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AVERTISSEMENT

Les auteurs de la France protestante, les frères Haag, en écrivant la biographie des protestants français, se proposaient de montrer quels hommes produisent les sentiments de foi et d'indépendance puisés dans l'Evangile ; mais ils n'ont eu le temps de composer qu'un premier tableau dans lequel ils durent se borner aux grands traits. Leur ouvrage porte en sous-titre : ou Vie des Protestants français qui se sont fait un nom daiis l'histoire. Ils se sont donc bornés à un choix des vies qui leur ont paru les plus marquantes. Ce n'est pas leur moindre mérite d'avoir su se circonscrire et laisser leur œuvre inachevée dans le détail, afin d'avoir le temps d'en tracer en entier le contour.

Cet ouvrage, célèbre déjà du vivant de ses auteurs, complètement épuisé maintenant depuis plusieurs années, réclame non-seulement une impression nouvelle, mais de nombreuses retouches. Un supplément ne suffit plus aujourd'hui, et sur l'instance même des libraires, quelques membres de la Société de l'Histoire du Protestantisme français osent offrir aujourd'hui au public une : Deuxième édition de la France protestante.

Les coreligionnaires et autres amis de MM. Haag qui tentent cette entreprise sont amenés par la force des choses à lui donner plus d'étendue. Quels que puissent être leurs malheurs, ceux qui laissent un nom dans l'histoire sont encore les favoris du monde; mais s'il est une victime inconnue dont on ne sait rien sauf qu'elle donna volontairement sa vie plutôt que de désobéir à sa conscience, n'est-ce pas un devoir sacré d'inscrire son nom sur une table d'honneur? Et ceux qui sans avoir souffert la mort ont souffert la prison, l'exil ou d'autres maux, n'ont-ils pas droit aussi à un respectueux souvenir? Et où trouverait-on dans la France entière, non-seulement lors des grands massacres du XVIe siècle et des grands sévices du XVIIe, mais jusqu'aux temps efféminés de la Régence et de Louis XV, un seul protestant qui n'ait eu quelque chose à souffrir de cette longue persécution dont le clergé catholique a toujours attisé le feu jusqu'au moment de la Révolution française! Ceux-là même qui ont fait abjuration, soit entraînés par des appâts corrupteurs, soit contraints par les violences, ont eux aussi savouré leur part d'amertume. Ce sont donc toutes les familles protestantes françaises antérieures à 1789 que nous devrions embrasser dans nos recherches.

Mais un répertoire biographique aussi absolument complet ne serait probablement pas exécutable comme opération de librairie, et il faudrait, comme opération littéraire, l'ajourner à un avenir bien éloigné , puisqu'il supposerait le dépouillement achevé de tous les documents qui subsi:>tent sur l'état civil des protestants, non-seulement en France, mais en Suisse, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre et jusqu'en Amérique. On a cru cependant pouvoir répondre dans une certaine mesure aux vœux plus impatients et bien souvent exprimés dans nos Eglises pour la publication immédiate d'une France

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protestante aussi complète qu'il soitf en ce moment possible, en refondant, en améliorant et en élargissant l'œuvre de MM. Haag.

Voici le plan auquel on s'est arrêté : 1° Reproduction, avec révision attentive, de tous les articles de MM. Haag; 2° Dépouillement complet, et insertion à leur place alphabétique, de tous les noms protestants cités par eux et disséminés dans le cours de leur livre ; 3° Rédaction des biographies qui rentrent dans leur cadre et qu'ils eussent écrites si les documents ou le temps ne leur eussent manqué; 4° Mention de tous les protestants français connus de nous comme ayant souffert pour la foi protestante, depuis le commencement du XVIe siècle, ou comme ayant marqué dans le développement du protestantisme.

Précisons les détails qui se rapportent à chacun de ces points.

I. Tous les articles admis par MM. Haag dans leur édition ont droit de cité dans la nôtre; mais il n'en est presque aucun qui ne puisse être amélioré, par cette seule raison que trente années nous séparent du temps où ils ont été écrits. Nous nous sommes donc efforcés, reproduisant ce travail, de l'améliorer en le condensant, en réduisant les développements sans supprimer de faits ni de noms, et en visant surtout à y faire entrer les nouveaux détails que l'étude a révélés.

II. On a souvent signalé et regretté l'absence, dans l'ouvrage de MM. Haag, d'une table alphabétique de tous les noms protestants dont leurs pages sont remplies. Chacun de nos volumes sera terminé par une table abondante.

III. MM. Haag ont laissé quelques articles rédigés après l'impression de leur ouvrage et plus souvent des notes pour servir à la rédaction. Nous nous en sommes emparés et nous avons inséré ces articles à leur rang, en terminant chacun d'eux par le nom Haag mis entre parenthèses.

Nous avons fait connaître, par le même procédé sommaire, les noms de nos collaborateurs, quoiqu'il ne soit presque pas possible d'introduire des communications de provenances diverses dans un texte unique sans leur faire subir quelques modifications. Nous donnerons à la fin de chaque volume une liste détaillée des. personnes qui auront contribué à sa rédaction.

IV. Les articles déjà traités par MM. Haag se reconnaîtront à ce signe qu'à la tête de l'article nous plaçons le nom Haag entre crochets suivi de l'indication du tome et de la page où l'article se trouve. Quand leur nom n'y est pas, mais seulement des chiffres, c'est qu'au lieu d'un article, MM. Haag n'ont donné qu'une simple mention du nom dont il s'agit ou d'un fait quelconque. Ainsi pour ce qui concerne les quatre premiers noms ouvrant notre liste, Abadier et Abard, n'étant accompagnés d'aucun renvoi entre crochets, montrent par là qu'ils sont des noms nouveaux; Abaret, qui se termine par le sigle : [II, 415 b], annonce que ce personnage figure d'une manière fugitive au deuxième volume de MM. Haag, à la page 415, seconde colonne; tandis que : [Haag, I, 3], placé au commencement de l'article Abauzit, appelle l'attention sur un véritable article consacré par les premiers auteurs à ce philosophe. Et lorsqu'on trouve, comme ci-après, col. 10, à l'article Abbabie

AVERTISSEMENT. vu

(Jacques), l'indication multiple : [Haag, I, 7 a; — 85 a, i39 a; II. 169; VU, 425; IX, 232]; c'est que ce nom a été l'objet, dans le livre de MM. Haag, et d'un article spécial et de plusieurs mentions éparses.

Ce procédé, nous l'avouons, prête à la critique. On peut nous objecter, et on l'a déjà fait, que recommençant le travail de MM. Haag, nous devons le contenir, le rendre inutile, par conséquent ne pas le citer, ou bien, si nous le citons encore, c'est donc que nous ne le remplaçons point. On peut ajouter que la première édition étant épuisée, ces citations sont un appât décevant pour les lecteurs invités à prendre plus ample informé dans un livre que peu d'entre eux pourront avoir : on dit entin que tel est l'usage et que pour le Dictionnaire historique de Moréri, par exemple, ou la Biographie Universelle des frères Michaud, chaque -édition nouvelle absorbe et annule les éditions précédentes. — Tout en tenant compte de l'observation et en restreignant ces sortes de citations au strict nécessaire, nous ne les supprimons pas et voici pourquoi. L'ouvrage de MM. Haag n'est pas seulement, comme les deux grandes biographies qui viennent d'être désignées, un ensemble de matériaux historiques et littéraires que l'on peut successivement modifier, accroître et améliorer, c'est un « Livre de sources; » c'est un recueil plein de recherches faites sur les documents originaux et souvent sur des documents qui n'existent plus, comme il est si déplorablement arrivé pour les actes de l'état civil de Paris brûlés en 1871; en sorte qu'il est souvent impossible de ne pas renvoyer à MM. Haag, seuls témoins subsistants. Dès lors il nous a paru qu'on devait aussi donner ce renseignement utile consistant à faire distinguer, autant que cela sera possible, ce qui se trouvait déjà dans nos honorés prédécesseurs de ce que nous y ajoutons. Personne ne pensera qu'une information de plus offerte au lecteur, quand même il ne pourrait pas toujours la vérifier et la mettre à profit, doive nuire ou déplaire.

V. Les articles qui ne sont suivis d'aucun nom d'auteur, ni accompagnés d'aucun renvoi entre crochets, restent entièrement sous la responsabilité du comité de rédaction.

VI. Dès qu'on était obligé de relever et de placer à leur rang les noms que MM. Haag ont cités en passant, il fallait absolument y joindre les informations complémentaires qu'on possédait sur les mêmes noms, et aussi toutes les informations analogues glanées de toutes parts, souvent confuses, toujours incomplètes, mais pouvant servir de jalons pour l'avenir et guider le lecteur dans des recherches plus approfondies. C'est une véritable joie qu'on éprouve, et que nous avons souvent ressentie, de voir un simple nom qui semblait insignifiant d'abord, se réchauffer tout d'un coup, et prendre vie au contact d'homonymes fournis par un document de la date la plus éloignée ou du pays le plus lointain. C'est une récompense d'assister ainsi à des résurrections inattendues, et de restituer, avec des bribes en apparence indifférentes, des groupes de famille pleins d'intérêt. On a été ainsi conduit par la force des choses, dans la présente édition, à donner presque tout ce que l'on savait sur des noms protestants français quelconques.

vin AVERTISSEMENT.

VIL Ce que l'on sait, toutefois, est peu de chose encore, et la multitude sera grande des noms dignes d'être recueillis qui nous échapperont; mais un moyen facile s'offre de subvenir, pour l'avenir du moins, à cette imperfection nécessaire. Ce moyen est d'ouvrir à la fin de chaque volume un chapitre complémentaire, où seront toujours admises jusqu'à ce que l'ouvrage entier soit terminé, toutes les Corrections et Additions qui pourront survenir.

Les sources où nous avons puisé nos renseignements spéciaux sont d'abord, les registres de l'état civil de Paris et de Charenton, qui n'existent plus aujourd'hui, mais dont MM. Haag nous ont conservé des extraits; à ces notes s'ajoutent celles de M. Ath. Coquerel fils, sur l'Eglise de Paris, et une table alphabétique des papiers du séquestre mis sur les biens des religionnaires à la révocation de l'édit de Nantes {Archives gén., série Tt), table rédigée jadis par Tourlet, employé aux Archives. Des extraits de l'état civil et d'autres documents nous ont été communiqués par divers de nos correspondants à Lezay, à Puylaurens, Lyon, Nîmes, Montauban, Saintes, Pons, La Rochelle, Pau, Marmande, Rouen; mais cette énumération même, par son caractère incomplet, démontre la pauvreté de nos ressources, si on la compare à ce que nous eussions dû recevoir de toutes les contrées de la France. C'est à Genève, comme il est naturel, et comme le veut la nécessité historique, que se trouvent les plus abondantes informations sur les réfugiés français protestants de toutes les époques. Par ses registres officiels d'admission à la simple habitation et à la bourgeoisie, par ses actes de l'état civil soigneusement préservés, par sa volumineuse collection de minutes des notaires, par les comptes de la Bourse françoise, œuvre charitable fondée au XVIe siècle, enfin par les travaux de plusieurs savants généalogistes, les deux Galiffe et Louis Sordet, la république de Genève, aussi éclairée que bienfaisante, nous offre les archives les plus exactes et les plus riches que l'on ait, sur l'émigration des religionnaires chassés de France. Pour l'émigration en Allemagne, nous avons eu, avec l'ouvrage d'Erman et Reclam, les travaux de Dieterici, conservés en manuscrit à la Bibliothèque de la Société d'histoire du protestantisme; enfin, pour l'Angleterre, outre les ouvrages récents de M. Smiles et du Rév. Agnew, nous avons mis à profit les listes imprimées des innombrables assistés auxquels on distribua, pendant les dernières années du XVIIe siècle et un long espace du XVIIIe, les « royales bontés, » c'est-à-dire les sommes considérables votées pour cet objet par le Parlement anglais. Tels sont, en dehors des sources historiques générales, les principaux matériaux que nous avons utilisés.

Ils sont encore très-incomplets, et nous n'en avons probablement pas tiré parti sans les défigurer bien des fois par des omissions ou des erreurs; nous restons cependant fermes dans cette assurance, qu'une simple liste imparfaite de personnes et de familles qui ont souffert pour le pur amour du bien et du vrai, est le plus intéressant et le plus dramatique de tous les tableaux.

Henri Bordier.

ABADIER, famille réfugiée au Cap de Bonne -Espérance {Bull. XV. 160).

ABARD René, de Paris, réfugié à Genève et assisté dans cette dernière ville par l'institution charitable appelée la Bourse Françoise, en 1682.

ABARET Ji\N , médecin à Saintes, condamné en 1569 par un arrêt du parlement de Bordeaux II, 415 b].

ABAUZIT (Firmin), né à Uzès en Languedoc, le 11 novembre 1679, mort à Genève, le -20 mars 17GT I À 1 âge de deux ans. il perdit son père, JeanAbauzit, et lorsque arrivèrent l'édit du 12 juillet 1685, qui enlevait les enfants aux mères protestantes après la mort de leur père pour les faire élever dans la religion catholique, puis ledit de révocation , encore plus rigoureux, Firmin et son jeune frère Bonaventure. furent mis de force au collège d'Uzèa pour y être catéchisés. Leur mère, Anne Deville1, sans s'émouvoir des punitions qui la menaçaient, parvint à tromper la vigilance des persécuteurs ; elle retira ses deux enfants d'entre les mains qui les retenaient et les envoya secrètement (en 1689)à Genève.

où le grand-père paternel de ces enfants avait été déjà chercher un refuge *.

La mère fut, pour ce fait, emprisonnée au château de Sommières, sur une lettre de cachet délivrée à la demande de l'évêque d'Uzès; mais le gouverneur du château, voyant péricliter la santé de

• On de fille, mais non Anne Darlie que Micliaud et MM. Haag donnent par suite d une mamaise lecture.

* On trouve chez les notaires de Genève un Firmin et un Bonavcnture Abauzit, dTzès, marchands, témoins le premier en «689, l'autre en 1699.

cette pauvre femme, obtint de l'évêque la permission de la remettre en liberté, et, malgré les édits qui défendaient aux protestants, sous peine de mort, la sortie du royaume. Anne Deville fut bientôt à Genève aussi. Elle y mourut en 1727. Doué des plus heureuses dispositions, Firmin Abauzit fit des progrès rapides.

Les belles-lettres, l'histoire, la géographie, les antiquités, les sciences naturelles, l'astronomie, les mathématiques, la théologie même, furent successivement l'objet de ses études. Sa mémoire était surprenante, et ce qui ne se remarque jamais que dans un esprit supérieur, l'étendue de ses connaissances ne nuisait pas à leur solidité.

Après avoir terminé ses études universitaires, il fit, en 1698, un voyage en Hollande et en Angleterre. 11 s'y lia d'amitié avec plusieurs savants et entre autres avec Bat/le et Newton, qui entretinrent depuis avec lui un commerce de lettres. Newton appréciait tellement le mérite de son jeune ami. qu'il lui écrivait en lui envoyant son Commercium epislolicinn : « Vous êtes bien digne de juger entre Leibnitz et moi. » De son côté, Abauzit lui donna la preuve que son estime n'était pas mal placée en prenant sa défense contre le P. Castel, et en lui découvrant même , dans son livre des Principes, une erreur que l'illustre mathématicien corrigea dans la 2e édit.

de son ouvrage. Il paraîtrait aussi, d'après une lettre de notre savant, qu'il lui fit changer d'opinion sur l'éclipsé observée par Thaïes, 585 ans avant 1ère chrétienne. La réputation d' Abauzit parvint jusqu'aux oreilles du roi Guillaume.

ABAUZIT

qui lui fit faire des offres pour le retenir en Angleterre, mais une lettre de sa mère qui pressait son retour lui fournit un prétexte pour refuser. Jaloux à l'excès de son indépendance, il ne voulut jamais aucune place, pas même celle de professeur de philosophie à l'académie de Genève, qui lui fut offerte en 1723. Il accepta seulement un honneur que lui fit le conseil d'Etat de la République, dans les registres duquel on lit à la date du 6 août 1727 : « Pour marquer au sieur F. A. la reconnaissance qu'on a de toutes les peines qu'il s'est données jusqu'ici pour la Bibliothèque publique, » décidé « de lui faire présent de la bourgeoisie en lui donnant le titre de troisième bibliothécaire, prenant rang après les membres de la vénér. Compagnie, pour y vaquer autant que sa santé le lui permettra. »

Nous avons dit que la mémoire d'Abauzit étonnait. On en rapporte quelques traits remarquables. Le professeur Lullin, de Genève, l'entretenait un jour d'un fait particulier de l'histoire ecclésiastique, dont il s'occupait pour en faire le sujet d'une de ses leçons. Il s'agissait de Virgile, évêque de Saltzbourg au VIIIe siècle, que l'on prétend avoir été excommunié par le pape Zacharie, pour avoir avancé qu'il y a des antipodes.

Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il entendit Abauzit disputer ce sujet à fond comme s'il venait de l'étudier? et depuis plus de 30 ans, comme notre savant lui en fit l'aveu, il n'avait rien lu sur cette matière. La même chose arriva à J.-J. Rousseau, qui le consultait sur la musique des anciens. Abauzit lui exposa avec méthode et clarté tout ce que lui, Rousseau, n'avait appris que par un travail long et opiniâtre, en lui découvrant même beaucoup de choses qu'il ignorait, et cependant il ne s'en était pas occupé depuis les études de sa jeunesse. Le célèbre voyageur Pococke n'éprouva pas un moindre étonnement lorsqu'il l'entendit décrire avec la plus grande exactitude des pays qu'il venait lui, de parcourir et d'étudier. 11 ne put jamais se persuader qu'Abauzit n'avait visité l'Orient que du fond de son cabinet.

11 n'est pour ainsi dire pas de science qû Abauzit n'ait embrassée. Et cepen-

dant il a très-peu écrit. Il aimait l'étude pour l'étude et jamais le désir de la gloire ne vint troubler sa vie. C'est là surtout ce qui a inspiré à J.-J. Rousseau le magnifique éloge qu'il en fait. Nous le rapporterons en entier. Milord Edouard, dans la Nouvelle Héloïse, écrivait à Saint- Preux : «Voulez-vous donc n'être toujours qu'un discoureur comme les autres, et vous borner à faire de bons livres au lieu de bonnes actions? — « Non, ajoute Rousseau dans une note sur ce passage, non, ce siècle de la philosophie ne passera point sans avoir produit un vrai philosophe. J'en connais un, un seul j'en conviens ; mais c'est beaucoup encore, et pour comble de bonheur, c'est dans mon pays qu'il existe. L'oserai-je nommer ici, lui dont la véritable gloire est d'avoir su rester peu connu? Savant et modeste Abauzit, que votre sublime simplicité pardonne à mon cœur un zèle qui n'a point votre nom pour objet. Non, ce n'est pas vous que je veux faire connaître à ce siècle indigne de vous admirer; c'est Genève que je veux illustrer de votre séjour, ce sont mes concitoyens que je veux honorer de l'honneur qu'ils vous rendent. Heureux le pays où le mérite qui se cache est d'autant plus estimé ! Heureux le peuple où la jeunesse altière vient abaisser son ton dogmatique et rougir de son vain savoir devant la docte ignorance du sage ! Vénérable et vertueux vieillard ! vous n'aurez point été prôné par les beaux esprits, leurs bruyantes académies n'auront point retenti de vos éloges; au lieu de déposer comme eux votre sagesse dans des livres, vous l'avez mise dans votre vie pour l'exemple de la patrie que vous avez daigné vous choisir, que vous aimez et qui vous respecte. Vous avez vécu comme Socrate ; mais il mourut par la main de ses concitoyens, et vous êtes chéri des vôtres. » On a remarqué que cet éloge, si mérité, était le seul que Jean -Jacques eût adressé dans ses écrits à une personne vivante, Voltaire qui, selon un des biographes d' Abauzit, lui doit beaucoup pour ses ouvrages historiques, paraît avoir professé envers lui une égale admiration. Un jour, raconte A. de Servan, qu'un de ces milliers d'adulateurs qui accouraient journellement

ABAUZIT

à Ferney pour l'encenser, se présentait à lui avec cette phrase banale, qu'il était venu à Genève pour voir un grand homme : Avez-vous vu Abauzit? interrompit Voltaire. Sa simplicité égalait sa modestie, elle perçait dans toutes ses habitudes ; économe de son temps, il était prodigue de ses travaux pour ses amis, et l'on retrouve dan? leurs ouvrages bien des pages qui lui appartiennent. Aussi aurait-on tort de vouloir apprécier Abauzit seulement par les écrits qu'on a publiés de lui dans ses Œuvres posthumes ; « Il ne voulait pas, dit Senebier, qu'ils vissent le jour ; il en faisait même si peu de cas, qu'il ne les redemandait jamais quand il les avait prêtés. » C'est ainsi que plusieurs de ses savantes dissertations furent imprimées à son insu, et eurent un grand succès.

C'est au milieu de ses paisibles travaux, dans une petite maison près de Genève, où il s'était retiré depuis quelque temps, qu' Abauzit termina, à l'âge T ans. sa laborieuse et honorable carrière. — Ses publications sont peu nombreuses. En 1715, il avait consenti à coopérer à la traduction française du Nouveau Testament, qui parut en 1726.

En 1 730, il fit insérer dans une nouvelle édition de l'Histoire de Spon (2 vol.

in-4°J une dissertation latine sous ce titre : Geneva Sextanorum colonia ; et il y joignit plusieurs inscriptions nouvelles avec les explications. Un autre travail du même genre sur un bouclier votif trouvé dans l'Ane, près de Genève, en 1721 . a été reproduit dans le Supplément de l'Antiquité expliquée de Montfaucon.

Dans le Journal italique, t. III. on trouve des observations dWbauzit tendant à prouver que les Chaldéens connaissaient la sphéricité de la terre, et qu'ils avaient déjà terminé la mesure d'un degré du méridien. Comme mathématicien, notre savant fit voir les erreurs où était tombé le chevalier Renau dans sa théorie de la manœuvre des vaisseaux ; comme géographe, il avait non-seulement corrigé toutes les cartes de son atlas, mais il en avait dressé plusieurs, une entre autres pour montrer quelle devait être, d'après la Genèse, la position du paradis terrestre; une autre de l'ancienne Arabie ; et une enfin du passage de Jules

César dans la Grande-Bretagne. Savant théologien, il composa plusieurs dissertations sur des points de théologie controversés. Son Discours historique sur l'Apocalypse, qu'il fit lui-même paraître ■ mais les meilleurs bibliographes n'indiquent pas l'année de la première publication , lui attira plusieurs critiques et donna même lieu à des doutes sur l'orthodoxie de sa foi. Il y cherche à prouver que l'autorité canonique du livre de saint Jean est douteuse, et que les prédictions qui y sont contenues s'appliquent à la destruction de Jérusalem. Cet ouvrage fut traduit en anglais par le Dr Tweells, qui y ajouta une réfutation; et ses raisons, dit le bibliographe anglais, satisfirent tellement Abauzit, qu'il fit arrêter l'impression d'une nouvelle édition de son livre en Hollande. Vincent Tassin. en 1778, et Bergier, en 1780, s'attachèrent également à le réfuter.

Outre son essai sur l'Apocalypse, dont la substance se retrouve dans son article sur ce sujet, imprimé dans l'encyclopédie de Diderot, trois autres morceaux de sa composition ont vu le jour de son vivant, mais hum sa participation. Ce sont : le Résultat de quelques conférences sur la théologie et la révélationjudaïque : en Hollande, 1732; une Paraphrase de l'Epitre de S. Paul aux Galales ; Leyde, 1748; et une Lettre a une dame sur la controverse, que Lenfant fit imprimer à la suite de son ouvrage, intitulé : « Préservatif contre le papisme. ■ en disant que s'il l'avait connu plus tôt, il n'aurait pas composé son livre. Cette Lettre à une dame a été réimprimée (par les soins de Ph. Bas- < .enève, Cherbuliez. 1838, 30 p. in-8°. Après la mort d' Abauzit, on publia deux différentes éditions de ses Œuvres.

I. Œuvres de feu M. Abauzit; Genève, C. Philibert et B. Chirol, 1770, 2 vol. in-8°. = Le premier volume traite de matières théologiques ; le deuxième renferme des dissertations d'histoire et d'archéologie. L'éditeur, de Vègobre, y a joint, dans son Avertissement, une notice sur Abauzit.

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