JEAN III D»AGOULT
Au moment où le décès de Géraud de Pouzilhac laissait vacant le siège métropolitain d'Aix , un schisme qui devait durer cinquante et un ans, éclatait au sein de l'Église. Le pape Grégoire XI était mort à Rome, le 27 mars 1378, et après une vacance de douze jours seulement, Barthélemi Prignano, archevêque de Bari, dans le royaume de Naples , avait été appelé, le 9 avril suivant , à occuper le Saint-Siège, sous le nom d'Urbain VI. L'année même de cette élection, qui s'était faite à Borne au milieu de l'agitation extrême du peuple qui demandait un pape romain , les cardinaux, la plupart français, disant que leur vote n'avait point été libre, élurent, à Fondi, le 21 septembre, Robert de Genèvb,- chanoine de Paris, évéque da Térouanne, ensuite de Cambrai, cardinal depuis le 16 juin 1372. Robert prit le nom de Clément Vil, fut reconnu comme pape, par la France, l'Espagne, la Sicile et l'île de Chypre, fixa sa résidence a Avignon et y mourut le 16 septembre 1394 , après avoir porté le titre de pape , pendant seize ans. Urbain VI , le pape légitime, fut reconnu dans la plus grande partie de l'Empire, en Bohème , en Hongrie et en Angleterre. Les maux qu'entraîna ce schisme où Ton vit deux et quelquefois trois conapéti teurs se partager le suffrage et l'obédience des peuples furent
incalculables, el la confusion fut si grande que les hommes les plus savants et les plus éclairés ne savaient quel parti prendre. Aussi n'est-il point étonnant de rencontrer un certain désordre dans l'administration des Églises à la vacance desquelles pourvoyaient souvent a la fois le Pape légitime et son compétiteur.
Urbain VI, par une bulle du 23 mai 1379, nomma, à l'archevêché d'Aix, Jean d'Agoult , d'une illustre maison de Provence, subsistant encore de nos jours , qui remonte à Humbert , seigneur d'Apt , d'Agoult, de Cazeneuve et de plusieurs autres terres, et qui a une origine commune avec les maisons de Simiane et de Pontevez. Cet Humbert vivait en 993. Jean d'Agoult appartenait à la branche des seigneurs de Sault , était frère de Foulque d'Agoult, grand-sénéchal de Provence, et fils de Foulque d'Agoult, aussi grand -sénéchal , et d'Alice de Baux. Ses bulles lui avaient été , disent quelques historiens , accordées sur les instances de Charles Durazzo , fils adoptif de la reine Jeanne de Naples,qui, en môme temps, fit apporter, en Provence, une sentence d'excommunication contre Clément.
Par son testament du 23 juin 1380, la reine Jeanne désavoua Charles Durazzo, et pour mettre la France dans ses intérêts, elle adopta pour son fils Louis, duc d'Anjou, frère du roi Charles V , et le déclara son héritier universel. Clément VII ratifia les lettres d'adoption le 23 juillet suivant , et dérogea à la clause de l'inféodation de Clément IV qui portait, qu'aucun prince ne pourrait succéder au royaume de Naples, s'il ne descendait du roi Charles Iw. Ce trait de politique qui , dans la situation où se trouvait alors Jeanne, semblait devoir la sauver, accéléra au contraire sa chute. Excité par le pape Urbain VI et par Louis , roi de Hongrie , Charles Durazzo leva une armée et se mit en route pour envahir le royaume de Naples. En passant à Rome, il y fut couronné par le souverain Pontife. Charles fit son entrée à Naples, le 10 juillet 1381 et battit les troupes de la reine dont il fit prisonnier le quatrième mari, Othon de Brunswick. Jeanne s'étant remise à la générosité du vainqueur, celui-ci la pressa de confirmer son adoption ; mais elle s'y refusa. Il la relégua alors au château de Muro dans la Basilicate , et l'y lit étouffer entre des matelas , le 22 mai 1382.
Dans l'intervalle, Louis , duc d'Anjou, était venu en Provence pour soutenir les droits que lui donnait le testament de Jeanne , au royaume de Naples. Déterminé à tenter la délivrance de Jeanne, il songea à faire la conquête de ce royaume. Pour s'as-
Digit* ed by
ARGH1DI0CÈSE D'àIX.
surer de la protection de Clément VII, il fit partir, pour Avignon, son chancelier, Jean le Fèvre, évêque de Chartres, et y arriva lui-même, le 22 février 1382, au grand contentement de Clément et des cardinaux qui le reçurent avec des honneurs proportionnés aux services qu'ils attendaient de son courage. Louis ne trouva point cependant, dans les Provençaux , le zèle sur lequel il avait trop légèrement compté. Le sénéchal de Provence, Foulque d'Agoult, Raimond d'Agoult, seigneur de ;Sault; Jean d'Agoult, archevêque d'Aix, ses frères, les députés de la ville d'Arles et de Marseille vinrent lui prêter serment de foi et hommage , ainsi que Artaud de Méhelle, évêque de Grasse, et divers autres seigneurs. La ville d'Aix et la plus grande partie de la Provence refusèrent de le reconnaître , et les États assemblés répondirent à ses députés que n'étant assurés ni de l'emprisonnement ni de la mort de la reine, ils ne voulaient point obéir à un autre souverain. Du reste, Louis d'Anjou était odieux aux Provençaux , à cause des vexations qu'il avait exercées douze ans auparavant dans les territoires d'Arles et de Tarascon. Ce prince quitta la Provence le 13 mai avec une armée de neuf mille hommes , qui s'accrut de mille lances que lui amena Amédée VI, comte de Savoie. Les Visconti lui fournirent également des renforts, et le fameux condottiere Giacomo Caldura le joignit à la tôte des Napolitains mécontents, qui formèrent depuis le parti dit Angevin. Une flotte de vingt-deux galères appuyait en môme temps les mouvements de l'armée de lerre. Charles Durazzo n'essaya pas de résister à son rival : il se contenta de garnir ses places et résolut de n'engager aucune action sérieuse , persuadé que le climat de la Pouille et de la Calabre serait plus funeste aux Français que le fer de leurs habitants. L'événement justifia son attente. Louis vit son armée se fondro sans avoir accompli aucun fait glorieux, et deux millions de florins se dissipèrent sans lui avoir acquis aucun ami capable de le servir avec fruit. Privé de toutes ressources et prêt à tomber entre les mains de son prudent compétiteur, il mourut de chagrin à Bari, dans la nuit du 20 au 21 septembre 1384.
Pendant que tous ces événements se passaient dans le royaume de Naples , la Provence était désolée par le fléau de la guerre civile. Un amas de paysans appelés Cuchins ou Coquins, réduits au désespoir par les subsides, s'étaient armés contre les officiers du roi , contre les riches et les gens aisés et leur faisaient une guerre implacable, pillant leurs maisons et commettant une
infinité fie désordres par les intelligences qu'ils entretenaient dans la plupart defe villes. Quand on apprit la mort de Louis I** d'Anjou , les villes que la crainte retenait dans son obéissance, se soumirent à Charles Durazzo, et formèrent une ligne sous le titre d'Union d'Aix. Il n'y eut qu'Arles, Marseille, Pertuis et un petit nombre d'autres moins considérables qui demeurèrent fidèles à Marie de Blois , veuve de Louis, et tutrice de Louis BF d'Anjou t son fils, entré dans sa huitième année. Cette princesse vint en Provence pour faire reconnaître son fils , mais les Etats, asssemblés à Aix sous la présidence de l'archevêque Jean d'Agoult, résolurent de députer ce prélat à Marguerite, veuve de Charles Durazzo, qui avait été assassiné à Bude le 8 février 1387, pour la saluer comme reine , et proclamer Ladislas , son fils , comme roi de Naples et comte de Provence.
A son retour de cette mission, Jean d'Agoult trouva le viguier et le juge d'Aix qui s'efforçaient d'amener le peuple de la ville à reconnaître Clément VII comme pape, il les excommunia comme des schismatiques, fit resserrer la ligue d'Aix , et cette ville soutint pendant plus de deux années le siège que les armées françaises, victorieuses dans le royaume de Naples, vinrent mettre devant ses murs. La fleur de ses habitants avait péri par le fer ou par la fai m , ses environs étaient abandonnés et livrés au pillage. Elle avait successivement envoyé à Naples , Guillaume de Verdoin, Hugues de Clapiers d'Hièrcs et quelques autres députés, pour demander du secours à Charles Durazzo, puis à sa veuve. Mais n'ayant apporté de leur ambassade que l'aveu de la faiblesse de cette cour, les villes opposées à la maison d'Anjou se soumirent , et ce fut en leur nom que les consuls d'Aix , Antoine Vaureille , Jean de Tressemanes , et Guillaume de Verdoin traitèrent avec la régente Marie de Blois. Sensible à des marques de soumission dont les circonstances présentes lui faisaient connaître toute l'importance, la reine reconnut que les habitants d'Aix et leurs alliés , en prenant les armes pour résister à Louis, ne s'étaient point rendus coupables du crime de rébellion, attendu qu'ils ne lui étaient liés par aucun serment. Après cet aveu, elle n'eut pas de peine à les rétablir dans leurs droits, à rendre à la ville d'Aix ses anciennes prérogatives et à maintenir le corps de la province dans des privilèges qu'on aurait obtenus alors pour prix de la soumission , quand même ils n'auraient pas été fondés sur une possession immémoriale.
Jean d'Agoult fut excepté de l'amnistie, et il est présumable
ARCHIDIOCÈSE D'AIX
que c'est parce qu'il ne voulut point se séparer d'Urbain VI et reconnaître Clément VII. Aussi nous voyons ce dernier, par une bulle du 6 mai 1388 , déclarer que par suite du désaccord entre ce prélat et le roi Louis, son éloignement du siège d'Aix est devenu nécessaire , qu'il pourra plus utilement servir l'Eglise dans un autre diocèse où il trouvera plus de tranquillité , et qu'en attendant qu'un autre sujet capable ait été pourvu de l'archevêché, lui-même , Clément VII, en prend l'administration tant au spirituel qu'au temporel.
Cette bulle paraît cependant être demeurée sans effet, puisque on rapporte que Jean d'Agoult n'en continua pas moins à remplir les fonctions épiscopales et mourut le 22 septembre 1394 sans avoir abandonné le gouvernement de son Eglise. On l'inbuma dans la chapelle de Notre-Dame d'Espérance , à Saint-Sauveur; mais au XVIIe siècle, à la suite de diverses réparations, le tombeau qui lui avait été élevé et qui était assez remarquable par ses ornements et ses sculptures, fut déplacé et posé auprès de la porte du clocher.
Jean d'Agoult portait pour armoiries : d'or, au loup ravissant d'azur, lampassé, armé et vilené de gueules. On a toujours dit de cette maison : Hospitalité et bonté d'Agoult.