‹ La France pontificaleChapitre 126 sur 148 · SAINT AURÉLIEN · texte numérisé non relu

SAINT AURÉLIEN

Après la mort d' Auxanius, Aurélien que l'on croit né à Arles, fut placé la môme année sur ce grand siège et envoya un député au pape Vigile , pour solliciter de lui le pallium et la qualité de vicaire du Saint-Siège dans les Gaules. Des lettres de recommandation du roi Childebert demandaient cette grâce en sa faveur, mais le Pape , avant tout , voulut attendre le consentement de l'empereur. Cette déférence était alors regardée comme nécessaire, parce que la ville de Rome étant soumise aux Grecs, le souverain Pontife, en accordant, sans l'aveu du prince, cette prérogative et cette marque de distinction à un évôque des Gaules, aurait craint de paraître rechercher la protection de nos rois contre les intérêts de l'Empire. Bélisaire se chargea encore d'écrire à cet égard à l'empereur, et sur sa réponse, Vigile, par

ARGHIDIOCÈSE D'ARLES

une lettre du 23 août 546 et conforme à celle qu'il avait écrite à Auxanius, son prédécesseur, donna le pallium à Aurélien , et le nomma son vicaire dans les Gaules avec les prérogatives accordées à Auxanius. 11 écrivit également à tous les évôques du royaume de Childebert pour les avertir qu'il avait nommé Aurélien son vicaire.

Peu de temps après avoir reçu le pallium , Aurélien écrivit au roi Théodebert une lettre qui contient un magnifique éloge de ce prince. Il loue particulièrement sa piété , sa bonté pour les malheureux, ses libéralités envers tous. Ces vertus par lesquelles on règne sur les cœurs font les rois plus que le sceptre et la couronne. Le saint évêque joint à ces louanges des avis salutaires; il exhorte Théodebert à songer sans cesse au jour des vengeances du Seigneur, à ce jour, dit-il, où il n'y aura plus de distinction de rang ni de naissance, mais seulement de mérites, où les rois rendront un compte si rigoureux de leurs actions, où les richesses ne serviront de rien, excepté celles qu'on aura employées en bonnes œuvres.

Saint Aurélien assista au concile qui s'ouvrit à Orléans le 28 octobre 549, et qui était le cinquième de ceux tenus en cette ville. Cinquante évôques, dont neuf étaient métropolitains s'y trouvèrent, et vingt-et-un y envoyèrent des députés. Quelques manuscrits font présider Aurélien à cette assemblée, parce que son nom est le premier dans la souscription des actes, mais d'autres indiquent avec plus de raison saint Sacerdos , métropolitain de Lyon. Ce concile étant national ou composé de prélats des trois royaumes qui partageaient alors la monarchie française, ce n'était pas le cas qu'Aurélien fît valoir sa qualité de vicaire du Saint-Siège, qui ne lui donnait que le droit de présider les conciles des États de Childebert. Quoi qu'il en soit, l'évéque d'Arles, toujours zélé pour le maintien de la discipline ecclésiastique, eut beaucoup de part à ce qui se lit dans ce concile pour la réformation des mœurs et pour la conservation de la pureté de la foi dans les Gaules.

Il donna, dans ce temps-là, une preuve de son attachement à la saine doctrine. L'empereur Justinien avait condamné ce qu'on nomma les trois chapitres , c'est-à-dire les écrits de Théodoret contre saint Cyrille, la lettre d'Ibas, évêque d'Edesse, à Maris Persan, et les écrits et la personne de Théodore de Mopsueste , qui étaient la première source du nestorianisme. Les eutychiens avaient poursuivi avec ardeur cette condamnation ,

dont ils espéraient tirer de grands avantages , et la plupart des catholiques en étaient alarmés, dans la crainte qu'on n'en abusât pour donner atteinte à l'autorité du concile général de Calcédoine. Cet édit fut publié en 546. Le pape Vigile qui s'était rendu à Constantinople en 547 refusa d'abord de recevoir l'édit impérial , mais séduit ensuite par l'espérance de voir la paix rétablie dans l'Église, il condamna lui-même les trois chapitres, avec cette réserve, sauf V autorité du concile de Calcédoine. Cette décision ne contenta personne. Rustique et Sébastien, diacres de l'Église romaine , qui avaient été plus particulièrement dans la confidence de Vigile , se déclarèrent ouvertement contre lui et donnèrent de fausses alarmes à quelques Églises d'Occident en écrivant que le pape avait abandonné le saint concile de Calcédoine. Aurélien ayant reçu une de leurs lettres, voulut s'éclaircir de la vérité, et envoya à Constantinople un clerc de son Église , nomme Anastase , avec des lettres pour Vigile. Elles lui furent remises le 14 juillet 549, mais le Pape qui , dans l'état où il était réduit à Constantinople , n'avait pas toute liberté de déclarer ses sentiments, ne put y faire réponse que l'année suivante, encore ne lui permit-on de s'expliquer qu'en termes généraux.

Après avoir marqué à Aurélien qu'il lui sait bon gré de sa sollicitude dans ce qui peut intéresser la foi, Vigile lui parle en ces termes : « Soyez assuré que nous n'avons rien fait qui puisse être contraire (ce qu'à Dieu ne plaise) aux constitutions de nos prédécesseurs, à la foi des quatre conciles, c'est-à-dire, ceux deNicée, de Constantinople , du premier d'Ephèse et de celui de Calcédoine, ou qui puisse intéresser l'honneur des personnes qui ont souscrit cette foi de Célestin , de Sixte, de Léon en particulier; qu'au contraire, nous rejetons tous ceux qui n'adhèrent pas à la foi de ces quatre conciles, qui en rejettent quelqu'un

ou qui s'efforcent de le rejeter ou de le décrier Que Votre

Fraternité, en qualité de vicaire du Saint-Siège, fasse donc savoir à tous les évéques qu'ils ne doivent point se laisser surprendre parles écrits supposés qu'on répand, ou par les faux

bruits qu'on débite Votre envoyé Anastase vous rapportera

ce qu'il a été en notre pouvoir de faire pour la défense du dépôt de la foi qui nous a été transmis par les saints conciles et par nos prédécesseurs. Lorsque l'empereur nous aura permis de retourner en Italie, nous vous enverrons quelqu'un pour vous instruire plus en détail de ce qui se sera passé. Comme nous

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connaissons la profonde vénération que le zèle de la religion inspire à notre glorieux fils le roi Childebert pour le Saint-Siège» sur lequel la volonté de Dieu nous a placé , nous espérons que vous ne cesserez de le supplier de protéger l'Église dans une si grande nécessité. On publie que les Goths sont entrés à Rome, c'est pourquoi je le conjure d'avoir la bonté d'écrire à leur roi qu'il ne fasse rien au préjudice de l'Église , sous prétexte qu'il est d'une autre religion, et de ne pas souffrir qu'on entreprenne rien qui puisse troubler la paix des fidèles. Car il est digne d'un prince catholique, tel qu'est votre roi, de défendre de tout son pouvoir la foi et l'Église , dans laquelle il a été baptisé. Son zèle ne demeurera pas sans récompense. Je vis, dit le Seigneur, et je glorifierai ceux qui me glorifieront. Tâchez donc, mon cher frère , de faire en sorte qu'en persistant dans la vraie foi , vous entreteniez , avec l'aide du Seigneur, la paix dans les Églises. Dieu vous a confié le soin de la conserver, cette paix, en vous élevant à l'ôpiscopat; nous vous l'avons confié nous-mêmes par l'autorité apostolique, en vous déléguant notre puissance : montrez par des œuvres dignes de Dieu , que vous êtes en effet le vicaire du siège apostolique. *

Cette lettre est du 29 avril 550. Anastase, au rapport duquel le Pape voulait qu'Aurélien ajoutât foi, ne méritait point celte confiance. N'ayant pu obtenir la permission de sortir de Constantinople, il se laissa gagner par les ennemis de Vigile, et promit que si on le laissait retourner à Arles , il engagerait les évêques des Gaules à condamner les trois chapitres. Aussitôt on l'accabla de présents, après lui avoir fait prêter serment qu'il tiendrait sa parole. Anastase n'y fut que trop fidèle. A son retour dans les Gaules, il mit tout en œuvre pour rendre le Pape odieux et pour séduire les évêques. AuTélien ne fut pas témoin* de l'infidélité de son envoyé : l'affaire des trois chapitres à laquelle il avait pris tant de part , ne fut point terminée de son vivant. Quelques écrivains mettent sa mort en 550 , d'autres la reculent jusqu'en 553, mais une inscription découverte en 1308 sur son tombeau , dans l'église de Saint-Nizier de Lyon , en fixe la véritable époque. Il y est dit expressément qu'Aurélien mourut dans celte ville le 46 des calendes de juillet, la onzième année après le consulat de Justin, indiction XIV, ce qui revient au vendredi 16 juin 551, et s'accorde avec l'année en laquelle se tint le deuxième concile de Paris.

Les Martyrologes d'Adon , d'Usuard et le Martyrologe romain

nomment Àurélien sous le 16 juin, et donnent à entendre qu'il avait été inhumé à Lyon, où sans doute il était venu pour quelque raison que nous ne connaissons pas. En supposant qu'il aurait reçu la réponse de Vigile, on pourrait dire avec assez de vraisemblance qu'il avait été trouver Childebert pour s'acquitter auprès de lui de la commission que le Pape lui avait donnée.

Aurélien avait soutenu, par ses talents et par ses vertus, la gloire d'un siège illustré par tant de grands et de saints évéques. En 548, il fonda a Arles un monastère pour les hommes et fut secondé dans cette œuvre par le roi Childebert qui avait pour lui la plus haute estime. Il enrichit l'église de ce nouveau monastère de reliques fort précieuses, et la consacra sous le titre des Apôtres et des Martyrs. Il donna aux religieux une règle pleine de Pesprit de sagesse et de mortification , et dont voici le précis :

On lira la règle aux postulants à l'entrée du monastère , et s'ils promettent de la garder, on les recevra, mais on ne leur donnera l'habit religieux qu'après qu'ils auront distribué ou vendu leurs biens. On mettra sur la confession 1 comme pour servir de témoignage, les cheveux qu'on aura coupés aux laïques. Les moines ne parleront jamais à aucune femme , pas même à leur propre mère. Ils ne pourront parler aux hommes qu'en présence de l'abbé, du prévôt ou de quelque autre ancien; et Ton ne permettra pas aux séculiers, de quelque rang qu'ils soient, d'entrer dans l'intérieur du monastère ou même dans Péglise. On n'aura pas à l'autel de voiles de soie ou garnis d'or ou de pierreries. Si les fidèles en font présent au monastère, on les vendra. On emploiera tous les jours deux heures à la lecture, et tous doivent apprendre à lire. On recommande le travail des mains. On veut même que pour éviter le sommeil à l'office de la nuit, les jours ouvriers, les moines travaillent au chœur à quelque ouvrage pendant qu'on récite les leçons. Cet article est singulier et peut faire juger que les leçons étaient fort longues. Les moines ne doivent point avoir de procès, parce qu'il ne convient pas qu'un serviteur de Dieu soit plaideur. Pour quelque faute que ce soit, on nè donnera pas plus de 39 coups de discipline. C'est ce qu'on nomme ailleurs la discipline légitime. Personne ne sera promu à la prêtrise ou au diaconat sans

1 On nommait confession , non-seulement le tombeau d'un martyr, mais encore l'autel qui souvent était érigé en son honneur.

ARCIIIDIOCÈSE D'ARLES.

le consentement de l'abbé. L'abbé ne mangera qu'en communauté, tandis que la règle de saint Benoît accorde aux abbés une table particulière. On ne mangera jamais de chair et pas même de volaille, à moins qu'on ne soit malade. On servira du poisson à la communauté les jours solennels et quand l'abbé voudra user d'indulgence. Tous les premiers jours du mois, on relira la règle.

Saint Aurélien règle fort en détail l'office divin et d'une manière différente de celle de saint Benoit et de saint Gésaire. Il parle des Gomplies dont saint Gésaire ne fait aucune mention. En déterminant les jeûnes de l'année, il dit que depuis l'Épiphanie jusqu'à Pâques, il faut jeûner tous les jours, excepté les grandes fêtes, le samedi et le dimanche, ce qui montre qu'il y avait encore des personnes, surtout dans la Provence, qui ne jeûnaient pas les samedis de carême. C'était, à ce qu'on croit, les Goths, qui avaient apporté d'Orient cet usage dans les Gaules. Le concile d'Agde et le quatrième d'Orléans l'avaient proscrit, mais il n'était pas aboli. Cet extrait de la règle de saint Aurélien fait voir qu'elle était, par quelques endroits, encore plus austère que celle de saint Benoît.

L'évêque d'Arles établit abbé de son monastère, saint Florentin , qui le gouverna cinq ans et six mois, et mourut à l'âge de 70 ans, le i2 avril 553. Il est honoré à Arles le 21 mai. On y voyait son épitaphe dans l'église de Sainte-Croix, où l'abbé Constantin avait d'abord fait transférer ses reliques que l'on déposa ensuite dans l'église de Saint-Pierre. Cette épitaphe est en vers latins acrostiches, et en assemblant les premières lettres des vers de cette pièce, on trouve : Florentinus abbas hic in pace quiescit. Amen.

Vers le môme temps , et probablement en 548 , saint Aurélien fonda dans sa ville épiscopale un autre monastère destiné à réunir les filles qui voudraient se consacrer à Dieu dans la retraite, il le mit sous la protection de la Sainte Vierge, et donna aux religieuses qui y vivaient une règle copiée presque mot à mot de celle qu'il avait donnée aux moines. Elle n'en diffère que par quelques légers changements et par le retranchement de certains articles qui parurent trop austères pour des personnes du sexe. Elle permet aux religieuses, de parler à leurs parents. L'entrée de leur église n'est pas interdite aux séculiers, et apparemment parce qu'elles chantaient l'office divin renfermées dans un chœur grillé d'où elles ne pouvaient ni voir ni être vues. Il ne reste plus aucune trace de ce monastère. ,

On trouve les deux règles de saint Aurélien dans le Codex regularum de saint Benoît d'Aniane, publié par Luc Holstenius, et dans les Annales du P. le Cointe. A la suite de la première de ces règles , sont les dyptiques du monastère d'hqmmes. Le P. le Brun {Explic. de la Messe, tome H, p. 158, note), prétend qu'ils sont les plus anciens et peut-être les seuls que nous ayons de l'ancien rit gallican. On y prie pour les morts qui avaient vécu dans le monastère ou qui lui avaient fait du bien. Aurélien son fondateur, Florentin son premier abbé, le roi Childebert et sa femme, Ultrogolhe qui l'avaient doté, y sont nommés avec d'autres religieux et abbés, et Ton demande le repos de leurs âmes par l'intercession de la Vierge , des Apôtres, et des saints Genès, Sympborien, Baudile, martyrs; de saint Martin de Tours, de saint Hilaire de Poitiers, de saint Césaire d'Arles. Si saint Trophime et autres saints protecteurs de l'Église d'Arles ne sont point invoqués ici , c'est qu'on se bornait sans doute à réclamer la protection de ceux dont on avait les reliques , au moins en partie.

L'Église d'Aix, d'Arles et d'Embrun, célèbre sous le rit double, le 17 juin, la fête de saint Aurélien , évôque et confesseur.

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