SAPAUDUS
Fils de Placide, patrice et ancien consul , ainsi que nous l'apprend la 12« épître du pape Pélage I«, Sapaudus, que la vie de l'abbesse sainte Rusticule qualifie d'homme apostolique, fut élu en 551 pour succéder à saint Aurélien. Au moment de son élection , on était plus alarmé que jamais dans les Gaules relativement à Panai re des trois chapitres. L'alarme augmenta après la mort du pape Vigile, arrivée le 10 janvier 555, lorsqu'il revenait de Constantinople à Rome. Pélage qui lui succéda fut soupçonné d'avoir eu quelque part aux mauvais traitements qu'on àvait fait subir à ce souverain Pontife et môme d'avoir avancé sa mort. En conséquence, un certain nombre de laïques et quelques évôques refusèrent ouvertement de communiquer avec lui. Pélage voulant mettre fin à ce scandale, alla en procession de Saint-Pancrace à Saint-Pierre, où tenant l'Évangile et la croix sur la tête, il monta dans l'ambon et jura qu'il n'avait point trempé dans les rigueurs exercées contre son prédécesseur. Un serment si solennel ayant dissipé les injustes soupçons du peuple, Pélage s'appliqua ensuite à se concilier les évôques
ÀRCHIDIOCÈSE D'ARLES.
et à détruire les vains ombrages que la condamnation des trois chapitres avait fait naître contre lui.
Ce Pape écrivit le premier à Sapaudus une lettre assez gracieuse , en lui faisant néanmoins sentir qu'il aurait dû le prévenir, et l'envoyer complimenter sur son exaltation. Sapaudus répondit à ces civilités par une lettre pleine d'éloges de la personne de Pélage dont il connaissait le mérite et l'érudition , et le Pape reçut ces louanges avec une modestie qui faisait assez connaître qu'il les méritait. « Ne sentant rien en moi, lui dit-il, de ce que vous y trouvez , je n'ai pu m'empôcher de rougir de vos éloges , et je me suis rappelé ce qu'a dit un savant, que la louange vraie est un éloge , mais que la louange fausse est une réprimande. » La lettre du Pape est datée du 16 septembre 556, et Pélage marque à Sapaudus qu'il écrit en même temps au roi Childebert, qui, à cette époque, avait envoyé à Rome une ambassade pour prier le Pape de s'expliquer au sujet des trois chapitres. Il avait chargé ses envoyés de demander des reliques à Pélage. Celui-ci , par une lettre du 3 décembre 556 , lui répondit qu'il lui en avait déjà adressé des saints apôtres et des saints martyrs par des moines de Lérins, et qu'il a député le sous-diacre Homobon pour porter jusqu'à Arles celles que ses ambassadeurs avaient sollicitées pour l'abbaye de Montmajour. Quant au pallium et au vicariat du Saint-Siège dans les Gaules que les envoyés de Childebert avaient également demandé pour Sapaudus, le Pape écrivit à Sapaudus qu'il était tout disposé à les lui accorder, mais qu'il convenait que , suivant la coutume de ses prédécesseurs, il écrivit lui-même et envoyât à Rome, quelques membres de son clergé pour demander ces grâces en son nom. Il lui recommandait en même temps le sous-diacre Homobon qui portait les reliques des saints apôtres, et il priait Sapaudus de dire au patrice Placide, son père, d'envoyer à Rome ce qu'il pourrait recueillir des revenus de l'Eglise romaine dans les Gaules , parce que les terres d'Italie étaient tellement désolées qu'on n'en pouvait rien retirer. Le Pape demande qu'on emploie l'argent à acheter des tuniques blanches, des cuculles , des saies et autres habits à l'usage des pauvres et qu'on les envoie par le premier navire à Rome où le pillage de la ville par Totila avait réduit les personnes les plus aisées à une extrême indigence.
Sapaudus députa aussitôt à Rome le diacre Flavien et le sousdiacre Nestorius avec des lettres de sa part et de nouvelles
lettres de Childebert pour la demande du pallium. Le Pape le lui accorda et le déclàra vicaire du Saint-Siège dans les Gaules avec les mômes prérogatives que ses prédécesseurs, par une lettre du 3 février 557, conçue dans les termes suivants :
« A notre très-cher frère Sapaudus, Pelage. Désirant avec le secours de la miséricorde divine ,v marcher sur les traces de nos prédécesseurs, et imiter en tout leurs actes, nous nommons votre charité le représentant pour toute la Gaule, du Saint- Siège apostolique sur lequel nous a placé la grâce de Dieu. C'est là un privilège que les Saints Pères nos prédécesseurs ont accordé aux vôtres, ainsi que nous rapprend le souvenir de l'antiquité et que l'attestent les titres conservés dans les archives de Rome, afin que l'éternelle solidité de cette pierre stable sur laquelle le Seigneur notre Sauveur a fondé sa propre Église, depuis l'Orient jusqu'à l'Occident , obtint en vertu de l'autorité de ses successeurs, tant par lui que par ses vicaires, le faite de la primatie. Mais, comme le dit le bienheureux apôtre (II. Gorinth. 10), nous ne nous glorifierons point outre mesure, et nous renfermant dans les limites que Dieu nous a données en partage, nous serons fiers d'être parvenus jusqu'à vous. Partageant en conséquence la sollicitude avec laquelle nos prédécesseurs ont gouverné par la grâce du Seigneur, la sainte Église universelle, nous aussi, nous nommons Votre Fraternité, vicaire de notre siège, afin que, comme nous, vous occupiez le premier rang parmi les évéques des Gaules , -que vous fassiez tout ce qui est à faire pour l'administration et le gouvernement des affaires ecclésiastiques, en conservant les règles des Pères , les constitutions du Siège apostolique, et le respect de? jugements de Dieu ; et que vous vous montriez digne d'une si haute charge, en conservant scrupuleusement intacte la sainte observance des canons, etc. Nous vous accordons aussi avec joie et affection l'usage du pallium, nous vous adressons cet insigne, afin qu'élevé au faite d'un si haut rang, vous en revêtiez l'ornement distinctif. Que tous les ecclésiastiques, à quelque rang qu'ils appartiennent, et de quelque partie des Gaules qu'ils viennent, sachent bien que sans les lettres formées de votre charité, ils ne peuvent entreprendre un voyage, sous peine de perdre leur position , etc. — Donné le 3 des nones de février, la 16« année après le consulat de Basile » (3 février 557).
Pélage écrivit en même temps à Childebert une lettre où il lui recommande de faire respecter, dans la personne de Sapau-
dus, les qualités de vicaire du Saint-Siège qu'il avait accordées à sa recommandation. Il ne peut pas être douteux que Sapaudus ait été décoré de ce titre par le pape Vigile , prédécesseur de Pélage, puisqu'en 552, nous le voyons présider au deuxième concile de Paris, où fut déposé, pour crime de simonie, Saflarac, évôque de cette ville. C'est à tort que certains auteurs ont fixé à 556 la date de ce concile, puisque le successeur de Saflarac, Eusèbe, occupa le siège épiscopal de Paris de 552 à 555.
Le 29 juin 554, Sapaudus présida à Arles un concile où se trouvèrent onze évéques avec les députés de huit autres, et Ton y fît les sept canons suivants :
1. Les évéques de la province n'offriront les pains pour le sacrifice que selon la forme qui est en usage dans l'Église d'Arles. — On donne à ce canon deux interprétations assez plausibles, 1° on peut l'expliquer de la figure des pains offerts pour les sacrifices , et dont la forme devait être la même pour toute la province. Ils étaient communément ronds et marqués d'une croix ; 2° on peut croire que le concile parle de la manière de ranger sur l'autel les pains qui étaient offerts et qui devaient être consacrés. Plusieurs églises avaient à cet égard différents usages, le plus commun était de les ranger en croix , mais ces croix mômes formaient diverses figures.
2. Les monastères seront soumis à la correction de l'évôque diocésain.
3. Il est défendu aux abbés de faire de longs voyages et de s'absenter longtemps de leurs monastères, sous peine d'être punis par l'évôque, selon les canons.
4. Il est défendu aux prêtres de déposer un diacre ou un sousdiacre , sans la participation de l'évôque.
5. Les évéques prendront soin des monastères de filles qui sont dans leur diocèse, et tiendront la main à ce que les abbesses ne fassent rien contre la règle.
6. Il est défendu aux clercs qui jouissent des biens de l'Église, de laisser dépérir ces biens, sous peine de la discipline pour les clercs des ordres inférieurs et pour ceux des ordres supérieurs, sous peine d'être traités comme meurtriers des pauvres.
7. Il est défendu aux évéques, sous peine d'être suspendus pendant trois mois, de promouvoir à quelque ordre un clerc d'un autre diocèse, sans une lettre dimissoire de son évêque.
Vers 557, Sapaudus ayant eu quelque démêlé avec un évêque de sa province, dont l'histoire ne nous a fait connaître ni le nom
ni le siège, le roi Childebert leur commanda de s'en rapporter au jugement de Tévêque d'une ville voisine. Le pape Pélage écrivit aussitôt à Childebert pour se plaindre d'un pareil ordre qui renversait la discipline des jugements ecclésiastiques et violait les droits d'un vicaire du Saint-Siège. Mais le souverain Pontife mêla à ces plaintes de justes louanges pour la piété du monarque français. « La divine miséricorde , lui dit-il , vous a comblé de mille bienfaits, mais c'est particulièrement en vue de l'affection sincère que vous portez à l'Église, qu'elle vous a rendu plus glorieux que la plupart des autres princes. On sait en effet, que parmi les soins que demande le gouvernement de votre royaume , vous n'avez pas de plus grande sollicitude que de conserver la paix. Mais par là même, nous apprenons avec plus d'étonnement que vous vous soyez laissé surprendre jusqu'à ordonner, contre toutes les lois ecclésiastiques, que Sapaudus d'Arles, dont l'Église jouit du privilège de la primatie et du vicariat du Saint-Siège dans les Gaules, fût obligé, à la requête d'un évêque qu'il a sacré , de se présenter devant un
autre évêque d'une ville voisine pour en subir le jugement
Ainsi donc , ajoute-t-il , nous confiant dans votre religion , nous vous demandons avec un amour paternel , si un tel désordre a été commis, de le faire au plus tôt réparer par une satisfaction convenable. » On ne sait quelle fut l'issue de cette affaire , mais la piété de Childebert ne permet pas de douter qu'il ne se soit rendu aux remontrances du souverain Pontife, et n'ait fait mieux observer l'ordre des jugements ecclésiastiques.
La mort de Childebert arrivée le 23 décembre 558 , fît passer Arles sous la domination de Clotaire I«r, qui devint maître de toute la monarchie française ; mais ce prince ayant à son tour payé le tribut à la nature , en décembre 561 , Arles devint l'appanage de son flls Gonlran , roi d'Orléans. Sigebert , son frère , roi d'Austrasie, qui eut en partage la provipce marseillaise, c'est-à-dire, les diocèses de Marseille, d'Aix et d'Avignon , crut avoir des droits sur la ville d'Arles et la disputa à Gontran. En 566, il donna ordre à deux de ses généraux, Firmin et Audovar, d'assembler leurs troupes et de marcher en toute hâte vers cette ville pour tâcher de la soumettre à son obéissance. Us s'en rendirent maîtres sans rencontrer presque aucun obstacle , et reçurent le serment de fidélité des habitants, ôontran, irrité de ces actes d'hostilités, envoya une armée pour la reprendre. Le patrice Celse fut chargé de cette expédition. Sur sa route, il
ARCI1ID10CÈSE D'ARLES.
s'empara d'Avignon qui appartenait à Sigebert et vint mettre le siège devant Arles. L'évéque Sapaudus et les habitants favorisaient secrètement le parti du roi de Bourgogne : on dit qu'ils conseillèrent à Firmin et à Audovar de faire une sortie et d'attaquer brusquement les Bourguignons, qui, ne s'y attendant pas, seraient aisément mis en déroute. Le motif des habitants, s'il faut en croire les historiens, était de leur fermer les portes de la ville quand ils seraient sortis, pour faire l'attaque. Les généraux de Sigebert donnèrent aveuglément dans le piège et furent défaits. Obligés de prendre la fuite, les soldats cherchèrent à entrer dans la ville, mais ils en trouvèrent les portes fermées. Les habitants, du haut des murailles, les repoussaient à coups de pierres , tandis que les Bourguignons les pressaient par derrière à coups de javelots. Dans cette extrémité, n'ayant plus de ressources qu'en leur courage, ils aimèrent mieux* périr que se rendre. Les uns, ce fut le plus grand nombre, restèrent sur le champ de bataille, après avoir vendu chèrement leur vie, les autres se précipitèrent dans le Rhône ou ils trouvèrent la mort qu'ils voulaient éviter. C'est ainsi qu'ils furent , suivant Grégoire de Tours (livre 4 , Hist. ch. 30), les victimes de la crédulité des généraux, qui, dans une affaire d'où dépendait le salut de la place et de l'armée, se laissèrent conduire par un évéque et par des habitants sans expérience , comme si la raison seule ne leur suggérait pas de laisser dans la ville un corps de troupes considérable , pour s'assurer un asile en cas de défaite. Une faute aussi grossière de la part de deux généraux , qui avaient mérité, par leur habileté, la conCance du souverain, paraît aussi inconcevable que la crédulité de l'histoire. Tout ce qu'il y a de certain, c'est que l'armée austrasienne fut battue, la ville d'Arles reprise presque aussitôt que conquise , et Avignon rendu à Sigebert.
Sapaudus présida le 11 septembre 573 au 4e concile de Paris, où fut réprimé, sur la plainte de Papoul , évéque de Chartres, l'attentat de Gilles , métropolitain de Reims , qui avait sacré un prêtre nommé Promotus, évéque de Châteaudun, bien que cette ville appartint au diocèse de Chartres. De retour dans son diocèse, il eut à soutenir par 3on inépuisable charité, son troupeau réduit à la misère par les pillages et les dévastations des Lombards, puis des Saxons qui, pendant plusieurs années, désolèrent la Provence. Le 23 mai 584, il alla à Valence présider un concile convoqué par ordre du roi Gontran , pour apporter remède
à diverses plaintes des pauvres, et confirmer plusieurs donations royales en faveur de l'Église. Ne pouvant se rendre l'année suivante au concile qui se réunit à Mâcon le 23 octobre 585 , Sapaudus se fit représenter par un prêtre de son Église qui souscrivit les actes de cette assemblée , immédiatement après les vingt évéques présents. Sapaudus, après une administration de 35 années, s'endormit dans le Seigneur en 586.