‹ La France protestante (volume 3)Chapitre 3 sur 169 · UES · texte numérisé non relu

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reiint dsDsIe Pailou, oui) reprit ses travaux. Hais nos dissensions religieuses nelardëieDl pas è troubler son repos. 11 paraîtrait méino qu'il prit une part active à la iroisiËme guerre de re- I\gi<iu[i5fi9). Quamdivfminmilitiâ, dit-il dans une lettre ï P. Pithou, sous ta dale de ^b1^. A la suite de nos troubles civils, il perdit la plus grande partie de ce qui lui restait de son patrimoine, et plusieurs de ses amis périrent dans les combats. Alors, ctégoûlé de la vie et presque aussi de la science, il se rendit ï Valence auprës de CujsB (i 570) : • Veni ex illâ [Agen] Valentiam, écrivait-il ï Pithou, hoc est ei lurbulentissimis fluclibus in tranquillissimu m omnium virtutiim et humanarum literarum porlum, Jac.

Cujacium, qui me ex itl9 navi jam nauseantem omnibonoium studionim gustu rerecit, languentemque rccreavit et jam piopè deptoratum, imo et mlhi meisque rébus omnibus diiSdeDtem.ad Incem iterum revocavit. > (ilDJas ayant donc relevé son courage, l'engagea i, se livrer à l'étude du droit, romain. L'élève fil en peu de temps de tels progrès, que le maître lui proposa de devenir sou collègue. Hais Scaliger n'entendait pas lenoQcer à ses cbères études pour se perdre dans le labyrinthe de ce qu'il appelait la chicaTurie.

La riche collection de mss. du savant jurisconsulte lui fut d'nn grandsecours.

Cujas lui-même prenait un vif intérêt i ses travaux philologiques. Ce Tut, diton, i sa sollicitation — car la chasteté n'était pas la vertu du siècle, — qu'il publia les CateUtctes et les Priapiet.

Uneadmiration réciproque cimenta leur amitié, qui résista aux vicissitudes du temps, et aux susceptibilités de l'amour-prapre. Doctissimus J. Scaliger i qno pudet dissentire, écrivait Cujas dans ses Paratitles sur le Digeste, et dans une lettre à Loisel, peu après la - pertedesoufils, en 168t, 'J'aicéaus M. de la Scala, de qui la douce compagjiie m'a liié du sépuli^e oii j'étais miscrablcment tombé tit m'a essuyé VDt partie de mes piUuMS larmei. >

Son séjour à l'université de Valence fut encore marqué par la liaison qu'il y contracta avec le célèbre de Thou, liaison qui dura jusqu'à la fin de sa vie. Nous rapporterons l'éloge que deTbou fait de son ami dans ses Hémoires.

■ Ce fut â Valeuce que commença son amitié pour Joseph Scaliger, veiiu exprès dans celle ville avec Louis de Ûonjosieu et George Du Bourg, pour voir Cujas, qui l'en avoit prié. Cette amitié, née dans la conversation, s'augmenta toujours, et se conserva depuis, ou par lettres, ou par un commerce plus étroit, pendant trente-huit ans sans interruption. 11 ne pouvoit cacher sa joie, quand des esprits d'un caractère aussi violent que malin lui reprochoicnl celte liaison. 11 se faisoil honneur en public de leurs médisances. Le souvenir d'un commerce si doux, n boDUËte et si savant lui éloit si cher, qu'il disoil souvent que si Dieu lui eo donnoit le choix, il étoit tout prêt de le racheter aux dépens des mêmes reproches, desmemestraverseset des mémos outrages que leur baiue injuite lui avoit attirés; que c'éloit li toute la réponse qu'il avoit i faire \ leurs indignes calomnies. >• Un homme qui iuspirail de tels sentiments d'amitié, ne devait pas être un égoïste, comme on l'en a accusé.

Ce fut à la tecommandalion de Cnju que révËque de Valence, Montluc, invita Scaliger à l'accompagner on Pologne en qualité de secrétaire. 11 lui avait donné rendez- vous à Strasbourg, Arrivé dans cette ville, Scaliger y apprit le massacre de la Saiot-Bartbéiemy, et il s'empressa de retourner en Suisse. De son cOté, l'éveque de Valence, dont la catholicité était plus que suspecte, courut les plus grands dangers dani son voyage. Arrêté ii Verdun par un de ses confrères ecclésiastiques qui convoitait son évêché et qui espérait se débarrasser de lui i petit bruit, il ne fut remis en liberté que sur un ordre exprès de la Cour. Son désappointement fui grand lorsqu'il ne trouva plu9 personne au reudez-vous

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IT&f, 6âZIN). Au retour de son^amasdade, il écriTît à Scaliger : « M. de L'Escale, le èite Henry Estienne, que re vis à Francfort à mon voyage de Pologne, ne vous aura pas celé, comme ie croj, le regret que j'avois que je ne rasse venu à temps pour vous trouver ï Strasbourg, et rejeclois toute la faulle sur ce que j^avois esté retenu prisonnier à Verdun, et sur la timidité et

tirécipitation de Tabbéde Sainct-Ruffy neveu de révoque, Foy. LEBEY] qui TOUS avoit contrainct de vous en retourner, ainsi que bien amplement mV toit fait entendre M. Sturme, qui me donna telleasseurance de vostre bonne ▼olonté que ie vous en suis et seraj totisjours obligé. » Dans cette lettre

il S sept. 4 574), Montluc se plaint *nn pampblet, publié sous le nom sup- ^sé de fUrnesteft où on Taccusait iPavoir ttempé dans les massacres de la Saint- Barthélémy. Ses plaintes fk)urraient faire croire quMl soupçonnait Scaliger ou un de ses amis d'en être l'auteur. Il n'en était rien; on sait que c'était l'œuvre de Doneau, Scali-

fer dédia à Montluc son travail sur éstus comme un témoignage d'estime ri devait dissiper tous ses soupçons :

n'était pas homme à dissimuler ses Sètitiments : il avait appris dès l'enfance à détester le mensonge. Son horfeur de Médicis et de ses dignes fils Itai arracha un cri de guerre, bien plutM qu'on cri de douleur. Th, de Bèze lui-même jugea imprudent de mettre itt jour les vers acerbes qu'il écrivit sur la mort de Coîigny. Plus de trente ans après l'événement, en 1 606, son indignation était encore tellement fré- Éiissante dans son cœur d'hounôte homme, qu'ayant composé l'épitaphe tfe l'amiral, à la demande de sa fille, h princesse d'Orange, on fut forcé de T accommoder à laprudence dusiècle.

Après son départ précipité de Strasi^<rarg, Scaliger se réfugia à Genève.

fiatre meta dejsctof, obsiias locta, Âtratas, eupes, in taam sinam fugi, Ceneva, que me patri» exalem terra Bliida atf «e aniet carliate roTlatt.

Il y fut reçu habitant, le 6 sept. 4 571 • Au rapport de l'historien du Dauphiné, Chorier, Scaliger se serait trouvé à Valence (4) lors de la Saint- Barthélémy, et cette opinion serait confirmée par de Thou ( Voy. GROULART), si l'on devait ajouter foi aux révélations du Thuana (on se défie naturellement des gens qui écoutent aux portes).

Nous-môme, nous avons suivi cette version dans nos articles CUJAS et BONNEFOI. Mais la lettre de l'évoque de Valence, dont nous avons rapporté un fragment, prouve jusqu'à l'évidence que Chorier a commis une erreur.

Scaliger était à Lausanne le 24 août (VoyAQ Scaligerana), et c'est de celte ville qu'ignorant les événements do Paris, il se mit en route pour Strasbourg. M. Ch. Nisard, sans doute pour concilier les deux versions, admet que Scaliger, immédiatement après son arrivée à Genève, en serait reparti pour retourner à Valence. « Cette ville, ditil, était alors en proie à une agitation extraordinaire; les passions religieuses y étaient frémissantes; Ennemond Bonne foy^ savant professeur de droit et calviniste, avait dû s'y soustraire par la fuite. Scaliger, arrivant au plus fort de cette effervescence, fit comme Bonnefoy et regagna Genève en toute hâte. A Ce moyen terme ne nous semble pas admissible. Lesignal des massacres dans le Midi venait de partir de Lyon, dans la nuit do 28 au 29 août; leRhûno, teint de sang, en avait porté la nouvelle à Valence ; les cœurs les plus fermes étaient dans l'abattement, et certes ce n'est pas le moment que Scaliger eût choisi pour rentrer en France. On n'abandonne pas le port, quand la tempête est déchaînée.

Désirant le fixer parmi eux, les Genevois lui offrirent une chaire de philosophie. Après quelques hésitations, il accepta. M. Weiss et M. Nisard prétendent k tort qu'il maintint son premier refus. M. Bernays admet, au contraire, qu'il professa pendant un an à l'acadé-

(1) D'après Heinsias, dans ion Oratson fa- Bèfere, U fe troaVait à Kirli .

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mie de Genè?e, et il apporte à l'appui de son opinioD une foule de fort bennes raisons. Le document que nous allons citer, lèvera tous les doutes. Diaprés les Registres de la Compagnie des pas* teurs (Reg. A), Scaliger fut élu professeur le 31 octobre 4 572 , et il ne demanda et n'obtint son congé qu'ed septembre 1574 H). Il occupa donc sa chaire Tespace de vingt-deux mois.

Pendant ce tems, il lut \i ses élèves rOrganon d'Aristote et le De finibus bonorum de Cicéron. Il allait aborder la physique « lorsque Dieu l'appela à de plus grandes choses, » car il n'était pas propre « à caqueter en chaire et pédanter. »

Scaliger retourna dans la famille de son Mécènes, au château d'Abain. Le temps de son exil n'avaitpas été perdu. Sa publication d'Ausonne date de cette époque; son Festus suivit de près ; les Ëlégiaques, en&o, vinrent clore cette brillante série de travaux philologiques. Sur tous ces ouvrages, les âges de barbarie avaient laissé leur empreinte. Le mérite éminent de Scaliger comme scoliaste a été dignement apprécié par tous les hommes compétents, non seulement de son siècle, mais des siècles suivants; protestants ou catholiques, amis ou ennemis, tous ont admiré la sagacité de son esprit et l'étendue de son savoir. Le grand Saumaise luimême, un autre Scaliger, a écrit « que les siècles futurs ne produiraient jamais son semblable et que, dans les siècles passés, personne ne l'avait égalé. i> Il savait rétablir les textes les plus corrompus; les auteurs renaissaient sur sa plume; mais il lui arriva souvent de leur prêter son propre génie et de leur

(1) Sénebier, du reste, avait déj'a mentionné le fait; selon loi, il sollicita son congé a l'occasion de la mort de sa mère. Rien n'autorise à admettre que Scaliger ait de nouveau professé a Genève, en 1578, comme pourraient le faire croire deux Iciirrs de GKanius. que Burmann, dans son Sylloge epistolarnm, suppose ï tort avoir été écrites cette année, car il y est parlé de Bonuffoi comme étant encore en vie, et en 1578 ce jurisconsnlta éttit mort depuis 4 aos (8 févr. 1574).

faire dire des choses qu'ils n'avaient point dites. C'est ce que remarqua Bayle : « Sa profonde littérature était cause qu'il voyait mille rapports entre les pensées d'un auteur et quelque poiat rire de l'antiquité : de sorte qu'il s'imaginait que son auteur avait fait quelque allusion \ ce point d'antiquité, et sur ce pied-là, il corrigeait un passage. Si l'on n'aime mieux s'imaginer que l'envie d'éclaircir un mystère d'érudition inconnu aux autres critiques»

l'engageait à supposer qu'il se trouvait dans tel ou tel passage. Quoi qu'il ea soit, les commentaires qui viennent de lui sont pleins de conjectures hardies, ingénieuses et fort savantes; mais il n'est guère apparent que les auteurs aient songé à tout ce qu'il leur fait dire. » Cette critique est saus doutt fondée, mais elle a le tort d'être trop générale. Ces abus de pouvoir étaient inévitables. Le même reproche a été adressé à chaque meilleur critique da XVI* siècle, à Lambin, à Turnehe, à Jusle-Lipse, à Henri Estienne, à C% jas^ etc. Au jugement de M. Weiss, Scaliger « malgré ses fautes nombreuses, n'en reste pas moins l'un de nos premiers philologues; aussi savant latiniste aue Juste-Lipse, il lui était bien supérieur dans la connaissance du grec, et Ruhneken le regarde comme le chef et le maître de cette suite nombreuse d'illustres critiques dont les talents ont brillé d'un si grand éclat en Hollande, au xvii* siècle. ■

Bientôt Scaliger passa à un autre ordre de travaux. Aucune science ne lui était étrangère, et s'il ne tenait pas toujours le premier rang, au moins n'était-il pas déplacé parmi ceux qui le tenaient. Nous ne parlerons pas de U pointe qu'il fît sur les terres de Messieurs de la Faculté (4 578), et qui souleva les susceptibilités de plusieurs vieux docteurs qui ne comprenaient pas qu'un simple grammairien pût leur en remontrer sur leur art. Nous passerons de suite à ses travaux sur l'astronomie et la connaissance des temps.

Son édition du poète Manilius (4579)

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lai ouvrit une nouvelle carrière de gloire, en même temps qu'un nouveau champ de combats. Sa réputation était telle que plus d'un petit savant pensait se grandir en provoquant ses attaques. Quant à lui, bien convaincu de ta supériorité, il n'entendait pas que l'on portât la main sur sa couronne, 6t même ses amis devaient user de toute sorte de ménagements pour ne pas froisser son orgueil; plusieurs d'entre eux restèrent parmi les blessés et entré autres Du Jon, savant estimable, qui eut la hardiesse de donner, après lui, une nouvelle édition de Ma- Dilius. Dans ce savant ouvrage, Scaliger n'avait pas tant en vue de rétablir le texte de son auteur, que de faire connaître l'état de la science astronomique chez les Anciens. Â l'apparition de ce livre, ce fut au tour des mathématiciens de jeter les hauts cris. Chacune des publications de Scaliger soulevait une tempête. Cependant, loin de le détourner de ses travaux , le bruit semblait Fexciter. On était encore au fort de la .mêlée, lorsqu'il fit paraître le plus sa- Tant de ses savants ouvrages, son li- ▼re8urlaRéformedestemps(1583)(1), Ses ennemis les Jésuites ne se continrent plus; il y eut dans leur camp des larmes de rage. Scaliger avait dédié fOD livre au président de Harlay, chargé de mettre en vigueur le calendrier grégorien; le président ne le remercia même pas. Il y avait sans doute dans la critique qu'il faisait de la réforme grégorienne un peu de passion huguenotte, mais, ce défaut à part, son livre était un chef-d'œuvre d'érudition; il laissait bien loin derrière lui les travaux àêiBéroalde, des Mercator, et de tous ceux qui avaient écrit sur la chronologie. Sa connaissance des sources orientales lui avait ouvert une mine ^ peu près inconnue avant lui. « Le succès de ce livre fut immense, dit M. Nisard.

(1) Ce triTiilde g^aot loi prit moins de trois années : Opos, dit-iU in Bilurigibus iustitBtom [en 1581, il était k Boargcs aaprès 4t Gojas], in Lemovicibas affectoo, in Pic* loBlbu ad exitam perdaxi.

Il donna lieu à une sorte d'armistice entre Scaliger et ses critiques, pendant lequel tout le monde parut d'accord pour admirer son œuvre et l'en laisser jouir lui-même en repos. » Mais comme BOUS l'avons dit, cette trêve fut courte, elle dura le temps de préparer les armes. Inutile de dire que le livre fut mis à l'Index.

Après ce suprême effort d*érudition, Scaliger parut se reposer. Il continua à vivre au sein de la famille de Louis d'Âbain, ne s'en éloignant que pour faire de temps en temps de courtes excursions. En 4583, il était à Nérac, où il fut reçu en audience par le roi de Navarre; l'année suivante, nous le voyons à Paris ; enfin, en \ 586, il fit un voyage en Provence. Les dernières années qu'il passa eu France furent troublées par nos dissensions civiles. Sans être fanatique et intolérant, il était très-zélé pour sa religion, et c'était plus qu'il n'en fallait pour être en butte à la haine. Dans ces malheureux temps, il n'y a- Tait d'asile nulle part, pas même dans le for intérieur. Les Titans avaient escaladé le Ciel, et l'homme s'était mis à la place de Dieu.

Après avoir perdu Juste-Lipse, qui venait de faire sa paix avec les enfants de Loyola et do rentrer en grâce, les curateurs de l'académie de Leyde jetèrent les yeux sur Scaliger pour le remplacer. Les Etats-Généraux et le prince Maurice se joignirent à eux pour l'en solliciter. On savait sa répugnance à accepter des fonctions publiques. On mit tout en œuvre pour en triompher, on le prit habilement par ses défauts, on s'adressa tour à tour à son orgueil de patricien, à sa vanité de savant. Un jeune professeur, Gérard Tuning, lui fut député (oct. 459f), chargé de lettres et de dépêches. 11 avait pour mission de se rendre auprès de Henri lY, alors occupé au siège de Rouen, afin d'obtenir son consentement. A cette époque de régénération, les hommes de la trempe de Scaliger ne s'appartenaient pas, ils étaient comme la propriété de l'Etat. Henri, qui avait peu de

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penchant pour les savants, fut charmé de pouvoir obliger, à si peu de frais, ses bons amis les Hollandais; il écrivit à Scaliger pour le presser, en son nom, d'accepter les offres des Etats- Généraux. MuDi d'un sauf-conduit (3 déc.) , le docteur Tuning se rendit au château de Preuilly, en Touraine, où résidait alors notre savant. Mais étant tombé eu route entre les maius d'un parti de Ligueurs, il fut entièrement dévalisé. Arrivé au terme de son voyage, il ne^ put faire connaître que verbalement le contenu de ses dépêches (1). Scaliger fut très flatté de l'honneur qu'on lui faisait; mais il ne te croyait pas propre à renseignement public, et il résista ^ toutes les instances; il écrivit dans ce sens au prince Maurice (20janv. 1592) sans engager toutefois l'avenir.

Sur ces entrefaites, quelques amis qui voyaient avec peine que la France perdit le plus beau fleuron de sa couronne littéraire, et de ce nombre le sage Du PlessiS'Mornay, firent une tentative auprès de Scaliger pour le retenir. A leur instigation, et avec l'agrément de Henri IV, la princesse de Condé, Catherine de La Trémoille, le pressa de se charger de l'éducation de son fils, alors âgé de 4 ans I (2). « Ne refu- ' sez donc, je vous prie, lui écrivait la princesse, de servir au Roy mon seigneur en ceste occasion, lequel je sçay avoir ceste volonté, et d'obliger toute ceste France à vous. Pour mon particulier, j'estimeray atteindre au comble de ma plus grande félicité si je puisse acquérir ce thrésor k mon fils ; faisant peu d'estat de toutes les grandeurs du monde si elles ne sont accompagnées de la vertu. » Et la princesse terminait en se disant sa très-affectionnée et obligée amye. Tout autre que Scaliger eût peut-être accepté des offres aussi flatteuses que brillantes ; pour lui, il re-

(1) Elles sont reprodnites, avec la réponse 4t Scaliger, a la suite de ses Epittolœ.

(2) Sa lettre n'est pas datée ; on la trouve parmi les Epistres fraoçoises à Joseph de La Seala.

fusa, non qu'il s^estimât « trop prince lui-même pour demeurer à la cour \ titre de domestique d'un prince, > mais parce qu'il mettait son indépendance au-dessus des honneurs et des richesses, et comme il le dit lui-même, parce qu'il « ne voulait point être courtisan; il honorait les Grands, mais il n'aimait point les grandeurs. » Au surplus, si cette raison n'avait pas été suffisante, une autre considération trèsimportante eût pu le décider à un refus. Catherine de La Trémoille était encore sous le coup d'une accusation infamante {Voy, 11, p. kit et suiv. ), et Scaliger n'était pas homme à croire que la noblesse lavât le crime.

Les Hollandais, de leur côté, ne se découragèrent pas. Une correspondance s'était établie entre le docteur Tuning et Scaliger. On faisait jouer toutes les mines pour vaincre sa résistance ; on allait au-devant de tous ses désirs ; on prévoyait toutes ses répugnances. Jamais affaire d'État ne fut conduite avec plus d'habileté et de persévérance. Heureux les pays où la possession d'un savant est disputée avec plus d'ardeur que la possession d'un territoire ! A la fin, on ne lui demanda plus que d'aller se fixer à Leyde, en le dispensant de toutes les charges du professorat. On lui faisait la position la plus honorable en même temps que la plus indépendante. Il devait marcher de pair avec le recteur. Tant de bienveillance surmonta enfin ses dernières hésitations ; il accepta. Henri IV lui écrivit pour l'en féliciter. H se mit en route dans l'été de 4 593, emmenant avec lui le jeune Ghastaigner (i), et alla s'embarquer à Dieppe.

(1) Le père du jeune homme, qui était an camp d'Auzances avec son flis aîné Jean, écrivit a Scaliger (21 juin) pour s'excuser de ne pouvoir lui aller dire adieu, « et vous asseurcr, lui dit-il, de la puissance qn*avez sur moy, qui ne fera jamais que moy et les miens ne nous resentions de tant de faveur que nous avons rereu et recevons ordinairement de vous, et que ne désirions vous en rendre loutes nosvies perpétuel service. *• Bt dans une lettre précédente, du 23 mai : « Le plus grand heur, lui diiait-il, que je poorray jamais avoir en

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Le roi avait donné ordre aux gouYernenrs des yilles par où il passerait, de le faire escorter, de crainte qu'il ne tombât entre les mains des Ligueurs qui tenaient encore la campagne.

Dans les premiers temps de son séjour à Leyde, Scaliger éprouva un dérangement dans sa santé qui lui fit craindre de ne pouvoir s'acclimater ; ses forces déclinaient sensiblement ; la mélancolie s'emparait de lui. Mais après ce premier tribut payé i un ciel étranger, dans un âge où Ton rompt difOcilement le cours de ses habitudes, il retrouva son assiette, et renonça bientôt à toute pensée de retour. Les relations qu'il noua avec les personnages les plus considérables du pays, avec l'infortuné Barneveldt, avec notre ambassadeur Choart de Buzanval, contribuèrent à adoucir son exil. La famille de Dousa était comme la sienne. La Tenve du prince Guillaume, Louise d$ Coligny, l'entourait de prévenanees (i). Le prince Maurice le traitait ivec bonté et respect. « Maurice n'est point glorieux, lui font dire les frères Vassan, je ne le vay saluer que deux 08 trois fois l'année; il n'y prend plus garde et ne s'en soucie pas ; s'il éloit comme les autres, il m'y faudroit aller souvent. Quand je vay à la Haye, son Exe. me fait toujours asseoir à table auprès de lui, même devant ses cousins. »

On a accusé Scaliger de sécheresse do cœur. Cette accusation ne nous parait pas fondée. Il est bien vrai que son amour-propre (qui était excessif chez lui comme chez la plupart des savants

ce monde est que nous puissions passer notre vieillesse ensemble. • Ce vœu ne fat pas exaucé : il mourut bientôt après, le 29 sept. 159S, a rage de 60 ans.

(1 ) Huet raconte une petite anecdote qui fait voir dans quels termes Scaliger était avec cette princesse. Jacq, de Cahaignetf rerteur de rnniTersiié de Caen, avait proflté du départ de son parent, Etlienne de Cahaignet, qui se reudait ï l'académie de Leyde, pour envoyer à Scaliger « une bourse en' broderie d'or. • Au moment où le jeune homme s'acquittait de sa commission, la princesse survint, et, comme elle admirait le travail, Scahgtr la pria de l'accepter.

de ce siècle) lui fit rompre avec quelques-uns de ses amis. Mais il n'était riea moins qu'égoïste dans son commerce avec eux, il se mettait volontiers à leur service, il leur communiquait avec libéralité le fruit de ses travaux. Casauhon nous apprend que Scaliger était consulté comme un oracle, et que •i l'on réunissait tout ce que ses amis lui doivent, on en pourrait composer un gros volume. 11 leur dispensait Hberali manu quicquid magno sudorc guasiverat. Et ce qui doublait le prix du service, c'est qu'il paraissait l'accepter plutôt que le rendre. Il admettait aussi la contradiction, mais il y voulait des formes, et il ne souffrait pas que l'on chaulât victoire quand il arrivait qu'on le prit en faute, c'est-àdire qu'il n'entendait pas que l'on se grandît à ses dépens. Il conserva jus»

qu'à la fin de sa vie tous ceux de ses amis qui étaient dignes de ce nom.

Pour faire naître une amitié telle que celle de Casauhon, il ne fallait certes pas avoir le cœur sec. Ces deux savants ne se virent jamais, et cependant jamais il n'y eut entre eux le plus léger refroidissement. Ils s'aimaient autant qu'ils s'eslimaient. Un jour qu'à force d'économie, Casaubon était parvenu à mettre de coté de quoi faire le voyage de la Hollande, et faisait espérer sa visite à son ami, il faut voir avec quelle sollicitude Scaliger caressaitcette douce pensée I On eût dit un père qui attend son fils.

Bien qu'il ne professât pas, son se* jour à Leyde ne fut pas sans influence sur les études. Une foule de jeunes gens, attirés par sa présence, y accouraient de toutes les parties de l'Europe. Il les accueillait avec bienveillance, et plusieurs jeunes savants, tels que Heinsius, furent formés par lui. Sa première publication en Hollande ne fut pas heureuse ; elle eût pu jeter quelque déconsidération sur l'auteur de la Réforme des temps. 11 s'imagina avoir trouvé la solution du problème de la quadrature du cercle, cette pierre philosophale des mathématiciens, et fit paialtre ses

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Eléments de cyclomélrie,qu^iI dédia aui curateurs de Tacadéniie et aux bourgmestres de la Yille. Il se croyait bien sûr de son triomphe. En même temps, et comme pour faire la parlie plus belle aux rieurs, il eut la malheureuse idée de publier sa lettre ï Dousa sur l'Antiquité de sa race. Quoique écrite avec une certaine candeur, et par un homme cooYaincu, cette lettre allait lui attirer toute sorte d'outrages. Il y eut dans le eamp ennemi des tressaillements de joie. Mais il se passa quelque temps «tant que le gros de Torage éclatât.

On se contenta d'abord d'escarmoncber.

Le savant mathématicien Viète, qui fut m des tenants, alla jusqu'à menacer maître Jêieph de L'Escale^ docteur en grammaire^ d'un procès en diffamation. Scaliger se lut. Etait-ce mépris de la part de Viète? non; car après le combat, il eut la sincérité d'exprimer devant Casaubon toute son admiration pour son adversaire. « Quicquid hujus ait, tanta me illius portentosissimi ingenii incessit admiralio, ut auctores rerum mathematicarum , prxsertim grscos, solum Scaligerum perfectèputem intelligere. • Puis il ajouta : < Pluris se Scaligerum vel errantem facere, quàm multos xaTopSoOvra;. » Cependant les Jésuites fouissaient leurs mines.

Une de leurs armes familières fut toujours la calomnie : petit péché que la fin justifie. Us répandirent le bruit que Scaliger n'attendait plus que l'occasion pour faire sa paix avec décence. On en administrait la preuve. En \ 604, le médecin Vert%nien(\ ) lui faisait savoir « la jactance que faisoil le Père Gotton de le gagner par vaines promesses et attirer \ Paris pour le faire révolter, ainsi qee lui avoient appris Messieurs Dm PkitiS'Mornay, ùt La Noue, S'-Ger»

main, député des églises près du Roy, et à*Aubignjft qui le prièrent... de l'en aëvertir, et que c'estoit la crainte qu'a- Toyent les Jésuites que son Eusèbe descouvrtt le pot aux roses. » L'amkassadeur Jeannin fut même chargé d'y lettre la main. « Sa Majesté a mons-

(1) Aussi apfeM Sêint-Vertimien.

tré, écrivait-iU Scaliger, vous vouloir gratiûer de la pension de deux mille livres, demeurant en ce pays, ou de trois mille si retournez en France et semble qu'elle désire plus le dernier.»

Trois fois l'ambassadeur revint ï la charge, et trois fois Scaliger, qui n'était pas homme ï trafiquer de sa conscience, repoussa ses avances. Chaque jour, notre savant en voyant le malheureux état de la France, s'applaudissait davantage de la résolution qu'il avait prise. « Malheureuse France, exposée aux outrages de tant de fripons f écrivait-il à Casaubon. Là,pisces minutes magnus [Henri IV fjcomest; lSi,les magistrats s'engraissent du sang des malheureux, et ce qui, ï mon sens, sera encore plus pernicieux, c'est que malgré le grand éclat que jette la vérité, les ténèbres du mensonge tiennent dans l'ombre les hommes sages et clairvoyants. Nulle part ailleurs on ne voit autant de moines et deprestolets. Chaque jour, dans notre Aquitaine, dans la Narbonaise,S6 multiplient des essaims de Loyolites, et, ce qui n'est pas douteux, ou ils seront bientôt réintégrés dans leur ancien nid de Paris, ou ils y rentreront de force. Sans tous ces inconvénients auxquels est exposé tout honnête homme en France, et nulle part ailleurs qu'en France, je me serais retiré depuis longtemps avec mes Mu* ses dans mon camp d'Aquitaine, et à défaut d'autres avantages, j'aurais au moins celui d'y dresser mon grabat dans ce coin où mon vieux et vénérable père, que l'Aquitaine futindigne de posséder, a composé tant d'ouvrages (i).»

Notre savant ne tarda pas à se relever honorablement de sa chute. Indépendamment de quelques publications moins importantes, Publius Syrus, As- Ci) M6mes regrets sur le triste état de Jt France dans une lettre da 16 Juin 1603, dont L'Estoile rapporte un fragment : « Somme tonte, il ne faut que mal faire en France poor avoir dn bien ; mais faire do bien pour arotr da bien. Je crois qa'il y a longtemps qoe la eousiume en est perdue. Qui a jamais veu un siècle si corrompu ? changemens si inopinez, tvenf lemens si incroyables ! Il n'y a remède : Omat in prccipitl viUaai ytetit. •

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trampsychus, Apulée, il donna, à quelques années de distance, de nouvelles éditions, considérablement améliorées, de ses trois principaux ouvrages, la Réforme des tems,Manilius et Catulle. En même temps, il recueillait de tous côtés des matériaux pour une édition do la Chronique d'Ëusèbe. On sait que Ton ne possède de cet ouvrage que la traduction latine qui en a été donnée par saint Jérôme. Scaliger faisait peu de cas de ce saint et des Pères en général; les Protestants eux-mêmes étaient scandalisés du sans-façon avec lequel il en parlait. « Je ne me ferois jamais chrétien 5 lire les Pères, disait-il, ils ont beaucoup de fadaises. » 11 travaillait à cet ouvrage avec Tardeur d'un jeune homme qui a à conquérir sa place au soleil. Â force de veilles, il avait perdu le sommeil. Il avait en main sept ou huit manuscrits d'Ëusèbe, et il en sollicitait encore auprès de ses amis. « La plupart de ces manuscrits se contredisant, dit M. Nisard, le seul fait de les collationner et de les mettre d'accord exigeait une force de volonté secondée . d'une intelligence telle, que Scaliger était sans comparaison le seul en état de l'exécuter. » Avant môme que son ouvrage eût été achevé, ses ennemis l'attaquaient déjà. L'impression, à son grand déplaisir, marcha avec une extrême lenteur. Les curateurs de l'Académie avaient dû s'en mêler pour forcer un imprimeur à se charger de ce travail. Il le fit de mauvaise grâce ; au bout de deux ans, celte impression n'était encore guère avancée, lorsque Scaliger, impatienté, prit le parti de recourir à d'autres presses. Pendant ce temps, la petite guerre se continuait, avec ses ruses et ses embûches. Le jésuite Serarius resta sur le terrain à suite d'une escarmouche. David Paré lui-même, un des amis de Scaliger, pour avoir osé contester quelques points de chronologie, n'obtint pas grâce à ses yeux. Ses ripostes étaient des coups de massue, heureux lorsqu'il n'y ajoutait pas de grossières injures.

Les gros mots lui venaient facilement ï

la bouche ; quand la colère l'emportait, il en parlait le langage. C'était dans les mœurs du temps (1). À la fin, sentant leur impuissance sur le terraio de la science, les Jésuites prirent un biais et se jetèrent sur sa vie privée. Sur ce terrain-là> la calomnie avait au moins ses coudées franches. On est toujours dans le vrai aux yeux de ceux qui aiment la médisance. En 4 605, parut l'Amphitheatrum honoris du jésuite Scribani, sceleratissimè doctui et doctissimè sceleratm^ comme le qualifiait un jour un honnesle homme devant L'Estoilo. Voici le jugement qu'en porte M. Nisard : «Aussi violent que licencieux, TAmphitheatrum honoris, dans une société réglée, eût dû faire chasser Tauteur du pays»

comme Archiloque le fut jadis de plusieurs villes de la Grèce, et la lecture en être interdite comme on interdit à Sparte la* lecture des iambes du satirique grec. On est pénétré de dégoût à l'aspect de cet amas d'ordures et de turpitudes, fruits d'une imagination en délire, et qui se dédommage, en se prostituant, de la compression que le respect des vœux monastiques a imposée à la matière et aux sens ; on est révolté du zèle que déploie l'auteur à les extraire des sources les plus impures, grecques ou latines, de l'art avec lequel il les rassemble, de la complaisance avec laquelle il en salit son papier ; on frémit d'horreur en lisant les calomnies atroces qu'il déverse sur les têtes les plus honorées, catholiques ou protestantes, et généralement sur tout ce qui n'était pas ami des Jésuites. » Scaliger avait cetheur de figurer parmi ces derniers au premier rang.

Aussi ne fut-il pas ménagé par le jésuite. Un pamphlétaire non moins odieux, non moins forcené, Scioppius, descendit bientôt après dans l'arène, armé de son Scaliger hypobolimasus [TiroCoXitMtîo;, faux, supposé]. Ce mi-

(1) La mode ne 8*en est pas perdae dans les siècles saiTants. Voltaire a plus d'an trait de ressemblance arec Scaliger. Le génie doitil toujours avoir sei faiblesiea f

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férable aTait été autrefois un des fanatiques de Scaliger, qu'il trouYait «plus semblable aux dieux qu'aux hommes ; » mais s'étant, par calcul plutôt que par conyiclion, réconcilié avec Rome, il éprouva le besoin de donner des gages à ses nouveaux alliés. « Avec assez de talent pour aspirer à un rang distingué parmi les doctes de sa communion, il ne paraît pas, dit M. Nisard, qu'il entassez de continence pour s'accommoder de l'austérité de leurs mœurs. Ambitieux d'ailleurs et dévoré d'envie, il pensa qu'avec plus de moyens de contenter son ambition, il trouverait dans la communion romaine plus de facilité pour attaquer les hommes de lettres protestants qui lui faisaient ombrage, étant assuré d'ailleurs que les catholiques fermeraient les yeux sur sa basse envie, pourvu qu'il se signalât par un zèle vigoureux contre les ennemis de l'autorité du Saint-Siège. »

Scioppius ne se contenta pas de contester i Scaliger sa naissance eu rapportant la fable imaginée par le professeur de Padoue, Niphus, qui le faisait descendre d'un maître d'écolo de Vérone, nommé Burdon ; il dénigre ses mœurs, il l'accuse d'athéisme; mais i l'appui de ses accusations d'immoralité et d'impiété, il n'apporte aucune ombre de preuve, et la vie entière de Scaliger le dément. Nous ne citerons que cette phrase de ce livre infâme; elle suffira pour nous faire juger ce que vaut le livre et ce que valait l'auteur. «Tu signales aux bons les périls de l'Inquisition : qu'appeiles-lu les bons? ceux qui te ressemblent, c'est-à-dire les athées comme toi, les hérétiques comme toi, les fauteurs comme toi des sciences occultes? Ah I si l'Inquisition vous tenait tous tant que vous êtes, quelle occasion pour moi de te dire ton fait, sans intermédiaire et sans truchement! » Le cœur se soulève en entendant hurler ces appétits de bètes féroces. Et cependant, parmi les juges de l'Inquisition, que de Scioppius f

Ces attaques, auxquelles Scaliger était trop sensible, troublèrent les dernières années de sa yie et hâtèrent peut-être sa fin. Il eut le tort de répondre à Scioppius, c'était lui faire trop d'honneur. Il aurait dû imiter de Thou, que ce furieux avait également attaqué, ou laisser le soin de u défense h ses amis. Déjà Heinsius avait relevé le gant. Mais les deux Satires de ce jeune champion avaient paru à Scaliger des armes trop courtoises pour un pareil adversaire et il prit la plume. Ce fut au milieu de ces luttes et de ces dégoûts, que Henri lY, à l'instigation du P. Cotton, renouvela Bes instances auprès de Scaliger pour l'attirer à Paris. Mais Scaliger était trop clairvoyant et trop attaché à sa religion pour tomber dans le piège ; Henri IV n'était plus un mystère pour personne, on savait où il allait. Il refusa donc toutes les avances de son ambassadeur Jeannin, qui insistait en lui offrant de l'emmener passer l'hiver â Paris et de le loger commodément.

«Et suis certain, lui disait-il, que n'en sortirez point qu'avec contentement du roy. » Il craignait que « l'air humide » de la Hollande n'empêchât son rétablissement (i). Le mal fit en peu de temps des progrès rapides. Une hydropisie se déclara. Scaliger ne se fît pas illusion sur son état; il se prépara à mourir avec la résignation du chrétien. Il plaisantait sur son mal, tant était grande la sérénité de son esprit, et se comparait, à cause de l'énormilé de son ventre, à Diogène dans sou tonneau. Heinsius l'assista dans ses derniers moments avec une sollicitude filiale (2). «Daniel, mon fils, voici la

(1) « Scaliger, rapporte L'EstoisIe, no toqlat jamais recevoir de lay une bourse, dans laquelle il y avoit mil ccus. •

{t) Outre sa lettre a Casaabon.où il entre dans de longs détails sur la maladie et les derniers moments de son protecteur, il publia In obitum Jos. Seal. Orationes duas, 1609, in-4* (dédiées à Tambass. Jeannin), qu'il flt précéder d'un portrait de Scaliger. Le second de ces discours est adressé aux curateurs de Taradémie et aux bourgmestres, au sujet du monument qu'ils avaient voté à Scaliger.

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fin, lui dit-il un jour. Je puis à peiue endurer ce que je souffre. Mon corps est épuisé par la maladie et par l'habitude du lit. Mais mon esprit conserve toute sa force. Si mes ennemis me voyaient, ils attribueraient mes souffrances à la vengeance divine. Tu sais ce qu'ils ont déjà publié sur moi. Tu peux être mon témoin. Poursuis comme tu as commencé. Et fais cela afin de défendre religieusement la mémoire de celui qui t*aime tant. Mais Dieu aussi t'aime, sans doute. Et il trimera, aussi longtemps que tu reconnaîtras avoir reçu tes dons de lui ; ils auront d*autant plus de prix que tu l'en glorifieras moins. Fuis la présomption et Torgueil. Garde-toi autant que possible de 1 ambition; et surtout garde-toi de rien faire par calcul contrôle vœu de ta conscience. Tout ce qui est en toi est

de Dieu. Tckvov çîXe, ol/ôiieBa [Cher

fils, nous nous en allons]. Ton Scaliger a vécu, pour toi. » Il expira le il janvier ^ 609, dans sa soixante-neuvième année. (1 n'avait jamais été marié. Par son testament, fait en 1607 (un premier, en latin, datait de 1601), il institua sa sœur (une autre de ses sœurs avait pris le voile^ héritière du peu de biens qu'il possédait encore & Agen, et il laissa en souvenir quel-

Îues bagatelles (quisquiliae) à ses amis, (uod [ii'«nr,{Aô<rvvov] , dit-il, amorem meum magis quam divitias testari potest. Il ordonna que ses papiers fussent déposés dans la Bibl. de l'académie, avec défense de publier ceux de ses écrits auxquels il D*av3it pas mis la dernière main. Il légua à Heinsius ses Additions et Corrections pour une nouvelle édition du livre De emendatione temporum, du Manilius, et des Élégiaques latins, et ï Fr. Gomar celles pour la Chronique d*Eusèbe. Il légua, en outre, l\ la Bibliothèque de l'académie, que dirigeait Heinsius, une foule de mjBS. grecs, hébraïques, chaldéens, syriaques, arabes, éthiopiens, persans, irméniens. Dans les derniers temps

A la su le $e trouvent une fuule de piècei de vers, en srec et en latin, en son honneur.

de sa vie, il s'occupa plus particulièrement i prendre des copies de msf .

•rientaux pour en faire hommage à l'académie. Il fut enterré sans aucune pompe, comme il l'avait ordonné, dans l'église française de Sainte-Marie. Il demanda qu'on mit sur sa tombe :

Jo$, Seal., Jul, Cas. a Burden fil., resurrectionem htc expectat. Heinsius et Baudius prononcèrent, tous deux, son oraison funèbre dans la salle de la Faculté de théologie, le premier, de suiter après l'enterrement, le 25 janvier, elle second le lendemain. Les curateurs de l'académie, et les bourgmestres lui votèrent une inscription : iEterne mémorise viri qui invicto animo contra Fortunam adsurgens, ac jus suum sibi persequens, imperium majoribus erepium, ingénie excelso, labore indefesso, eruditione inusitalâ, in litterariâ Republicâ quasi falaliter recuperavit. En effet, Scaliger tint le sceptre de la critique littéraire, d'un consentement à peu près unanime.

Au jugement de Bajle, il avait une érudition extraordinaire, l'esprit élevé, pénétrant, vaste ; en un mot c'était un prodige et un miracle de nature. S'il eût été modeste, dit-il, il eût été le plus heureux et le plus glorieux de tous les savants ; mais il avait une si grande opinion de son mérite qu'il croyait que les autres hommes n'étaient rien en comparaison do lui.

Heinsius nous apprend que Scaliger avait une belle tète: seulement, ses tempes étaient profondément affaissées, défaut dont il aimait h plaisanter. Ses yeux étaient vifs et pénétrants. Dans sa vieillesse, il laissa croître sa barbe, et portait les cheveux ras. Sa taille était médiocre, mais bien prise.

M. Bernays a reproduit son portruit (1) en tête de sa notice, d'après l'original qui se trouve dans la salle du sénat à Leyde. Il était extrêmement sobre. Son application ï l'étude était telle qu'on Ta

(1^ On le lrouvoan«sl,mais représenté dans touie la forre de l'à^e , parmi U-s Icônes virorum illustriura, etc., du J.-J. Boitsari (T. III, notice par Loniccrus),

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m souYent passer des journées entières dans son cabinet sans maneer. Il était ennemi de tonte flatterie, sincère, irascible, mais se laissant apaiser, il aimait peu de personnes, et il en admirait encore moins; mais cenx-ià, il les admirait avec passion. Il avait un grand attachement pour ses amis, et nul mieux que lui ne s'acquitta des devoirs de Tamitié. Pour ce qui est de sa probité, sa piété, sa chasteté, sa tempérance, son mépris de Tadversilé, dont il se vengea toujours parla noblesse et la grandeur de ses sentiments, il D*eul pas son pareil. Jamais mortel ne fut célébré par un tel concert de louanges. Le même Heinsius le traite d'abtme d'érudition, de mer de science, de perpétuel dictateur des lettres, de dernier effort de )a nature, d'enfant divin d'un père divin. Vossius l'appelle le prince de la critique ; Lipse, le soleil de la France, dont la lumière éclairera tant que les lettres seront en honneur (1^; Buxtorf, un héros incomparable; Meursius, yn second Varron; André Scholt, l'œil de TEurope et la merveille des lettres ; Florimond de Basmond, le Mercure des langues et des sciences; Hallam.le savant le plus extraordinaire qui ait jamais existé. Baudius reconnaît qu'il n'a jamais eu de rival dans la critique. Selon Baillet, qui cependant ne le ménage pas, il est visible que Dieu en a voulu faire un miracle plutôt qu'un exemple. Le P. Boulanger trouve qu'il n'y aurait point eu de plus grand génie que lui dans le monde depuis Varron et Jules-César, s'il avait eu des opinions plus saines touchant la religion.

Eufin, Christ. Coler prétend qu'il n'y a point eu de plus grand philosophe que Scaliger depuis Aristole, point de plus grand poète depuis Virgile, ni de nlus grand médecin depuis Hippocrate.

le fameux cardinal Baronius lui faisait écrire par Henri de La Roche-Pozay, qu'il falsoit tel estât de ses vertus qu'a-

(i) « Ille QDus est, dit-ll dans la même lettre, qafm miramurf quem semulamur: imo, ae meniiar, cni fnvidemas.»

Tenant qu'il fAt {catholique et voulût venir ^ la cour du Saint-Père, illuioffroit son amitié et la participation de tout ce qu'il possédoit au monde. Le cardinal Du Perron le place aussi parmi les plus grands hommes que la France a produits ; mais, selon lui, il n'était pas aussi excellent que son père : celui-ci avait plus d'esprit que d'étude, et celui-là plus d'étude et de travail que d'esprit. Enfin , au sentiment de Casaubon, Scaliger fut une des plus éclatantes lumières de son siècle et un des plus savants hommes qui aient été au monde. Son savoir était si vaste et si profond qu'il semble que Dieu ait voulu montrer en lai jusqu'où peut atteindre la force de l'esprit humain.

Nous terminerons cette notice en rapportant quelques vers de l'épitaphe que lui consacra Hugo Grotius :

Unica lux sscii, fcnitorts floria, oemo

Quem paeruni, nemo credidit es>e seoea : Tam sibi pa r xemper qaam enactii cclsior anna ,

fit qai ae totun debiU ipse sibi, Eiaaperans famà q«os »qoat sangaine rcfea,

Scaptrigeria majua nomen adepius avis, Hic jacet ille capax immeusi Scaliger »vi,

Nec sibi mors onquaia plus licaisse patet. Qttid qierimor raptamf mena est ifuâ tiviior:

[anooi

Ille tôt exegit meofe, qnoi orbis babet.

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUB.

I. Conjectanea in M. Terentium Varronem de linguà lalinâ, Paris., Rob. Stephanus, 1565, in-S**; dédié ^ Louis Chastaigner de La Roche-Pozay .

— Scaliger n'avait que vingt ans lorsqu'il écrivit ce livre. Dans les éditions postérieures, il lui conserva son caractère primitif, comme souvenir d'un ftge où il était encore, selon son expression, « fou comme un jeune lièvre. » Ce travail, revu et augm. d'un appendice, a été inséré par Henri Esiienne dans son édit. des Œuvres de Varron, 4 573, in-8% avec des Notes inédites du même Scaliger sur le traité De re rusiicâ. On y trouve les vers de Muret avec les réflexions de Scaliger; ils ont disparu dans redit, de 4 58t . Dans l'édit,

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bipontine, Tappendice a été fondu dans le corps de l'ouvrage, contre le yœu de l'auteur, qui ne voulait pas que le travail d'un âge plus mûr vint se mêler à l'œuvre de sa jeunesse. Au jugement de M. Ch. Nisard, il y a dans ce travail « un prodigieux talent de correction grammaticale et de restitution, opérées sur un des textes de l'antiquité les plus corrompus, et de façon, au témoignage même de Scioppius, à rendre Varron lisible et intelligible aux enfants eux-mêmes. »

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