‹ La France protestanteChapitre 30 sur 303 · ALEAUME, Allealme, Alliaume; Adelhelmus · texte numérisé non relu

ALEAUME, Allealme, Alliaume; Adelhelmus

Jean Alleaume, nommé en 1557 bailli de Provins. MM. Haaa ont compté ce bailli comme huguenot [VIII, 334 a], et il le fut en eftet, au fond du cœur, mais sans jamais oser le déclarer. Les principaux traits de sa vie ont été dessinés, et de bonne main, dans différents pa>~ des Mémoires du prètreprovinois Claude Haton. Xous n'aurons que la peine de les grouper pour montrer quelle triste histoire était celle d'un « huguenot secret. »

En 1557, Jean Alleaume, âgé de '25 ans, était « un grand jeune fils, licencié ès-lois, fort bel homme et de belle apparence. » La justice était rendue naguèreà Provins par un lieutenant du bailliage de Meaux qui avait été remplacé plus récemment par un bailli de Provins. Le bailli était Philippe Durand et le lieutenant qu'il avait supplanté était un Aleaume sieur de Chenoise, pèredeJean Aleaume. « Car ces deux maison- Durans et des Alleaumes avoient de longtemps esté contraires lune à l'autre et avoient eu de grands procès par envye qu'ils se portoient à qui d'eulx >eroit le plus grand et hault eslevé en estatz de judicatureau dit Provins. » Une alliance imprévue et dont ■ le peuple

s'émerveilla » fit la paix. Le jeune licencié obtint à la fois du bailfi Durand la cession de sa charge et la main de sa fille. Mais il y avait un obstacle : les futurs étaient cousins au 3e degré. 11 fallut demander une dispense à Rome, laquelle présentée par messire Pierre Cobus, doyen de la chrétienté de Provins, n'en fut pas moins refusée par le saint-siége qui exhorta paternellement les deux familles à se séparer. Xi pères ni enfants ne voulurent obéir, « et par le conseil du dit Cobus , ils passèrent oultre au dit mariage. Et après le dit mariage benist puis consommé, renvoyèrent au pape de Rome pour demander qu'il pleust à B B d'approuver le dit mariase : ce qu'il feit malgré luy, à certaines charges. >» Malheureusement au bout de sept mois la jeune femme expira en donnant le jour à un enfant qui mourut avec sa mère.

La dispense n'était pas encore arrivée et à la faveur de cette circonstance, Philippe Durand affirmant la nullité du mariage déclara qu'il fallait lui rendre le bailliage et la dot. Mais presque aussitôt la dispense arrive et l'on y voit que tout en approuvant le mariage, la bulle papale excommunie les mariés, leurs parents, le doyen Cobus et le curé qui avait célébré la cérémonie nuptiale. Chacun jugea prudent de ne pas produire une pareille pièce et les parties s'arrangèrent. Jean Alleaume conserva le bailliage, paya une somme d'argent à son beau-père et rendit les effets de sa femme.

Alleaume était donc parfaitement catholique en 1557. En 1560 les huguenots de Provins, grâce à l'édit de tolérance accorùé cette année, commencèrent à lever la tète et à se déclarer. Xon point toutefois le bailli, « huauenot secret et « non déclaré, qui n'osa par sa signa- « ture tel se déclarer de peur de perdre « son état, mais au demeurant avoit tel « jugement et sentimentqueles nouveaux a frères de la ditte religion prétendue. » Cette même année, 1560. un de> curés de Provins, celui deTéslise Ste-Croix, fit venir un prédicateur en renom pour prêcher le carême dans son église. C'était un jacobin d'Auxerre « grand exterminateur de toute faulse doctrine et crand adversaire de l'hérésie, » qui ne manqua

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pas de parler avec une extrême violence et de montrer « comment les huguenots par leur orgueil prendroient les armes au poing pour exterminer le Roy et son estât, ensemble tout le peuple catholique, » en sorte que les religionnaires de Provins rédigèrent, par la main du bailli Alleaume, une plainte qu'ils résolurent d'envoyer au roi, à Fontainebleau. Ce fut le bailli lui-même qui la porta ; mais pendant qu'il s'acheminait, un secrétaire du duc de Guise qui passait par Provins se rendant aussi à la cour, apprit toute l'affaire et se hâta pour devancer Alleaume. Il réussit. « ... Au lendemain le dit sieur de Guise estant avec le roy apperceut le bailli de Provins qui attendoit sa response, auquel s'adressa le dit sieur de Guise, après avoir parlé au roi en la présence du roy de Navarre et du connestable et luy dist telz motz : « Bailly de Provins, ou sont les informations que tu as faictes contre vostre prescheur? N'as tu affaire icy que cela?

Baille les moi et t'en retourne quand tu vouldras. Le roy et la court cognoissent mieulx le dit prescheur que toy ; on verra tout a loisir que c'est. Tu es donc de ceux qui veulent troubler le roy et le royaume? Tu es donc huguenot! Ya-t-en quand tu voudras ; je te marque. » Et dist le roy a M. de Guise et a son secrétaire :

« Faictes response au prescheur de Provins qu'il fasse son debvoir de prescher et que s'il a bien dict il dise mieux et qu'il prie pour moy et pour le royaume. » Et a telles responses se retira ledit bailly avec sa courte honte et estant de retour à Provins, dist aux frères huguenots que leur prescheur avoit ung diable famillier ou ung ange du Ciel qui luy reveloit toutes leurs entreprises. »

Au journal de l'année 1562, Claude Haton met à la charge de Jean Alleaume , la conduite d'une entreprise qui devait livrer Provins pendant la nuit aux troupes du prince de Condé, mais qui manqua et en 1563, au contraire, il conte un incident tout à l'avantage du bailli. L'on faisait parcourir la France au jeune Charles IX et la cour s'était arrêtée à Troyes. On manda aux représentants de la noblesse et aux baillis, par toute la province de Champagne, d'y venir recevoir les ordres du roi. « A

ceste assemblée royalle harangua et pourta la parolle pour la justice du bailliage de Provins devant S. M. et son conseil , revestu de sa longue robbe, Me Jehan Alleaume, qui fut bien escouté en ce qu'il dist. Lequel ayant dict se retira de l'assemblée pour changer d'habit, et ayant mis bas la longue robbe et le bonnet carré, prit la cappeàl'espagnolle sur ses espaules et l'espée à la ceinture, avec le bonnet de velours sur la teste, et en tel habit se représenta devant l'assemblée pour porter la parole et haranguer pour les nobles de son bailliage. Il fut aussi bien ouy que devant et eut la grâce de si bien dire qu'il contenta le roy, les princes et toute l'assemblée ; et fut fort remarqué du roy et tenu pour homme pertinent et de bon esprit. »

Quel usage fait Alleaume de ce glorieux succès? Avant de quitter Troyes, il demande au roi pour les huguenots de Provins et du bailliage « l'establissement d'ung presche pour faire l'exercice public de leur prétendue religion dans la ville de Provins, suyvant l'accord de la paix d'Orléans. » La demande fut admise ; mais grâce à la résistance de Philippe Durand qui avait acheté la charge de président au présidial de Provins, et qui opposa tous les déclinatoires possibles à la publication du mandement royal, on ajourna l'exécution jusqu'au mois d'août 1564.

La prise d'armes qui amena le combat de S.-Denys (10 nov. 1567) causa de nouvelles craintes à Provins, comme ailleurs. Le sieur de Lours, capitaine de la ville, en réunit les habitants pour aviser à sa garde. « En ceste assemblée (presque entièrement catholique) fut proposé comment l'on se devoit comporter envers aucuns citoyens que l'on savoit estre huguenotz secretz et qui estoient lors en la ditte ville. Tels estoient, messire Jehan Alleaume, bailli, messire Jehan de Ville, procureur du roy, les deux principaux pilliers de la ville et encores quelques autres qui calloientla voile en attendant l'yssuede ceste guerre... » Le capitaine fit prier le bailli de venir à l'assemblée pour avoir son avis et là « fortdextrementluiiit entendre le soupçon etla mauvaise opinion quele vulgaire commun:; de Provins avoit, de luy; » à

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quoi la réponse bien humble d'AUeaume fut qu'il avait à la vérité favorisé les huguenots dans l'exercice de sa charge et installé les prédicants tant à Provins qu'à Sézanne, mais « qu'il n'estoitaultre que catholique et n'avoit esté et que pour la deflénse de sa ville contre l'ennemy huguenot vouloit s'exposer corps, vie et bien. »

Depuis ce temps le capitaine et le bailli vécurent en si bonne harmonie, que le bon curéHaton laisse percer quelques doutes sur la fidélité du sieur de Lours ; il ne se tient pas de joie lorsqu'il voit ce dernier et sa compagnie de 50 hommes d'armes relevés par 7 ou 8 compagnies nouvelles qui arrivent les 4 et 5 décembre (1567) sous le commandement du sieur de La Rivière de Puytaillé; On va voir combien il avait raison.» Les maisons et biens des huguenotz de Provins, dit-il, furent par le dit de La Rivière habandonnez aux soldatz au pillage. Lesquelles malgré le bailly du dit Provins furent environnées et saccagées par les ditz soldatz qui firent leur proufùt de ce qu'ilz trouvèrent en iceli.es maisons qui estoient en propre héritage aux ditz huguenotz furent quasi toutes mises par terre et le bois bruslé a faire la garde de nuict; celles qu'ilz tenoient à louage furent saulvées par les propriétaires a qui elles appartenoient, non du tout sans dommage. Les gens de la compaignie de Foissy qui estoit entrée quelque six jours avant la venue du sieur de La Rivière, s'estoient mis en devoir de piller et ruyner les dittes maisons, et s'estoient adressez à celle de Léon Godart, procureur au bailliage, lequel estoit au camp rebelle et huguenot; mais injurieusement en furent empeschez par le bailly, assisté du lieutenant du seigneur de Lours et de quelques soldatz de sa compaignie où il pensa advenir sédition. Les soldatz du dit Foissy se mutinèrent contre le dit bailly qui, l'espée au poing, en ayant empangné ung par le collet de manière a luy faire trembler le menton fut aussitôt enfoncé d'un coup d'estoc par ung aultre soldat, etn'eust esté le corcelet qui estoit sur son dos, couvert de ses habitz, n'eust jamais faict trembler soldat... Lequel bailly fut fort desprisé d'avoir faict cet

acte et luy fust reproché par le dict de La Rivière qui après l'avoir tansé luy dict que s'il appercevoit tant feust peu de faulseté en luy contre le service du roy et de la ville, sans doubler il le feroit pendre et estrangler, affin qu'il se donnast bien garde de malverser s'il vouloit, quelque bailly qu'il feust et huguenot quant et quant. Le dit bailly en s'excusant dist qu'il n'estoit huguenot et qu'il vouloit vivre et mourir pour le service du roy et de la ville. » — Remercions le prêtre fanatique de nous avoir, sans se douter que c'était à son propre détriment, conservé cette belle page de la vie de Jean Alleaume.

Au mois de mars 1568 un seigneur des environs de Provins, nommé M. de Patras sieur de Gymbroys, voulant user de l'édit du roi qui accordait grâce et oubli aux protestants qui mettraient bas les armes et rentreraient chez eux, s'introduisit dans Provins un jour où le duc d'Anjou y passait, en se mettant parmi la suite du prince et ayant bien soin de se cacher le visage dans son manteau.

« Il passa inaperçu devant les gardes de la porte qui sans difficulté l'eussent massacré s'ils l'eussent vu, » mais ayant eu l'imprudence de se laisser reconnaître un peu plus loin, aussitôt plus de cent personnes s'amassèrent pour crier haro sur lui et il n'eut que le temps de se réfugier dans la maison du sieur de Lours (jui n'était pas encore parti. Le bailli s'empressa de s'y rendre. Bientôt le « peuple provinois entra en telle colère, » que Lours et Alleaume envoyèrent dire au dauphin, lequel était à table et dînait à l'auberge de l'Ecu de France, pour le prier de se transporter en leur logis afin de leur sauver la vie. « Ce que bien voulut faire ce bon jeune prince. » Mais non sans peine; il n'y parvint qu'en traitant rudement Patras et en le saisissant au bras pour le conduire immédiatement au roi qui devait le faire, disait-il, exécuter sur l'heure. A une demi-lieue loin de la ville le duc mit Patras en liberté et Haton rejette au bailli sa bile non satisfaite : « Cette emeutte ne se passa sans dire injure au bailly et l'appeller huguenot, qui pour se saulver d'estre saccagé fila doux et monstra signe de ne tirer à soy le dire

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populaire et de ne se courroucer de ce que la turbe mutinée disoit contre luy. »

Après le « massacre bartholomien »

par lequel le roi avait entendu « repurger son royaume d'une « faulse couvée de vipères , » pour nous servir des expressions de notre écrivain, Jean Alleaume dut en sa qualité de bailli faire occuper les manoirs des seigneurs protestants situés dans sa juridiction ; toutefois il ne se prêta à ces exigences de sa charge qu'avec une répugnance qui devait lui coûter cher, et il eut cependant ce bonheur que la Saint-Barthélémy n'avait point fait couler le sang à Provins parce qu'il ne s'y trouvait presque plus un seul huguenot \, Il n'avait pas encore atteint à la lie de son calice d'amertume, mais elle lui vint pleinement avec les derniers jours de cette funèbre année 1572.

Il mourut à la lin de décembre, « âgé de 40 ans pour le plus, laissant sa femme et six ou sept petits enfants au monde. Il ne fut pas beaucoup plaint ni regretté du peuple, de la commune et des ecclésiastiques de Provins pour l'oppinion maulvaise qu'on avoit eu de luy touchant la religion catholicque, de laquelle il s'estoit aultreffois desvoyé pour complaire au feu prince de Gondé et aux gentilshommes huguenotz ; et faut croire que si ce n'eust esté la crainte qu'il portoit à son père, qui l'empescha à son povoir de suyvre la ditte prétendue religion, il se feust déclaré huguenot. Il commença à s'en retirer depuis la mort du prince de Gondé peu à peu et de bien en mieulx fréquenta l'église catholicque, combien toutes fois qu'il supportoit encore les huguenotz. Qui fut la cause qu'il demeura en la haine du roy, des princes catholicques et du commun peuple de Provins. Et a-on cru que cette malveillance du roy et des princes luy accéléra sa mort, pour le deuil qu'il prit en soy d'un soufflet que luy donna Mr d' Aumalle en la présence du roy, en le déchassant de devant S. M. par le commandement d'icelle, avec menaces de le faire pendre pour n'avoir obéy et entendu la volonté du roy aux édictz que S. M. avoit faict contre la liberté desditz

* Dès 1568, Haton n'y comptait plus que 2S a 40 personnes de la religion.

huguenotz. 11, bailly, lier et orgueilleux, porta ce soufflet fort impaciemment , estans toutes fois plus marry de l'avoir receu en la présence de plusieurs habitans de Provins qu'il n'estoit du mal qu'il en avoit eu. Du depuis n'osa hardiment se trouver en la présence du roy et des princes et du regret qu'il en eut tomba en une mélancolie qui lui causa la maladie qui le mena à la mort... Les gens de justice et aultres gens de bon esprit furent marris de sa mort et le regrettèrent pour la dextérité et intelligence qui estoient en luy, tant en son estât de judicature que aultrement. Il estoit homme de bonne et belle représentation, d'une parolle grave, espoventable quand il vouloit aux plus hardis, et consolative aux plus timides quand il estoit assis en son siège de justice. Il aymoit la vertu, il hayssoit ce qu'il jugeoit estre vice; il estimoit fort les gens d'esprit et qui sçavoient quelque science, fust en lettres divines, humaines ou artz libéraux et mécaniques. Il avoit bon sentiment de toutes choses, excepté le temps qu'il adhéra à la prétendue religion ou il s'oblia pour quelques années... La ville de Provins a porté dommage en sa mort car elle est demeurée orpheline d'homme d'éloquence, de représentation et de travail pour le prouffit public. » — Le corps de Jean Alleaume fut inhumé dans son église de Ghenoise et son cœur à Ste-Croix de Provins. Mais quel homme était ce bailli champenois, cet obscur imitateur du chancelier de l'Hospital, le plus grand des huguenots secrets, pour avoir arraché un tel portrait à la plume d'un ennemi furibond?

2. ALEAUME (Thomas et Claude), de S. -Florent, près Ste-Menehou, charpentiers, reçus habitants à Genève, 12 février 1573.

3. ALEAUME (Jacques), natif d'Orléans, ingénieur ordinaire du roi, mort en 1627 à Paris où il était logé aux galeries du Louvre, enterré le 3 octobre dans le cimetière de Gharenton [VII, 302 a]. Il nous est connu par Jm perspective spéculative et pratique de l'invention du feu sieur Aleaume, mise au jour par Estienne Migon. Paris, Melch.

Tavernier. 1643, in-4° avec fig. Il était

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