‹ La France protestante (volume 3)Chapitre 2 sur 169 · JOËL CHERBULIEZ, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

JOËL CHERBULIEZ, LIBRAIRE-ÉDITEUR

40, BOB db la mohnaib, 40 GENÈVE, MÊME MAISON

L'ESCALE (Joseph- Juste de), ou délia Scala, plus coonu sous le nom de Scaliger, que son père avait déjà illustré, naquit à Agen, dans la nuit du 4 au 5 aoûtl 540, et mourut à Leyde, le 21 janvier 1609.

La famille de L'Escale était originaire de rilalie supérieure. Jules-César, le père de notre Joseph, est le premier qui vint se fixer en France; il faisait remonter son origine aux princes souverains de Vérone, et par eux à Alain, le vainqueur d'Attila. De bons esprits ne répugnaient pas à admettre cette descendance. Et en effet l'Italie n'a-t-ellepas été assez bouleversée par les révol utions pour faire monter les uns et descendre les autres? Quoi qu'il en soit de cette haute naissance, contestée et disputée avec tant d'acharnement de part et d'autre, nous ferons remarquer que c'est aux yeux de la postérité le moindre des titres de gloire des Scaliger. Laissons les hochets aux enfants,

T. VIU

les Scaliger n'en ont pas besoin. Bien que favorable à la réforme des abus de l'Eglise et « à demi luthérien » , au témoignage de son fils, Jules -César Scaliger n'appartient pas à la France protestante. Nous n'avons donc à nous occuper que de Joseph, le seul de ses nombreux enfants qui paraisse avoir embrassé les doctrines évangéliques (i ) et le seul aussi qui sut dignement porter son nom, en y ajoutant un nouveau lustre.

Joseph Scaliger était le dixième de quinze enfants, dix filles et cinq garçons, que son père eut de son mariage avec Andietle de Roques-Lobéjac A l'ûge de 1 1 ans, il fut envoyé avec ses deux plus jeunes frères, Léonard et

(1 ) Ceppodant l'éloge qneDet Bartax fait da son frère aînc,Sylvc, « que la Gascogne honore, > pourrait faire supposer qu'il était aussi protestant. On lit dans le Sealigerana : m Sylvius fuit doctus ; habitabat propè Bartas ; erat negligcns;nibU scrlpsit ; liberos Don reliquit, etc. »

LES

Jean-Constant, au gymnase de Bordeaux , où professaient les célèbres Muret et Buchanan (leur aîné, Sylve, les y avait précédés). U y passa trois années, sans que rien fit pressentir ses étonnantes facultés. Une épidémie ayant éclaté à Bordeaux, Scaliger rappela ses fils auprès de lui, et depuis, Joseph continua à travailler sous sa direction. Les hommes de lettres et les savants sont rarement de bons pédagogues; comme ils ne s'appartiennent pas, ils ne sauraient se vouer aux autres. Scaliger, à qui du reste Tàge et les maladies rendaient la tâche encore plus difficile, ne se montra ni plus dé« Toué ni plus habile. Dans le plan d'études qu'il adopta, si tant est qu'il en eût adopté un, .le jeune homme avait tout à faire ; il fallait qu'il fut bien heureusement doué pour retirer quelque fruit de ce genre d'éducation. Cependant son esprit d'analyse, aidé de sa prodigieuse m'imoirc, suppléa à ce qui manquait à la méthode paternelle. A force de copier les poésies latines de son père, il linit par devenir lui-môme poète, c'est-à-dire qu'il apprit assez bien la facture du vers pour composer, dès l'âge de \ 6 ans, une tragédie d'Œdipe qui lui valut des encouragements, et dont il se souvenait encore avec satisfaction dans un âge plus mûr, bien qu'il ne l'eût pas^ jugée digne de Toirlejour. Outre ce labeur de copiste, qui lui était imposé, le jeune homme était tenu do faire chaque jour une narration latine sur un sujet à son choix. C'était là le sérieux de ses travaux. On comprend que ces exercices, sous un maître tel que ^on père, durent au moins contribuer à lui former le style; et, en effet, il en profita si bien que pour la pureté, la correction, l'élégance, l'élève finit par surpasser le maître. Mais on conviendra que ce n'était ni le plus sûr ni le plus prompt moyen de s'instruire.

Telles furentles occupations du jeune Scaliger, tant que vécut son père; il entrait dans sa dix-neuvième année lorsqu'il le perdit (21 oct 1558). Son

admiration pour lui lui faisait un devoir de ne pas dégénérer. Il se rendit à Paris dans l'intenlionide suivre un cours de grec, et s'adressa à i4(/n^» Turnèbe, Mais la marche lente et méthodique du savant professeur, bonne pour des esprits vulgaires, ne pouvait convenir à un esprit aussi vif, à une intelligence aussi prompte. Il renonça bientôt à ses leçons, et, se renfermant dans son cabinet, il s'appliqua à lire Homère, tout seul, à l'aide d'une traduction latine.

En vingt-et-un jours, il eut achevé la lecture de son auteur. Après deux années d'études , poursuivies avec cette ardeur, il possédait à fond toute la littérature grecque, poètes, orateurs et historiens, et il avait acquis une connaissance parfaite de la langue sans le secours d'aucun dictionnaire et sans autre grammaire que celle qu'il avait dressée pour son usage. Le succès l'encouragea à employer la môme méthode pour l'étude des langues sémitiques. On conserve à la bibliothèque de Gottingue, sous le titre de Thésaurus linguœ arabicœ [unà cum Supellectile universa librorum orientait' bus linguis scriptorum], le msc. autographe d'un dictionnaire arabe qu^l s'était composé et qui doit avoir servi de base à celui de Rapheling. La Bibliothèque nat. de Paris possède aussi un Vocabulaire latin^ par ordre alphabétique, entièrement écrit de sa main.

U acquit ainsi la connaissance de treize langues, tant anciennes que modernes.

C'est ce que confirme Du Bartas:

Scaliger, merveille de nostre âge, Le Soleil dessçavants,qui parle éloquemment L^Hébrieu, Grégeois, Homain, Hespagnol,

[Alemanti François, Italien, Nabien, Arabique, Syriaque, Persan, Anglois et Chaldalqae, Et qui, cliaméiéon, transfigurer s« peut, 0 riche, ô souple esprit: en tel autbeur qu'il

[veut:

Digne fils du grand Jule : et digne frère encore De Sylve son aisné, que la Gascogne honore.

Pendant les quatre années qu'il consacra à Paris à ses études littéraires, Scaliger subit l'infliienee des idées nouvelles; il se rapprocha des Protestants et suivit leurs assemblées religieuses.

LES

LES

Il nous apprend que ce fut M. de Bu- %a%val (I ), le frère du diplomate, « qui le mena au prêche duranl les premiers troubles.» £n 1562, il fut catéchisé « p»r M. de Chandieu jeune homme et Mathieu Viret, » mais, à ce qu^il avoue, il n'était pas encore a bien informé et assuré. »

L'année suivante, il entra dans la maison de Louis Chastaigner, sieur de La Roche-Pozay, en Poitou; à quel titre? on l'ignore; peut-être en qualité de précepteur de ses enfants , comme l'admettent M. Weiss, dans la Biogr.

Univ., et M. Jacob Bernays dans sa savante notice sur Scaliger (en allem., Berlin, 4855, in-8»}, ou plutôt à Utre d'ami, comme le suppose M. Ch. Nisard, dans son Triumvirat littéraire au XVI* siècle. Non que nous pensionsavec ce dernier écrivain que Scaliger fût trop fier pour devenir le précepteur des fils d'un simple particulier, lui qui ne l'était pas trop pour en accepter les libéralités; mais parce qu'à l'époque où il devint le commensal de Louis de La Roche-Pozay, les enfants de ce dernier (8 garçons, venus tout de suite, dit Scaliger comme s'il les avait vus naître, et 3 filles) devaient être bien jeunes (si toutefois ils étaient nés), pour avoir besoin d'un précepteur, puisque, en 1 594,c'est-à-dire plus de trente ans après, nous voyons encore Henri de La Roche-Pozay sur les bancs de l'école (2). On pourrait admettre que Louis de La Roche-Pozay, à la veille d'être envoyé en ambassade à Rome (supposé que ce fait ne soit pas controuvé) (3), attacha Scaliger à sa per-

(1) Il ue persévéra pasdans ses croyances.

(2) M. Filleau« dans ses généalogies des familles da Poitou, le fait naître a Rome, le 6 sept. 1577.

^3) M. Filleau, dans sa généalogie de U famille, ne parle pas de cette ambassade. Selon lui, Louis de La Koche-Pozay accompagna le duc d'Anjou en Pologne, et revint en France avec ce prince, qui le chargea « d'aller en son nom rendre au pape Pobéliirnce flliale. » Il fut rappelé en 1581, après .ivn:r séjourné environ cinq années à Home. St iiiger, (iaus son épitapbe de ce seigneur, iM* fait pas uou plus mention d'une ambassade an orieurc : • Âiuliii legationibu» pro cbris-

sonne en qualité de secrétaire, et après son retour en France, cet emploi étant devenu une sinécure, Scaliger se serait acquitté envers lui en dirigeant l'éducation de ses fils. Le mot de contuhernium dont il se sert dans sa Lettre sur l'antiquité de sa famille, ferait supposer des rapports plus intimes que ceux de pédagogue ou de secrétaire, des relations d'égal à égal, a Ab anno 4 563, ex quo in contubernio generosi Ludovici Castanei Rupipozaei esse cœpi, écrit-il, ad hanc usque diem, nuilum tempus mihi aut a peregrinationi* bus aut ab animi perturbationibus vacuum fuisse memini. » Quoi qu'il en soit, Scaliger passa une grande partie de sa vie, et la partie la mieux em* ployée pour ses travaux littéraires, au sein de celte famille hospitalière, ce qui lui fait dire que, depuis la mort de son père, il vécut de charités {elumi^ sinis). Dans une lettre datée de Rome, 4596, Henri-Louis Chastaigner, entré dans les ordres, lui écrivait : « Le grand respect que je vous porte, et le désir que j'ay de vous rendre quelque tesmoignage de la souvenance que j'ay de vos bienfaits en mon endroict, m'ont fait demander permission de vous escrire ceste cy, tant pour vous rendre conte de mondict silence, que pour vous aiseurer comme, lorsque cessera le susdictempeschement [c'est-à-dire lorsque la brebis sera rentrée dans le bercail» car la profession ecclésiastique lui défendait « estroictement la communica-

tiauiss. régis Uenriei III desideriit apnd Grcgorinm XIII et aliot principes glonosis&ioil functo. • Nous soupçonnons donc les biofrapbes de Scaliger d'avoir commis un anachronisme. En tout cas, M. Bernays se trompe lort* qu'il dit que ce fut le fils atué de la famlU« qui fut nommé ambassadeur à Rome ; en 156\ ce fils n'était vraisemblablement pas né. Voir le Scaligerana,au mot La Rocbe-Poiay. Poor ce qui est de PJicéron, il commet encore on» plus grosse faute, lorsqu'il avance que Scalifer s'attacba a Louis Chastaigner, • qui futdepali évéque de Poitiers. • Voir dans les Episirei fraoçoises à Jos. de La Scala une lettre datée de Fontainebleau, 1608, où Henri-Louis Chastaiiîiier marque a son ancien précepteur que, depuis un an, le roi lui a dounéla réserve de cet evéclié.

LES

LES

tion de ceax qni sont hors de TEglise catholique, apostolique, romaiue, »] je feray en sorte, a^ec Tayde de Dieu, que vous me recognoisterez le plus respectueux do vos vertus et le plus recognoissant disciple que vous ayez jamais eu. » Quelques aouées plus tard, en 1 607, il se plaignait de ce que, sur l'exemplaire deTEusèbe, dontScaliger lui avait fait hommage, il n'avait pas écrit « au bout de sou nom alumno — car c'est une qualité , dit-^il , que je tiendray toute ma vie aussi chère que celle que je prends de votre très-humble, etc. » 11 ne saurait doue y avoir de doute que Scaliger a eu pour élève Henri de La Roche-Pozay ; il nous apprend même qu'il lut avec lui tout Tibulle. C'est du reste ce que conûrme de Thou dans sesMémoires. Après avoir dit que personne n'était plus éloigné que Scaliger de l'csprildeprosélytisme, il ajoute : « Louis, seigneur d'Abin, de l'illustre maison Ch&teigner, qui 8*est acquitté avec tant d'honneur de l'ambassade de Rome, Jean, seigneur da La Rocheposai, et [Henri-] Louis, évêque de Poitiers, ses ûls, en sont des témoins irréprochables. Instruits l'un et l'autre dans la maison paternelle par cet homme célèbre (le dernier particulièrement ayant demeuré longtemps [un an] avec lui en Hollande), s'ils sont sortis de ses mains plus savans, ils n'en ont pas été moins atta* chés à la religion de leurs ancôtres. » Ce fut dans sa retraite du Poitou, qu*il écrivit son premier ouvrage, ses Commentaires sur Yarron, œuvre d'un jeuue homme qui lui attira quelques ennemis, mais où l'on remarquait déjà l'étonnante sagacité du philologue et du critique. En 1565, il accompagna à Rome Louis do La Roche-Pozay. Loin de le ramener dans le giron du catholicisme, l'aspect des mœurs de la ville sainte lui enleva ses derniers scrupules, (ai fut pendant son séjour h Rome qu'il cnlcntlit sa dernière inessiî. 11 passa en Italie la plus [grande partie (l<;s années 1555 cl 1505, recherchant avec avidilé toutes les occasions de s'in-

struire. Le docte Muret se montra bienveillant pour lui et le mit en rapport avec une foule de savants. Cependant la reconnaissance de Scaliger ne tint pas contre une petite malice que Muret s'imagina de lui jouer pour mater un peu son amour-propre. Scaliger s'était vanté de discerner i la première vue les styles des divers &ges littéraires de l'antiquité. Muret voulut en faire l'épreuve, et lui faisant tenir quelques vers de sa façon, il les lui donna pour un fragment inédit du vieux poêle comique Trabéa. Scaliger y fut pris, il alla même jusqu'à désigner la pièce d'où ces vers étaient tirés. Sa mortification fut grande lorsqu'on lui prouva son erreur. Il n'était pas homme à pardonner. On sait le trait sanglant qu'il lança au pauvre Muret :

Qui rîRidx flammas évaserai antè Tolosas Rumetus [Mure tus] famos vendidit il le mihi.

Avant de quitter l'Italie, Scaliger eut la fantaisie de visiter la capitale de ses États, Vérone. Mais dans la crainte que les usurpateurs de sa principauté ne lui ûssent un mauvais parti, il eut soin de changer de nom. « Si les Vénitiens me tenaient, disait-il naïvement, ils me coudraient dans un sac. » A la faveur de son déguisement, il échappa aux sbires et il put retremper tout à son aise son orgueil dynastique aux tombeaux de ses pères. Il rapporta do son voyage un recueil d'inscriptions qu'il augmenta par la suite, et dont il fit présent à Gruter. Ce dernier en fit usage dans le Thésaurus inscriptionum qu'il publiaà Ueidelberg, en 1 602, et pour lequel Scaliger ne dédaigna pas de composer VIndex : travail ingrat qui lui prit près d'une année entière. Les notes et les corrections qui se lisent à la suite de l'Index sont aussi de lui.

A son retour d'Italie, il alla visiter l'Angleterre et TÉcossc (I); puis il

(1) Prnbnblcinent avec son patron. Henri (Iliùtnif^ner, dans une de ses lettres, immis apprenti t\nv Sr.iliKer accompagna son pf^rr en tous voy.){;i>s hormis depuis qa'U avuit romnienré ia tirer sur Taage.

Page 1