on lit :
a Citoyens, nous possédons le représentant du peuple tt dans nos murs. Par ses ordres, nous convoquons l'as-
^ Rennes et l'hôtel d'Armaillé pendant la Révolution. SainUBrieuc, 1857, in.l2.
(c semblée générale du peuple dans le temple de la Raison, u à cinq heures du soir; c'est là qu'il doit faire Tépuration u de tous les corps constitués ^ )>
Transportons-nous à i'époque de la Terreur dans une
autre de ces villes naguère encore si paisibles. Nous voici
à Goutances, au mois de septembre 1793. La persécution
s'attaque aux religieuses, malgré les soins qu'elles donnent
aux malades. Le comité révolutionnaire demande aux
administrateurs du département l'autorisation de chasser
les Sœurs Augustines de l'hospice, afin de loger à leur
place le bataillon du Calvados. « Leur inutilité, disent
M gravement les membres du comité, commande leur
a renvoi le plus prompt. 11 en est mçme parmi elles qui ont
c4 mérité la détention. Toutes ces considérations sont assez
(c puissantes pour nous faire espérer que vous nous auto-
tt riserez à chasser de l'hôpital ces administratrices fanati"
u ques dont l'exemple et les conseils sont dangereux aux
a malades. »
L'autorisation ne pouvait manquer d'être accordée. Les religieuses, au nombre de trente-huit, furent conduites en prison et s'y rendirent en chantant le Salve Regina. L'opinion publique ne tarda pas à se soulever en leur faveur, et son explosion dut être violente, puisque toutes les Sœurs, à l'exception de deux, furent remises en liberté et reprirent leurs fonctions à l'hôpital. Les administrateurs se vengèrent de cet échec en supprimant la musique de la cathédrale :
a Nous vous observons, écrivirent-ils au Comité de
' Rambervillers pendant la Révolution, par A. Fovrnibr. Nancy, 1889 j in-So, p. 25 et 27.
« salut public, que le premier musicien est payé deux (c mille six cents francs par an, uniquement pour chanter (c avec méthode et goût à l'église, dans les fêtes, un bel u hymne à la divinité qu'ils prétendent aussi séduire. Leur it erreur à détruire n'est pas l'affaire du moment ; mais le (C renvoi de ces musiciens n'éprouvera aucune difficulté. « La dépense qu'ils causent scandalise tous les amis de la a liberté, w
Il fut enjoint à tous les propriétaires de Coutances d'afficher sur les portes des maisons les noms de leurs habitants. Cette mesure était semblable à celle que la Commune de Paris avait mise en vigueur. Mais la tyrannie des jacobins de Coutances allait plus loin encore quand elle défendait aux cordonniers de travailler pour les particuliers sans sa permission. Avait-on besoin d'une paire de chaussures? 11 fallait solliciter du comité Tautorisation de se la faire délivrer, et elle n'était accordée qu'à ceux qui étaient considérés comme » patriotes » .
Le 21 prairial, on célèbre la fête de l'Être suprême, et cette solennité est accompagnée de chansons patriotiques et de farandoles. On continue d'observer le dimanche et non la décade dans les campagnes. Le comité révolutionnaire s'en montre fort mécontent, et avise aux moyens d'imposer le nouveau culte. « Il serait à désirer, dit-il, que la Contt. vention nationale prescrirait le travail de tous les jours ' (C indistinctement, hormis celui de la décade. Les peines <c qu'elle infligerait aux insoucians ou rebelles qui refuse- . (( raient de l'exécuter, amèneraient à sa stricte observance, (C et bientôt l'on ne reconnaîtrait qu'un sicul culte, celui « de la Raison. C'est encore plus par routine que par dévo-
«.tioa que la plupart de ces individus, faibles ou égarés, u chôment les dimanches et fêtes ; les moyens depersua-- (( sion sont insvjpsans. »
On voit de quelle manière les révolutionnaires de Coutances entendaient la liberté de conscience, ce Toutes les a femmes ne sont pas au pas » , dit le comité, le 21 messidor, à propos de la décade. Et il formule ainsi sa doctrine : » Les fêtes républicaines seront les seuls jours (c de repos ; nous regarderons comme suspect quiconque « en reconnaîtra ou en suivra d'autres. La décade, exclutt sivement la décade, )>
De leur côté, les représentants du peuple écrivent qu'il faut fermer les églises. On ferma la cathédrale de Coutances. De Téglise Saint-Nicolas on fit une « écurie natioa nale » . Le sentiment religieux n'en persistait pas moins, et les habitants de Coutances allaient alors entendre la messe dans les campagnes. Les proconsuls se plaignaient surtout de l'obstination des femmes. Ils écrivaient le 22 ventôse an II : a Les églises des campagnes sont res- « tées églises et sont ouvertes aux prêtres qui continuent « d'y célébrer messe et vêpres. Cette inégalité fournit aux « femmes fanatiques de cette commune (Coutances) le a moyen de tenir à ce qu'elles traitent de leurs devoirs de « religion ; elles se portent en foule les dimanches et fêtes tt dans les communes environnantes pour y entendre l'ofa fice. De là de grands maux, et vous le sentez bien; « rendez-vous par les femmes de ville avec celles des « campagnes, occasion de se parler, de s'exciter et de « s^ entretenir, pour les principes éternels de la vérité dont a la lumière trop brillante pour leurs faibles yeux ne
tt sera appréciée que quand les prêtres auront cédé à la « raison son influence naturelle^ , »
Le 18 messidor an II, Lecarpentier, représentant du peuple, ordonne J'ènvoi de a deux charretées de préu venus » au tribunal révolutionnaire de Paris. Ils sont exécutés le 2 thermidor. A Avranches, il fait mettre en prison deux cents suspects, et il écrit de cette ville, le 17 ventôse an II, à la Convention nationale : « J'annonce « avec plaisir qu'au moyen de purgatifs révolutionnaires « qui ont été et seront encore employés ici, l'aristocratie, (( le fédéralisme et la superstition, en un mot tous les ce éléments incompatibles avec la République, sont replonge gés dans le néant. »
« Je ne fais grâce à personne, écrit-il encore d'Avranches « au Comité de salut public. Voilà encore du gibier que je a vous erfvoie. »
Le gibier, c'étaient des malheureux destinés à la guillotine. Le représentant du peuple n'aime pas l'égalité au point de renoncer aux honneurs. Il fait son entrée à Valognes dans une berline à quatre chevaux avec sa femme, créature de bas étage. La citoyenne Lecarpentier a soin de tenir les glaces baissées, « afin, dit-elle à son mari, que » notre peuple puisse nous voir et que nous puissions a nous-mêmes le contempler » . Le ménage s'installe à Valognes, dans l'hôtel du marquis d'Ouville, alors en prison. Dès le lendemain de son arrivée, Lecarpentier ordonne l'arrestation de tous les nobles et bourgeois suspects. Ils sont jetés dans l'hôtel de Chiffrevast, les prisons de la ville
* La Terreur dans une ville de province, par L. QuiSnault. Goutances, 1862, in-l2.
étant insuffisantes, et cet hôtel se trouve tellement rempli par les détenus, qu'il faut en mettre quelques-uns dans les caves.
tt Encore des têtes )> , écrivait Lecarpentier, le 25 messidor an II, au président de la Convention nationale, en envoyant de nouvelles victimes. Il donna l'ordre de réquisitionner toutes les chaises de poste pour expédier les prisonniers à Paris. Une seule était en état. On dut prendre un certain nombre de charrettes. Parmi les nobles se trouvait le marquis de Chiffrevast, vénérable octogénaire. Lorsque les voitures parurent devant la prison, tous les détenus, par déférence pour son âge, voulurent lui céder la chaise de poste. Ce fut la cause de sa perte, car il arriva avant eux à Paris, dans les premiers jours de thermidor. Traduit dès le lendemain devant le tribunal révolutionnaire, il fut exécuté le jour même. Les charrettes, qui franchissaient la même distance avec plus de lenteur, parvinrent seulement à Paris le 11 thermidor, après la mort de Robespierre. Ainsi furent sauvés les prisonniers qu'elles contenaient ^
Dès la fin de 1792, on comptait une douzaine de clubs révolutionnaires dans chaque département. Ces clubs, affiliés entre eux et obéissant à un mot d'ordre, excitaient les passions de la foule et intimidaient les autorités légales. Celui de Vannes, établi en 1791 , se tenait dans une chapelle. Chaque membre payait un droit d'entrée de six francs. Les femmes étaient admises aux séances dans les galeries et invitées à prêter le serment constitutionnel.
^ La Terreur dans une ville de province, par L. Qui&nault.
152 LA FRAXfCE PENDANT LA RÉVOLUTION.
a Jurez-vous, mesdames, leur disait le président, d'être ce fidèles à la nation, à la loi et au Roi, de maintenir de a tout votre pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemu blée nationale, acceptée parle Roi, et d'élever vos enfants a dans les principes de la même Constitution? » ce Nous le « jurons » , répondaient-elles^ aux acclamations de la salle. Le commissaire des galeries remettait à chacune « un <( pompon aux couleurs nationales » , en signe d'affiliation, et l'on voyait figurer dans ce club la meilleure bourgeoisie de Vannes.
Le club s'avisa un beau jour de faire changer les noms des rues. La rue des Chanoines dut s'appeler rue de l'Egalité ; la rue des Duchesses, rue de la Bienfaisance ; la rue du Duc, rue de la Concorde; la rue du Marché, rue de la Liberté; la rue des Lices, rue de la Réunion.
Le 2 avril 1791, un membre du club, nommé M. Curo, vint annoncer à la séance que sa femme venait de le rendre père d'un « gros garçon », et il prêta serment, au nom de son fils. Cette inspiration très admirée fut saluée par un tonnerre d'applaudissements. En quatre mois d'existence, le club de Vannes avait voté l'éloignement des prêtres réfractaires, la séquestration, puis la confiscation des biens du clergé, mesures que ne tarda pas à consacrer la législation révolutionnaire ^
Presque tous ces clubs ont à peu près la même physionomie, et ne diffèrent que par l'importance de leur local et celle des villes oii ils existent. A Chauny, petite ville du département de l'Aisne, le club révolutionnaire a des
* Ciubs et cluhistes du Morbihan (1790-1795), par Ph. Mullbr. Nantes,
séances du soir; elles se terminent souvent fort tard, au chant de la Marseillaise. Les tribunes sont garnies de citoyennes qui tricotent, et l'on y voit des enfants. La lecture du Père Duchêne et les nouvelles du jour occupent une partie des séances. Un membre fait observer, à l'une de ces réunions, que la ville de Chauny ne possède pas un temple de la Raison, tandis que la plupart des villages en sont pourvus, a U est incompréhensible, dit-il, qu'on n'ait a point encore songé à cet important objet. » Un autre membre propose d'affecter les églises au nouveau culte, mais on lui répond qu'elles sont déjà employées à la fabrication du salpêtre, ou qu'elles servent de magasin à fourrages. Une commission est nommée pour la recherche d'un local. 11 n'y a dans la salle qu'un seul buste de Marat. Il est décidé qu'on en achètera un second, et qu'on l'installera en grande cérémonie, comme le premier.
Pendant une séance, un membre demande à chanter une chanson patriotique de sa composition. Elle obtient un bruyant succès. Un citoyen propose de remplacer par le drapeau tricolore le drap mortuaire 'des cercueils dont les couleurs a sentent le fanatisme » . Cette proposition excite un véritable enthousiasme, et deux commissaires sqnt nommés pour la mettre à exécution. Une commission est chargée de brûler les ornements des églises, afin d'extraire l'or et l'argent dont se composent « ces restes inutiles « d'un culte absurde et intolérant » . Cette opération a lieu ; elle rapporte trente-neuf marcs, trois onces et douze gros, or et argent. On brûle seize u dominos à charlatans» . C'est le nom donné aux chapes par les jacobins de Chauny. La municipalité ne veut pas se montrer moins patriote que
154 LA FRAiVCE PENDANT LA REVOLUTION.
le club. Elle propose » un carême civique », afin d'envoyer aux soldais de la République la viande dont on se sera privé.
Les citoyennes manquent souvent de tenue aux réunions du club. Le bruit de leurs conversations couvre la voix des orateurs. L'une d'elles s'avise de casser des noix. Le président l'ayant invitée à cesser, elle lui dit que s'il veut lui en éviter la peine, en cassant les noix à sa place, elle en sera fort aise. Son expulsion est réclamée avec exclusion du club pendant trois décades. Elle répond qu'elle y est toute disposée^ car elle ne s'amuse guère. Le président, poussé à bout, lui rappelle la majesté des lois et la menace des peines les plus sévères. Elle éclate de rire, et sort en gambadant, au grand scandale des assistants ^
L'histoire des villes comme celle des campagnes, pendant les années qui succèdent à la Terreur, est celle de la « bouchée de pain », de la rareté des subsistances^ du prix exorbitant qu'atteignent les choses de première nécessité. Elle se rattache aussi aux mesures oppressives du Directoire dont nous avons parlé en leur lieu. Plus loin, nous dirons combien la misère à cette époque fut universelle et profonde.
« Un club à Chauny en 1794, par Ed. Flkurv. Laon, 1849.
La chute de Robespierre fit éprouver un sentiment de joie et de délivrance. En déplorant les crimes commis, on mesura ceux qu'une telle tyrannie aurait pu commettre encore. Mais si reffroi avait cessé, la confiance ne pouvait renaître. L'esprit jacobin subsistait. Il inspirait la législation de la Convention, comme il inspira celle du Directoire. Les plus fameux terroristes n'étaient plus. Toutefois, l'élément démagogique n'avait pas abdiqué dans bien des contrées oii le souvenir de son règne constituait sa puissance, en laissant les esprits frappés de crainte.
Dans la petite ville de Valognes, après la Terreur, la société populaire se plaint de la diminution du nombre des prisons depuis le 9 thermidor. Elles étaient cependant nombreuses encore à Valognes, et continuaient en 1795 d'être remplies de détenus de toutes les conditions. La municipalité redoublait de précautions pour garder à vue les suspects, et un arrêté du 13 juillet 1795 était ainsi conçu :
a Les commissaires nommés par la municipalité platt ceront chez chacun desdits citoyens ou citoyennes un » garde pour chaque maison, choisi d'après les indications a de la municipalité, parmi les plus probes et les meilleurs ce républicains, lequel garde ne pourra permettre que u les personnes mises en arrestation puissent sortir de (( leurs maisons, ni des jardins en dépendant, ni enfin que tt des personnes inconnues soient introduites dans leur
tt maison'.
^ Valognes pendant la période révolutionnaire. Valognes, 1888, ia-i2.
Le retour des mesures arbitraires, la lutte de Fesprit jacobia et de l'esprit de réaction, tel est le caractère principal de la période du Directoire. Tandis que les départements subissaient ce gouvernement à la fois faible et violent, les pays de l'Ouest qui s'étaient levés en 1793, et qu'avait pacifiés Hoche en 1796, reprenaient les armes en 1799. La Normandie, moins prompte à se soulever, avait imité en 1795 l'exemple de la Bretagne et de la Vendée, obéissant à la voix de Louis de Frotté, et arborant de nouveau, en 1799, l'étendard de la résistance.
De nouvelles persécutions religieuses ranimaient des révoltes qui semblaient s'apaiser, tant ces guerres représentent les revendications de peuples outragés dans leurs croyances. La pacification, imposée par la force des armes, demeura incertaine jusqu'à la pacification des esprits, obtenue par la liberté religieuse.
Au delà des frontières, la guerre continue d'appeler les Français sous les drapeaux, remportant des victoires mêlées de revers, exigeant sans cesse de nouveaux sacrifices, ajoutant aux maux intérieurs du pays une cause de misère et une profonde lassitude.
Nous avons déjà montré les phases du gouvernement du Directoire ^ On pourrait les suivre dans l'existence et l'administration des villes, avec des différences locales. La province, qui a recouvré une sécurité relative et encore précaire, ne présente plus en général à l'historien des faits dignes d'attirer son attention. L'intérêt est à Paris, dans la capitale, qui reprend une vie nouvelle, concentre en elle le
^ Tome P% ch. ii : Le gouvernement révolutionnaire après le 9 thermidor.
gouvernement^ et peint presque à elle seule la physionomie du temps.
La Révolution que nous venons d'apercevoir dans les villes poursuit dans les campagnes les mêmes buts, mais elle accomplit des destructions différentes. Nous allons en considérer les manifestations principales, et assister ensuite au développement des idées de réaction qu'enfantèrent les excès, les malheurs et les souffrances.