I. L'édition de 1645 du plaidoyer de
Jacques Aubery contre le parlement de Provence, ouvrage dont il a été question ci-dessus, col. 444,
II. yiémoires pour servir à l'histoire de Hollande; au Maurier et à Paris, 1680, in-8°; 5e édit., 1703; nouv. édit. par les soins de l'abbé Sépher, sous le titre : Histoire de Guillaume de Nassau etc., 1754. 2 vol. in-12. où se trouvent des notes inédites d'Amelotde LaHoussaye. Ces Mémoires sont dédiés par l'auteur à l'évèque du Mans, Louis de Lavergne, comme un témoignage de reconnaissance pour avoir été par lui délivré des vexations ecclésiastiques. Ils traitent sous différents titres : 1° de Guillaume de Nassau, comte d'Orantre, fondateur de la république des Pays- Bas ; 2° de Louise de Coligny, dernière et quatrième femme de Guillaume; 3° de Philippe-Guillaume, prince d'Orange et d'Eléonore de Bourbon, sa femme : 4° de Maurice de Nassau, prince d'Orange, et par occasion du prince Ernest de Mansfeld. du duc Christian de Brunswick et de la reine Elisabeth d'Angleterre ; 5° de Henri-Frédéric de Nassau, prince d'Orange et sa postérité ; 6°de Jean de Barneveld , avocat -général et garde des sceaux de Hollande ; 7° de François ns;8°de Hugues Grotius, pensionnaire de Rotterdam et de ses enfants.
On trouve dans ces mémoires quelques révélations que de nouveaux faits venus à la connaissance des historiens tendraient à confirmer. C'est ainsi que l'autour nous apprend que l'ambassadeur français, M. de Bellièvre, envoyé en Angleterre pour solliciter en faveur de Marie Stuart, était porteur d'instructions toutes contraires de la main même de Henri III, qui pressait la reine Elisabeth de faire mettre à mort cette ennemie commune de leurs couronnes. Nous lisons aussi dans cet ouvrage que le prince Maurice aurait sollicité la princesse douairière sa belle-mère, de faire des démarches auprès de Barneveld pour le porter à l'appuyer de son autorité dans l'usurpation de la souveraineté de Hollande, et que le refus de ce vénérable vieillard lui coûta plus tard la vie. L'historien Le Vassor fait à ce sujet les réflexions suivantes : « Si M. Du Maurier avait écrit lui-même ce que son fils a
AUBERICg — XUBIGNÉ
publié, peut-être que la réputation qu'il s'était acquise par son esprit et par ses bonnes qualités, seroit un préjugé de quelque force contre le prince Maurice, mais ce n'estici qu'un simple ouï-dire que son iils nous rapporte. Il publia son prétendu secret dans un temps où la France, ennemie déclarée de la maison d'Orange, vouloit la rendre odieuse et suspecte aux Provinces-Unies. » Bayle n'était pas non plus très-persuadé de la sûreté de ces Mémoires et un autre excellent critique, Jean Le Clerc, avait remarqué finement que les faits rapportés par Du Maurier pour les avoir ouïs de son père sont beaucoup plus certains que ce qu'il rapporte de son cru. D'ailleurs telle est sa basse timidité de courtisan qu'en blâmant les massacres de la Sainfc- Barthélemy, il est tout près de faire ses excuses d'oser avoir une telle opinion et dit : « Je ne prétends pas offenser la mémoire du roi Charles IX, ni de la reine sa mère : je dis seulement que cette action a été universellement détestée, sans nommer personne. »
Ce fils de l'honnête diplomate avait abjuré la foi protestante 1 et mourut en son château du Maurier, en 1687.
Il ne laissa qu'une fille et l'on doit à son petit-fils, Dorvaulx du Maurier. les Mémoires de Hambourg, de Lubeck et de Holstein, de Danemark, de Suède et de Pologne : Blois,<1735, in- [i: Amsterdam, 1736, in-12; La Haye. 1737,in-8<\
Wicillou (Yciy. ci-dessus col. 224).— Aubery du Maurier; étude sur Phist. de la France et de la Hollande de 1566 a IG.lfl; thèse pour le doctorat ès-leltres présonloe à la Faculté de Paris par Henri Ouvré. Paris, Durand, 1853, in-8\ - Bull. II, 20'..
AUBER ICQ (Jehan), « du lieu de Montmaury en Dauphiné, » reçu habitant do Genève, 22 nov. 1557.
AUBESON de la DuRFEmi', naturalisé anglais, 1679 (Agnew, 11, 112.
AUBETERRE (le baron d') , voy.
Bouchard.
AUBIER (Jean) « fils de feu Jean, d'Orléans, affaiteur 2 », reçu bourgeois tle Genève, 15 nov. 1575. — (Pierre), de Bergerac, assisté en passant à Genève
« On trouve dans les prisons de Dieppe en 1«8S comme protestante une Judith AvÇern, àj*e 4e 35 ans (Tt„ SU).
: Apprêteur d'étoffes.
pour aller en Hollande, 1691.— (Louis).
galérien, 1704.
Al7 HIER (Antoine d';, capitaine do hussards en Allemagne vers 1750.
AUBIGEOCX Mi:\s\ réfugié d'Auvergne à Bomainmùtier (Yaud), J688 (Bu)/. Ul, 15).
AUBIGNÉ (d'), maison de Saintongo dont l'illustration date de la Réforme.
— (Jean) mort en 156.3 [I, 157; II, 449 b; VU, 30 a].— (Théodore-Agrippa), •merrier, poète, historien, fils de Jean \\, l'il, 157-1*3, |&| 216; II, ?i8, 388. 409; III, 3, 5; V. 191 b, 456 b; VI, 227 b, 30(1 a; VU. M. 147 b, 389 b, 471 h, 531 a, 533 a; VIII. 291 a; IX. 373 b ; X, 257. — (Constant), fils de Théodore-Agrippa f[, 175, 189 b]. — (Françoise), fille de Constant, marquise de Main ton on [I, 186 a]. — (Louise- Artémise), sœur de Constant, dame de Murçay [VU, & h: IX, ! OS b]. — Nathan), fils naturel de Théodore-Acrippa [1, 189a; II, 516; IV, 120 b; Vl,50Sa|.
— (Georges-Louis), descendant de Xathan [IX, 142 b]. — Merle d'Aubigné, allié [VI, 167 bf. — Autres membres de la mémo famille [passim, I, 157-190:
Vil, 378). — Armes- : De gueules an lion d'hermine, armé, lampassé et couronné d'or.
Caractère, ardent, fougueux soldat, huguenot inflexible, non pas austère, mais savant esprit, poétique, abondant, fièrement inspiré, le second de cette race, Théodore-Agrippa d'Aubigné, n'est rien moins qu'un grand écrivain de la France-. Il naquit près de la petite ville de Pons en Saintonge, le S février 1552 '. et il mourut à Genève le 29 avril 1630.
C'est à lui qu'appartient tout l'éclat qui brille sur le nom de sa famille: bien que de lui soit descendue une femme extrêmement célèbre/: la marquise do .Maintenon, qui sut gravir plus haut que lui les degrés officiels de l'histoire, puisqu'elle devint la femme du roi et la -eerète inspiratrice des affaires de l'Etat, mais qui reste fort au-dessous de son aïeul dans l'estime publique.
D'Aubigné, sur les derniers jours de ■
« Date souvent discutée, Sainto-lieuve lui-même s'» trompe, mais incontestable; voy. la préluuu des JMrmoiresde Ih.-A.. d'Aub. publio par Lml. lalaiin. note J. - Kt vovez plus loin la note 2, col. 463.
ALDIGXÉ
IM
sa vie, a lui même écrit son histoire. Nous n'avons qu'à, le suivre pour en raconter les principaux traits, en remarquant toutefois qu'il n'avait fait ce récit que pour ses enfants, à leur prière, qu'il y débute par leur défendre de le laisser sortir de leurs mains et que si la jactance ou d'autres fautes s'y font jour, toute indulgence est due à une sorte de conversation tenue, comme le dit l'auteur, ■ en la.privauté paternelle. »
Le peu qu'il dit de son père, Jean d'Aubigné, suftit à faire aimer et respecter celui-ci. Jean était fort engagé dans la conjuration d'Amboise, dont les »s compromettante» restèrent entre
:ains. Il fut chargé après la bataille de Dreux (déc. 1563) de carder le connétable de Montmorency prisonnier; il prit part à la défense d'Orléans contre l'armée catholique, en 1563, et mourut cette même année des suites d'un coup de lance qui l'avait atteintdurant le siège, au défaut de la cuirasse. On jour, le père et le tiis s'en allant à Paris, avec une vingtaine de cavaliers, passaient par Amboise. C était peu de temps après la conspiration fatalement échouée, et ils virent apparaître devant eux, surun bout de potence, une rai' tes encore
reconnaissabb's, celles de quelques-uns Jean d'Aubigné en fut tellement ému. que bien que ce fut jour de foire et qu il y eut là sept à huit mille
unes, il s'écria : lis ont décapité la France, les bovrreaux.' puis posant la main sur la tête de son fils qui avait alors huit ans et demi, il ajouta : Jfoa enfant, il ne faut pas que ta tête soit épargnée, après la mienne, pour venger ces chefs pleins d'honneur: si lu t'y épargnes tu auras ma malédiclio
i autour de la petite, troupe paroles, m les vingt chevaux s'éloignèrent au plus vite, mais non sans avoir eu de la peine à se démêler de la foule.
st par cette anecdote que s'ouvrent les mémoires deTh. -A. d'Aubigné sur sa vie.. 11 en raconte une autre qui fuit encore plus d'honneur à son père. Lorsque la ville de Rouen fut reprise aux huguenots en [m'iÎ, le parlement de Normandie recommença ses cruautés, A peine réinstallé il lit trancher la tète au président du fto-c d'Kmandreville, pendre
quatre conseillers hérétiques et le ministre Marlorat: le lendemain on exécuta six capitaines et les jours suivants plusieurs autres1. Indigné de ces exécutions après coup, le prince de Condé avait fait mettre à mort par représailles deux innocents, un parlementaire et un abbé capturés pendant qu'ils faisaient un voyasre. « Plusieurs réformes?, dit alors « Th.-A. d'Aubigné, improuvèrent ceste « venseance : et me souvient que mon « père revenant du conseil où ces deux « avoyent esté condamnez, refusa de « manger et dit au secrétaire Parenfeati. « qui l'avoit accompatrné : On dit que « la colère est une demie folie, et je dis « qu'aux princes elle est folie entière. » Jean d'Aubigné était donc un digne et vaillant huguenot, qui s'éleva peu à peu par le mérite et par un beau caractère; mais il n'était par sa naissance qu'un fort petit gentiliùtre. On siècle et demi après lui, l'auréole de gloire qui entourait Mme de Maintenon i les généalogistes à lui rechercher dilluslïeuit. Antrtiviel de La Baumelle, le premier historien de la célèbre marquise, est naturellement imbu de cette
il va jusqu'à dire que toi:
d'Aubigné. d'Auhismy, d'Aubignac. répandus en différentes provinces* proviennent de la tige unique des d'Aubigné d'Anjou et que le nom enlui-mèmps.
« semble annoncer une origine Romaine*. » D'autres crénéa louis tes se contentaient de les faire remonter jusqu'au roi Dagobert. sous le prétexte qu'il existe une donation faite par ee prince dune « villam Alhiniaeum » an prieuré de Doué en Anjou. De si pauvres allégations ne seraient que ridicules si leur influence ne s'était prolongée, laissant trace jusqu'à notre temps dans les meilleurs esprit-. Le judicieux éditeur,
< Hltt. lui", par «TUib.. é"dlt. de <826, fol. 222. Cet. détails s»nt pleinement c nfirmés parles autres saVMR d'information, i.a plus rérente est une prétendue Histoire du protestantisme en Normandie parG. Ltllardr, av.xat: Cien. 18». in-8". p. u*et suiv. L'auteur de ee pami blet se croit permis de corriger île Thon.
1 Le Dictionn. des postes d'aujourd'hui en ournit 34 len | joignant Albigny et Aubiguevi '■ il y en a davantage sur la carte de Cassini.
1 .ithiniacum. plus tard Jlbiçneimm. domaine d'an Alhmus ou demeure daubins, e'est-à-dire de colons étranger*.
« La Baumelle, Hlst. de Mm* d* Vaintenon, 4TM, in-iî. t V. p. 17 et suiv.
ÀUBIGNÉ
M. Lud. Lalanne, pense que cette famille était de noblesse fort ancienne et remontait au XIIe siècle, et MM. Haag eux-mêmes admettent qu'elle descendait des d'Aubigny d'Anjou, par Savary d'Aubigny, gouverneur du château de Chinon au XVe siècle. Il est vrai que c'est d'Aubigné lui-même qui formule cette prétention dans ses Mémoires; mais elle n'en est pas moins mal fondée. Le fils ne parle de son père qu'avec discrétion , et quant au grand'père il est resté complètement inconnu1. Jean d'Aubigné était homme de loi plutôt qu'homme de guerre. En 1551, année de son premier mariage, on le qualifiait dans les actes : « Noble homme et sage, Messire Jean « d'Aubigné, licencié en droits et juge « ordinaire des ville, terres et seigneu- « ries de Pons » en Saintonge. Tel est son titre habituel : juge ou bailli de Pons. 11 n'a point de seigneurie jusqu'à son mariage avec la dame de la Lande, Catherine de l'Etang, qui le rend seigneur de la moitié du fief de la Lande (paroisse de S.-Lubin de Suèvre), dont il fait aussitôt hommage le 20 juillet 1551 à une dame Marie \iart, qui en était suzeraine à raison de sa terre de La Motte-Cormerai 2. Dix ans auparavant, le 23 février 1541, il avait été obligé de répondre à une assignation lui enjoignant de faire preuve de sa noblesse par devant le procureur du roi.
Il fit la preuve qu'on exigeait, mais l'incident suffit à le rejeter absolument en dehors de toute lignée pareille à celle des Olivier ou des Savary d'Aubigny qui figurent dans la chevalerie angevine (Voy. le p. Anselme, II, 446) en 1200 et 1255. S'il fut chargé de la personne du connétable fait prisonnier à
1 Les actes authentiques où Jean est nommé ne «lisent pas de qui il était fils, et ceux qui le disent sont faux, comme celui ci-après col. 465.
1 « Hommage de la moitié de la terre, fief et seigneurie des Landes fait le 3t juill. 1553 à Marie Viart, veuve de René Le Fuzelier, seigneur de La Motte de Cormerai, par noble homme M*" Jean d'Aubigné, juge ordinaire de la ville, pays et seigneurie de Pons en Saintonge, tant en son nom que comme gardien et légitime administrateur de la personne et des biens d'Agrippa d'Aubigné son fils et de dll« Caterine de l'Etang, son épouse, âgé de 18 mois ou environ. Cet acte reçu pour Aubert, notaire à Dlois, est en original entre les mains de M. de La Motte de Cormerai. » (Cab. des titres, carrés d'Hozier.) — Le nom de la seigneurie était « IcsLandcs-lès-Mer » ou « les Landcs-Guincmer » on « les Landes-la-brùlée, paroisse de S.-Luhiu-de- Snèvre. »
la bataille de Dreux, il faut se garder de croire qu'il ait eu la moindre part à cette capture importante. C'est par des cavaliers allemands que le connétable avait été pris1, etla qualité de bailli qu'avait d'Aubigné donnerait lieu de penser qu'il eut cette commission parce qu'il exerçait dans l'armée protestante les fonctions de prévôt de la maréchaussée. Cela fait mieux comprendre aussi qu'il eût entre les mains les papiers de la conjuration d'Amboise et qu'il ait assisté, lui quatrième du côté des protestants, comme son fils nous le dit2, aux pourparlers qui amenèrent la pacification conclue aux portes d'Orléans, le 12 mars 1563, entre la reine mère et le prince de Condé.
S'il eût été un seigneur, un homme de guerre, et qu'en vue à la bataille de Dreux ainsi qu'au siège d'Orléans, il eut été récompensé à ce moment pour ses services, n'eût-il pas obtenu quelque commandement militaire3? Or, que lui donnat-on? Une charge de maître des requêtes. « En faveur de ce traicté*, dit son fils, et de ses autres services, luy fut donné Testât de maistre des requestes pour servir de chancelier en la cause. » C'est vraisemblablement cette commission , l'appelant à exercer les fonctions de « chancelier en la cause de la Réformation, »qui l'a fait passer pour avoir été chancelier de Navarre. Encore n'eut-il pas le temps de jouir de son titre. «La paix faite (12 mars 1563), il se retira, dit à Dieu à son fils, luy recommanda ses paroles d'Amboise, le zèle de sa religion, l'amour des sciences et d'estre véritable ami, le baisa (hors sa coustume), puis demeura malade à Amboise d'un sac qui se fit en sa playe. Là
' Mém. de Condé, édit. in-A", (743, t. IV, p. 185, 188. COU. Cf. avec 189. Voy. dans le même vol. page 332, un engagement pris personnellement par Coligny, à Orléans, le 4 avril 1503, d'avancer 2,000 éens sur 6,000 de la rançon promise pour le connétable au gentilhomme allemand qui l'avait pris et qui se nommait Volpert von Dersz. On a de ce dernier lui-même {ibid., p. 35'i| une amusante lettre qu'il écrivit au connétable le 25 du mois suivant, pour lui persuader que les 6,000 écus convenus n'étaient pas une somme suffisante pour un si grand seigneur et qu'il s'honorerait s'il voulait bien lui en payer 9,000.
» Mém. d'Aub., édit. Lalanne, p. 11.
* Il est vrai que dans Vllist. unir, il est mentionné en i:.62 comme ayant été donné pour lieutenant a Ou Bouchet S.-Cyr qui commandait a Orléans, puis envoyé en Guyenne pour presser des renforts. Ce ne sont pas là des fonctions nécessairement militaires.
4 Le traité du portereau d'Orléans (vnv, Mrm, de Coudé, IV, 278).
AUBIGXE
il mourut, ne regrettant rien des affaires du monde, sinon que l'aage de son fils ne luy permettent pas de succéder à son estât : et dit ces choses tenant les lettres au poins, les quelles il renvoya au prince de Gondé avec prière de ne donner ceste charge qu'à homme qui fust résolu de mourir pour Dieu. »
11 était resté d'ailleurs, toute sa vie, qualifié de simple écuyer, et son fils même, Agrippa, après avoir pris part à de si nombreux exploits qu'il raconte, après avoir été pendant de longues et difficiles années le compagnon familier du roi de Navarre, n'était encore que simple écuyer jusque dans les dernières années du siècle et ne quitta ce titre modeste qu'en devenant gouverneur du château de Maillezais. Angliviel de La Baumelle, l'historien louangeur de Mme de Maintenon, avait bien le sentiment de la vérité, tout en la niant, lorsqu'il écrivait1 : «La reine de Navarre le fit son chancelier; c'est là sans doute l'origine de l'anecdote qui veut que le bisaïeul de M,uc de Maintenon ait été fils d'un avocat ou d'un juge de Pons. »
En effet, dans les tableaux généalogiques et même dans de certains actes de l'état civil, Jean d'Aubigné est dit : chancelier de Navarre. Ainsi. M. Lud.
Lalanne. pour citer un éditeur des plus autorisés1, rapporte un extrait du contrat de mariage (original en parchem.
à la hiblioth. du Louvre) de Jean d'Aubigné avec Catherine de l'Estang, mère de Théod. Agrippa, en ces termes :
Sachent tous que au traité et prolocution de mariage qui, au plaisir de Dieu s'accomplira des personnes ci-dessoubs nommées
ont esté présens personnellement Jehan
d'Aubigné, escuyer, sieur de Brie en Xain-
tonge, chancelier du roy de Navarre et
damoiselle Catherine de l'Estang, dame de la Lande Guinemer, fille de deffunct et noble homme Jehan de l'Estang escuier sieur de Rulle 8 en Angoumois et de damoiselle Suzanne de La Borde, demeurant a la maison noble de La Lande Guinemer, paroisse de Mer, d'autre lesquels se sont promis et
1 M$t. de M«* de Maintenon, 6 vol. in-12, 1756, |.V,p.T.
5 Notico préliminaire de son édition des Mémoires de Th. Agrippa, p. t, note 3.
' M. Lalanne a mis Pnlle; faute d'impression-
se promettent prandre a famine et mari espoux en lace de saincte église, si quand l'un par l'autre en sera requis, les solennité de note mère sainte Eglise catholique, apostolique et romaine sur ce gardées et observées Faict et passé à Orléans, 2 juin 1550.
Cet acte est faux, nous pourrions le démontrer et la citation qui en est faite ici par un auteur de bonne foi, est d'autant plus malheureuse que cet original en parchemin n'existe plus aujourd'hui.
Il a été brûlé, avec le manuscrit dt M moires d'Aubigné publiés par M. Lalanne (à la suite desquels il était relié , dans l'incendie de la bibliothèque du Louvre en 1871. Mais si nous ne nous attardons pas davantage à faire voir la fausseté de cette pièce, c'est que la tâche est déjà remplie et par une main bien autrement sûre que la nôtre, comme on va le voir.
Dans les dossiers de MM. d'Hozier, conservés au Cabinet des titres de la Bibliothèque nationale, c'est-à-dire dans les notes tenues par les généaloaistes officiels de France chargés de contrôler les prétentions des personnes qui aspiraient à exercer sous Louis XIV et Louis XV les privilèges attachés à la noblesse, deux des productions présentées par les d'Aubigné, tout en leur reconnaissant droità ces privilèges, condamnent leurs prétentions généalogiques.
Dans la première de ces pièces, Jean d'Aubigné est donné pour fils de Pierre d'Aubigné. fils de Thibaut! ; or. d'Hozier a écrit à côté du nom de Jean : « Ce qui est au-dessus n'est que sur de « faux titres. » Dans la seconde, qui est un tableau généalogique, portant en tète la date du 9 octob. 1700 et ces mots : « Fait par M. d'Hozier copie , » on lit à l'article de Jean : « M. d'Hozier dit qu'il « etoit bailly et juge ordinaire de la sei- « gneuriede PonsenSaintonge, l'an 15Ô1 « et l'an 1553, et se remaria à Blois avec « Catherine de l'Etang. Je n'ai veu aucun « actte qui apareu [d'où apparût] de qui il « étoit fils ni de quel lieu il étoit. » Ce tableau avait été présenté en 16t>7 à M. de Barentin chargé d'une vérification de la
1 Pierre, eseuicr, sieur de Brie et du \ iguier marié ;i Catherine de Soorcbe: Antoine, esenier, sieur de a l'amière. marié à Charlotte de Brie, veuve en MO; Thibaut, seigneur de la Jousseliniere.
AUB1GNÉ
noblesse en Poitou ; puis vingt ans après soumis do nouveau à un examen judiciaire par le frère de Mnie de Maintenon, « haut et puissant seigneur Charles comte d'Aubigné, » lorsque celui-ci eut à faire ses preuves comme chevalier et commandeur des ordres du roi, par-devant MM. de Saint-Simon et de Beringben, lesquels admirent et validèrent les dites preuves le 12 déc. J08S. Mais au bas du même tableau se hl celte note do d'Hozier :
Je IL étonné de l'ignorance et de la mauvaise foi de feu M. Barentin d'avoir admis comme il fit en Tan 1667, pendant lequel se faisoit la recherche de la noblesse en Poitou, le con tract de mariage de Jean d'Aubigné dont la fausseté est si visible qu'il n'est pas permis a un magistrat et un juge de ne la pas connoitre, car j'ai veu l'original de ce contract de mariage entre les mains de Madame de Maintenon, qui me le montra il y a deux années *, mais dès que je l'eus aperçu je lui dis qu'il étoit vilainement faux, premièrement par le caractère de l'écriture, par la salissure du parchemin2, par sou volume et plus que tout cela par ce que Jean de l'Etang père de Catherine j étoit qualifié seigneur de Rules en Angoumois, quoique tous les actres véritables que l'ou avoit de Jean d'Aubigné et de Catherine de l'Etang sa femme aprissent que Jean de l'Etang son père étoit seigneur de Landes Guillemet* en lilaisois et étoit d'une famille bourgeoise de Blois, bien différente de celle des l'Etang seigneurs de Rules, qui est une ancienne noblesse d'Angoumois et dont les armes sont aussi fort différentes 3.
Si une affirmation de l'honnête et savant d'Hozier pouvait ne pas suffire nous ajouterions, ce qui clôt nécessairement cette discussion, que le chancelier de Navarre en 1550 était, comme il con* vient, un des plus grands seigneurs du midi, savoir Jacques de Foix, évêque de Lescar, qui posséda cette charge depuis l'année 1538 jusqu'à sa mort, arrivée en 1553*.
« Le texte porte deux autres, de même que plus liant : « jai veu lorsquel » au lieu de Yor'Kjinut. Je me permets de corriger cette détestable copie.
5 C'est bien le môme acte cité par M. Lalaiine et brûlé en 1871. Ce volume dontil taisait partie avaïl etédonhe ii la biblintli. du 1. ouvre par H. de Vailles et provenait de M** de Maintenon. Voy. Lai., p. II.
' Les armes des L'Etang de Blois sont d'azur à deux poissons d'argent jnisés eu tasce l'un sur 1 antre, surmontés d'une étoile de même. Les sire» de Unies portaient d'argent à 7 Inzanp's do gueules poses I et .t.
i on n a pas encore dressé la liste < omplei. des caan-
Ces détails sont trop longs, mais il était impossible de les éviter, puisque la vérité en dépendait et qu'elle est restée jusqu'à présent obscurcie par l'encens brûlé jadis sur les autels de Mine de Maintenon.
Maintenant que nous connaissons lo père d' Agrippa pour un homme de plume et non pour un homme d'épée, nous comprenons mieux le fils, ses aptitudes littéraires, l'éducation raffinée qu'il reçut, les succès précoces dont il se vante, et cette faconde qu'il garda toute sa vie.
11 raconte à ses enfants, en parlant de lui-même à la troisième personne, qu'il naquit « en l' nos tel1 » de S.-Maury; près Pons en Saintonge, le 8 lévrier 1 569 , que sa naissance coûta la vie à sa mère, Catherine de Lestang et que le nom d' Agrippa lui fut donné par son père en mémoire de ce malheur2. La perte futd' autant plus déplorableque cette jeune mère était une savante digne de son mari. Elle laissa des livres qui servirent aux études de son tils, notamment un S. Basile grec qu'elle avait commenté de sa main.
« Dès quatre ans accomplis le père luy « amena de ParisprecepteurJeanCottin, « homme astorge et impiteux [c.-à-d . dur « et sans pitié] qui luy enseignales lettres v. latine, grecque et hébraïque à la fois... *> En lisant ces premières lignes ne serait* on pas tenté de révoquer en doute la véracité du narrateur t Elle est d'autant plus frappante, au contraire, qu'il parait avoir ignoré le sort de ce premier maître qui enseignait tant de choses à un enfant de quatre ans. Ce que d'Aubigné n'avait peut-être pas su, nous le trouvons ailleurs [Vil, 257] et nous voyons que son premier magister fut brûlé vif deux ou trois ans après l'avoir quitté. Régnier de La Planche3 en parle longuement, sans le nommer mais en le désignant suffisamment par ces mots :
celiers de Navarre, mais non» pouvons ajouter a Jacques île l'uix, le chancelier Matthieu du Sac cité comme tel en TO5 et rtfc'éj puis Mnlicl del.a Motte vers la mémo époque. \<>v. Arch. des l'.-l'u\ K, UMi et. MM7. II'. .Uu u.>m>.)
1 Vhostcl 4e S.-Maury, était probablement la maison
de campagne du juge de l'ons et point un château. Jl n'en reste aucun vestige. \ ov . Crollet. Ilist. des églises réf. de Pons, Geniozac et Moilagne, l Si l . m-s'.
2 ■ Il tut nomme Agrippa, comme ;egre partus.
• Hist. de 1 l.tat sous François 11, édii. I erhnier, isan I, 231.
AIDIGNÉ
qu' «il avoit acquis le bruit de bien insti- « tuer le3 enfants en quatre langues tout « à la fois et en peu de temps, » et en racontant son malheureux sort comme d'autres historiens du temps L Jean Coinatif des environs de Gisors, était un savant maître d'école mais un esprit fantasque et violent, qui abandonna les études pour la prédication. Il se-fit chasser de Genève d'abord, puis excommunier par les ministres de Rouen, pouf avoir adopté les « resveries et revelations ■ des Anabaptistes. Il avait à Houen de nombreux prosélytes auxqû/els il enseignait que 1 Esprit de. Dieu lui avait révélé la ruine prochaine du pape, que lui même allait être élu chef des aimées pour détruire tous les méchants de la terre, qu il avait commandement exprès de mettre à mort les mauvais princes avec leurs magistrats, qu il était Mlr de l'immortalité terrestre, qu'il ne mourrait qu'après avoir créé un monde nouveau où -régnerait l'innocence et d'où tout péché serait banni, qu'on allait voir rédiea tiens s accomplir, etc. -. Il fut bientôt pris et brùl
[ileS qu'on pondit à
La mémo méthode d'instruction, cependant, tut suivie pa.
cepteur de d'Aubigné, nommé Pe.
« si bien qu'il lisoit aux quatre langues à quatre ans. Après, <>n lui ||DQM Jean More!, parisien renommé, qui le
traita plus doucement. A sept ans et demi il tradul quelque aide de
Gnto de Platon, sur la promesse du père- qu'il le feroit iinpri* xner avec l'effigie enfantine au-devant du livre... «Puis* il tut mis a Paiis entre les mains de >3IaJhieu Beroahle:\ nepveu de' Valable, très-grand pearsoana^
Les persécution? -qui redoublèrent à Paris après la surprise d'Orléans par tes huguenots (2 avril !5o2), contraignirent tfeniôtle maître à fuir avec toute sa mai*
. Fjoquet, Hist..du pari, de Normandie, . lu1 Bdttinii des troubles de Buaeu. i-u .
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: Ins loin l'article Brouarl.
son. La petite troupe, composée de qua* tre hommes, trois femmes et deux enfants, se dirigea en toute hâte vers Orléans; mais à mi-chemin, en traversant un vil* laiu\ elle fut arrêtée par une compagnie de cent chevaux-légers que commandait un gentilhomme d'Auvergne, le chevalier dApchon. Tous furent aussitôt livrés au fameux inquisiteur Démocharès. Aubigné (laissons-le achever lui-même qe récit d'une scène qui se ré>< pétait chaque jour sur tous les puints de la France, mais qui finissait rarement aussi bien <* ne pleura point pour la prison, mais oui bien quand on luy osta une petite espée bien argentée et une ceinture à fers d'argent. L'inquisiteur l'interrogea à part, non sans colère de
esponces. Les capitaines qui luy voyoient un habillement de satin blanc, bandé de broderie d'argent, et quelque faeon qui leur plai.-oit, l'amenèrent en la chambre d'Aclion où ils luy tirent voir que toute sa bande estoit condamnée au feu et qu'il ne seroit pas temps de se dedim 'estant au supliee. il respondit que l'horreur de la messe luy ostoit celle da feu. Or y avoit-il la des violons, et comme ils dam;i>> eut. Achon demanda uur gaillarde à son prisonnier, ce q*e n avant jKiiut refusé il se faisoit aimer «jtadJïiir.-r à la compagnie, quand 1 in* qoisiteur, avec injures à tous, le ht re* •i en prison. Par luy Berualde adverti que leur ;
a tabler le pouls a toute la compamiee ■ Ire a la mort très-facilement. Sur lé seoir, en apportante mair-
.x prisonniers on leur monstra le bourreau de MilJy \ qui se preparoit pour le lendemain. La porte estant fermée la compagnie se met en prières. »
«. Deux heures après vint un gentilhomme de la troupe d'Achon, qui avoit
noioe et qui avoit lors en #arde les prisonniers. Celui-ci vint baiser a la joue Aubigné, puis se tourna vers Be* roalde disant : Il faut que je meure ou que je vous sauve tous pour l'amour de cet enfant: tenez-vous {>> rtirquand
je vous le dira) : ce pendant donnée moy 5o ou -uur corrompre deux
i.riiui ibeï-Ueu de canton de t.aon imes, arroiid. d'fctampes, a une lieue du village de Couiarne où irs étaient.
AUBIGNÉ
hommes sans lesquels je ne puis rien.
— On ne marchanda point a trouver 60 escus cachez dans des souliers. A minuit ce gentilhomme revint acompagné de deux et ayant dit a Beroalde : Vous m'avez dit que le père de ce petit homme avoit commandement a Orléans: promettez-moy de me faire bien recevoir dans les compagnies. — Gela luy estant asseuré avec honorable recompence, il fit que toute la bande se prit par la main et luy, ayant pris celle du plus jeune, mena tout passer secrettement auprès d'un corps de garde, de là dans une grange par dessous leur coche et puis dans les bleds, jusques au grand chemin de Montargis, ou tout arriva avec grands labeurs et grands dangers. »
La célèbre Renée de France , duchesse de Ferrare, les accueillit dans son château de Montargis avec son humanité accoutumée, « mais surtout Aubigné « qu'elle fit trois jours durant asseoir « sur un carreau auprès d'elle pour ouïr « ses jeunes discours sur le mespris de « la mort. » Elle les fit conduire à Gien, puis Gien étant menacé d'un siège, ils gagnèrent Orléans. Là, « Aubigné, le premier, se sentit de la contagion qui fit mourir trente mille personne. Il veit mourir son chirurgien et quatre autres en sa chambre, entre autres madame Beroalde. Son serviteur, nommé Eschalart, qui depuis est mort ministre en Bretagne, ne l'abandonna jamais et sans prendre malle servit jusqu'à la fin, ayant un pseaume en la bouche pour préservatif. »
La mort de son père étant survenue peu de temps après la conclusion de la paix, Agrippa fut confié à un curateur nommé Aubin d'Abeville* qui le laissa une année de plus sous la discipline de Beroalde et l'envoya ensuite à Genève pour compléter ses études. Ilatteignit là ses quinze ans. «Il faisait pour lors plus de vers latins qu'une plume diligente
1 lit non Audubcuil, comme l'ont dit MM. Haag, qui en beaucoup de passage* ont été trompés par les anciennes éditions des Mémoires de d'Aubigné. Celle de M. Lnd. Lalanne est encore très-fautive quant au texte, mais clic conserve toute sa supériorité pour les notes qui l'accompagnent. Le meilleur texte est celui de MM. néaume et de Caussade i l'a ri s, Levier; 1873, in-)2) qui ont pu , les premiers, reproduire le manuscrit même de l'auteur resté à Bessingc, près Genève, dans la famille de ses béritiers, MM. 'l'ronchin.
n'en pouvoit escrire et li soit tout courant les rabins sans poincts. » La famille genevoise chez laquelle il avait été placé était celle d'un notable bourgeois nommé Philibert Sarrasin, « laquelle foisonnoit d'un père et de quatre enfants, et d'une sœur, qui tous ont été excellents en diverses professions, la fille surtout, Loyse Sarrasin, genevoise honorée de plusieurs doctes, et capable si le sexe le lui eut permis, de faire des lectures publiques, principalement aux langues, ayant la grecque et l'hébraïque en sa main, comme la française... J'étais, continue-t-il, entièrement détourné de la grecque; sans elle. Mais elle, ayant reconnu en moi quelque aiguillon d'amour en son endroit, se servit de cette puissance pour me forcer par reproches, par doctes injures auxquelles je prenois plaisir, par la prison qu'elle me donnoit1 dans son cabinet comme a un enfant de treize ans, a faire les thèmes et les vers grecs qu'elle me donnoit2. »
Au bout de deux ans passés à Genève, il s'en vint, sans avertir ses parents, à Lyon où il se remit aux mathématiques qu'il avait déjà étudiées, avec la philosophie, aux écoles d'Orléans; il s'adonna même « aux théoriques de la magie avec la résolution pourtant de ne jamais s'en servir, » confesse-t-il naïvement. Mais là il souffrit si fort du manque d'argent qu'il eut une fois la tentation de se jeter dans la Saône, lors qu'un de ses cousins, le sieur de Chillaud, envoyé en Allemagne par l'amiral Goligny et passant par Lyon, le tira de peine. Il regagna la Saintonge en 1567 et le logis de son curateur, mais non pas avec un esprit docile. Il portait impatiemment son jeune âge et voulait quitter les livres pour les armes. On fut obligé de l'enfermer dans sa chambre.
Mais à la troisième prise d'armes des protestants (1568), il fut impossible de le retenir.
« Les compagnons luy ayant promis de tirer une harquebusade dèsquand ils partiroyent, le prisonnier duquel on emportoit les habillements sur la table
1 Singulier rapprochement à faire avec un détail presque pareil de l'éducation de J.-J. Uousseau.
1 Instructions à uns lillrs. tlapporlé par M. Savon.». Etudes littéraires, 185.1, in-12.
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Ali
du curateur tous les soirs, se devaia par la fenestre par le moyen de ses linceulx, en chemise, a pieds nuds, sauta deux murailles, à l'une desquelles il faillit à tumber dans un puits ; puis alla trouver les compagnons qui marchoient, bien étonnés de voir un homme tout blanc courir et crier après eux et pleurant de quoy les pieds luy saignoyent. Le capitaine Sainct-Lo, après l'avoir menacé pour le faire retourner, le mit en croupe avec un meschant manteau soubs luy, pour ce que la boucle de la cropiere î'escorchoit. A une lieue de la, ceste troupe trouva une compagnie de papistes : cela fut desfaict avec peu de combat, où le nouveau soldat en chemise gagna une harquebuse et un fourniment tel quel, mais ne voulut prendre aucun habillement quoyque la nécessité et ses compagnons luy conseillassent; ainsi arriva au rendez-vous à Jongsac ou quelques capitaines le firent armer et habiller. Il mit au bout de sa sédulle : « à la charge que je ne reprocheroys « point à la guerre qu'elle m'a despouillé, « n'en pouvant sortir plus mal équipé « que j'y entre. » Le rendez-vous de toutes les troupes fut « à Xainctes, ou M. de Mirambeau, gouverneur du pais, incité par les parens, le voulut retirer, premièrement par remonstrance, et puis par son authorité; mais le compagnon rompit le respect, et ayant dit pour raison qu'il estoit de garde, quitta ledit sieur, percea maugré toute la compagnie, s'enfuit et, portant l'espée a la gorge d'un sien cousin qui le suivoit de de plus près, gagna le logis du capitaine Anïercs qu'il sçavoit estre en querelle avec le sieur de Mirambeau et le lendemain, à une esmeutequisefitentr'eux, fut le premier qui coucha la mesche, et faillit a tuer son cousin du parti de Mirambeau. »
D'Aubigné fit donc ainsi ses premières armes et c'est d'après son dire qu'on a raconté ci-dessus (col. 410 et 411) les exploits par lesquels il débuta sous le capitaine d'Asnières, sa nomination au grade d'enseigne et la surprise qu'il fit, lui tout seul, de la ville de Pons que son parti assiégeait. Il se trouva encore aux combats de Jarnac, 1569, de la Roche-Abeille et à plusieurs autres af-
faires; aux agitations de la guerre, compliquées de la peine qu'il eut à défendre le peu de bien que lui avaient laissé ses parents, il mêla de plus doux soins en s'occupant de la fille d'un gentilhomme qui était un des proches voisins de sa terre des Landes, le sire de Talcy. « Il devint amoureux, dit-il, de Diane Salviati, fille aînée de Talcy, et cet amour luy mit en teste la poésie françoise. Lors il composa ce que nous appelons son Printemps, où il y a plusieurs choses moins polies, mais quelque fureur qui sera au gré de plusieurs. » En 1572, « en la saison des nopces, » il était à Paris, sollicitant une commission pour lever une compagnie et la mener à la guerre de Flandre, quand il fut obligé de prendre la fuite pour avoir, dans une affaire de duel, blessé un archer. Ce hasard le fit échapper à la Saint-Barthélémy. Il était alors rentré chez lui. A la nouvelle des massacres qui s'étendaient partout, il prit le mousquet pour garder sa demeure et les environs avec une troupe de 80 hommes « parmi lesquels on pouvoit trier une douzaine des plus hasardeux soldats de la France, » lorsqu'il fut surpris par une aventure qu'il offre en exemple « de ce que Dieu lt réservé sur les courages. • Cette garde improvisée se promenait sans dessein arrêté quand une voix retentit criant : « Les voici! » A l'instant tous s'enfuirent « comme une troupe de mou- « tons, si bien que l'haleine leur faillit « plus tost que la peur. » A bout de course ils s'arrêtèrent, « se regardèrent cou- « verts de honte, et advouerentque Dieu « ne donnoit pas le courage et l'entende- « ment, mais les prestoit. » Le lendemain les mêmes gens apprenant qu'une bande de six cents massacreurs embarqués à Orléans et Baugency descendait la Loire pour se diriger du côté de Mer, c'est-à-dire droit à eux, allèrent l'attendre au débarqué et la ramenèrent à ses bateaux l'épée dans les reins.
Cependant, par prudence, il resta caché plusieurs mois chez ses voisins et et amis de Talcy. Il aurait voulu gagner le rendez-vous des huguenots à La Rochelle, mais il était sans argent. Le père de sa maîtresse lui tint alors ce discours tentateur : « Vous m'avez dit
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autres fois que les originaux de l'entreprise d'Amboise avoyent esté mis en despost entre les mains dé rostre père : de plus, qu'en l'une des pièces vous aviez le seing du chancelier de l'Hospital, qui pour le présent est retiré en sa maison près d'Estampes : c'est un homme qui ne sert plus de rien, et qui a desadvoiié vostre parti. Si vous voulez que je luy envoyé un homme pour l'avertir que vous avez cest acte en mains, je me fai fort vous faire donner dix mille escus, ou pour luy, ou pour ceux qui s'en serviroyent contre luy. Sur ces paroles, Aubigné va quérir un sac de veloux fané, fit voir ces pièces, et après y avoir pensé, les mit au feu : ce que voyant le sieur de Talcy le tança. La réponse fut : « Je les ay bruslées de peur qu'elles ne « me bruslassent, car j'avoys pensé à la « tentation ! » Le lendemain ce bonhomme prit l'amoureux par la main avec tel propos : « Encor que vous ne m'ayez point ouvert vos pensées, j'ay trop bons yeux pour n'avoir point descouver t vostre amour envers ma fille ; vous la voyez recherchée de plusieurs qui vous surpassent en biens. » Ce qu'estant advoùé, il poursuit ainsi : « Ces papiers que vous « avez bruslez de peur qu'ils ne vous brus- « lassent,m'onteschaull'éàvous dire que « je vous désire pour mon fils . » — Le mariage fut empêché par d'autres parents de la jeune fille « sur le différent de la religion»; et l'amoureux ne s'en consola qu'après avoir été malade de chagrin.
D' Aubigné avait repoussé bien loin l'idée d'une trahison odieuse, mais il ne sut pas prendre le parti de la résistance loyale, soit armée soit silencieuse. Henri de Navarre, depuis la Saint-Barthélémy, résidait à la cour en prisonnier, forcé aux pratiques du catholicisme, forcé même à prendre rang dans l'armée royale contre ses coreligionnaires, mais conservant en secret le désir et l'espoir de se rendre libre. C'est lorsqu'il était dans cette situation douteuse que d' Aubigné rechercha sa faveur (1573). « Le maistre d'hostel du roy de Navarre, nommé Estouneau, fit souvenir son maistre des services de deffunct d' Aubigné et lui conseilla de se servir du fils comme d'un homme qui ne trouvoit rien de trop chaud. Ce marché se fit en se-
cret, sur le point des guerres de Normandie et pour ce que ce Roy prisonnier estoitesclairé[espionné]detropprès, il voulut qu'Aubigny fistquelque voyage avec Fervacques *, lors grand ennemi des huguenotz, comme s'il l'eust receu de sa main. » La ruse réussit au point que le duc de Cuise y fut trompé. Le roi de Navarre et le duc mangeoient et couchoient ensemble « et faisoient ensemble leurs mascarades, balets et carrousels, desquels Aubigné seul estoit inventeur; et dès ce temps il dressa le projet de la Circé que la roy ne mère ne voulut pas exécuter pour la despence ; mais depuis le roy Henri III l'exécuta aux nopces du duc de Joyeuse. » C'est à cette époque probablement qu'il faut placer un passage de Brantôme d'où il résulte que les exploits juvéniles de notre héros n'avaient pas fait grand bruit au loin et qu'on ne le tenait encore que pour un homme de lettres. Brantôme parle d'un dîner qu'il fit chez son ami du Guast « qui avoit assemblé une douzaine des plus sçavants de la cour, entre autres M. l'évesque de Dol, de la maison d'Espinay, d'Aubigny (ces deux sont encoreenvie, dit-il, qui m'en pourroyent desmentir) et d'autres desquels ne me souvient ; et n'y avoit homme d'espée que M. du Gua et moi 2. » Brantôme, plus tard, parlait autrement de d' Aubigné et le vantait comme un des braves qu'il connût, en disant (t. V, p. 434) : « Je n'aurois jamais faict si je voulois nombrer tous les maistres de camp de la religion, comm' ont esté les sieurs de Mouy très vaillant et honneste jeune gentilhomme; de Bourry...; d'Aubigny qui estbonceluylà.pourla plume et pour le poil, car il est bon capitaine et soldat, très sçavant et très éloquent, et bien disant s'il en fut oncques. »
En effet, après avoir commencé sous les auspices de Fervacques et du duc de Guise, par porter les armes (au combat de Dormans) contre une petite armée protestante formée surtout de reitres allemands, il prit la part la plus active à l'évasion de Henri IV, événement dont
1 Guillaume de Fervacques, plus tard (1503) maréchal de France.
i Edit. Lud. Lalanne, t. IX. p. US. Le lait Ml antérieur au 31 oct. 1575, date de la mort de du tiaast.
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les conséquences furent immenses pour l'avenir de Henri et de la cause protestante elle-même (8 fév. 15ÎB). D'Aubigné investi depuis quelque temps du titre d'écuyer de l'écurie du roi de Navarre, fut du petit nombre de ses confidents et des compagnons de sa fuite.
Il fut pendant toute la campagne qui suivit, jusqu'à la paix de Poitiers ^septembre 1577), l'écuyer fidèle du prince.
Dans le cours de cette campagne se place un épisode de guerre qu'on a sévèrement relevé à la charge de d'Aubigné. Lorsqu'il était à la cour, auprès du duc de Guise, il avait semblé, dit un de ses éditeurs, oublier la Saint -Barthélémy « qu'il se rappela malheureusement en 1577, pour faire massacrer de sangfroid vingt-deux soldats de Dax qui s'étaient rendus à lui sans combat l. » Un autre critique * accentue la cruauté du fait et la sévérité de l'appréciation en disant : « Il ne marqua d'abord qu'en faisant massacrer de sang-froid, en représailles de la Saint-Barthélémy , vingt-deux catholiques de Dax qr.
taient rendus à lui sans combat. » Voici le passage d'où le fait est tiré. D'Aubigné allant à la découverte du coté de Bayonne avec 75 soldats buguenots rencontre une troupe un peu moindre qui jette dans un bois voisin ses arquebusiers , tandis que les autres , au nombre de quarante hommes en armures, se rangent en bataille au travers dé la route. Les huguenots envoient de même leurs arquebusiers en flanc, puis chargent, et passent sur le corps de ces gens formant la haie. D'Aubigné ajoute :
« Il n'y eut rien d'opiniastré, car c'estoient vingt chevaux légers du vicomte d'Orthez et le reste hommes ramassés à Bayonne et à Dax, pour conduire trois damoiselles condamnées à Bordeaux d'avoir la teste tranchée, et qu'ils emmenoient pour cet effet. Comme la pluspart nent jetiez par terre pour demander la vie et que l'on eut connu de quelle part ils estoient, le chef de la troupe appela à soi tous ceux de Bayonne et cria
1 Luil. Lalanne, préface des Mém., p. iy.
* Théopu. Lavallée : La famille dAubïnné et l'enfance de M"" deMaintenon ; suivi des Mémoires de Languet de Gergy arthev. de Sens sur H— do Maint, et sur la Cour de Louis XIV (Paris, 1863, in-8°i : pase 7.
aux compagnons qu'ils traittassent le reste en mémoire des prisons de Dax* Ils mirent donc en pièces vingt-deux de ceux de Dax qui furent empoignez ; et firent aux autres reprendre leurs armes et leurs chevaux, firent panser leurs blessez, avec charge de dire au vicomte d'Orthez qu'ils avoient veu le différent traitement qu'on faisoit aux soldats et aux bourreaux. » (Hist. univ., t. I,col. 015.) — Le texte est moins laid que les commentaires.
L'écuyer fidèle de Henri fut presque toujours l'écuyer mécontent. Il semble ne pas trouver de couleur assez acre pour peindre dans ses Mémoires ce maître, qui prétendait l'employer à ses intrigues amoureuses, et ses lâches passions qui lui faisaient préférer des succès de galanterie aux graves intérêts dont il était chargé, et son ingratitude qui allait jusqu'à jalouser la vaillance de son écuyer. Il est permis de croire que l'esprit chagrin de la vieillesse assombrissait les souvenirs de l'écrivain. Cependant, la paix faite, il renonça réellement au service du roi de Navarre et lui écrivit fièrement cette lettre d'adieu :
Bîre, Vostre mémaire vous repro- « chera douze ans de mes servie^ « douze playes sur mon estomac. Elle « vous fera souvenir dé votre prison, et « que ceste main qui vous écrit en a « deffaict les verrouils et est demeurée a. pure en vous servant, vide de vos « bienfaits et exempte des corruptions « de vos ennemis et de vous. Par cet « escrit elle vous recommande à Dieu^ « à qui je donne mes services pâ « et voue ceux de l'avenir, par les- « quels je m'eflbreeray de vous faire ii cognoistre qu'en me perdant, vous « avez perdu vostre très fidèle servi- « teur, etc. » Son intention était de se rendre en Poitou, de vendre son bien et d'aller offrir ses services au prince Casimir, second fils de l'électeur palatin, dont il était connu. Mais il lui succéda autrement. En arrivant à Saint- Gelais, il aperçut à une des fenêtres du logis Susanne de Lezay, de la maison dé Vivonne, et à l'instant même il en devint si éperdument épris «. qu'il trouva son Allemagne «chez les sieurs àcSaint- Gelais et de La Boulaye, qui saisirent
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cette occasion pour le retenir et le charger de diverses entreprises militaires, notamment sur Montai gu et sur Limoges.
L'ennui du repos, l'intérêt de la religion et le désir de se faire un peu regretter à la cour de Nérac, le firent accéder à toutes leurs propositions.
Cependant le roi de Navarre n'avait pas perdu tout souvenir de son valeureux écuyer. Il lui écrivit plusieurs lettres pour le presser de revenir auprès de lui; d'Aubigné, justement irrité, les jeta au feu sans y répondre. Toutefois son mécontentement cessa lorsqu'il sut que le roi, ayant appris qu'il avait été fait prisonnier dans son entreprise sur Limoges, avait mis à part quelques bagues de la reine sa femme pour payer sa rançon; et même que sur le faux bruit qu'il avait eu la tête tranchée, en avait témoigné un grand deuil et perdu le repos. Il se décida donc à retourner à son service et fut reçu avec de grandes caresses, avec force belles promesses expiatoires. Le roi méditait une nouvelle prise d'armes. Avant de se décider, il jugea à propos de prendre l'avis de Turenne, Favas, Constant et d'Aubigné:
« De ces cinq que nous étions, dit ce dernier, les quatre premiers étant passionnément amoureux, et ne prenant conseil que de leurs maîtresses, qui vouloient absolument la guerre pour se venger de quelques injures qu'elles croyoient avoir reçues de la cour de France, elle y fut résolue ; ce qui la fit surnommer la Guerre des Amoureux, parce que les mignons de Henri III y furent pareillement incités par leurs maîtresses, qui vouloient, de leur côté, tirer vanité de la bravoure que leurs amants y feroientparoître. » On voitque dans cette guerre de religion, la religion fut pour peu de chose. D'Aubigné passa à Montaigu, en gentils exercices de guerre, la plus grande partie du temps que durèrent les hostilités (1580). La cavalerie de la garnison était divisée en trois brigades, dont l'une sous ses ordres et les deux autres sous Saint- Etienne et La Boulaye, gouverneur de la place. Sa brigade étant continuellement en courses, acquit un renom dans le pays, et le surnom de compagnie des Albanois.
La paix s'étant faite, d'Aubigné retourna à la cour de Nérac. Après avoir essuyé bien des traverses dans son amour, il obtint enfin lamain deSusanne de Lezay ! riche héritière, fille d'Ambroise de Lezai seigneur de Surimeau et de Renée de Vivonne. Le roi de Navarre lui-même s'y était employé avec toute la chaleur d'un ami, et l'époux n'était parvenu à ses fins qu'en se parant d'une généalogie qu'il croyait peut-être vraie, mais que nous savons fausse, celle qui le faisait remonter au gouverneur du château de Chinon.
La guerre ne tarda pas à se rallumer (1585). D'Aubigné s'y signala comme toujours, mais avec des vues plus ambitieuses qu'il n'avait fait jusqu'alors.
Après avoir suivi le prince de Condé au siège de Brouage, et dans sa malheureuse entreprise sur Angers, il songeait au repos, quand le duc de Rohan, les Rochellois, et tout le consistoire en corps, le conjurèrent de mettre un régiment sur pied et de relever « l'enseigne d'Israël, » lui envoyant à cet effet le secours nécessaire. Il rappela donc les quatre compagnies qu'il avait menées à l'entreprise d'Angers, et lorsqu'il eut réuni un petit corps de onze cents hommes, il se mita faire la guerre dans le Poitou. Il s'empara sans grande résistance de l'île d'Oléron, et y fit élever de nouvelles fortifications, afin de se la garder comme un gouvernement qui fût bien à lui. Le capitaine La Limaille, son lieutenant, le secondait avec zèle.
Les catholiques de Brouage, commandés par Saint-Luc, tentèrent cinq descentes auxquelles ils furent toujours battus et repoussés; mais à la fin il fut assiégé, fait prisonnier et ses troupes chassées complètement de l'île. 11 fut échangé contre Guiteaux, lieutenant du roi aux îles, qu'avaient heureusement pris les siens, au moment même où l'ordre de le faire mourir venait d'être expédié à Saint-Luc. Au sortir de sa prison, il se rendit à La Rochelle où se trouvait alors le roi de Navarre. Mais ce prince ayant rendu l'île d'Oléron aux papistes, d'Aubigné conçut une telle indignation de voir lui échapper ce qu'il avait conquis
1 Par acte passé à liougouin le f> juin 1583.
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avec tant de peines, de dépenses et de périls qu'il quitta son maître et songea un instant à quitter son parti. « Le diable se prévalant de mes doutes, me suggéra... d'étudier à fond les controverses en matière de religion, pour voir si je ne pourrois point trouver dans la romaine quelque ombre d'apparence d'y pouvoir faire mon salut. » Cependant ses lectures et ses méditations ne firent que l'affermir davantage dans la foi protestante.
D'Aubigné était depuis environ six mois retiré dans sa maison, lorsque son maître le pressa encore de revenir à lui. Il rentra dans ses fonctions d'écuyer et à la bataille de Coutras (27 oct. 1587), il prit place parmi les maréchaux de camp. Sur la fin de 1588, eut lieu la prise de Niort et celle de Maillezais dont d'Aubigné demeura gouverneur, au grand regret de son maître « qui lui ordonna le plus misérable état qu'il put pour le faire démordre ; mais il était trop las de courir. C'était le premier repos qu'il eût essayé depuis l'âge de 15 ans jusqu'à 37 ans ou environ qu'il avoit lors, pouvant dire avec vérité que hormis les temps des maladies et des blessures, il ne s'estoit point vou quatre jours de suite sans corvée. »
La forteresse de Maillezais était un poste important ; elle commandait le bas Poitou et couvrait La Rochelle ; de plus elle avait pour d'Aubigné l'avantage d'être à quelques lieues seulement de Surimeau et de Mursay, les domaines appartenant à sa femme. 11 y mit bonne garnison et le besoin de repos qu'il avait invoqué ne l'empêcha pas de continuer à suivre le roi de Navarre; il prit part aux combats d'Arqués (sept. 1589), aux deux sièges de Paris, à la bataille d'Ivry (mars 1590), au siège de Rouen, aux combats de Lagny. Partout il donna des preuves de sa valeur infatigable, et sa probité était assez notoire pour qu'on lui ait confié pendant quelque temps le soin de garder dans sa forteresse de Maillezais le roi de la Ligue Charles X, oncle et prisonnier de Henri IV.
Après la conversion de Henri IV (juillet 1593), d'Aubigné se retira dans son gouvernement qui lui valait 7,000 1. de pension et dont l'importance avait
été fort augmentée par l'addition qu'on avait faite au titre de gouverneur de Maillezais de celui de vice-amiral des paysd'Aunis et de Saintonge. Maillezais était devenu en outre une des places de sûreté des protestants.
Dès lors il s'éloigna de la cour. La mort de sa femme qu'il perdit, à son grand chagrin, en 1596, augmenta sans doute et son goût pour la retraite et son zèle pour les affaires de la religion.
En 1590, il se présenta à l'assemblée de Loudun pour jurer l'Union protestante. A la grande assemblée politique qui se tint successivement à Vendôme, à Saumur, à Loudun et à Châtellerault et qui dura plus de deux ans, il fut « toujours du nombre des trois ou quatre qui s'affrontèrent hardiment dans les délibérations avec les commissaires députés du roi. »
D'Aubigné s'étant rendu à la cour sur les instances de Henri, celui-ci lui dit un jour : «Je ne vous ai point encore discouru de vos assemblées de religion, où vous avez pensé tout gâter, parce que je suis persuadé que vous y alliez de bonne foi, et que j'étois sûr de plus qu'il ne s'y passeroit rien contre ma volonté, car j'avais mis les plus grandes têtes du parti dans mes intérêts, et vous étiez peu qui travailliez pour le bien de la cause commune ; la meilleure partie di> vos députés pensoit à ses avantages particuliers, et à gagner mes bonnes grâces à vos dépens. Cela est si vrai que je m<> puis vanter qu'un homme d'entre vous, et des meilleures maisons de France, ne m'a pas coûté que cinq cents écus pour me servir d'espion dans vos dites assemblées et me rapporter tout ce qui s'y passoit. » D'Aubigné lui répondit qu'il n'ignorait pas que les plus apparents d'entre les huguenots, hormis M. de La Trimouille, s'étaient vendus à Sn Majesté ; mais que comme les Eglises, en le nommant pour leur député, lui avaient marqué la confiance qu'elles avaient en lui, il s'était cru obligé de les servir avec d'autant plus de passion qu'elles étaient plus abaissées, ayant perdu la protection de Sa Majesté. « Si je vous ai déplu en cela, ajouta-t-il, j'ose vous direencoreque j'aime mieux perdre la vie ou sortir de votre royaume que de
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gagner vos bonnes grâces en trahissant mes frères et compagnons. » Sur quoi le roi lui repartit : « Connaissez-vous le président Jeannin, qui a manié toutes les affaires de la Ligue par le passé? Je veux que vous fassiez habitude avec lui, et je me fierai mieux en vous et en lui qu'en ceux qui ont joué au double. » — Nous ferons remarquer en passant qu'on ne doit pas accepter sans réserve les paroles de Henri IV, telles que les rapporte d'Aubigné, Ce prince avait intérêt à lui exagérer ses conquêtes. Aussi lisons-nous dans les Mémoires de Sully, sous la date de 1597, que les menées de MM. de Bouillon, La Trimouille, Du Plessis, accompagnés par quinze ou vingt de leur cabale (dont les deux Saint- Germain, Aubigny, La Vallière, La Case, La Saulsaye et Constant, étoient les plus échauffés), lui donnaient les plus vives inquiétudes , jusqu'à lui faire craindre qu'ils ne prissent les armes pendant qu'il était occupé au siège d'Amiens. On sait que ce sont les généreux efforts de ces meneurs qui parvinrent enfin à lui arracher l'édit de Nantes. Ils n'étaient donc pas vendus.
D'Aubigné n'était pas moins théologien que capitaine. Ayant fait un voyage à Paris, peu de jours après la fameuse conférence de Fontainebleau, tenue en 1600 entre l'évêque d'Evreux et Du Plessis-Mornay, le roi voulut aussi le mettre aux prises avec ce même prélat.
Il disputa donc pendant cinq heures en présence de plus de quatre cents personnes de marque de l'une et de l'autre religion. « Dans cette dispute, dit-il, le susdit prélat s'efforça de résoudre les difficultés que je lui proposai, par de grands discours éblouissants; ce qui m' engageai lui faire une démonstration en forme, dont les deux premières propositions étoient tirées en termes formels de ses propres arguments. Cette contre-batterie mit mon antagoniste dans un tel embarras, et son esprit si fort à la gêne, que les gouttes d'eau tomboient de son visage sur un Ghrisostome manuscrit qu'il tenoit à la main, ce qui fut remarqué de toute l'assemblée. Enfin, notre dispute se termina par ce sillogisme que je lui fis : Quiconque est faux dans une matière,
n'en peut être juge compétent : Or les Pères sont faux dans les matières de controverses, puisqu'ils se contredisent souvent : Donc les Pères ne peuvent être juges compétens dans ces matières.
L'évêque d'Evreux convint de la majeure ; et la mineure restant à prouver, je composai mon traité De dissidiis Patrum, auquel le prélat ne jugea pas à propos de répondre, quoique le roi se fût rendu caution qu'il le feroit. » Nous ignorons si ce traité a été imprimé; aucun biographe, à notre connaissance, n'en fait mention. Benoît, qui parle de cette conférence dans son Hist. de l'édit de Nantes, remarque qu'il se fit quelques écrits de deux côtés, qui furent remis entre les mains du roi, mais qu'ils y demeurèrent.
D'Aubigné contribua encore, du vivant de Henri IV, à rompre un projet d'accord entre les deux religions que ce prince caressait beaucoup, etqui, comme on peut bien penser, ne pouvait que cacher un piège. Le danger était imminent. Fort de l'agrément des ministres Dumoulin, Charnier, Durand, il s'offrit d'y parer et alla trouver le roi qui le renvoya au cardinal du Perron et autres chefs du parti catholique avec lesquels il n'y avait d'entente possible que dans une soumission plus ou moins déguisée. Les pourparlers tournèrent si mal que, quelques jours après, le roi, sollicité de faire mourir son intraitable serviteur, ou tout au moins de le faire arrêter comme un factieux, « dit au duc de Sully qu'il falloitle mettre à la Bastille, qu'il étoitun brouillon à qui l'on trouverait assez de quoi faire le procès. » Heureusement, Madame de Châiillon, ayant appris les dangers qu'il courait, lui révéla tout et le conjura de partir dès la nuit même. Mais d'Aubigné lui répondit, sans s'émouvoir, qu'il allait implorer l'assistance de Dieu, et qu'après l'avoir invoqué d'un cœur fervent, il verrait ce qu'il y aurait à faire. « Mon inspiration, dit-il, fut de m'en aller le lendemain de grand matin trouver Sa Majesté, et après lui avoir représenté en bref mes services passés, de lui demander une pension, ce que, jusqu'alors, je n'avois point voulu faire. Le roi surpris et bien aise en mènie temps do remarquer au travers de mon
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fier courage quelque chose de mercenaire, m'embrassa soudainement et m'accorda sur le champ ce que je lui demandois. » Le lendemain, étant allé à l'Arsenal, le duc de Sully l'invita à dîner, et le mena ensuite voir la Bastille, en lui assurant qu'il n'y avait plus de danger pour lui, mais depuis vingtquatre heures seulement.
L'orage passé, Henri le reçut de nouveau dans son amitié et ses bonnes grâces. Il fut même question de le nommer ambassadeur extraordinaire en Allemagne, mais ce projet fut définitivement abandonné, lorsque les affaires de la succession deClèves et de Juliers furent venues offrir au roi une occasion de mettre à exécution les vastes desseins qu'il avait conçus pour l'organisation et la pacification de l'Europe. En sa qualité de vice-amiral des côtes du Poitou et de la Saintonge, d'Aubigné ne voulut pas rester inactif dans la grande guerre qui se préparait ; il sollicita donc et finit par obtenir de diriger une expédition au cœur même de l'Espagne.
Mais notre historien remarque qu'en prenant congé du roi pour aller fai:
préparatifs, ce prince lui ayant dit ces dernières paroles : a D'Aubigné, ne vous y trompez plus, je tiens ma vie temporelle et spirituelle entre les mains du pape, que jo reconnois pour le véritable vicaire de Dieu, » il comprit à l'instant que non-seulement ses vastes projets s'en iraient en fumée, mais encore que la vie de ce pauvre monarque était en grand péril, puisqu'il en remettait le soin à un être mortel. Ses prévisions ne le trompèrent pas ; à quelque temps de là, on lui apprit l'assassinat. 11 se rappela aussitôt ce propos qu'il lui avait tenu quinze ans auparavant, au sujet de l'attentat de Jean Ghdtel : a Sire, vous n'avez encore renoncé Dieu que des lèvres, il s'est contenté de les percer ; mais quand vous le renoncerez du cu'ur, alors il vous percera le cœur. » Il dut croire que sa prédiction s'était malheureusement accomplie.
La reine mère étant devenue régente, toutes les assemblées provinciales des réformés la reconnurent; seul dans sa province, d'Aubigné osa y contredire en maintenant qu'une pareille élection
n'appartenait qu'aux Etats-Généraux du royaume. Cependant, quoique son opposition l'eut mis en mauvais prédicament à la cour, il ne laissa pas d'y être député I pour assurer la reine d'une parfaite soumission à sa régence. Ses collègues des autres provinces lui déférèrent même l'honneur de porter la parole comme au plus vieux et au plus expérimenté de la députation. La présentation fut faite par Y'dlarnuul, député général des églises.
Entre autres choses, « M. d'Aubigné, brave et docte gentilhomme, » dit à la reine, au rapport de L'Estoile, qu'ils étaient d'une religion en laquelle personne ne pouvait les dispenser (comme en beaucoup d'autres) de la subjection qu'on doit aux rois selon la parole de Dieu. Le jésuite Cotton qui assistait à l'audience, secouait la tête et les oreilles en entendant ces paroles. Mai^ le conseil se scandalisa de ce qu'aucun des députés ne s'était agenouillé. Au moment où ils se retiraient. M. de Villeroi en fit l'observation. D'Aubigné lui repartit avec dignité, qu'il n'y avait parmi eux que des gentilshommes et des ministres et qu'ils ne devaient à Leurs Majestés que la révérence, non lu i-'énuflexion. Le crédit dont le gouverneur de Maillezais jouissait auprès des églises et du vieux parti huguenot, en faisait une acquisition trop précieuse pour que la régente ne mit pas tout en œuvre pour le gagner. Mais d'Aubigné repoussa toutes les séductions ; il eut la gloire bien rare de rester constamment pur, et jamais sa probité ne faillit. Pour conserver entière son indépendance, il lui en coûta peu de sacrifier la pension que Henri lui avait donnée, et qui cessa de lui être payée après son refus d'accepter une augmentation de cinq mille livres que la reine voulaity ajouter. On sait les malheureuses divisions du parti protestant à cette époque. Elles éclatèrent bruyamment en 1G1 1, au sein de l'assemblée politique de Saumur.
D'Aubigné nous apprend que «. ce fut , dans cette assemblée, où il perdit l'amitié de M. de Bouillon, qu il avoit à bon titre acquise et conservée depuis trente ans, parce qu'il l'empêcha d'y présider1,
• En faisant élire à sa place Du Plessis-Mornaf.
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et qu'il s'opposa hautement à plusieurs propositions importantes que fit le duc pour plaire à la cour, lesquelles le discréditèrent auprès de ceux de la religion; particulièrement un discours qu'il y prononça, pour persuader à l'assemblée de se dessaisir des places de sûreté, et de se remettre entièrement à la discrétion delà régente et de son conseil ; concluant par des louanges affectées de la gloire qu'acquéreroient les Réformés en s'exposant aussi volontairement à souffrir le martyre. »
« Oui, monsieur, lui répondit d'Aubigné, le martyre ne se peut célébrer par trop de louanges. Bienheureux sans mesure qui l'endure pour Christ; c'est le faitd'un vrai chrétien de s'exposer au martyre; mais d'y engager ou mener les autres, c'est d'un traître et d'un bourreau.»
Al'appuidece récit fait par d'Aubigné, nous pouvons produire une pièce d'un genre bien différent et où son rôle n'est pas aussi triomphant, mais qui ne le contredit cependant pas et qui met en pleine lumière la grande cause de la faiblesse du parti huguenot après la mort de Henri IV : c'était la rivalité entre les gens de foi sincère et ceux qui aspiraient aux faveurs de la cour. Cette pièce figure dans la correspondance du ministre de la reine régente, Phélypeaux comte de Pontchartrain l; elle est sans suscription et sans date. C'est un rapport d'espion, par conséquent fort malveillant, sur ce qui s'était passé à l'assemblée de Saumur :
Mémoire. Les ministres qui sont a Saumur et les députés du second estât, voire mesme plusieurs gentilhommes, se repentent fort de s'estre laissés briguer aux assemblées de leur province pour faire que les grands seigneurs de la Religion, comme sont messieurs le duc de Bouillon, de Seuilli, de Rohan et messieurs de La Force et de Parrabere feussent nommés pour se trouver en ceste assemblée générale de Saumur ou ils n'ont rien fait qui vaille pour l'avancement de la Religion, et sur tout en ce temps ou ils avoynt beau moyeu d'asseurer a jamais leurs affaires et empescher le Roy lorsqu'il sera d'aage de leur faire aucun mal quand il en auroit la volonté.
Disent qu'ilz se garderont bien par cy après d'y appeller aucun de ces grands et que si ilz n'y feussent, les affaires iroynt beaucoup mieux pour ce que la Royne leur eut accordé une bonne partie de leurs demandes.
Disent que quoy que Monsieur de Bouillon soit recogneu estre du tout porté à contenter la Royne et messeigneurs de son conseil : ce néantmoins il ne laisse d'avoir beaucoup de créance parmi eux et de venir a bout presque de toutes ses intentions, pource qu'outre sa qualité il a une particulière et inimitable force et authorité en ses discours; et ce dont il ne peut venir a bout le matin il ne le quitte point mais le remet au [lendemain, uzant de quelque nouvele invention et méthode pour persuader et le faire a la fin condescendre a ce qu'il veut.
Monsieur de Seuilli ne parle point avec tant de force pour persuader. On a remarqué que quelques fois il propose de bons expediens pour l'avancement de la Religion, mais il ne poursuit point vigoureusement sa première pointe, ains se rend facilement et se laisse emporter et condescent a ce que l'on veut sans beaucoup s'opiniastrer.
Monsieur de Rohan n'a pas faute de bonne volonté, mais il n'a point de réplique, lors surtout que M. de Bouillon parle.
Monsieur de La Force esquive en toutes choses et est recogneu pour estre homme qui veut vivre en paix et faire ses affaires.
On fait le mesme jugement de Monsieur de Parrabere lequel proposa dernièrement qu'il faloit donner tout pouvoir a leurs députés qui seroynt nommés et esleus pour se tenir a la Court; pouvoir, di-je, de faire, dire, proposer, et conclurre tout ce qu'ilz jugeroynt inporter le bien des églises; mais il feut fort rabroué et feut noté pour estre trop partisan de la Royne.
Le sieur d'Auvigni * voulut il y a quelque temps syndiquer monsieur de Bouillon en pleine assamblée et luy faire recognoistre qu'il n'apportoit point tant de zèle qu'il devroit a ce qui est du bien et avancement de la Religion : mais mondit seigneur de Bouillon lui respondit asprement et avec beaucoup de colère l'appella tout publiquement brouillon et traistre : et adressant son propos a toute la compagnie adjousta que ïed. sieur d'Auvigni sçavoit bien que tout ce qu'il lui avoit dit était vray.
Tous ceux de l'assamblée ont recogneu que monsieur du Plessis est plein de vanité : ce qui luy l'ait perdre beaucoup de créance qu'il auroit sans cela... — Etc.
1 Bibl. Nat.; Cabinet des titres; Ord. du S. Esprit, t. 50, pièce 4.
« On voit par cette orthographe que le rédacteur était gascon.
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Mais le zèle de d'Aubigné ne se refroidit pas un instant et il ne cessa de mériter d'être appelé Brouillon par ceux qui ne voulaient pas se brouiller avec les distributeurs des grâces et pensions de la cour.
En 1615, à l'assemblée politique de Nîmes, il prononça le serment d'union, ainsi que son fils Constant, baron de Surimeau, qui remplissait auprès de lui, en ce moment, les fonctions de lieutenant. Lorsque le prince de Condé se fut mis à la tête du parti des mécontents, les ducs de Rohan et de Bouillon, qui s'étaient déclarés pour lui, pressèrent d'Aubigné de se joindre à eux; un accommodement ne tarda pas à être conclu, et lui seul fut exclu de l'amnistie, ce qui l'obligea à se mettre en état de défense dans sa place de Maillezais et dans la petite île du Doignon qu'il avait achetée récemment et où il avait élevé une maison forte couvrant Maillezais.
La guerre s'étant rallumée bientôt après, le prince de Condé lechoisit cette fois pour son maréchal de camp et lui en envoya les provisions ; mais il refusa de les recevoir de sa main, et ne les accepta qu'au nom des églises assembl.
Nîmes. De son propre aveu, il ne se fit rien dans toute cette guerre qui vaille la peine d'être écrit. Elle se termina par le traité de Loudun, u qui fut comme une foire publique de perfidies particulières et de lâchetés générales. » Le prince de Condé, qui n'avait hérité de ses ancêtres que le nom, « paya, continue notre auteur, d'une noire ingratitude les services que je lui avois rendus dans cette guerre et les seize mille écus que j'y avois dépensés pour lui ; car étant arrivé à la cour, il rendit ce témoignage contre moi dans un conseil secret où il assista, que j'étois un factieux, un ennemi de la royauté, et capable moi seul d'empêcher le roi, tant que je vivrois, de régner avec une autorité absolue. »
A la fin, abreuvé de déceptions, d'Aubigné se pourvut par devers deux assemblées tenues à La Rochelle, pour en obtenir la permission de se démettre de la garde de Maillezais et du Doignon entre les mains de personnes fidèles et courageuses. Pendant plusieurs années, il avait cherché un successeur qui lui
convint et qui lui payât en même temps un bon prix. Le roi lui-même n'était à ses yeux qu'un acquéreur comme un autre, et malgré la bonne envie qu'en avaient les ministres de S. M., on n'avait pas osé s'emparer de son petit royaume par la force. Enfin il s'en dessaisit, pour moins qu'il n'aurait eu du roi, entre les mains du duc de Rohan (mai 1619;. Après cette cession, il se retira à Saint-Jean-d'Angely, où il s'occupa de l'impression de son Histoire et de quelques autres ouvrages.
La petite guerre de la reine mère étant survenue, d'Aubigné refusa d'y prendre part ; mais lorsque le duc de | Rohan et son frère, le prince de Soubise, lui mandèrent qu'ils en étaient réduits aux dernières extrémités, il ne sut pas résister à leurs instances et partit pour les rejoindre. Il les trouva à la tête d'un petit corps d'environ quinze cents hommes, ne sachant que devenir. Heureusement la paix, qui se conclut avec la reine mère ^13 août 16'20), ne tarda pas à mettre un terme à leurs perplexités.
« La dessus, le roi ayant en diligence remply le Poictou de son armée, Aubigné prit sa résolution de venir prendre le chevet de sa vieillesse et de sa mort à Genève. » Avec douze cavaliers bien armés « et usant de la bonne science qu'il avoit des chemins, » il traversa toute la France, malgré les ordres qu'on avait envoyés de tous côtés pour l'arrêter ; et sauf quelques alertes qu'il eut à Chàteauroux, à Bourges, à Mâcon et à Gex, sa course rapide eut un plein succès. Il arriva à Genève le l,r septembre 1620, et y fut reçu avec les plus grands honneurs. La ville l'invita à un repas public, auquel la magistrature assista en corps. On le logea aux frais de l'Etat ; on l'admit dans tous les secrets du gouvernement ; on lui confia enfin le soin des fortifications de la ville. Cependant, à peine était-il en sûreté qu'il faillit se rejeter dans de nouvelles mêlées. L'assemblée générale de La Rochelle lui ayant député le sieur à'Avias, avec une procuration pour l'autoriser à conclure divers traités avec les Allemands, il se mit à l'œuvre avec ce peu de scrupule qu'on avait alors, aussi bien les protestants que les catholiques, à faire inter-
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venir les armes étrangères sur le sol de la patrie. Il entra de suite en négociation avec le bâtard de Mansfeld et les deux ducs de Weymar, qui s'engagèrent à amener douze mille hommes de pied, six mille chevaux et douze pièces de canon au secours des réformés français.
Lui-même devait les rejoindre sur les bords de la Saône avec trois régiments de deux mille hommes chacun, et servir dans cette armée en qualité de maréchal de camp général. Déjà Mansfeld s'était avancé jusqu'en Alsace, et d'Aubigné n'attendait plus qu'une remise de deux cent mille livres pour entrer en campagne, lorsque « quelque gentil esprit de La Rochelle proposa que ce grand affaire seroit mieux entre les mains de M. le duc de Bouillon : ce qui fut suivi gaillardement. Le comte tourna donc vers Sedan, le premier marchand restant en croupe avec 500 pistoles de despence. »
Ce regret de d'Aubigné sur ses pistoles rappelle un trait que quelques biographes ont cru devoir relever dans son caractère : l'âpreté au gain, l'avidité. Ce hardi chef de bande, ce faiseur de vers satiriques, dit-on, était un homme trèsretors, très-dur à ses débiteurs, trèshabile aux ruses de la chicane et capable de duplicité en affaires. L'auteur qui parle ainsi 1 fortifie son dire par un long tableau des démêlés d'intérêt qui s'élevèrent entre d'Aubigné, son fils et ses gendres, puis entre ses gendres et leurs propres enfants et sa malheureuse bellefille (dont nous parlerons tout à l'heure), tableau qui ferait croire que toute cette f*mille fût en proie aux passions sordides. D'Aubigné, artisan de sa propre fortune, avait souci de ses intérêts, mais sa vie de huguenot rebelle aux séductions de la cour répond noblement à une accusation de cupidité, et quant au nuage d'obscurité, de réticences calculées, d'actes fictifs qui régnait dans ses affaires, il s'explique aisément par sa situation politique. Il avait encouru la peine capitale et la confiscation ; il avait par de trop justes raisons déshérité son lils ; il avait transporté à l'étranger ce qu'il avait pu sauver de sa fortune ; quoi
d'étonnant qu'il eût plus ou moins fictivement, et plus ou moins heureusement, partagé de son vivant tous ses biens de France entre ses enfants, et que ces opérations compliquées aient donné lieu à d'inextricables procès, qui désolèrent sa famille longtemps après sa mort? Or nos laborieux écrivains modernes, les biographes, en cherchant avec ardeur pour l'histoire de cette famille célèbre des documents nouveaux, n'ont guère trouvé que des actes de procédure, des mémoires, comptes, significations et autres résidus de dossiers provenant des vieux procureurs de la province ; de là l'air processif dont ils ont affublé leurs personnages. Disons pour terminer cet épisode en le rassérénant par un souvenir littéraire, que le fief de la Lande, cet unique patrimoine de d'Aubigné, qui lui venait de sa regrettable mère et qu'on lui avait confisqué, passa entre des mains non moins savantes que les siennes , celles de l'académicien Vaugelas. Ce fut un don gracieux fait à celui-ci comme le prouve l'extrait suivant1 :
31 mars 1G35. Hommage rendu à dllc Anne du Plessis, veuve de René Le Fuzelier sieur de La Motte Cormerai, par messire Claude Favre, chevalier, baron de Vaugelas, gentilhomme de la chambre du Roi et de Monseigneur son frère unique, a cause de la seigneurie des Landes de laquelle le don lui avoit été fait par Monsieur, duc d'Orléans, en conséquence de la confiscation qui en avoit été l'aicte sur le deffunt Theod. Ag. d'Aub. seigneur du même lieu..., etc.
De nombreux témoignages d'estime vinrent chercher l'exilé dans sa retraite. Les Bernois l'invitèrent, par une députation, à visiter leur ville au point de vue militaire ; il fut reçu « avec force canonnades, festins et autres honneurs, n dont lui-même blâme l'excès. Après bien des efforts, il fit comprendre aux magistrats la nécessité do ceindre leur ville d'une fortification régulière. Lui-même en traça le plan et dirigea les premiers travaux. Cette nouvelle enceinte, dit-il, « qui fut parachevée avec ardeur, passe aujourd'hui pour une des plus belles et
1 Théoph. Lavallée, La fam. tfAub., p. 0, 41, etc.
Lequel ligure ans Carrés d'IIozier.
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des plus régulières fortifications qu'il y ait en Europe. » Par reconnaissance, les Bernois voulurent l'élire pour leur capitaine-général, mais il s'en excusa sur son grand âge et sur son ignorance de leur langue. Pressé alors de leur indiquer quelque autre capitaine pour les commander, il leur nomma le vidame de Chartres, le marquis de Montbrun et le comte de La Suze ; leur choix tomba sur ce dernier. A 1 exemple de Berne, Bâle lui envoya pareillement un message pour le .consulter sur ses fortifications.
La république de Venise voulut aussi l'avoir pour général des troupes à son service, mais l'ambassadeur de France en Suisse, Miron, la fit renoncer à ce projet. Il n'est sorte de dégoûts par lesquels cet ambassadeur ne cherchât à faire sortir d' Aubigné de Genève. Entre autres moyens auxquels il eut recours, il fit tenir aux magistrats genevois un arrêt par lequel d'Aubigné avait été condamné à avoir la tète tranchée pour avoir fait revêtir quelques bastions, vraisemblablement dans sa forteresse du Doignon, avec des matériaux d'une étrli^e ruinée en 1562, « Ces toit le quatrième arrest de mort contre lui, qui luy ont tourné à gloire et à plaisir. Ce fut une invention pour le rendre odieux à Genève, et outre cela une pratique pour empescher un mariage qu'il avoit eommancé à traicter. »
En effet, bien qu'il eût alors passé sa soixante et onzième année, il épousa, ivril L6?3i une dame réfugiée aussi à Genève pour la religion, Renée Burlamacchi, d'une noble et riche famille de Lucques. C'était une veuve des plus respectables et un aimable esprit; mais elle avait cinquante-cinq ans et, dans un premier mariage qui en avait duré trente-cinq, elle avait donné à son mari, Cesare Balbani. dix entants, dont pas un n'avait vécu. Elle a laissé de? Mémoires et des lettres ' qui la font jucer une femme dont le caractère aimant et paisible dut calmer « notre bon Monsieur, » comme elle appelait le bouillant vieillard.
D'Aubigné avait apporté à Genève
• Vov. Lucques et les Burlamacchi, par Ch. Eynard, 4M*, in-ii
son goût pour le glorieux. La république ne pouvait lui rendre trop d'honneurs; il entendait la protéger par ses talents militaires ; il lui fallait une place seigneuriale au temple; il garda jusqu'à son mariage une petite cour composée de quatre gentilshommes entretenus à ses frais ; son premier soin fut de chercher quelque fief relevant de la seigneurie de Genève et de s'y construire un château fort. Enfin, il commença par froisser un peu grands et petits par son humeur agressive et turbulente, mais l'expérience et la raison le rangèrent au désir de la paix ; il témoigna toujours le plus grand respect aux maaistrats genevois,
lit bientôt reconnaître « pour celuy qui estoit hors de France pour avoir esté trouvé et nommé républicquain. »
D fut bien quelquefois tenté par des bruits de guerre soufflés d'Italie, de Franche-Comté. d'Ancleterre. mais les craintes de siège, qui menaçaient constamment Genève à cette époque, l'aidèrent à se croire obligé d'y rester, et, en effet, il vécut en repos ses dix dernières années dans son castel et baronnieduCrest, à dix kilomètres de Gt sur la rive gauche du lac. Ce manoir, qu'il acheta le 21 juin 1621 et reconstruisit, existe encore sans avoir été mod ce n'est par la vétusté, et c'est la même famille qui l'acquit en 1631 des héritiers du fondateur, la famille des Micheli du Crest, patriciens de Venise, de Lucques et de Genève, entre les mains de laquelle il subsiste aujourd'hui. Le lieu rappelle bien les idées du vieux guerrier. C'est un massif carré, sans autre ornement qne quatre tours, car-
''galement. aux quatre angles ; peu de fenêtres, et dans la toiture un campanile d'où l'on peut surveiller les environs. A moins d'une heure à l'ouest, sont les eaux du lac; du côté opposé, venaient jusqu'à sa porte les bois de Jussy, forêt genevoise sous l'abri de laquelle il pouvait en moins d'une heure aussi passer sur la terre de Savoie.
L'entrée du côté du pont-levis, c'est-àdire le devant de l'habitation, était garnie de communs et de murailles, tandis que sur le derrière s'étend, entre les appartements du rez-de-chaussée, les deux tours d'angle et le fossé profond, une
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terrasse en jardin * qui domine à plusieurs kilomètres la grande roule et la riante campagne. Cette retraite fleurie, d'environ cent mètres carrés, sûrement gardée de tous côtés, donne le sentiment de la sécurité parfaite. C'est là que d'Aubigné goûtait le confortable sans se soucier de beaux appartements, et qu'il se prélassait sans crainte ni de soldats ennemis, ni des dix assassins qu'il prétend que le duc d'Epernon et autres avaient envoyés rôder à Genève pour se défaire de lui.
Ce vieillard presque octogénaire * , qui avait vu tant de choses et conservé l'esprit très-vif, était recherché autant que respecté par toutes les personnes distinguées de Genève, par les magistrats, par les savants et les ministres; il voyait également les plus grands seigneurs qui visitaient le pays, par exemple le marquis de Baden, la princesse de Portugal, la duchesse de Rohan; il entretenait une vaste correspondance ; il aimait la musique, il en faisait même, et il continuait toujours à faire aussi des vers ; il composa un hymne de l'Escalade, chant de guerre et d'actions de grâce sur l'attaque nocturne des Savoyards repoussée par Genève en 1602:
il donnait des concerts chez lui ; il en donna un à la princesse de Portugal, et l'on remarque dans l'inventaire de sa succession, outre plusieurs mousquets, arquebuses et autres armes, une viole basse et un violon. Il s'occupait surtout de ses œuvres littéraires, soit pour composer encore, soit pour revoir ses anciens livres. La mort le prit doucement, après dix jours de maladie.
Elle n'eut pour lui rien d'amer. Comme sa bonne compagne le pressait de prendre quelque nourriture : « Ma mie, laisse-moi aller en paix, dit-il, je veux
1 « H fit savoir au Petit Conseil qu'il se proposait de fortifier son château, mais qu'il n'entreprendrait rien que sous le bon plaisir de la Seigneurie. On lui recommanda de s'arranger de façon qu'en temps de guerre on ne fût pas oblige de démolir. H répondit qu'il ne voulait pas faire une maison forte, mais seulement une maison pour se garantir contre les larrons et assassins, qu'il y aurait une courtine fermée et un bâtiment sur les vieilles murailles avec un cul-de-lampe.» (T. Heyer : Mém. de la Soc. d'hist. de Genève, XVU, 180.) - Sa « courtine fermée » est la terrasse, et sou « cul-delampe » est le campanile.
» Sur ses derniers jours, il aimait à parler de ses 80 ans; mais, du 8 février 1352 au 29 avril )C30, il ne compta que 78 ans et 2 mois.
manger du pain céleste. » 11 sentit venir sa fin avec une chrétienne et joyeuse confiance, chantant encore deux heures avant de rendre son dernier soupir :
La voici l'heureuse journée.
Que Dieu a faite à plein désir.
Par nous soit gloire a lui donnée, Et prenons en elle plaisir.
Ainsi mourut, chargé d'ans et de gloire, un des hommes les plus probes et les plus dévoués du vieux parti huguenot. Genève le fit inhumer dans le cloître de la cathédrale de Saint-Pierre, et lorsque le cloître cessa d'être employé aux inhumations, on recueillit l'inscription gravée en lettres d'or sur une table de marbre, qui décorait le tombeau, et on l'encastra dans l'intérieur de l'église, où elle se voit aujourd'hui, à droite, en entrant par le grand portail. Cette inscription, composée par le défunt et surmontée de ses armoiries, est une admonestation latine invitant ses descendants aux bonnes mœurs. — On conserve aussi, à la bibliothèque de la ville, un portrait à l'huile qui représente d'Aubigné sur la fin de sa carrière de soldat, cuirassé, tête nue, ayant beaucoup des traits de son maître Henri IV.
Il nous reste à faire connaître de notre vaillant huguenot ses écrits. Peu goûté des XVIIe et XVIIIe siècles, d'abord à cause de sa couleur politique et religieuse, puis à cause de son langage antique, difficile, compliqué, souvent obscur, c'est seulement de notre temps, friand d'exactitude et amoureux des vieux textes, que d'Aubigné a été lu et qu'il a été compris. Dès lors il a grandi tout d'un coup. Depuis vingt ou trente ans, les meilleurs critiques (Geruzez, Sayous, Feugère, Mérimée, l'illustre Sainte-Beuve), les plus doctes éditeurs, les libraires en renom, l'ont étudié, commenté, réimprimé, et lui ont, à l'envi, rendu plein nommage. C'est surtout par son poëme des Tragiques et par son Histoire universelle qu'il est placé à ce haut rang. Pour ne pas refaire faiblement ce qui a été fait de main de maître, voici l'appréciation générale tracée par Sainte-Beuve. Nous n'aurons à y joindre que la revue des détails :
« D'Aubigné nous représente un type accompli de la noblesse ou plutôt de la
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gentilhommerie protestante, brave, opiniâtre, raisonneuse et lettrée, guerroyant de l'épée et de la parole, avec un surcroît de point d'honneur et un certain air de bravade chevaleresque ou même gasconne qui est à lui. — Il gardait au cœur en toutes ses licences un coin de puritain qui persista sans jamais tuer le vieil homme, et qui gagna seulement avec l'âge. Il dut à sa race, à sa trempe d'éducation et au rude milieu où il fut plongé, de conserver, à travers ses passions contradictoires et qu'il combattait très-peu, un fonds de moralité qui étonne et qui ne fait souvent que leur prêter une plus verte sève : nature généreuse, témoin subsistant d'un siècle plus robuste et plus endurci que les nôtres, et qui nous en rend au hasard et avec saillie les caractères les plus heurt-';:. — ■ Il prit surtout à Ronsard son ton mâle et fier ; c'était un amateur à la suite de la pléiade, spirituel et vigoureux. — La postérité a fait à d'Aubigné une place de plus en plus distincte. Elle lui sait gré avant tout d'être un peintre, et de ce don énergique et coloré de la parole par lequel elle estmise en vive communication avec le passé. Sans se dissimuler quelques exagérations de ton et les jactances ou les fougues de pinceau, elle reconnaît en lui la force, la conviction, l'honneur, ce qui rachète bien des défauts et des faiblesses; elle l'accepte volontiers, malgré les contradictions et les disparates, comme le représentant de ce vieux parti dont il avait le culte et dont il cherche à rebausser la mémoire. Le duc de Mayenne, interrogé un jour par des amis de d'Aubigné sur la manière dont s'était passé le combat d'Arqués et sur ce qui avait précipité la victoire, après quelques essais d'explication et se sentant trop pressé, finit par répondre :
Qu'il dise que c'est la vertu de la vieille phalange huguenote et de gens qui de père en fils sont apprivoisés à la mort ! D'Aubigné, qui prend au pied de la lettre la réponse du duc de Mayenne, s'est donné pour tâche dans son Histoire de raconter les exploits et de produire les preuves de cette vertu guerrière, d'en retracer l'âge héroïque dans ses diverses phases : c'est sa page à lui, c'est son coin dans le tableau de son siècle, et il
l'a traité avec assez d'impartialité en général, avec assez de justice rendue au parti contraire, pour qu'on lui accorde à lui-même tous les honneurs dus finalement à un champion de la minorité et à un courageux vaincu *. »
1. Vers funèbres de Théodore- A grippa d'Aubigné, gentilhomme Xaintongeois, sur la mort d'Etienne Jodelle, parisien, prince des poètes tragiques ; Paris, 1574, in-4 de 10 pages. Réimprimé à la fin des Œuvres de Jodelle en 1583 et 1587.
IL Les | Tragiques | donnez au public par | le larcin de Promet hée. | Au Dezert, | par L. B. D. D. | M.DC.XM.
— Cest un petit in-4, imprimé vraisemblablement à Maillé, comme l'Histoire universelle , datée aussi de l'an 161b.
L'auteur, dans cettepremière édition d'un ouvrage qu'il avait commencé trente-six ans auparavant, en l.">77, lorsque étant blessé, il se croyait en danger de mort, ne se décidait à le publier qu'en usant de prudence. Il feint, par un artifice poétique, un larron, Prométhée, qu'il met en avant comme publiant des vers qu'il a dérobés à son maître, et il se cache luimême sous ces initiales, dont on ne voit pas d'abord le sens : L. B. D. D. Mais un ingénieux critique les a trèsbien devinées * ; elles veulent dire : Le bouc du dezert, surnom que d'Aubigné aimait à prendre3 pour se plaindre des inimitiés que lui suscitait son âpre franchise. Quelques années apr publia une deuxième édition, in -8, en tête de laquelle il mit, ne craignant plus de se découvrir : Les \ tragiques | ci-devant \ donnez au public | par le larcin de Promethee. | Et depuis | avouez et enrichis ! par le Sr d'Aubigné. On a lieu de supposer que cette édition fut imprimée à Genève en LG23. Du moins existe-t-il, dans un catalogue destiné à l'Allemagne \ la mention d'un exemplaire ainsi décrit : « Seconde édition, avec augmentation d'une quarte part, remplacement des lacunes de la précédente et plusieurs pièces notables adjoustées. A Genève, chez les héritiers
1 Sainte-Beuve; Causeries du lundi, juillet IS51. : X. Charles Kead, dans la préface île son édition des Truijiqurs, p. vus.
• Vot. ses Mémoires, année «300.
* Bibliotheca cxoticn, de C. I>raud j Francfort, f6i-j.
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et vefve de Pierre de la Rovière, 1623. » — Troisième édition : « Les Tragiques, par T. A. tTAubigné, nouvelle édition revue et annotée par Ludovic Lalanne; A Paris, chez P. Jannet, libraire, 1857. » Petit in -8 de xl et 352 pi faisant partie de la Bibliothèque elzévirienne. — Quatrième édition, commencée par Prosper Mérimée, achevée par M. Read : « Agrippa d'Aubignè.
Les Tragiques. Edition nouvelle, publiée d'après le manuscrit conservé parmi les papiers de l'auteur, avec des additions et des notes par M. Charles Read. Paris, librairie des bibliophiles ; 1872. » In-8 de xlvij et 369 p. En tète de la deuxième édition et des suivantes, sont deux sonnets de Daniel Charnier et un de la princesse Anne de Rohan à la louange de l'auteur.
Les Tragiques sont divisés en sept livres, liés entre eux, comme dit l'auteur avec raison, par le rapport « des effets et des causes. » Au 1er livre, intitulé Misères, le poète fait le « tableau piteux du royaume; » il décrit les guerres et calamités qui ont désolé la France pendant la seconde moitié du XVIe siècle, et qui ont pour cause les vices des rois et des grands, qu'il flagelle dans son 2e livre, intitulé les Princes. Le 3e livre, la Chambre dorée, est la peinture de la justice, basse et corrompue; 4e les Jeux, 5e les Fers, 6e Vengeances : ce sont les spectacles successifs donnés par les partisans de la réforme religieuse lorsqu'on les fait périr sur le bûcher, lorsqu'ils finissent par prendre le glaive pour se défendre, et lorsque eniin Dieu est invoqué pour le châtiment des impies persécuteurs. Dans le 7e et dernier livre sont décrites les béatitudes ou les punitions célestes et le jugement dernier. Ce cadre ferme et grandiose est rempli d'une main très-inégale ; les neuf mille vers qu'il contient sont remarquables par leur mâle énergie, mais déparés à chaque page par l'incorrection, l'obscurité, la recherche, le jeu de mots, la puérile antithèse. L'imperturbable bon sens du XVIIe siècle n'est pas encore né pour modérer la fougue d'une plume brûlante ; mais l'œuvre mal polie n'en est peutêtre que plus sublime dans son étrange grandeur. "Voici un échantillon du com-
mencement : ce sont les frères ennemis, le catholique et le protestant, qui déchirent les seins de leur mère
Je veux peindre la France une mère affligée Qui est entre ses bras de deux enfants chargée; Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts Des tetins nourriciers; puis, à force de coups D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage Dont nature donna à son besson (jumeau) l'usage Ce volleur acharné, cet Esau malheureux, Faict degast du doux laict qui doit nourrir les deux; Si que, pour arracher à son frère la vie, 11 mesprise la sienne et n'en a plus d'envie; Mais son Jacob, pressé d'avoir jeusné mesui (tantôt), Estouflant quelque temps en son coeur son ennui, A la fin se défend, et sa juste colère Rend à l'autre un combat dont le champ est la mère. Ni les souspirs ardents, les pitoyables cris, Ni les pleurs réchauffez ne calment les esprits ; Mais leur rage les guide et leur poison les trouble, Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble . Leur conflict se r'allume et faict si furieux, Que d'un gauche malheur ils se crèvent les yeux. Cette femme csplorée, en sa douleur plus forte, Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte; Elle void les mutins tous déchirez, sanglans, Qui, ainsi que du cœur, des mains se vont cerchans Quand, pressant a son sein d'Un' amour maternelle Celui qui a le droit et la juste querelle, Elle veut le sauver, l'autre, qui n'est pas las( Viole en poursuivant l'asile de ses bras. Adonc se perd le laict, le suc de sa poictrine Puis, aux derniers abois de sa proche ruine, Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté, « Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ; « Or, vivez de venin, sanglante geniture; « Je n'ai plus que du sang pour vostre nourriture! »
Cette vigueur athlétique de d'Aubignè s'est alimentée aux mômes sources qui nourrirent d'autres créations de la poésie, la Semaine de du Bartas, le Paradis de Milton, la Messiade de Klopstock, c'est-à-dire dans le profond sentiment religieux du protestantisme. On a dit des Tragiques, avec raison qu'ils sont Vépopêe du calvinisme.
III. La confession catholique du sieur deSancy, et déclaration des causes, tant d'état que de religion, qui l'ont mû à se remettre au giron de l'Eglise. Amsterdam, in-8°, 1693 (et non 1593, comme le dit par erreur le Dict. des anonymes).
L'auteur de la publication est Le Duchat, qui l'a enrichie de notes. Elle a clé plusieurs fois réimpr. depuis. Cet opuscule est la satire ingénieuse d'un changement de religion dicté par de tout outres intérêts que ceux de la foi. Nicolas llarlay de Sancy qui s'était déjà fait catholique une première fois à la Saint-Barthôlemy pour sauver sa vie, avait abjure de nouveau en mai 1597.
IV . Lesavanturesdubaronde Fxnes/e , première partie, reveue et bdfiîgét et
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augmentée par l'autheur. Plus a esté adjousté, la seconde partie, ou le Cadet de Gascogne. A Maillé, 1617, pet. in-8°.
— On a signalé cinq éditions ou tirages différents de ce livre sous la date de 1017, et l'on doute si la première édition, qu'on ne connaît que par induction sur la foi des mots « revue, corrigée et augmentée, » qui se lisent en tête de celle-ci, a réellement existé. Il y en a une reproduction datée de Maillé, 1610; et une autre qui porte la fausse date : « Au dezert, imprimé aux despens de l'autbeur, » 1630 (quelquefois 1610;. Ces incertitudes et ces difficultés proviennent des artifices de l'auteur qui manœuvrait de façon à n'être pas trop reconnu. L'édition de 1630 fut faite à Genève chez l'imprimeur Pierre Aubert et fort mal prise par la seigneurie. On s'était \
de permission pour cela, mais le conseil, trouvant dans ce livre « plusieurs choses « impies et blasphématoires qui scanda- « lisent les gens de bien, » cita l'auteur à comparaître pour en être blâmé, mit l'imprimeur en prison et ordonna la suppression de l'ouvrage (89 mars — 12 avril 1630). Le titre en était : « Les avantures du baron de Funeste coniprinses en quatre parités. Les trois premières reveuës, augmentées et distinguées par chapitres. Ensemble la quatriesme partie nouvellement nulumière. Le tout par le mesme autheur. »
— Le docte Le Ducbat la fit réimprimer avec des annotations en 17 -2lJ , -2 vol. in-8°, Cologne ^Bruxelles): et une autre édition, plus correcte, parut à Amsterdam en 1731 (2 vol. in-12). Enfin, Ion a : « Les aventures du baron de Fwneste par Th. A. d'A., nouvelle édition revue et annotée par M. P. Mérimée. Paris, Jannet, 1855, in-12. »
Quoique les gens de bien aient encore aujourd'hui le droit d'être scandalisés, presque autant que l'étaient les magistrats genevois, des plaisanteries obscènes dont ces Aventures sont remplies, le seul nom du dernier éditeur est un éloge, et le plus timoré des lecteurs est bien obligé de s incliner devant cette prédilection de Mérimée, écrivain dont la plume est parfaite l. La trame
1 Mais peu qualifié pour la tâche d'éditeur, et cette
du livre est fort simple ; c'est un dialogue entre un Gascon des moins recommandables qui vise uniquement à paraître ce qu'il n'est pas (<pà{vso6at) et le sieur d'Enai, un honnête homme et qui se contente de l'être (elvat) : quelques autres interlocuteurs se mêlent à leur conversation, chacun parlant le dialecte de sa province, détail plein d'attrait, et ils se racontent, d'un bout à l'autre du volume, les histoires plaisantes qu'ils ont vues ou qui leur sont arrivées. C'est moins une satire qu'un recueil d'anecdotes, et l'auteur le dit en commençant; il a voulu se recréer à ramasser des bourdes vraijes. Il semble avoir été inspiré par Rabelais, qu'il cite avec déférence, et avoir inspiré à son tour un autre huguenot qui. avec un recueil de bourdes vraies , a composé un livre duplus arand prix,TallemantdesRéaux.
V. L Histoire universelle du sieur d'Aubigné. Première partie qui s'estend de la paix entre tous les princes chrestiens. et de l'an i 5ô0 jusques à la pacification îles troisiesmes guerres en l'an
I 570. Dédiée à la postérité. A Piaillé, par Jean Moussât, imprimeur ordinaire du dit sieur, 1616, achevé d'imprimer le dernier jour de mars 1618; in-folio de 366 pages et 28 pages de table. Tome second (de 1571 à 158")), 490 p. et
II p. de table; Maillé, 1618. Tome troisième (de 1585 à 1610), 550 p.
et li p. de table: Maillé, 16-20. — * Histoire universelle du sieur d'Aubigné. comprise en trois tomes; seconde édition, augmentée de notables histoires entières et de plusieurs additions et corrections faites par le mesme auteur. Dédiée à la postérité. A Amsterdam, pour les héritiers de Hier. Gommelin, 162G. » Cette édition, imprimée à deux colonnes, tandis que la première est à longues lignes, est ordinairement reliée en seul volume de 1189 et 714 col. plus les tables. Elles ne diffèrent pas beaucoup l'une de l'autre. L'auteur s'est appliqué dans la seconde à compléter certaine récits, à en émonder d'autres, à transposer des passages, voire même à ajouter quelques courts chapitres,
édition laisse fort à désirer. Vor. nn article de M. Lnd Lalanue dans l'Atuena'uua fraDÇ. (1855. p. 6321
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mais ces remaniements n'ont qu'un caractère littéraire et il ne semble pas que la deuxième édition soit expurgée, comme on l'a dit, des traits satiriques dont la première abondait. A quoi bon d'ailleurs cette concession que l'auteur eût faite puisqu'il imprimait cette seconde édition hors de France ? La première avait été condamnée par arrêt du parlement de Paris à être brûlée par la main du bourreau '.
Lorsque avec une prétention très-grande d'Aubigné dédiait ce livre à la postérité, ce n'était pas une vaine gloire qui l'inspirait, c'était un jugement juste et profond. Cet esprit entier se savait haï des courtisans et craint dans son propre parti (disons des faibles cœurs de son parti) ; il ne comptait donc pas sur beaucoup d'applaudissement. A Genève même, il avait obtenu d'abord un privilège de dix ans pour réimprimer cette Histoire et il en avait offert au Conseil (27 juill. 1622) un exemplaire richement relié aux armoiries de la république sur lequel il avait fait mettre cette inscription dorée : « A la cité de Dieu, asyle « de piété, Genève-la-Sainte et ses très- « honorés et magnifiques seigneurs, « Th. -A. d'Aubigné receuàbras ouverts « en leur sein vous dédie les restes de « ses labeurs et de sa vie » Quelques jours après (4 septembre) le syndic Anjorrant (ci-dess. col. 273) fit observer au Conseil qu'il y avait « de la conséquence en la permission à cause des choses contenues en ce livre » et le Conseil en ayant délibéré, supprima le privilège (20 janv.
1623). Mais d'Aubigné comptait sur la
• Sur la plainte a nous faite par le procureur du Roi qu'il se vend de nouveau un livre intitulé l'Histoire universelle du Sr d'Aubigné dédiée à la postérité, inipr. a Maillé par J. Moussart, soy disant imprimeur du dit d'Aubigné, 1016... Nous, après que le dit livre a esté veu, leu et examiné en la ebambre du Conseil, avons déclaré lcd. livre mesebant, pernicieux et remply d'abominables et calomnieuses impostures contre i'bonneiir deubala mémoire des defïunts llois, lleines, Princes et autres qui ont tenu les première! ebarges du Royaume et comme tel sera bruslé en la place et devant le collège royal en l'Université de Paris par l'exécuteur de la bautc justice ; defTenses a toute personne d'avoir le dit livre, de le vendre ny de l'acbepter a peine de 400 1. p. d'amende, enjoint a tous libraires et inipr. qui ont des exemplaires dud. livre de les apporter dans trois jours au grelTe de la Cour... ctquc le dit d'A. et led. Moussart seront pris au corps et amenez es prisons du Chastelel..., adjournez a trois bricls jours et criez a son de trompe. Rapporté et exécuté le jeudi 2 janvier wm. (Minute originale, îuss. Du l'uy,
VOl. 058, f. 240.)
justice de l'avenir et il eut raison. Malgré toute sa passion, toutes ses rudesses, tous ses replis et le vice rédhibitoire de sa couleur religieuse, il a percé peu à peu la foule des beaux esprits de la littérature française pour aller s'asseoir dans les premiers rangs. C'est qu'il a vu les choses dont il parle, qu'il a l'âme assez vaillante pour être sincère, et que sous sa casaque de guerrier il y a l'étoffe d'un artiste. Son récit est pénible à lire d'abord, à cause des contorsions du style, mais il attache et captive bientôt par la vie, l'action, la pensée qu'on y voit sans cesse remuantes, et aussi par la sagesse et l'art qui président à ses dispositions. Il embrasse soixante années, depuis la première levée de boucliers des huguenots (1550) jusqu'à la mort de Henri IV. Chacun des trois tomes dont l'ouvrage se compose est formé de cinq livres, et chaque livre s'arrête au moment où quelque armistice, quelque paix ou traité de pacification, permet qu'acteurs et lecteur respirent. L'historien hausse son sujet en ne quittant aucun de ses livres sans jeter un regard sur ce qui se passait à la même époque au delà des frontières de France, et sans tirer un bref aperçu des quatre points cardinaux :
Orient, Midi, Occident, Septentrion. Il aspire à commander le respect autant que l'attention , et comprend que la dignité seule y donne droit; qu'il doit écarter de son récit les détails trop menus, les propos trop acerbes, les actions trop basses, tout ce qui, par son caractère excessif, peut être entaché d'incertitude. Quand les petites particularités s'imposent, par leur intérêt ou leur nouveauté, il a soin de s'en excuser. Si dans ses Mémoires il a rapetissé et un peu honni Henri IV, dans l'Histoire Universelle il fait taire les griefs personnels et ne parle plus que du héros, « ce grand roi que Dieu lui avoit donné pour maître. » On lui avait reproché que cette Histoire était « vrayement sienne, »
parce qu'il y parlait beaucoup de lui : « Je respons, dit-il en homme qui sait écrire, qu'ayant commencé son premier siège dans Orléans, en 1562, et pour tant esté soldat 54 ans, capitaine 50, mestre de camp 44, et mareschal de camp 32 années, il auroit esté trop lasche ou trop
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malheureux s'il n'avoit a repondre en son nom de plusieurs exploits. Là où il a peu le taire sous quelque qualité, comme d'escuyer du roi, enseigne ou lieutenant, ou sous le mot vague de « quelqu'un, » et cela aux plus hasardeux traits de sa jeunesse, il a laissé cette connoissance a ses plus proches et familiers, la desrobant au reste de ses lecteurs * ; ce que, où il a eu tiltre de chef et s'est trouvé responsable des gestions, il n'a peu ni deu le faire.» Enfin, sa préface est fort belle2 :
« Ayant assez longtemps appréhendé la pesanteur de 1 Histoire et redouté ce labeur pour les rigoureuses lois qui lui sont imposées ; après avoir considéré a combien de sortes d'esprits doit satisfaire celui qui expose son talent sur un eschaflaut si eslevé ou il a pour spectateur l'Univers, autant de juges que de lecteurs..., n'estant possible de plaire a tous a la fois, j'ai estimé qu'il se falloit régler aux meilleurs et n'attendre pour eequanimes de ma louange que ceux qui l'ont méritée pour eux... Laissant donc les Heurs aux poésies amoureuses, rendons vénérable notre genre d'escrire, puisqu'il a de commun avec le théologien d'instruire lhomme a bien faire et non a bien causer.
en voyant les livres monstrueux qui courent, sales de flatteries impudentes, de louantes prophétiques, de mesdisances affectées . au delà de tous ces péchez (qui seroient encores véniels) ayant rencontré la prévarication acheté*' servitude que nous avo, prochée en face à son autheur et qu'il nous a confessée avec larmes), sur toutes •mnoissances j'ai fait courage de colère et mon estât de remplacer les dest'auts de ma suffisance par l'effort de ma fidélité. ^Suit un jugement sur les deux plus recommandables historiens modernes qu'il connaisse : La Popelinière et de Thou, avec quelques ma Guicciardin, du Bellay, Commines et de Serres). Pour tous les autres qui ont escrit ils sont recusables comme tant monstre parties, surtout Mercure
1 Dans la seconde édition, ces endroits où lui-même est en Mène sans le dire, sont marqués par un }$.
'; Nous en citons ki la moitié en abrégeant par <I oclques coupures
gallo-belgique et quelques-uns de nos ministres qui de bons théologiens se sont faits mauvais historiographes, et n'y a pas un de ceux la qui ne se soit monstre aussi passionné que Paul Jove, toujours en protestant contre la passion. En attendant que plusieurs autres content mes fautes, je ne protesterai pas d'avantage. Je commence mon œuvre a la naissance de Henri quatriesme. justement surnommé le Grand : il n'est dédié a aucun qu'a la postérité. Mon in s'estend autant que ma vie et mon pouvoir. Je ne m'excuserai point par crainte ni par espérance, plus empesché a chastier 1 ma liberté
qu'a me guérir du flatteur. Nourri aux de mon Roi. desquels je faisois mon chevet en tout on s de ses
travaux: quelque temps eslevé en son sein i mpagnon en priva.
iein des franchises et severitez de mon village : quelquesfois eslèigaé de sa faveur et de sa cour, et lors si ferme en mes fidelitez que mesme au temps de m il m'a fié ses plus dan-
gerei . j'ai receu de lui autant
de biens qu'il m'en faloit pour durer et non pour m'eslever. Et quand je me suis veu croisé par mes inférieurs, et par ceux mesmes qui sous mon nom estaient entrés à son service, je me suis en disant : Eux et moi avons bien servi : eux a la fantaisie du maistre, et moi a la mienne qui me sert de contentement. Les imprimeurs sont curieux de représenter en taille douce les autheurs aux premières pages de leurs livres : tel soin est inutile car il ne profite point au lecteur de voir le visage et les linéamens de celui qui l'enseigne* mais bien ceux de l'ame, pour recevoir les jugements des choses avec le trebuchet en la main. Donc, en la place de mon portraict, je demande à mon lecteur la patience d'un petit conte, avec promesse que hors la préface, il n'aura plus de moi ces privautez. C'est qu'en l'an 1577 le roi ayant pris dans la forest de Thouvoye un grand cerf qui au lieu d'une des branches de sa teste avoit son andouïller retroussé en lorme d'un vase, il s'eschauffa longtemps a louer ceste teste, a la considérer bien brunie, bien perlée et a délibérer de l'envoyer jusqu'en Gas-
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cogne, et puis en retournant pour faire la curée il me disoit que cette rencontre devoit estre en son Histoire et me conviant a l'escrire. Je lui respondis (trop lierement, comme non content des actions passées) :Sire, commencez de faire et je commencerai iïescrirel... »
En effet, dans ce soûl mot, quel beau « linéament » de L'une d'un historien.
De même que le grand poëme de d'Aubigné, les Tragiques, sont l'épopée du calvinisme, de même son grand oeuvre de prose en est bien la véritable histoire.
VI. Lettre du sieur d'Aubigné sur quelques histoires do France et sur la sienne ; Maillé, 1620, in-8°. — C'est un tirage à part de la préface de l'Histoire universelle. Il y en a des exemplaires sous cet autre titre : « Lettre du sieur d'Aubigné, dédiée à la postérité, sur la copie de Maillé, 1620, in-8". »
VIL De la douceur des afflictions.
Longue lettre adressée par d'Aubigné à Mme Catherine, sœur du roi et duchesse de Bar, en l'année 1600, lorsque le duc bourrelé de remords pour avoir épousé une protestante, qu'il aimait tendrement d'ailleurs, était à Rome implorant avec anxiété la permission du pape afin de conserver sa femme. Ce petit ouvrage est un de ceux qui font le plus d'honneur à nolio écrivain ; il y parle un langage calme, élevé, chrétien. On l'avait imprimé à l'époque où il fut composé, en une fouille in- 12, sans nom d'auteur et sans lieu d'impression. L'année suivante en parut une 2° édition, augmentée d'un avant-propos et d'une paraphrase on vers du ps. 88. Toutefois il était perdu et oublié, lorsque M. Lréd. Chavannes en découvrit un exemplaire qui fut reproduit tout entier dans le Bull, de l'Hist. du Prot. IV, 561, et réimprimé à part la même année (1856, Aubrv, 32 pag. in-B° par les suins de M. Ch. Read.
VTIi. Le Dicorcc sa/grique ou les amours de la reine Marguerite. C'est le titre tel que les éditeurs l'ont arrangé, mais dans le manuscrit il portait : « Divorce satyrique en forme de iactuni pour et au nom du roy Henri IV, où il est amplement discouru dos mœurs et humeurs de la reine .Marguerite jadis sa
femme, pour servir d'instruction aux commissaires députés par S. M. à l'effet de la séparation de leur mariage. » On voit donc que cet écrit fut composé au moment où le mariage venait d'être cassé; la sentence de nullité est du 17 déc. 1599. C'est un atroce et odieux pamphlet, quelque éhontée qu'ait pu être la femme contre laquelle il est dirigé. Mais il est bien comique. Il fait méchanceté double en mettant le discours dans la bouche du roi et en déchirant le mari des mêmes coups qui poignardent la femme. Il ne se borne pas aux circonstances de la cause, mais reprend les faits au temps où Henri, selon lui, avait <( plus de paroles que d'argent et plus de nez que de royaume. » Un tel livret ne pouvait pas être imprimé d'abord , il ne le fut que longtemps après la mort des deux intéressés et fut joint aux autres pièces scandaleuses (les Amours du grand Alcandre, la Confession de Sancy, etc.) que les éditeurs firent paraître à la suite du Journal de Henri III. On l'attribuait à d'Aubigné à cause do son inimitié notoire contre la reine Marguerite, mais les meilleurs esprits, et MM. Haag parmi eux, se refusaient à en croire une si légère apparence. Aujourd'hui le doute n'est plus permis; on trouve dans le Divorce un quatrain qui est de d'Aubigné et qu'on ne pouvait guère lui avoir dérobé, car il figure dans le Printemps et n'est sorti des portefeuilles de l'auteur qu'en l'année I<s7'i (édit. Read, ode 3e).
IX. Agrippa d'Aubigné. Le Printemps, « poëme de ses amours, » stances et odes publiées pour la première fois d'après un manuscrit de l'auteur ayant appartenu à M'1""- de Maintenon. avec une notice préliminaire par M. Ch. Read ; Paris. 1874, pet. in-8°, xxx et 148 p. — Nous avons rapporté (col. i74j une mention faite par d'Aubigné de ces vers de sa jeunesse. On croyait généralement que ce livre avait été publié, mais qu'il s'était perdu. Un estimable bibliophile, M. Monmerqué, l'avait eu trentediuit ans dans sa bibliothèque sans en reconnaître avec précision la valeur. Elle n'échappa pas à M. Read qui lit l'acquisilion de cet article lorsqu'on vendit aux enchères les livres de M. Monmerqué
AUBIGNÉ
(mars 1861), et publia ensuite cette trouvaille composée de 80 morceaux poétiques de d'Aubigné ' qui, pour en avoir parlé sans beaucoup d'éloge, s'est encore fait en cela trop belle part.
X. Histoire secrète de Théodore- Agrippa d'Aubigné. écrite par lui-même, publiée avec le baron dp Fameste annoté par Le Duchat, Cologne (Brux.), 1729, pet. in-8°. Xouv. édit. sous le titre : Mémoires de la vie de Th.-Agr.
d' Aubigvé, écrits par lui-même, et publiés avec les Mémoires de Frédéric-Maurice de La Tour, prince de Sedan, une Belation de la cour de France, en 1790, et l'Histoire de Mmo de Mncy; Amst., 1731, "2 vol. in-1-2. — Mémoires de T.- A. d'Aubigné, publiés pour la première fois d'après le ms. de la biblioth. du Louvre, contenant les fragments de l'Hist. Univ. qui se réfèrent à ces Mémoires et les complètent, accompagnés de pièces inédites : par M. Lud. Lalanne. Paris, Charpentier, 1854, in-12. — ■ Sa vie, à ses enfants (publiée pour la première fois d'après le ms. original de la collection Tronchin), par MM. Heaume et de Caussade. t. I« des Œuvres complètes de T. -A. d'Aubigné ; Pari.merre, 1873.
Nous avons ci-dessus col. Î68, 471) parlé de cette autobiographie de d'Aubigné et l'avons mise à profit. MM. Heaume et de Caussade lui ont donné une valeur qu'elle n'avait pas auparavant. Voici comment : ils l'ont fait suivre d'un recueil de tout ce qu'ils ont trouvé de lettres de l'auteur, au nombre d'environ "230. Or, en lisant cette correspondance, Ofl s'aperçoit que d'Aubigné n'a pas écrit sa vie au hasard de ses souvenirs, mais qu'il avait ses lettre- yeux.
qu'il les suivait comme guides, et, par suite, ses dires acquièrent une solidité qu'on ne leur aurait pas crue. Ainsi, dans les Mémoires, il parle rapidement (p. 12 de l'édit. Lemerre^ des études de magie qu'il fit à Lyon, et (p. 'J2 de l'intelligence extraordinaire d'un muet qu'il eut à son service ; ces deux sujets sont développés , avec une foule de détails sur des faits étonnants auxquels il avait
1 Outre VJ de divers autres auteurs, dont dnq ic snn lils Constant.
assisté, dans cinq lettres des plus curieuses adressées à M. de La Rivière, médecin du roi. Ailleurs (p. 73 et 80), il se vante d'avoir dans plusieurs conférences publiques mis en déroute toute la science et la théologie catholiques: cet épisode, que nous avons raconté (col. 183 , est confirmé par quatre lettres (dont une n'est pas de lui, mais d'un de ses amis, M. de Montausier), et l'on voit que les Mémoires reproduisent en partie les termes mêmes de sa correspondais — Ajoutons que, dans ces lettres. d'Aubigné n'est pas seulement un narrateur attachant, mais un très-bon prosateur.
C'est en 1623 que d'Aubigné se mit à rédiger ses Mémoires. Lorsqu'il espérait publier à Genève la 2e édit. de son Histoire et qu'il la faisait imprimer, il avait pris chez lui pour l'aider et corriger ses épreuves un jeune étudiant, Esaïe de Baille, vraisemblablement fds ou neveu du pasteur Baille, de Lyon. Ce jeune homme passa dans la demeure de d'Aubigné l'hiver de 1622-23, apportant au maitre un concours très-utile, très-éclairé, s'intéressant à ses vers aussi bien qu'à M prose, et suspendu aux lèvres du vieillard qui, à son tour, émerveillé de cet auditeur intelligent, se plaisait, comme tout vieux soldat, à lui raconter La même causerie revenant chaque jour rendait toute naturelle la mise en écrit de tous ces épisodes : ils appelaient cela entre eux : l'Apologie.
Mais lorsque d'Aubigné voulut sérieusement se livrer à cette rédaction, de Paille était retourné à Lyon. C'est de là qu'il écrivit à l'auteur, 28 mai IW3, en lui rappelant leurs conversations : « Votre portrait, vos discours, vostre chambre me sont toujours devant les yeux, et je puis me vanter de n'avoir oublié aucune de vos paroles, voire des moins importantes. C'est de cette moisson vostre que je vous envoie un brief indice de Mémoires pour la belle Apologie; car, bien qu'ils soient tous nez chez vous, vous pourriez en laisser quelques-uns en arrière qui se plaindraient de vostre oubli; et je sçai que vous estes de ces riches libéraux qui, n'ayant jamais faict inventaire de tous leurs biens, ne sont pas marris qu'un bon fermier leur en rafraîchisse la mémoire. »
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AUBÎGNÈ
Cette lettre a été publiée {Bull., 1875, XXIV, 323), mais sans le nom de son auteur et sans le curieux « Indice des Mémoires » dont elle est accompagnée.
D'Aubigné avait prié son secrétaire de rechercher dans ses souvenirs les épisodes de sa vie qu'il lui avait racontés et de Baille lui en envoie la liste en .Vi articles. D'Aubigné n'en a retenu qu'un petit nombre. Bien qu'arrêtée à chaque instant par des obscurités que nous ne pouvons dissiper, la lecture de cette liste est des plus piquantes en ce qu'elle nous fait comparer et peser ce que nous avons avec ce que nous aurions pu avoir. Elle est trop longue pour être insérée toute ici, mais en voici un échantillon :
1. Le médecin Miron envoya des amples mémoires sur le chancre de M. d'Espernon.