‹ La France protestanteChapitre 261 sur 303 · BATARD — BAYLE · texte numérisé non relu

BATARD — BAYLE

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époque et existe probablement encore en Angleterre. Edouard Bavard, docteur en médecine et poëte, composa, sous le titre de Health (la Santé; 'jn poëme didactique dont il a été publié une quantité d'éditions; la septième (Londres, in-8°) est de l'année 1744. — En 1789, fut inhumé à Paris Auguste-Frédéric du Terrail * fils de John Bavard, de Londres, et de Martha Moffatt (reg. delà chap. de Hollande).

BAYEUX ;Utt3iH), pasteur à Colombières, classe de Caen , s'enfuit en Angleterre à la S.-Barthélemy: pasteur à Caen en 1576 et 77 (Bull. IX, il). — (Samuel) natif de Basly (Xormanus Baaliensis), étudiant en théologie à Genève, 1597 ; pasteur à Bernière et à Basly, classe de Caen en 1620, l'était encore en 1 637 (Ay mon II. 491,;. —Autre Samuel, de Caen, étudiant à Genève, 1657. — (Salomon) et sa femme, 73 et 70 ans, assistés à Londres, 1 702. — (Marthe, veuve d'Abraham), 40 ans, réfugiée à Londres avec trois enfans et assistée, 1705. — (Thomas) négociant à New- York, 1703- 42, et ancien de l'église française de cette ville depuis 1726; épousa, 1703, Madelaine Boudinot, dont il eut deux fils et quatre filles. Ce nom existe encore de nos jours à New-York.

BAYLE, même nom que Baile et Baille' dont nous avons eu ci-dessus beaucoup d'exemples (col. 711 et suiv.), mais qui, sous cette forme, appartient plus particulièrement à une famille de Montauban qu'un de ses membres, le philosophe Pierre Bayle. a rendue célèbre.

1. On lit dans les Mémoires de la Ligue (t. IV, p. 157) : « Aucun homme de Montauban de quelque grade ou qualité qu'il soit ne peut se vanter d'avoir surpassé le sieur Baille, troisième consul, en fidélité et active négociation de ce qui a semblé expédient pour traverser et rompre les desseins de M. de Joyeuse... ». Il se pourrait que ce consul fût le même Baille (Isaac) qui est inscrit au registre des baptêmes de Mon-

' Rappelons que le fameux chevalier BayaH, sans peur et sans reproche, était un Du Terrail.

' C'est la transformation naturelle du latin bajulus qui dès la bonne latinité signifiait porteur, portefaix, et qui a fini par dénommer le porteur du bâton de commandement, le bâtonnier; par extension, l'administrateur.

tauban (reg. de 1607-18, f° 56) en ces termes : a Le 9 mars 1609, présenté un fils dTsaac Baille, marchand teinturier et d'Isabelle de Bardon. né le 3 du présent mois ; parrain Jean Bardon bourgeois, marr. dam1Ie Anne Du Jard femme de M. Jacob Baille docteur et avocat: imposé nom : Jean » (Conf. Pierre Bayle^ œuvres diverses ; Lettres à sa famille, I, 154).

2. Ce Jean Baille, né en 1609. est certainement le père du grand écrivain. Il étudia la théologie et se présenta comme proposant au synode provincial de Castres, octob. 1637; il fut attribué de suite comme ministre à l'église de Carb, pays de Foix, et il y reçut l'imposition des mains par les pasteurs Gausside et Marsolan. Il signait alors Jean Bay'i B vie se passa au Caria. Il s'y maria, 13 juin 1643, avec damlle Jeanne de Bruguière et y mourut le 31 mars iOv'i.

L'avocat Jacob Baille, mentionné comme parrain dans l'acte de naissance de 1609, était le frère d' Isaac le marchand teinturier et par conséquent l'oncle de Jean Baille ou Bayle. Il avait épousé Marie Soli7ihac. Son nom est aussi écrit de ces deux manières dans les reg. des notaires. Quant à Jean Bardon, père d'Isabeau, c'est le même qui par zèle pour l'académie de Montauban avait un peu imprudemment (voy. col.

M i fait des avances d'argent pendant les difficiles années 1619 et suivantes (Nicolas).

3. De Jean Bayle et Jeanne de Bruguière naquirent trois fils: Jacob, Pierre et Joseph. — Jacob, né au Caria en 1644, y était ministre et collègue de son père en 167 1 . Le père et le fils étaient de pieux et fidèles ministres, mais Jacob en toute circonstance avait fait preuve d'une modération extrême. Peut-être même, à la lecture de deux discours de sa façon imprimés dans l'Exacte Revue de l'histoire de M. Bayle, trouverait-on qu'il poussait jusqu'à l'exagération le principe de l'obéissance passive. Le premier fut prononcé à l'occasion de l'Avertissement pastcral publié par l'assemblée du clergé en 16S2 et lu, par ordre de d'Aguesseau, dans le temple du Caria au mois de mai 1683. Le second estune réponse aune proposition du consistoire

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de Mazères, communiquée à celui du Caria par Tour?iier, et tendant à établir entre les protestants une union dans le but de récuser le parlement de Toulouse en toute cause où la religion serait intéressée. Jacob Bayle s'opposa fortement à la signature d'un pareil traité, en représentant l'impossibilité de résister «au plus grand de tous les rois, » et en soutenant que le devoir des chrétiens est de ne lutter contre l'oppression « que par des supplications et des larmes. » C'était faire beau jeu au despotisme ; on ne lui en sut aucun gré. Au moment de la révocation, il fut arrêté et conduit dans les prisons de Pamiers, puis à Bordeaux et enfermé au château Trompette : il y mourut peu de jours après, 2 nov. 1685. L'ordre de le mettre en liberté arriva quand il n'était plus. Il avait épousé, 26 nov. 1682, Marie de Brassard, fille d'Isaac Brassard, aussi ministre du Caria, et de damlle Constante de Constans. Sa veuve seretiraàMontauban avec sa fille unique Pauline Bayle. Elle avait chez elleleportrait de Pierre, son beau-frère, portrait dont celui-ci parle dans ses œuvres diverses et ses lettres à sa famille, et qui resta dans la famille Brassard. Il est encore à Montauban, en la possession de M™8 Ve Jules de Malleville, née Combes-Brassard, branche qui descend de Marthe Brassard, sœur de Marie, laquelle avait épousé J.-J. Combes, marchand, le 27 fév. 1691. — Joseph, le plus jeune des crois fils de Jean Bayle, était étudiant théologien en 1681 ; (Josephus Bayleus Carlanensis apud Fuxenses, th.

stud. die 24 mensis junii 1682 ; Hv. du Rect.). Il mourut à Paria, avant d'avoir été consacré et n'ayant encore que 24 ans, le 10 mai 1684. assisté au cimetière de Charenton, par Jacques Frégeville et Jean de La Combe.

4. PIERRE BAYLE, né au Caria le 18 nov. 1647, mort à Rotterdam le 28 déc. 1706 [Haag II, 60].

Dès son enfance, il se fit remarquer par la vivacité de son intelligence, la facilité de sa conception, la sagacité de son esprit et l'étendue de sa mémoire.

A ces heureuses qualités se joignait un ardent désir de tout savoir et de tout apprendre. Son père s'attacha à cultiver avec le plus grand soin ces bonnes dis-

positions ; il voulut se charger lui-même d'en surveiller et d'en diriger le développement; jusqu'à dix-neuf ans, son fils n'eut pas d'autre maître que lui. Les progrès de Bayle furent rapides, et ils l'eussent été davantage, si les devoirs du ministère avaient permis à son père de consacrer à son instruction tout le temps nécessaire. Le pasteur du Caria sentit qu'il était temps de se séparer d'un enfant qui faisait sa joie et son orgueil ; il se décida, au commencement de l'année 1666, à l'envoyer à l'académie protestante de Puylaurens.

A peine arrivé dans cette ville, Bayle se mit à l'étude avec tant de passion, qu'il en tomba malade; ses parents inquiets durent le rappeler auprès d'eux.

En 1668, dans l'espoir que le changement d'air et la distraction achèveraient de le rétablir, on l'envoya à Saverdun chez M. Bayze, qui avait épousé sa tante Paule de Bruguière ; mais Bayle avait trop d'ardeur pour supporter longtemps le repos que sa santé chancelante exigeait. Ayant obtenu du pasteur de Saverdun, Rival, qu'il lui prêtât des livres, en peu de temps il eut épuisé sa riche bibliothèque. Cette imprudence faillit lui coûter la vie. Une fièvre dangereuse le conduisit aux portes du tombeau. Dès qu'il put supporter le voyage, il retourna clans sa famille ; mais à peine rétabli, il repartit pour Puylaurens, afin de reprendre ses études. Sentant le besoin de regagner le temps perdu, il redoubla d'application; son unique délassement était la lecture : il dévorait tous les livres qui lui tombaient sous la main, revenant cependant toujours avec délices à Montaigne et à Plutarque, ses deux auteurs favoris.

Désireux d'étendre et de fortifier le cercle de ses études, il quitta l'académie de Puylaurens pour l'université de Toulouse, arriva dans cette dernière ville le 19 fév. 1669 et se mitde suite aux leçons de philosophie qu'y faisaient les Jésuites. Il n'y avait rien là d'extraordinaire, nous assure Desmaiseaux ; les réformés envoyaient souvent leurs enfants chez les Jésuites quoique cela eût été défendu par les synodes. L'extraordinaire.

qu'au bout d'un mois, après quelques leçons des Jésuites, après quelques dis-

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cours avec un prêtre habitant sou? le même toit que lui, le jeune Bayle était converti au catholicisme et faisait, le 19 mars, son abjuration. Il est évident que ses doutes dataient de Puylaurens.

Lui étaient-ils venus, comme on l'a dit, par la lecture de livre? de controverse? Avaient-ils pris naissance dans son esprit, naturellement raisonneur, du zèle même de sa famille, par la découverte de points faibles dans les assertions qui frappaient journellement ses oreilles?

Quelle qu'en fut l'origine, sa conversion lui semblait si solide qu'il poursuivit le cours de ses études dans un sentiment tout catholique, soutint au bout d'une année, en grande solennité et averéclat, des thèses publiques ornées du portrait de la Vierge, et loin de s'excuser auprès de ses parents désolés, écrivit à son frère aîné pour travailler aie convertir au -

Toulouse, 15 avril 1670. — Monsieur mon très-cher frère, l'affection ardente que j'ai pour votre personne et le désir, dont je brûle, de votre bonheur ne me permettant pas de négliger aucune occasion de procurer votre liien, je me sens obligé de vous prier très-instamment de venir passer quelques jours en cette ville pour me donner lemojen de vous entretenir de plusieurs choses qui vous sont très-importantes et pour la vie présente et pour celle qui est à venir... — L'expérience de tous les siècles confina'1 d'une manière incontestable qu'en fait de religion toutes les innovations sont trtspernicieuses et qu'un particulier qui se veut ériger de son autorité privée en réformateur ne peut passer que pour un tactieux, un .schismatique, un semeur de zizanie et une tête animée d'orgueil, d'opiniâtreté et d'envie. Et en effet quelle apparence que Dieu laisse tomber l'Église chrétienne dans la ruine et dans la désolation, qu'il lui cache toutes ses clartés, qu'il la prive de ton* lumières et qu'en même temps il revête un homme du commun, un simple particulier d'une abondance de grâce si extraordinaire qu'il soit comme le restaurateur de la vérité et un phare qui remette les errans dans le chemin... En vérité il y auroit de la témérité, de l'imprudence et de l'aveuglement a se persuader de telles illusions. Il est bien plus de l'ordre de la providence de Dieu et du soin que le Saint-Esprit prend des fidèles en gouvernant l'Église par la communication de ses lumières, de laquelle il gratifie les lieutenants du Fils de Dieu en terre, que

ce soit l'Église qui instruise, qui corrige et qui réforme les particuliers et les abus qu'ils pourroient laisser couler dans leur conduite ou qui les guérisse de leurs erreurs, que non pas que les particuliers reforment l'Eglise et la redressent de nouveau. Car comme il y auroit de la folie à soutenir que Dieu dans le dessein de conserver des eaux du déluge de quoi reparer le genre humain fit périr tout ce qu'il avoit dans l'arche de Noé et suscita en même temps un homme qui s'etoit sauvé dans quelque caverne avec sa femme ou qui s'étoit dérobé à la fureur et à l'inclémence des eaux dans je ne sais quels asiles inviolables : ainsi c'est bien rêver à crédit que de prétendre que le Saint-Esprit dans le dessein de conserver toujours comme un peu de levain de la foi contre les ravages des hérétiques et des infidèles, a laissé tomber l'Église qui est son épouse dans l'idolâtrie, la superstition et l'aveuglement ; et d tiré de l'obscurité d'une cellule ou d'un coin de chapelle Luther et Calvin pour propager la foi, la restituer dans ses droits et la relever de dessous ses ruines.

Encore pourroit-on penser, quoique sanapparence de raison ni de vérité, que Dieu voulut conserver ces deux hommes pour êtr • les propagateurs de l'Évangile dans la corruption générale que l'on suppose qui avoit envahi toute la face de l'Eglise parce qu'ils s'étoient conservés purs et nets de tous ces Ires et de toutes ces abominations prémme il conserva Loth et Noé en de ce qu'ils n'a voient poin:

trempé dans les vices de leurs siècles. Mais pour avoir une telle pensée il faudrait être tout à fait ignorant des choses les plus universellement connues, puisqu'il est de notoriété publique que ces deux grar.

de Réformation étoient tout à fait perdus et abîmés da: ; our ne pas dire qu'ils

ont débuté d'une manière entièrement criminelle, c'est-à-dire qu'ils ont commencé par violer des vœux dont la justice et la sainteté obligent a une observance la plus régulière qui -

Voilà, mon cher frère, les réflexions dont je voudrais vous savoir muni quand vch viendrez en cette ville, car assurémeut vous en seriez d'autant plus disciplinable. D'ailleurs l'instabilité et la caducité de votre parti, qui n'est en ce royaume que par toléet parce qu'il ne prend pas au roi la lantaisie de l'exterminer, me fait craindre pour vous toutes les fois que j'y pense. Et en effet, ne subsister que parce que l'humeur d'un monarque, qui peut tout ce qu'il veut sur cette affaire, nele porte pas à suspendre son concours avec lequel il vous so votre avis, n'est-ce pas être exposé à toutes les heures du jour d'être détruit, puisqu'il

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n'en est point où l'humeur d'un souverain ne puisse passer d'une extrémité à l'autre?....

Cette lettre met à nu et la niaiserie des lieux communs soufflés par les Jésuites à leur élève, et l'ignorance du jeune converti qui n'avait pas même contrôlé ce qu'on lui avait dit de Luther et de Calvin, et la turpitude à laquelle aboutissait la maxime de l'autorité absolue des rois. Mais Pierre Bayle ne fut pas long à se repentir d'avoir été si prompt. Un de ses cousins, M. Naudis de Bruguière, puis un ami de la famille, M . de Pradals de Larbont, vinrent le voir et s'entretenir avec lui des difficultés qui le tourmentaient ; ce frère auquel il avait écrit vint à son tour, comme il l'en avait sollicité. Dès qu'il l'aperçut, Pierre tomba dans ses bras, lui demandant pardon à genoux et tout en larmes. Quelques jours après (21 août 1670) il abjura de nouveau, à Mazères dans le Lauraguais, entre les mains de trois ministres et le jour même il partit pour Genève.

Ce premier incident de sa vie, mais si grave, trempa la pensée de Bayle d'une teinte que rien ne devait plus effacer : le doute. Plein du repentir amer d'avoir conclu trop vite, humilié d'être un instant tombé dans l'erreur grossière, son esprit se tint désormais sur la défensive et non-seulement repoussa hautement les fables romaines, mais se tint également prêta mettre au creuset d'une critique exacte toutes les affirmations, sans faire aucunement grâce à celles du protestantisme. Savant inépuisable et admirable dialecticien, plutôt que penseur profond, il excellait dans l'analyse. Son style plein de longueurs, de formes surannées, de provincialismes, plaît cependant par sa clarté honnête et par une aimable familiarité qui fait contraste avec l'apprêt et la pompe de son temps. Son grand art est de dévoiler sans passion, sans amertume, mais avec une courtoisie pleine de bon sens, le côté faible de tous les systèmes religieux ou philosophiques ; de savoir ébranler doucement cette superbe assurance de posséder la vérité, d'où naissent tous les fanatismes. Tl disait : « Tout homme qui use hon-

« nêtement de sa raison est orthodoxe à « l'égard de Dieu. » Et encore : « Je ne « vois pas plus de crime dans ceux qui « se trompent que dans ceux qui ne se « trompent pas. » Son principal docteur était Montaigne et, sans y viser, il fut le père des idées généreuses du XVIIIe siècle, le précurseur de Montesquieu et de Voltaire. Sa gloire en effet est d'avoir été chez nous le premier champion de la tolérance. Il l'avait apprise dans ses propres aventures ; il la fit aimer dans ses nombreux écrits.

A Genève, Bayle acheva le cours de ses études ; puis, n'ayant aucun patrimoine, il se fit précepteur. 11 le fut d'abord chez M. de Normandie, syndic de Genève, puis à Coppet (mai 1672) chez le comte de Dohna, enfin à Paris, dans la maison de Beringhem (avril 1675). Quelques mois après, une chaire de professeur en philosophie étant devenue vacante à l'université de Sedan, il l'obtint par les bons offices de Basnage de Beauval, qui l'avait connu à Genève, et du ministre Jurieui^l nov. 1675). Il remplit cette place avec honneur jusqu'en juillet 1681, époque où cette université fut supprimée par un arrêt du Conseil, au mépris des engagements pris par Louis XIII en 1642 et confirmés par son successeur. Les Hollandais lui offrirent aussitôt une chaire à Botterdam, à «l'École illustre, » où il réouvrit, 8 déc. 1681, son cours de philosophie. Dans ce pays de pleine liberté, Bayle put enfin donner l'essor à sa plume et répandre à pleines mains ce goût de la vérité dont il était rempli. Il commença par des écrits de circonstance ; saisissant au vol la bonne occasion de détruire celui des préjugés populaires que le hasard amenait à faire du bruit dans le public.

Ainsi fit-il pour la croyance aux relations de la terre avec le diable (ceci, dès 1679 étant encore à Sedan); pour la prétendue influence des comètes sur les événements humains ; pour la série de mensonges calculés que les Jésuites répandaient contre la Béforme et glissaient dans l'histoire ; pour la croyance, si absolue et si tyrannique alors, aux droits indéfinis de l'autorité. Au milieu de ces diverses polémiques, il fonda (1694] cette fameuse revue littéraire, les Nouvelles

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de la république des lettres, modèle de nos Revues modernes, destinée à tenir chacun au courant de toutes les productions de l'esprit. Cependant l'ardeur qu'il apportait dans la polémique et la liberté de ses jugements lui attirèrent des adversaires jusque parmi ses coreligionnaires, particulièrement le pasteur Jurieu, dont il avait blessé la rigide orthodoxie, dont il eut le tort de blesser aussi l'amour-propre. Ces deux hommes savants et religieux, tous deux d'un singulier mérite, tous deux amis de la liberté et ayant souffert pour elle, mais l'un avec un esprit froid, autoritaire, violent, l'autre avec des idées larges, tolérantes et légèrement ironiques, en vinrent à une guerre ouverte et déplorable qui se termina par une disgrâce officielle de celui des deux qui était le plus doux et le plus clairvoyant. Bayle fut privé en 1603 par les magistrats Hollandais de sa chaire et de sa pension. Mais Pierre Bayle était homme vraiment libre ; il n'avait jamais eu de fortune, et il n'avait pas de besoins; il ne s'était pas marié et n'avait pas de famille à soutenir : on rendait hommage à la pureté de ses mœurs, à la simplicité de ses goûts. Sa disgrâce le r .-jouit plus qu'elle ne l'affligea, en lui permettant de mettre à exécution un grand projet qu'il méditait : celui de porter le fer et le feu de la vérité dans toutes les questions d.^ l'histoire, par le moyen d'un grand Dictionnaire historique et critique, en "2 vol. in-fol. dont le premier parut en Le second fut achevé en i 607 et le de l'ouvrage fut immense. Bayle travaillait à l'améliorer, lorsqu'il mourut, à l'âge de 50 ans, le K8 déc. 1706. La liste a œuvres précisera les détails de sa vie.

I. Un théologien mystique, Pierre Poiret, réfugié à Amsterdam, y avait fait paraître en 1677 un traité intitulé : Cogitaliones rationales de Deo, anima et malo. Sur la demande d'Ancillon, pasteur de Metz, Bayle y tit une réponse courtoise : Objectiones in libros 7T de anima, de Deo et de malo que l'auteur imprima dans sa "2e édition. 1685.

IL Le maréchal de Luxembourg, déféré en 1680 à la chambre des poisons sous l'inculpation d'impiétés, de maléfi-

ces et empoisonnements, fut absous.

Bayle se divertit à composer une harangue qu'il supposa prononcée par le maréchal devaut ses juges et dans laquelle il ridiculisait l'accusation. 111' envoya au Genevois Minutoli (Lettres à Minut.

1680 et 1681), mais on n'osa pas l'imprimer ; elle ne parut qu'un demi-siècle après.

III. Au mois de décemb. 16S0 parut une grande comète qui troubla fort les bonnes gens. Dieu annonçait par là sa colère, disait-on. afin que les pécheurs se repentissent. Bayle. se déduisant sous le voile d'un catholique zélé, écrivit sur ce sujet une lettre pleine de bon sens et tâcha d'obtenir qu'elle fût insérée dans le seul journal français d'alors, le Mercure galant. Le lieutenant de police et la censure s'y opposèrent formellement:

Bayle qui partait à cette époque pour Rotterdam emporta sa lettre et elle y fut aussitôt imprimée par les soins du libraire Leers, sous ce titre : « Lettre à M. L. D. A. C. , docteur de Sorbonne, où il est prouvé par plusieurs raisons tirées de la philosophie et de la théologie que les comètes ne sont point le présase d'aucun malheur. A Cologne, chez P. Marteau, 168-.! ; •> in-T2. L'opuscule eut plusieurs éditions suc la 3e, 1699, en 2 vol. et la 5e, Rotterdam. 1721 , en 4 vol.

IV. Le jésuite Louis Maimbourg ayant publié, sous le titre d'Histoire du Calvinisme, un livre destiné à jeter l'odieux et le ridicule sur ceux contre qui la persécution était déjà déchaînée ( 1682). Bayle fit. aussitnt paraître une : Critique généralede l'Hist. du Caltinismede M. Maimbourg ; à Villefranche, chez P. Le Blanc,

mai). Ce n'était point une critique indignée, ni chagrine, mais une discussion agréablement arrangée pour égayer le sujet aux dépens du menteur. La colère du jésuite fut extrême ; il obtint un ordre du roi pour faire brûler la critique par la main du bourreau ; ce qui ne servit qu'à mieux aiguillonner la curiosité.

Les précautions que Bayle avait prises pour garder l'anonyme, tinrent longtemps l'opinion publique en suspens.

On attribua la critique de Maimbourg à Claude, à Jacquelot ou à d'autres écri-

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vains éminents de l'Église protestante, jusqu'à ce qu'un hasard en fit découvrir le véritable auteur. Cet ouvrage a eu quatre éditions. La première parut à Villefranche [Amst.], 1682, î vol. in-12; la 2e, avec quelques additions, fut publiée la même année ; la 3e, augmentée de Nouvelles lettres de l'auteur de la critique etc. , fut imprimée à Yillcfranche, 1G85, 4 vol. in-12; la •'ie porte la date de 1714. Nous devons ajouter que les Nouvelles lettres ont eu moins de succès que les précédentes.

V. Bayle fit, vers cette époque, imprimer un Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de M. Descartes (Amst., 1684, in-12), dans lequel il inséra les Thèses qu'il avait soutenues à Sedan et qu'il appelle quelque part thèses à la fourche, parce qu'il les avait rédigées sans livres et sans préparation. On y remarque aussi un autre morceau sorti de sa plume ; c'est une dissertation latine tendant à défendre contre les objections des péripatéticiens le dogme fondamental du cartésianisme, que l'essence de la matière consiste dans l'étendue.

VI. On pouvait s'étonner qu'il n'eût point encore été essayé en Hollande, le seul pays de l'Europe où la presse jouit alors d'une entière liberté, de fonder une publication périodique analogue au Journal des Savans, créé en 1665 par Sallo, et imité déjà en Italie et en Allemagne. Excité, d'un côté, par le désir de réprimer l'audace effrontée de Nicolas de Blegny et de son Mercure savant; encouragé, de l'autre, par les instances de •Turieuqui espérait sans doute trouver en lui un apologiste zélé de ses écrits, il se décida à entreprendre les Nouvelles de la république des lettres, le 21 mars 1684. Chaque numéro était divisé en deux parties : lalre contenait des extraits détaillés des productions littéraires nouvellement mises au jour; la 2e, de simples notices bibliographiques, accompagnées de remarques. « Cet ouvrage, dit un auteur du temps, fut reçu avec un applaudissement universel. Aussi nevitt-on jamais des analyses plus justes et plus exactes. Il sa voit renfermer dans de courts extraits l'idée la plus précise d'un livre, sans y mêler rien d'ennuyeux ;

les matières les plus sèches et les plus abstraites y étoient égayées par des traits vifs, piquants et ingénieux. Il enlevoit sûrement le suffrage des lecteurs, et il étoit bien rare que les auteurs ne trouvassent leurs ouvrages embellis sous sa main. »

Les Nouvelles de la rép. des lettres étaient arrivées à leur 36e volume lorsque la maladie contraignit Bayle à laisser inachevé le n° de février 1687. Il engagea Bas-nage de Beauval à continuer la publication ; mais des difficultés s'étant élevées, le libraire Desbordes en chargea Larroque, puis J. Barrin. Le premier n'y travailla que jusqu'au mois d'août et le second depuis septemb.

1687 jusqu'au mois d'avril 1681).

VII. La révocation de l'édit de Nantes venait de couronner dignement une série d'iniquités et de violences sans exemple dans l'histoire. Bayle traduisit en français une lettre de M. Paëts, savant hollandais, sur ce sujet et il la publia sous le titre' : Lettre de M . H. V. P. à M. B** sur les derniers troubles d! Angleterre : où il est parlé de la tolérance de ceux qui ne suivent pas la religion dominante. (Rott., 1686, in-12.) Espérait-il inspirer à Louis XIV quelques sentiments d'humanité en opposant à sa conduite celle du roi Jacques H?

VIII. Quelques-uns des nouveaux convertis n'étaient pas les moins empr

à célébrer la gloire du vainqueur de l'hérésie. Cette lâcheté révolta Bayle.

Son indignation s'exhala surtout contre Gautereau qui avait mis au jour un panégyrique de Louis XIV sous le titre :

La France toute catholique sous le règne de Louis le Grand, ou Entretiens de quelques François de la R. P. R..

qui, ayant abjuré leur hérésie, font l'apologie de l'Église romaine. (Lyon, 1685, 3 vol. in-12.) Sa réfutation parul sous le titre : Ce que c'est que ta France toute catholique sous le règne de Louis le-Grand, Saint-Omer [Amst.], 1685, in-12.

IX. Commentaire philosophique sur ce* paroles de J.-C. : Conirairu d'entrer (Cantorb. [Amst.], Il

in-12; trad. enallom., WiUeinb., 1771.

in-8°). L'auteur entre en matière par déclarer qu'il laisse aux théologiens et

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aux critiques le soin de commenter le passage biblique; que, pour lui, il prétend faire sur ces paroles un commentaire d'un nouveau genre, qui s'appuie sur des principes plus généraux et plus infaillibles que tout ce que l'étude des langues, la critique et les lieux communs pourraient fournir.

Son commentaire est divisé en deux parties. Dans la première, il prouve que le sens littéral donné au passage en question est contraire aux idées les plus claires de la raison, non moins qu'à l'esprit général de. l'Évangile ; qu'il renverse les bornes du juste et de l'injuste, et fournit aux infidèles un préteste plausible de ne souffrir aucun chrétien chez, eux ; qu'il renferme un commandement qui ne peut être exécuté sa> crimes inévitables, crimes qu'on cherche vainement à légitimer en disant que les hérétiques ne sont punis que parce qu'ils violent les lois; qu'il ôte à la religion chrétienne un des plus forts ments dont elle pn: vir contre

le mahométisme qui s'est établi par la violence; qu'il a été longtemps inconnu aux Pères de l'Église ; qu'il rend vaines les plaintes des premiers chrétiens contre les persécutions ; enfin qu'il exposerait le monde à devenir un coupe- L'orse. Dans la seconde partie, il répond aux objections qu'on pouvait lui faire et qu'il réduit à huit : 1° on n'use de violence que pour réveiller ceux qui refusent avec opiniâtreté d'examiner ; 2° il ne faut pas juger des voies de Dieu par celles des hommes, Dieu ;itdes

- des hommes pour accomplir son œuvre; 3° par contrainte on ne doit pas entendre nécessairement des fauds, des gibets, mais des amendes, des exils et d'autres petites incommodités; 4° la contrainte est justifiée par les lois établies chez les Juifs et par l'exemple des prophètes : .> elle a été appliquée par les pli npereurs,

par les Pères et par les Protestants euxmêmes : 6° la tolérance produit une multitude de sectes et jette l'État dans toute sorte de confusion : 7° on ne peut rejeter la contrainte sans introduire une tolérance général»; 8° la contrainte n'autorise pas les violences que l'on fait à la vérité. En 1687, Bayle ajouta à ces deux

parties une troisième où il s'attacha plus spécialement à réfuter les raisons données par saint Augustin pour justifier la persécution des hérétiques. On doit à Prosper Marchand une belle édit. de cet ouvrage remarquable (Rotterd.. 1713.

2 vol. in-12), qui fut mis à l'Index à Rome, en 171 1.

X. Le retour des pièces choisies ou Bigarrures curieuses tEmmer., 1687.

in- 12, en 2 part., dont la 2e, selon Barbier, fut réimp.à La Haye, 1701, in-16.

sous le titre : Recueil de pièces choisies et errantes).

XI. Malgré les précautions que Bayle avait prises pour persuader, même à ses amis, que le Commentaire philosophique était tout simplement une traduction faite de l'anglais « par un bon wallon de Cantorbéry, » la jalousie de Jurieu n'avait pas tardé à reconnaître.

Le style dur, embarrassé, inégal, ennuyeux que l'auteur avait affecté, la ute dialectique de son collègue.

Pour le trop ardent pasteur, tolérance et indifférence religieuse étaient tout un ; il prit la plume afin de combattre un livre aussi pernicieux. Bayle lui répondit sous le pseudonyme de Jean Eox de Bruggs, par un Supplément du Commentaire philosophique » où entre autres choses l'on achève de ruiner la seule échappatoire qui restoit aux adversaires en démontrant le droit égal des hérétiques pour persécuter à celui des orthodoxes. On parle aussi de la nature et origine des erreurs »(Hamb., 1088, in-

XII. Cette proposition de Malebranche : a Tout plaisir est un bien et rend actuellement heureux celui qui le goûte, » fut cause pour Bayle, qui la défendit, d'une dispute à soutenir contre Arnauld, le docteur de Port- Royal, d'abord dans

juis dans un traité spécial intitulé Réponse de l'auteur des Nouvelles de la rép. des lettres à l'avisqui lui a été donné sur ce qu'il a dit en faveur du P. 3/alebranche touchant le plaisir des sens ,Rott.. 1686, in- 12;.

Dans cet opuscule. Bayle accorde au célèbre janséniste que la grâce, l'amour de Dieu ou Dieu lui-même est bien • eunstitue la véritable félicité, s'il est question de la cause efficiente du bon-

BAYLE

heur; mais il soutient en même temps que le plaisir seul peutenêtre considéré comme la cause formelle. Tel était, en effet, le sens de la proposition ; Arnauld l'avait dénaturé pour rendre suspecte la morale de Malebranche.

XIII. Pendantl'année 1689, les contestations étaient devenues de plus en plus vives entre lui et Jurieu. Ce dernier témoignait, en toute circonstance, à son ancien ami une aversion si forte qu'elle a paru inconcevable ; aussi en a-t-on recherché les motifs dans des relations adultères qui auraient existé entre Mme Jurieu et Bayle. Cette fable, mise en circulation par l'abbé d'Olivet dans sa lettre à M. le président Bouhier (Paris, 1739), est à tel point ridicule qu'elle ne mérite pas d'être réfutée.

Les ennemis de Bayle ont eux-mêmes rendu hommage à la chasteté de ses mœurs. La haine de Jurieu s'explique d'ailleurs suffisamment par l'excessive vanité d'un vieillard et par son fanatisme. Il croyait avoir découvert dans l'Apocalypse que les persécutions cesseraient en 1689, et que les Protestants rentreraient triomphants en France.

Par quels moyens? Il ne le dit pas d'abord clairement ; seulement il était tellement convaincu de la vérité de sa prédiction, qu'il taxait sans ménagement d'impie et d'athée quiconque refusait d'y croire, et Bayle était du nombre. Cependant Tannée fixée pour cette révolution approchant et sa prédiction ne paraissant pas, à la tournure que prenaient les choses, devoir se réaliser d'une manière pacifique, il lui parut que, pour l'accomplir, on ne devait pas hésiter à recourir aux armes. Afin de préparer le public à ce grand événement il se mit donc à soutenir dans ses écrits qu'un prince doit nécessairement avoir recours à la force pour réformer la religion dans ses États, principe directement contraire à celui que défendait Bayle.

Tel était le terrain où se trouvaient nos deux professeurs de l'École illustre, lorsque parut Y Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France (Amst., 1690, in-12; 2e édit., Paris, 1692, in-12: réimp. à Rott., 1709, 2 vol. in-12, avec la réponse de

Larrey). L'auteur de ce libelle, en forme de lettres, raillait les Protestants au sujet de la fameuse prédiction de Jurieu et des espérances chimériques qu'elle avait excitées parmi eux. Après avoir fait des vœux pour que la raison, profitant de l'expérience, secouât le joug des préjugés et de la superstition, il félicitait le huguenot, à qui il était censé écrire, sur les dispositions favorables où était, disait-on, le monarque français à l'égard des Réformés ; mais il l'avertissait qu'avant de rentrer dans le royaume, ses coreligionnaires auraient à se débarrasser de deux choses : de leur esprit satirique et de leur esprit républicain. A ce sujet il défendait avec beaucoup de chaleur l'autorité absolue, se plaignant amèrement des libelles injurieux que les réfugiés lançaient contre Louis XIV.

comme aussi des écrits séditieux où ils enseignaient que les souverains et les sujets sont unis par un contrat. Il terminait en rappelant aux Réformés la modération et la patience des premiers chrétiens et en leur donnant des conseils pour leur bonheur futur. Le style correct, vif, véhément, se soutient d'un bout à l'autre de cette brochure; elle est précédée d'une préface dont l'auteur, aussi zélé huguenot que celui de la lettre est ardent catholique, promet une réfutation des calomnies répandues dans l'Avis.

Ce libelle fit une sensation immense parmi les réfugiés. Qui l'avait écrit?

Jurieu, après quelques hésitations, en soupçonna Bayle. En vain ce dernier lui offrit-il de réfuter la brochure, de s'aboucher à ce sujet avec lui, de lui démontrer qu'il se trompait en la lui attribuant, Jurieu ne voulut rien entendre ; il espérait perdre son adversaire. « Puisqu'il n'étoit pas en mon pouvoir, a-t-il écrit quelque part, de faire tomber sur lui toute la peine qu'il méritoit, au moins ai-je voulu l'exposer à l'infamie publique. » Ce fut dans ces sentiments qu'il entreprit V Examen de l'Avis aux réfugiés, où il signala Bayle comme l'auteur en termes clairs et le dénonçait comme complice du Cenevois Goudet qui conspirant aussi pour Louis XIV venait de publier : Huit entretiens où Irène et Ariste fournissent

lObï»

BAYLK

des idées pour terminer la présente guerre par une paix générale.

Bayle répondit par : « La cabale chimérique ou Réfutation de i'histoire fabuleuse et des calomnies que J. [Jurieu] vient de publier malicieusement touchant un certain traité de paix(Rotterd., 1691, in-12). • Accusé d'irréligion, Bayle répondait qu'il assistait souvent aux prières pubUques, qu'il communiait quatre fois l'an et ajoutait que toute son impiété consistait à n'avoir pas voulu croire aux prophéties, aux miracles et aux révélations de son adversaire. Celui-ci ne se tint pas pour battu; le magistrat de Rotterdam leur ayant enjoint de cesser cette querelle, Jurieu la ht continuer parsesamis que, Bayle renvoya en bloc à une Lettre sur les- petits libelles, contre la Cabale chimérique, lG81,in- 12, dans laquelle il annonçait dédaigner de répondre. Cette déplorable petite guerre continua cependant. A de nouvelles attaques de Jurieu et de ses amis, Bayle opposa coup sur coup La Chimère de la cabale de Rotterdam démontrée par les prétendues convictions que le sieur Jurieu a publiées contre M. Bayle (Amst., L691, in- 12;; — Entretiens- sur le grand scandale causé par le livre intitulé La cabale chimérique (Colog., 1691, in- 12); — Avis au petit auteur des petits livrets sur son Philosophe dégradé (IG'J'2, in-12); — Nouvel avis au petit auteur des petits livrets concernant ses Lettres sur les diflérens de M. Jurieu et de M. Bayle (Amst., 1692, in-12); — Janua cœlorum reserata cunctis religionibus, à celebri admodùm viro Dom.

P. Jurieu (Amst.. 1692, in-4°). Dans ce dernier ouvrage, que l'auteur de la Bibliothèque instructive, Debure, attribue par erreur à Jurieu, Bayle, sous le pseudonyme de Carus Larebonius, établit que le pasteur de Rotterdam n'est pas aussi intolérant qu'on pourrait le croire, puisque dans son ouvrage du Vrai sisterne de l'Eglise, il ouvre la porte des deux non-seulement à toutes les sectes chrétiennes, mais aux Juifs, aux Mahoniétans et même aux Païens. Jurieu n'osa pas répondre à cette piquante satire, il affecta de la mépriser; cependant, peu de temps après, il ht paraître un Faction selon les/ormes, où il renou-

vela toutes ses accusations. On conseilla à Bayle de ne pas y répondre afin de ne pas éterniser une dispute qui durait déjà depuis trop longtemps; son silence y mit enfin un terme.

Il eut seulement le tort de revenir à la charge deux années après et d'attaquer de nouveau Jurieu pour avoir prononcé deux sermons sur ps. 139, v. 21 et Matt., V. 44) où celui-ci aurait affirmé qu'il est permis de haïr son prochain. Il dénonça le coupable dans une feuille volante portant pour titre : « Nouvelle hérésie dans la morale, touchant la haine du prochain préchée par M. Jurieu dans l'église wallonne de Rotterdam les dimanches 24 janv. et 21 fév. 1694. »

Son ami Basnage de Beauval vint à son aide dans ses a Considérât ions sur deux sermons de M. Jurieu. » Heureusement ces deux sermons n'étant pas imprimés leur auteur se hâta de les désavouer.

Bayle, toujours blessé des accusations d'athéisme et d'impiété qu'on avait portées contre lui devant le Consistoire et devant le public, fit paraître à la même époque ses : Additions aux pensées diverses sur les comètes en réponse à un libelle intitulé : Courte revue des maximes de morale et des principes de religion de l'auteur des Pensées diverses sur les comètes: Rott., 169'», in- 12.

XIV. lK>s lors Bayle ne songea plus qu'à la publication de son Dictionnaire historique et critique, dont il avait lancé l'annonce dè> 1692 et dont le premier volume fut mis en vente en L695. Le succès en fut prodigieux : en quelques jours le tirage de ce premier volume fut épuisé, en sorte que pour satisfaire aux demandes du public, le libraire dut en faire un second dans lequel il se glissa beaucoup de fautes, Bayle n'ayant pu revoir les épreuves, tout occupé qu'il était de la publication du second volume. L'impression fut terminée en 1697.

Cet ouvrage est le seul auquel il ait mis son nom : il y fut contraint par son libraire. C'est une série alphabétique de biographies qui, par une disposition singulière, sont seulement esquissées dans le corps du texte, tandis que des notes très-variées, très-abondantes, très longues sont la partie principale. L'auteur avait apparemment trouvé ce système

BAYLE

plus commode pour la rédaction et plus avantageux pour la lecture en co qu'il mettait, comme il le dit, « à la portée de chaque espèce de lecteur, » et leur détachait, les morceaux qui devaient te mieux leur plaire. Au fond, sa pensée était « que les disputes de religion qui ont causé des maux infinis dans le monde ne viennent que de la trop grande confiance que les théologiens de chaque parti ont en leurs lumières. Il prend à tâche de les humilier et de les rendre plus retenus et plus modérés. »

C'est son disciple Des Maizeaux qui parle ainsi et son ami Basnage dit de son côté : « Ce fut surtout pour prouver aux théologiens que les vérités dont ils se croyoient si sûrs étaient entourées de difficultés dont ils ne sedoutoient même pas, qu'il s'attacha dans son Dictionnaire à faire ressortir les contradictions entre la révélation et la raison. »

Les réflexions suivantes de Tennemann, dans son Manuel de l'histoire de la philosophie (traduct. de Cousin), caractérisent, selon nous, admirablement l'esprit qui a présidé à cet ouvrage : «. Bayle fut un ami ferme et sincère de la vérité ; il sut combattre les préjugés, les erreurs, les folies, surtout les superstitions et l'intolérance, avec les armes du raisonnement, de l'érudition et d'une gaieté spirituelle. Il s'était d'abord attaché à la philosophie cartésienne ; mais en la comparant avec les autres systèmes et en se familiarisant de plus en plus avec les raisonnements sceptiques, il conçut une certaine méfiance contre la possibilité de la connaissance. Il s'était convaincu que si la raison est assez forte pour reconnaître l'erreur, elle est trop faible pour atteindre d'ellemême à la vérité sans aucun secours étranger; qu'enfin elle ne peut qu'aller à l'aventure sans l'appui d'une révélation divine. Dans cet esprit, il ne songea qu'à chercher les côtés faibles de chaque système, les contradictions, les absurdités tenues pour vraies dans quelque école ou dans quelque secte que ce fût. Il démêla principalement les difficultés qui entouront les questions de Dieu, de la création, de la providence, du mal, de l'immatérialité, de la liberté et de la réalité de notre notion du monde exté-

rieur. Tout en balançant la raison par la révélation, et en considérant celle-ci comme le phare de la première, il ne laissa pas de relever, dans la religion révélée et dans la morale théologique, des points qui sont inconciliables avec la raison, et par là il força les esprits à des recherches plus approfondies. »

Le succès du Dictionnaire historique et, critique fut complet, et il s'est soutenu jusqu'à ce jour. On n'en compte pas moins de onze éditions, dont nous indiquerons les plus estimées : ce sont celles de Rotterdam [Genève], 1715,

3 vol. in-fol. ; de Rotterdam, 1720,

4 vol. in-fol., avec des remarques de Prosper Marchand ; de Trévoux, 1784, 4 vol. in-fol., avec des remarques de l'abbé Leclerc; d'Amst., 1740, 4 vol.

in-fol., avec la Vie de Bayle par Des Maizeaux; de Paris, 1820-1824, 1G vol.

in-8°, augm.de notes extraites de Chauffepié, Joly, La Monnoie, Le Duchat, L.-J. Leclerc, P. Marchand, etc. Cette dernière, due à M. Beuchot, est la meilleure et la plus recherchée de toutes.

C'est sur la seconde édit. (Rott., 1702, 3 vol. in-fol.), que de La Roche, non pas seul, comme l'a cru Prosper Marchand, mais en société de plusieurs réfugiés, a traduit en anglais ce dictionnaire (Lond., 1709, 4 vol. in-fol.). Il en fut fait plus tard une nouv. trad. par Jean-Pierre Bernard, Thomas Birch, John Lockman et d'autres, sous le titre A gênerai Dictionary kistorical and cnïicaZ (Lond. ,1734-1741, 10vol. in-fol.).

En Allemagne, le professeur Gottsched se contenta de traduire en allemand les articles philosophiques (Leipz., 1741 ; réimp., Halle, 1796-1797, 2 vol. in-S°; cette dernière édit. est aussi attribuée à L. H. von Jakob) ; mais plus tard on en fit un extrait auquel Frédéric le Grand ne dédaigna pas de mettre une préface (Berlin, 1765, 2 vol. in-8°; nouv. édit. augmentée, Amst., 1780, 2 vol. in-8° ; trad. en allem. par L. Suhl, Lubeck, 1798, 2 vol. in-8°, réimp. à Leipz., 1813).

XV. Si le dictionnaire de Bayle trouva un nombre immense d'admirateurs, il rencontra aussi des détracteurs acharnés ; de ce nombre l'ut l'abbé Renaudot. Appelé, en sa qualité de censeur.

BAYLE

à émettre son avis sur un livre que les libraires de Paris demandaient l'autorisation de contrefaire, l'abbé déclara dans son rapport a qu'on n'y trouvoit aucun système de religion : que Bayle ne citoit les pères que pour s en moquer; qu'il établissoit partout le pélagianisme et le pyrrhonisme : qu'il attaquoit la religion catholique et laisoit partout des éloges des ministres calvinistes ; qu'il cherchoit à rendre Louis X1Y odieux, à l'occasion de la révocation de l'édit de Nantes; qu'il affectoit de ramasser tout ce qu'il y avoit d'infamant sur la personne des derniers rois; qu'il y régnoit partout une obscénité insupportable ; que Bayle n'avoit aucune connaissance de l'histoire, etc. » Le privilège fut refusé, à la grande satisfaction de l'auteur qui espérait qu'il se ferait plus tôt une seconde édition de sun ouvrage, à laquelle il pourrait apporter plus de soin.

Jurieu, qui n'était pas de ces ministres calvinistes comblés d'éloges dans le Dictionnaire, se vengea de Bayle en ramassant tout ce qui avait été publié contre son ouvrage et en faisant imprimer cette compilation sous le titre :

« Jugement du public et particulièrement de M. l'abbé Benaudot sur le Dict. critique de M. Bayle. » Ce dernier répondit sur-le-champ par des Réjiexiona sur un imprimé qui a pour titre Jugement, etc., en attendant qu'il eut mis la dernière main à une réfutation pi .

rieuse de la critique de Benaudot à laquelle il travaillait, mais qu'il supprima à la prière de M. de \Yitt.

Cependant Jurieu avait présenté son libelle au consistoire de Botterdam et au Synode de Delft. Celui-ci fut sage pour n'y faire aucune attention. Si le consistoire crut devoir donner suite à la dénonciation, il montra au moins une réserve digne d'éloges. Il chargea de Superville et Le Page d'extraire du Dict. historique les passages propres à offenser les oreilles chastes et pie va puis il nomma une commission dans laquelle figuraient, en outre, Basnage, Jean Fanueil, Jacob Vermande, Pierre Balde, G. Allard et quelques autres de ses membres ecclésiastiques ou laïques, afin de recevoir les explications de

Bayle. « Je répondis deux choses, raconte ce dernier, l'une que je croyois avoir beaucoup de raisons à alléguer pour me justifier sur tous les c l' autre que, nonobstant cela, j'étois prêt à ôter du livre les pierres d'achoppement que l'on y trouvoit. J'ajoutai :

l°que, connaissant à cette heure par les remarques de la compagnie où étoient \efs, je voyois plus clairement les manières de rectifier les choses, et qu'il me paroissoit très- facile de remédier à tout, soit par des re tranchemens ou des changemens d'expressions, soit par des additions ou des éclaircissemens; 2° qu'en particulier je voulois refondre l'art, de David, qu'il n'y resteroit plus rien qui put offenser les ùmes pieuses ; 3° qu'à l'égard du dogme affreux des deux principes, c'est-à-dire du manichéisme, j'avois suffisamment déclaré combien il me paraissoit absurde, monstrueux, contraire non-seulement à la religion et à la piété, mais aussi aux idées les plus distinctes de la raison et de la bonne philosophie ; que je m'étendrois davantage sur cela dans la deuxième édit., et que si, en qualité d'historien, j'avois cru être obligé de rapporter exactement toute la force des objections des manichéens, j'avois cru, de l'autre, que cela étoit sans conséquence, et qu'il me sembioit que je ne faisois qu'étendre ce que nos théologa as les plus orthodoxes disent tous les jours en peu de mots : *d de la sainteté et de la bonté de Dieu envers le péché et la misère de l'homme est un mystère incompréhensible que nous devons adorer humblement, persuadés que, puisqu'il est révélé, il existe et oblige d'imposer silence aux difficultés de notre faible raison ; que j'avois assez déclaré sur d'autres matières, et nommément quant à 1 existence de l'étendue et du mouvement, que ne pouvoir répondre à des objections n'est pas pour moi une raison de rejeter une doctrine; que je méditerois de nouveau sur celle des manichéens, et que si je trouvois des réponses, ou si MM. les ministres du co toire m'en vouloient fournir, je leur donnerois la meilleure forme qu'il me seroit possible. -i° Je répondis la même chose quant à l'article de Pyrrhon.

BAYLE

5° Et pour ce qui est des louanges données aux bonnes œuvres de quelques athées, je promis un éclaircissement qui feroit voir comment ces faits-là, que j'ai trouvés dans les livres et que les lois de l'histoire m'ont engagé de rapporter, ne doivent pas scandaliser, et ne font en elï'et aucun tort à la vraye religion. »

Ces réponses, qui font en même temps connaître les objections, sont tirées de la Lettre de l'auteur du Dict. hist. et critique au sujet des procédures du consistoire de l'église wallonne de Rotterdam contre son ouvrage (1698, in-12), que Bayle lit imprimer à la demande du consistoire, pour instruire le public de tout ce qui s'était passé. Les engagements qu'il avait pris, il les tint ; il supprima ou modifia, dans la 2e éd. de son Dict., les passages en question. Il est vrai que le libraire fit réimprimer, contre son gré, l'art. David et qu'il l'ajouta à la fin de l'ouvrage.

XVI. Quoiqu'il eût augmenté de près de moitié cette nouvelle édition, il lui restait encore un grand nombre de notes historiques, critiques, littéraires, qu'il n'avait pu y faire entrer. Il les publia séparément sous le titre de Réponse aux questions d'un provincial (Rotterdam, 1703, in-12). Quelques mois auparavant, il avait mis au jour un nouveau recueil de pièces rares et curieuses, la Bibliothèque volante (Amsterd., 1700- 1701, cinq parties in-12). Il songea ensuite à s'acquitter de sa promesse de donner une apologie des Pensées sur les Comètes. Cet ouvrage parut sous le titre : Continuation des pensées diverses, etc. (Rott., 1704, 2 vol. in-12). On y trouve discutées plusieurs questions intéressantes, comme celles-ci : Le témoignage unanime des peuples est-il une preuve certaine de l'existence de Dieu?

La religion païenne enseignait-elle la pratique des vertus? A-t-on exagéré le polythéisme des anciens? Bayle s'attache aussi à justifier son assertion, que l'athéisme n'est pas un plus grand mal que l'idolâtrie. C'estdanscet écrit qu'en parlant de l'existence de Dieu, il fut amené à combattre l'hypothèse des natures plastiques et vitales de Cudworth, hypothèse qui, selon lui, affaiblit la preuve la plus sensible que nous ayons de l'exis-

tence de Dieu, l'admirable structure de l'univers. Le Clerc en prit la défense et il s'ensuivit une querelle qui durait, encore en 1706, année où Bayle publia une Réponse à Leclerc, dans laquelle il déploie toute la sagacité de son esprit. Leibnitz se rangea de son côté. C'est au milieu de ces préoccupations que le philosophe mourut.

Il avait fait un premier testament en faveur de sa nièce, fille de Jacob Bayle; mais cette dame étant morte à Toulouse au mois d'octobre 1706, par un second, il institua pour héritier son cousin de Bruguière,à qui il laissa dixmille florins et ses manuscrits, à l'exception des articles composés pour le Supplément de son Dictionnaire et qu'il légua à son libraire. Il donna ses livres de théologie à Basnage qu'il nomma son exécuteur testamentaire, ettousles autres à la famille Paëts. Enfin il légua cent florins aux pauvres de l'église de Rotterdam, que l'on choisit pour le lieu de sa sépulture. Ce testament fut attaqué par les parents qu'il avait en France, sous le prétexte qu'un réfugié n'avait pu disposer de ses biens. Ils avaient certainement les ôdits pour eux; cependant le parlement de Toulouse les débouta de leur demande en déclarant expressément « qu'un tel homme ne peut être regardé comme un étranger. »

XVII. La vie de Bayle se rattache si intimement à ses écrits, qu'il aurait été à peu près impossible de les séparer.

Nous avons déjà fait connaître la presque totalité de ses ouvrages ; il ne nous reste plus à mentionner qu'un traité De corporis essentiâ, contre le jésuite Valois ; une dissert, sur le Vindicix contra tyrannos, imprimée à la suite du Dictionnaire, etune lettre Descriplis adespotis (Amst., 1686, in-12). En 1703, il donna une édit. du Naudseana (Amst., in-12), et en 1706, selon Barbier, une édit. des Remarques de Tricaud (Rott..

in-8°). Prosper Marchand lui attribue sans fondement les Considérations sur la critique des loteries. C'est un ouvrage du jeune Ricotisr, depuis ministre à Menin. 11 est fort probable que l'habile critique se trompe également au sujet de la Réponse d'un nouveau converti à ta lettre d'un réfugié, satire vive et pi-

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