SAINT VIRGILE
Grégoire de Tours fait succéder Virgile à Lizier, mais d'anciens dyptiques de l'Église d'Arles, publiés par Mabillon, et sur l'autorité desquels nous nous sommes déjà expliqué, placent entre Lizier et Virgile un évéque nommé Paschase , inséré par Saxi dans son Pontificium Arelatense. Ces dyptiques mettent également entre saint Eone et saint Gésaire, un évéque nommé Jean. Mais nous croyons que l'autorité des historiens contemporains est préférable à celle de ces catalogues. Grégoire de Tours s'exprime ainsi au livre 9, chapitre 23 de son Histoire : Sur ces entrefaites mourut Lizier y evêque d'Arles , qui fut remplacé dans son Église par Virgile , abbé d'Autun, grâce au crédit de l'évéque Syagrius. Les frères de Sainte-Marthe et le Père le Cointe n'ont pas non plus compté Paschase dans la série des évéques d'Arles.
Né en Aquitaine sous le règne de Clotaire Virgile fut à peine en âge de disposer de sa liberté , qu'il se retira au monastère de Lérins où il se fit remarquer par sa parfaite abnégation et par ses autres vertus religieuses. C'est de là qu'il fut tiré pour être supérieur d'une maison de clercs ou de moines établie à
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Autan en Bourgogne , sous le patronage de saint Symphorien. Un auteur anonyme, qui écrivit sa vie dans le VIIIe siècle, le fait abbé de Lérins ; mais Grégoire de Tours , et plus ancien et mieux instruit, dit simplement qu'il fut supérieur à Autun. Du reste, il ne serait pas impossible que Virgile ait en même temps gouverné ces deux communautés. Ce qui est certain, c'est que saint Syagre ou Syagrius, évéque.d'Autun, ayant apprécié sa vertu et ses talents dans l'exercice de cette charge , le désigna au clergé et au peuple d'Arles pour succéder en 588 à Lizier, que cette Église venait de perdre. « Virgile , dit Vincent Barrali dans sa Chronique de Lérins , en montant sur le premier siège des Gaules, n'oublia pas ses devoirs de religieux. Dans sa conduite privée, il fut animé du môme esprit de retraite et de pénitence, et porta constamment le cilice sous sa robe monacale grossière qu'il ne voulut jamais quitter. Éleyé sur le trône de cette Église primatiale, il se montra plus humble que jamais, et remplit avec zèle tous les devoirs d'un bon évêque. Ayant à cœur le salut de son peuple , il s'étudiait à le former à la piété par une prédication assidue de la parole divine et par d'admirables exemples de sainteté. »
Le 3 septembre 590, saint Grégoire le Grand ayant remplacé Pélage II sur la chaire de saint Pierre, les juifs établis à Arles et à Marseille en très-grand nombre se plaignirent a lui que les évéques de ces villes les contraignaient de recevoir le baptême. Quelque zélé que fût Grégoire pour le salut de cette malheureuse et perfide nation , il ne put approuver la violence dont on usait, et il écrivit à saint Virgile et à saint Théodore de Marseille (Greg. Ep. 47 , livre 1). Il loue dans sa lettre écrite en 591 , indiction IX , la droiture de leurs intentions , mais il les avertit avec charité que leur zèle inconsidéré ne lui parait pas être selon la science, qu'il faut plutôt attirer les juifs au christianisme par la douceur de la prédication que les y traîner de force, parce que ceux qui ne reçoivent le baptême que par contrainte, loin d'y être régénérés par la grâce à une nouvelle vie, y trouvent la mort, et n'en demeurent pas moins attachés à leurs superstitions.
Cet illustre souverain Pontife voyait avec la plus profonde douleur que malgré le zèle de plusieurs saints évéques, il y avait de grands abus dans l'Église gallicane , abus qui déshonoraient même l'épiscopat. Il crut qu'il fallait commencer par ôter ces taches du corps des pasteurs , afin qu'ils eussent ensuite plus
d'autorité pour travailler au salut des âmes. Dans ce dessein, il s'adressa à Virgile qui lui avait écrit et fait écrire parle roi Childebert, maître de la ville d'Arles depuis la mort de son oncle Gontran, arrivée le 23 mars 594, pour lui demander le pallium et le vicariat du Saint-Siège , dont la plupart de ses prédécesseurs avaient été honorés. Saint Grégoire, en accordant ces prérogatives à Virgile , fait d'abord un grand éloge de ses vertus , comme voulant justifier le choix qu'il faisait de lui pour son vicaire. Il s'étend ensuite sur les obligations que lui impose cette dignité et sur les abus à l'extirpation desquels il doit travailler. Voici comment il parle des vertus de saint Virgile.
Après avoir peint la charité de ses plus beaux traits : « Je trouve, lui dit-il, que le portrait de cette vertu est le vôtre. Tout ce que nous apprennent de vous ceux qui viennent des Gaules, suffit pour nous en convaincre, et vos lettres eo sont de nouvelles preuves. Ainsi, je n'ai garde de soupçonner qu'en demandant l'usage du pallium et le vicariat du Saint-Siège apostolique, vous ne songiez à vous procurer par là un pouvoir passager et un ornement extérieur. J'aime mieux croire que, sachant, comme personne ne l'ignore, d'où la foi s'est répandue dans les Gaules, vous avez voulu, en vous adressant au Saint- Siège, selon l'ancienne coutume, faire comme un bon fils quia recours au sein de l'Église sa mère. C'est pourquoi nous vous accordons très- volontiers ce que vous nous demandez, de peur que nous ne paraissions vous priver d'un honneur qui vous est dû, ou mépriser la demande de notre très-excellent fils le roi Childebert. »
Le Pape avertit ensuite Virgile que cette nouvelle dignité doit être pour lui un motif de redoubler de vigilance , et il excite plus particulièrement son zèle contre deux abus qui déshonoraient l'Église gallicane. « On nous a rapporté , dit-il , que dans la Gaule et dans la Germanie, on ne donne l'épiscopat qu'à ceux qui l'achètent par des présents. Si cela est ainsi , je le dis avec larmes et gémissements, l'épiscopat est déjà tombé intérieurement, et il ne pourra longtemps se soutenir à l'extérieur On nous a aussi parlé d'un autre désordre qui doit
armer notre zèle. Des laïques, après la mort des évôques, reçoivent la tonsure, et sont aussitôt ordonnés évôques. Mais comment celui qui n'a jamais été soldat peut-il devenir chef dans la sainte milice? Comment celui qui n'a peut-être jamais entendu la prédication pourra-t-il prêcher? Comment celui qui
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n'a pas encore pleuré ses péchés pourra-t-il corriger les péchés des autres? C'est pourquoi, il est nécessaire que vous avertissiez notre très-excellent fils le roi Childebert d'extirper cet abus de son royaume, afin que le Seigneur le comble de plus grands bienfaits en raison du soin qu'il aura d'éviter ce qui lui déplaît et de pratiquer ce qui lui est agréable. » Saint Grégoire finit en déclarant à Virgile qu'il l'établit vicaire du Saint-Siège dans l'étendue du royaume de Childebert avec les mêmes prérogatives que ses prédécesseurs, et qu'il lui accorde l'usage du pallium dans l'église et seulement pour la célébration de la messe, ce qui indique que cet ornement se portait sur la chasuble, et seulement pendant le saint sacrifice, ainsi que le marque d'une manière expresse une autre lettre de saint Grégoire à Jean, archevêque de Ravenne. La lettre du Pape à Virgile est datée du 12 août de l'indiction XIII, c'est-à-dire, 595, sans aucune mention de nones , d'ides ou de calendes. « C'est , dit le Père Longueval , le premier exemple que je trouve dans l'histoire que j'écris, de cette manière de compter si naturelle. »
Le même jour, saint Grégoire écrivit une lettre aux évôques du royaume de Childebert pour les avertir que , selon l'ancienne coutume, il a établi l'évêque d'Arles, vicaire du Saint-Siège dans la Gaule , pour y maintenir l'intégrité de la foi catholique , les décisions des quatre premiers conciles, et pour terminer les causes de ses confrères avec un nombre compétent d'évéques , nombre fixé à douze dans la lettre adressée à Virgile. Il exhorte les évêques à détester la simonie , et veut qu'on leur fasse part de ce qu'il a écrit à Virgile à ce sujet. Ce même jour aussi , le saint pontife répondit à la lettre que le roi Childebert lui avait écrite en faveur de Virgile , et il conjure ce prince d'appuyer de son autorité tout ce qui a été réglé pour l'évêque d'Arles , et de faire observer pour l'amour de Dieu et de saint Pierre , tous les décrets du Saint-Siège dans l'étendue de ses États.
Nous avons parlé , pages 24 et suivantes de ce volume , de la mission que le pape saint Grégoire envoya à cette époque évangéliser la Grande-Bretagne. Le prêtre Augustin, qui en était le chef, était chargé pour Protais , évêque d'Aix , d'une lettre du souverain Pontife, qui confiait à ce prélat le soin de réclamer à Virgile certains fonds perçus par ses prédécesseurs, provenant des donations que certains particuliers avaient faites au Saint- Siège , et qui formait ce qu'on appelait en Provence le patrimoine de saint Pierre. Grégoire en écrivit aussi à Virgile , lui
marquant qu'il serait bien honteux que des évôques usurpassent un bien que les rois même barbares n'avaient point osé toucher. Il est probable que Virgile donna à ce sujet pleine satisfaction » puisque nous voyons Grégoire lui adresser en 597, un bref qui le priait de conférer Fonction épiscopale à ce môme Augustin, devenu l'apôtre de l'Angleterre et premier éyôque de Cantorbéry. Augustin avait repassé le détroit et traversé la Gaule entière pour se faire sacrer par le saint évêque d'Arles, d'abord parce que Virgile était vicaire du Saint-Siège, et ensuite parce que c'était à lui, plus particulièrement qu'aux autres évôques, que le pape Grégoire l'avait recommandé , en l'exhortant de recourir à ses lumières s'il trouvait dans sa mission des difficultés qu'il n'oserait résoudre seul. Le vénérable Bède dit qu'Augustin vint à Arles et fut sacré par Éthère, évêque de cette ville. Mais Éthère était évêque de Lyon, et certainement, l'historien de l'Église d'Angleterre s'est trompé sur le nom de l'évôque d'Arles à cette époque.
Une lettre que saint Grégoire adressa, en 601, à la reine Brunehaut, nous apprend que ce souverain Pontife se proposait d'envoyer en France une personne qui pût, de concert avec les évôques, rechercher et punir certains ecclésiastiques qui déshonoraient la sainteté de leur ministère par d'infâmes débauches. Cette personne n'était autre que saint Augustin de Cantorbéry, et il en parle en termes généraux à Virgile, à qui il écrivit dans le même temps. Il se contenta de le prier de bien accueillir saint Augustin, si toutefois ce prélat passait en France, et de traiter ensemble de la correction des ecclésiastiques dont il lui découvre les désordres, parce que ceux qui sont éloignés se trouvent souvent mieux instruits des scandales que les personnes qui sont sur les lieux. Par une autre lettre, saint Grégoire chargea Virgile de faire de sa part, et en qualité de vicaire du Saint-Siège, une correction fraternelle à Sérène, évêque de Marseille, accusé d'entretenir d'étroites liaisons avec des hommes décriés par les moeurs, et nommément avec un prêtre scandaleux , ce qui était une tache à la réputation de cet évêque : car on se croit en droit de juger du caractère d'une personne par celui de ses amis, et le plus souvent, on ne se trompe point. Nous ne voyons pas que le projet de la délégation d'Augustin en France ait été exécuté, mais il parait que la Providence pourvut au mal d'une autre manière.
La dernière lettre de saint Grégoire à Virgile, est du 22 juin
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601 , elle a trait à la tenue d'un concile pour remédier à la simonie dans les ordinations et à quelques autres abus non moins répréhensibles. Nous ne devons pas dissimuler qu'à cette époque , Grégoire montrait quelque froideur à l'évêque d'Arles , parce qu'il ne s'était pas opposé au mariage qu'une religieuse appelée Syagrie avait contracté. Ce fut, sans doute, pour punir cette négligence, que vers l'an 600, saint Grégoire, sur les instances de la reine Brunehaut, accorda le pallium à Syagrius, évêque d'Autun, avec le pouvoir d'assembler des conciles, pouvoir qui diminua beaucoup l'autorité du métropolitain d'Arles.
Saint Virgile, nous dit l'auteur anonyme de sa Vie, fit reconstruire de fond en comble l'église de Notre-Dame-de-Gràce, ou Sâint-Honorat des Alyscamps , et par ses soins, s'éleva une nouvelle église, aujourd'hui en ruine , et que la piété des Arlésiens devrait bien sauver d'une destruction totale. Il agrandit aussi sa cathédrale placée sous l'invocation de saint Étienne. Les historiens ne s'accordent pas sur l'époque de la mort de saint Virgile. Mabillon (Acta S. S. ord. Bened. Saec. n), la place vers l'an 616, Baillet (Vies des Saints, 5 mars), en 624; Saxi la diffère jusqu'en 640, et Gilles du Port, disant que Virgile mourut à l'âge de 427 ans, renchérit encore sur tous ces auteurs en prolongeant son épiscopat jusqu'à celui de Théodose qu'il ne place -sur ce siège qu'en 6i6. L'abbé Godescard , dans la traduction qu'il a donnée des Vies des Pères, des Martyrs, etc., d'Alban Butler, fixe la date du décès de ce saint évêque au 10 octobre 610 , d'après deux lettres du pape Boniface IV, adressées le 23 août 613, l'une à Florien, évêque d'Arles, et l'autre à Thierri, roi de France. Ces lettres se trouvent dans un manuscrit du X« siècle, conservé à la Bibliothèque ambrosienne de Milan . Gomme elles sont intéressantes et qu'elles n'avaient jamais été imprimées, le savant abbé Bonnemant, alors promoteur du diocèse d'Arles, les fit copier en 1773. Le sous-préfet de la Bibliothèque ambrosienne légalisa cette copie, et le cardinal Joseph Pozzo Bonelli, archevêque de Milan, délivra un certificat qui en constatait l'authenticité. On trouve ces lettres à la fin du 3e volume de Godescard, édition donnée par M. l'abbé Dassance, Lyon, Guyot, 1843,
L'abbé Bonnemant, qui les avait communiquées au pieux traducteur d'Alban Butler, raisonnait ainsi d'après ces deux documents. Ghildebert, roi d'Austrasie et de Bourgogne, qui demanda le pallium pour saint Virgile, laissa deux fils, Thierri et Théode-
bert; le premier régna en Bourgogne, le second régna en Austrasie. Virgile avait exercé les fonctions de vicaire apostolique dans les deux royaumes. Il ne faut donc pas s'étonner si Thierri et Théodebert demandent le pallium pour son successeur. C'est de ces deux princes que Boniface IV parle à Florien lorsqu'il lui
dit : Congaudeo quod gravitatem praccellentissimorum re-
gum atgue electionis tux epistolx Mais pourquoi le Pape ne
répond-il qu'en 613, année à laquelle conviennent les dates des deux documents et qui sont ainsi conçues : « Donné le X des calendes de septembre, étant empereurs, les seigneurs trèspieux, Auguste Hèraclius , Van 3e après le second consulat de œ prince , et Hèraclius Constantin , son fils , Van I" de ce dernier, indiction M » Pourquoi encore ne répond-il qu'à Thierri? En voici la raison. L'histoire nous apprend que Thierri et Théodebert, après avoir vécu longtemps dans une bonne intelligence , se brouillèrent vers l'an 611 par les intrigues delà reine Brunehaut leur aïeule. Ils en vinrent aux mains. Théodebert fut défait par son frère, et assassiné en 612 par ordre de Brunehaut. Ce fut avant leur démêlé que les deux princes écrivirent en faveur de Florien , récemment élu à l'évêché d'Arles , c'est-à-dire, au plus tard en 610. Ils se déclarèrent la guerre avant que le Pape leur fit réponse. Pendant leurs débats , le Pape ne répondit point à leur lettre, mais après la mort de Théodebert en 612, Boniface IV répondit enfin à Thierri, et écrit à Florien le 23 août 613 ; d'où il suit en dernière analyse, que saint Virgile est mort fort probablement le 10 octobre 610, année adoptée par le Propre du diocèse. Cette discussion a para nécessaire pour constater une date qui contredit formellement celle qu'avaient suivie des auteurs estimés pour leur exacti* tude, mais à qui, il est vrai de dire, les deux lettres de Boniface IV étaient demeurées inconnues.
Le corps de saint Virgile fut enseveli honorablement dans l'église de Saint- Honorât , et il y fut déposé revêtu d'un cilice Qu'il n'avait jamais quitté. Dieu fit briller aux yeux de tous la sainteté de son serviteur par les miracles qui s'opérèrent le jour de ses funérailles, et plus tard à son tombeau. Sa féte indiquée au 9 octobre dans un Missel publié en 1530, est depuis longtemps fixée au 10 de ce môme mois. On la célébrait à Lérins le 5 mars, et c'est en ce jour que la plupart des Martyrologes l'indiquent. Mabillon (ActaS.S. ord. Ben. Sœc. n, p. 55), a inséré la vie de saint Virgile écrite au VIIIe siècle par un auteur anonyme*
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