‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 15 sur 112 · A MODE EN · texte numérisé non relu

A MODE EN

1 mode illaot lu bat, par J. Gillray.

Fbahcs rïtolut. — Llrr. 1

les récits, celui qui a été apparemment dicté par eux, — ils projetaient Tattaque de la Bastille. Ils mûrissaient lentement le projet, lorsque, vers trois heures, un bourgeois, Hullin, blanchisseur de la Reine, vint leur dire qu' « on égorgeait leurs frères ». Un détachement des grenadiers de Reffuveilles et des fusiliers de Lubersac se met en marche, sous les ordres de Wargnier, sergent-major; de La Barthe, sergent; de Séchet et Débénath, caporaux. Nous avons les noms de 70 d'entre eux, et ils nous sont fournis avec cette curieuse note : « Gardes-françaises qui ont été commandés pour le détachement de la Bastille. » Divers documents assurent qu'ils étaient plus de 3oo.

Nous n'avons pu retrouver la trace que de trois de ceux qui firent alors le plus de bruit. (Je ne parle que des Gardes-françaises, par conséquent pas de Hullin, qui devint, comme on sait, général sous TEmpire, ni de Élie, dont nous donnerons bientôt les états de service.)

Marquié, sergent en 1789, était lieutenant en 1793. Arné, simple grenadier, était, cette même année, lieutenant. La Barthe était capitaine au 102® régiment.

On a voulu ranger les gardes Hoche, Lefebvre; Priant, parmi ces soldats révoltés, en compagnie de Théroigne et de Rossignol. Ils n'y furent pas. Nous donnerons une preuve, à ajouter à celles qu'on a fournies déjà : nous avons les états de service de tous les officiers de l'armée française en 1793. Chacun d'eux relate soigneusement ses campagne, et la plus illustre de toutes, la guerre du 14 juillet 1789, qui compte double. Le dossier de Hoche, de Lefebvre, de Priant, de* Soult, est muet là-dessus. Pour Hoche, en particulier, il était resté de tradition, dans sa famille, qu'il avait résisté à prendre la cocarde tricolore, alors signe de révolte, et que, plusieurs jours encore après le 14 juillet, il garda la cocarde noire, qui était réglementaire pour. le régiment.

Les Gardes-françaises partirent donc vers trois heures, j'ignore de laquelle de leurs quinze casernes, mais vraisemblablement de la caserne du Dépôt, rue de la Chaussée-d'Antin. Ils gagnèrent le quai. Sur le Pon au Bled, à la hauteur de l'église Saint-Laurent, ils rencontrèrent la députation Corny et Prancotay, qui s'en revenait avec la gloire que l'on sait.

LE GOUVERNEMENT yb

Une foule de peuple et de déserteurs suivaient les soldats révoltés. Les gardes bourgeoises, commandées par leurs sergents, et les volontaires bourgeois, dirigés par HuUin, se joignirent à eux. Ils recueillirent aussi les Invalides désarmés qu'on avait conquis dans les iU)mmuns de la Bastille, et qui st joignirent à eux pour les guider.

Cette armée pénétra par les Célestins et le Petit-Arsenal. Les Gardes traînaient trois canons avec eux, soit de ceux qu'ils avaient rue Verte, soit de ceux qu'on avait pris le matin à l'Hôtel des Invalides. Je croirais volontiers que ce furent les canons de parade des Invalides, car l'un d'eux éclata et blessa un certain nombre de voisins. Ce fut le plus gros lot des victimes du traître Launay.

Ils débutèrent prudemment, paraît-il. Ils placèrent leurs engins derrière l'église des Filles-de-Marie, tandis qu'une partie d'entre eux, pour prendre savamment la forteresse entre deux feux, traversait la rue Saint-Antoine et allait se poster derrière l'église des Filles-de-la-Croix.

Alors commença cette canonnade, aussi fantastique que l'avait été la fusillade précédente, canonnade des plus dangereuses... pour les assaillants, les curieux et les voisins. L'un d'eux même, Riquet, parfumeur, avec l'aide duquel Tournay était parvenu jusqu'au pont de V Avancé, se déclara réduit à la misère par le feu de « nos frères », qui avait absolument détruit son établissement.

On comprend, en effet, que ces braves, avant tout préoccupés de se cacher (et l'un d'entre ces canonniers, au moins, était fort inhabile, puisque c'était la première fois qu'il maniait un canon), dirigeassent leurs coups au hasard et au jugé.

Les Gardes, voyant qu'on ne ripostait pas, avancèrent jusqu'à la cour de l'Orme. Ils trouvèrent et rejoignirent derrière les murs de l'hôtel du Gouverneur, derrière les écuries et le corps de garde, la masse des gens qui s'enivraient de poudre^ et Georget avec son canon, et le « bonhomme » Cholat, l'artilleur improvisé.

Ils rencontrèrent là, enfin, l'Homme, le premier, le prince des Vainqueurs, celui qui « régnait en souverain, et dont les yeux respiraient le carnage, l'héroïque Élie, dit Dusaulx, dont les cheveux hérissés et le front couvert de sueur nous rejetaient dans les temps héroïques >, personnage, du reste, assez confus, et sur lequel nous avons pu nous renseigner.

Quelques historiens le nomment le sergent Élie. Lui-même se disait officier de fortune, issu d'une lignée d'officiers généraux. La vérité est que Jacob-Job Elie était né a au régiment d'Alsace » à Wissembourg en 1746; qu'il fut élevé au régiment, et qu*il y resta jusqu'en 1764 avec son père. A cette époque le père entra aux Invalides et devint le compagnon de ceux que Jacob-Job essayait d'exterminer, le 14 juillet. Après être resté comme fusilier et sergent au régiment d'Aquitaine jusqu'en 1777, il passa, à titre de sergent-major, au régiment de la Reine, infanterie. Il affirme qu'il avait été officier en 1786. Mais il ne figure pas sur l'état des officiers en 1788. Avait-il été dégradé? Avait-il donné sa démission? S'est-il trompé et ne fut-il l nommé que dans la seconde moitié de l'année 1788? Je ne puis

résoudre ces questions. Il avait fait trois campagnes de 1769 à T776. En 1793, nous le trouvons à l'armée de la Moselle, capitaine, et vivant toujours sur sa gloire parisienne. Il déclare, avec une emphase fanfaronne qui ouvre des perspectives sur ce ce roi des vainqueurs » qu'il c( espère se retirer à Paris, quand il n'y aura plus de despotes à combattre ».

Le 14 juillet, il s'était mis à attaquer la Bastille, en volontaire, lorsqu'il songea qu'il aurait plus d'autorité avec son uniforme. Il alla le mettre et revint. C'est lui qu'on doit considérer comme le général ' en chef de cette armée, digne des sombres sourires de Callot.

La fusillade, la canonnade, avaient donc recommencé avec plus de

bruit, mais sans plus de danger, puisque, encore une fois, en dehors

de M. de Monsigny et de l'autre soldat, touchés à découvert et en

parlementant, il n y eut que deux blessés pendant cette mousquetade

de plusieurs heures.

I Ce redoublement de bruit parut animer un peu la forteresse. Elle

I s'éveilla. Elle fit un effort de défense et elle tira... un coup de canon.

i Ce fut le seul de toute la journée.

Un des Suisses passa un iusil de rempart à travers un trou fait dans le tablier du grand pont-levis.

Ce fut le seul fusil de rempart qui prit part à l'action.

Mais c'en était trop pour les traîtres Invalides. Ils avaient entrevu des uniformes. Ils n'avaient pas mangé de la journée. L'amour de la Liberté^ momentanément éteint par le peu de respect que leurs

o frères » avaient montré pour leurs nippes, se ralluma avec violence. Ils déclarèrent qu'il falla^t se rendre. Le malheureux Launay, que le sentiment de l'honneur défendait encore, eut une vision de l'avenir. Il

H. DE 6RZENVAL EST ARRÊTÉ ET ENFERMÉ AU CHATEAU DE BRIE- COMTE-ROBERT LE 10 AOUT 1789 I>è> le lendemain d« la pi'ne de la B«>lille, le> r£valulionnair« monlrèrenl commenl ili entcndiltnt rég£il^Tcr II locUU. Jutque-lt c'fctient le* émculien, 1e> pillards, les iitiiïins qui éiaienl considfrfs comme rrimincli ce leronl les gendarmes, M. de Heienvil, qui commandall les forces • i Paris, eil accusé du crime de lète-majesU populaire, pour avoir paru vouloir riiiiicT i rtoieule. Une bande de gardes naiionaui Briards, timti de broches, l'arrête à Villegriiis, 1 deux lieues de Provins. Le commandant, aussi poli que patriote, lui demande la permission de l'emprisonner. Ou 1* mena au chdleau de Brie-^omte- Robert, oit on le confia à la garde d'une compagnie de baaochicns, commandée par un procureur, qui devint le cdèbre Montagnard Bourdon de l'Oise. Celui-ci commença «a carrière parlementaire en essayant de persuader k son prisonnier qu'il avait toute chance d'être pendu. Beaenial ne se laissa paa convaincre. En effet, malgré les efforts de Mirabeau et la rage des VaitiiHturt rfr Jd BaltilU, il fut mit en liberté par jugemcol du ChJllclet.

leur assura qu'ils seraient égorgés par cette foule ignoble qui grondait contre le château. Les vétérans, qui comptaient sur la complicité de la plupart d'entre eux avec les émeutiers, persistèrent. Launay, si nous en croyons le récit fanfaron et suspea dicté par quelques-uns d'entre eux, prit une mèche allumée et se dirigea vers la tour de la Liberté où se trouvait un amas de poudres. Deux sous-ofiBciers, Férand et Bécard, le repoussèrent à coup$ de baïonnette! Il se dirigea de nouveau vers la sainte-barbe pour faire sauter le fort: les soldats le prirent au collet. Il voulut alors se percer la poitrine. On lui retira Tarme, épée ou poignard. Il était vaincu. Il donna un mouchoir blanc que Toa mit au bout d'un bâton. Deux invahdes, Rouf et Roulard, montèrent sur la plate-forme, arborèrent le drapeau et battirent la chamade.

Le feu des assiégeants était tellement inofiFensil que ces deux vieillards se promenèrent à découvert pendant un quart d'heure, saos recevoir la moindre atteinte.

Le feu des assiégés, de son côté, était tellement peu intense et tellement débonnaire, que les assaillants furent une demi-heure avant de s'apercevoir que le château cessait de vouloir résister.

Le bonhomme Cholat avoua naïvement qu'il tira encore quelques coups de canon après avoir constaté qu'on voulait se rendre. Il était né canonnier, et, pour la première fois qu'il lui était loisible de se livrer à ses dons naturels, il ne pouvait se rassasier.

Il fallut bien enfin remarquer les signes de capitulation. Alors, dit avec candeur la Bastille dévoilée^ les héros, voyant qu'il n'y avait plus à craindre de recevoir des coups de fusil, se précipitèrent en faisant toujours des décharges.

On aperçut l'officier suisse qui agitait un morceau de papier à travers un créneau du pont-levis. On plaça une planche sur le fossé. Un homme déguenillé se lança sur la planche, glissa dans le fossé et augmenta le nombre des victimes du traître Launay. Un autre, Maillart ou La Réole — ils se disputent cette gloire — fut plus adroit. Il rapporta le papier.

« Nous avons vingt milliers de poudre. Nous ferons sauter la garnison et tout le quartier, si vous n'acceptez pas la capitulation!

— Foi d'officier, nous l'acceptons, s'écria Elie.

— Non, pas de capitulation, «crièrent dans la foule quelques voix qui avaient le sanglant mot d'ordre.

Il était 4 heures 40 minutes.

On abaissa les ponts et on ouvrit les portes.

C'est ainsi que la Bastille fut prise. C'est ainsi, comme le raconte le journal grave et influent du temps, les Révolutions de Paris^ « que la brèche se forma et qu'on monta à l'assaut, malgré le canon des assiégeants, qui tirait sur la brèche. »

S 8. — Foi d'officier ! Il n'y avait pas de foi, pas d'officier. La foule victorieuse se précipita. Elle sauta sur les Invalides, sur Launay, sur les officiers. L'ineptie de ces brutes était telle que, voyant les Suisses de Salis-Samade, avec leur sarrau de toile grise à collet jaune, par-dessus leur uniforme, ils les prirent pour une troupe de prisonniers et voulurent les porter en triomphe. Les Suisses furent sauvés — dans ce premier moment — sauf deux qui, ayant fait quelques pas hors de la cour, furent assassinés.

La troupe des vainqueurs, ivre de gloire, continuait la fusillade, cette fois plus redoutable. Mais elle n'atteignit que les « frères et compagnons ». Ils tiraient partout, à travers les cours, à toutes les fenêtres, à toutes les plates-formes, sur ceux de leurs camarades qui s'étaient hâtés et parcouraient le château. Ils étaient tellement fous ou tellement lâches, ils avaient tant bu ou ils avaient si peur de recevoir un coup de fusil, que tout individu qu'ils voyaient paraître inopinément ils le prenaient pour un ennemi et tiraient sur lui.

On sait ce qui suivit. Ces héros assassinèrent tout ce qu'ils purent. Ces patriotes vendirent à l'étranger, par charretées, les documents précieux rassemblés à la Bastille depuis le quinzième siècle. M. de Launay, M. de Losme, major, M. de Miray, aide-major, M. de Persan (Person, Pierson, ou du Persan), lieutenant des invalides, furent assassinés avant d'arriver à l'Hôtel de Ville. Sur la place de Grève, deux invalides, Asselin et Bequart (celui-là même qui avait mis la baïonnette au visage du gouverneur) furent hachés et pendus. On cite aussi deux autres soldats égorgés. Je crois qu'il faut entendre les deux Suisses dont parle Louis de Flue. Un sous-officier, Caron, fut tellement maltraité qu'il n'en put réchapper.

Une seule question reste encore obscure pour moi. Quelques

8o LA POLITIQUE RlDVOLUTlONNAIRE

auteurs affirment que sur les trente-deux Suisses, vingt et un furent égorgés. La plupart des contemporains disent qu*il n'y en eut qu*un seul; Louis de Flue en signale deux. Je sais que la rédaction de ces documents est embarrassée; et que Ton ne nous montre que onze Suisses ramenés à THôtel de Ville par les Gardes-françaises. Toute-fois j'avoue n'avoir pas jusqu'ici trouvé des preuves assez claires de ce supplément de massacres. Mais on eut grand'peine à sauver les enfants, employés au service intérieur de la Bastille.

Tous ces assaillants n'étaient pas complètement démoralisés. Pour un certain nombre d'entre eux l'ivresse cessa promptement. Ce qu'ils voyent là les dégrisent, et ils sont si peu fiers de leur victoire qu' <c ils n'osent pas se nommer, et se sauvent comme s'ils eussent fait un mauvais coup, »

L'ineffable Dusaulx conclut en disant que ces vainqueurs se promirent « d'aller au point du jour saluer le soleil à son lever et- lui apprendre qu'il éclairait un peuple, libre ». Pourquoi ce « touchant hommage? — Parce que les Syracusains l'avaient rendu au même astre vingt siècles auparavant ».

Le soleil les vit, en effet, ces vainqueurs, mais ivres, hideux, barbouillés de sang et d'entrailles, commençant cette procession chère à la Révolution, et que Ton devait rencontrer à la fin de chacun de ses grands j.ours, procession de têtes coupées, de membres déchirés, . traversant Paris pour lui apprendre qu'un « peuple libre » était né. Dusaulx, à qui oh avait, voulu offrir le sang du traître à lécher, se consolait en disant qu' « il faut savoir voiler la statue d'Agamemnon ».

Combien l'héroïque armée perdit-elle d'hommes ? La question serait longue à débattre. Parmi les contemporains les plus intéressés à prouver que l'on n'enfonça pas une porte ouverte, les extravagants affirment quatre-vingt-dix-huit morts, les enthousiastes en comptent quarante.

Ce dernier chiffre même est excessif. La Bastille dévoilée dévoile le civique commerce qui fut fait à Paris pendant ces glorieux jours. Les gens qui n'avaient pas assisté à l'attaque donnaient des certificats d'héroïsme à des amis qui demandaient quelque chose en invoquant une contusion, un parent blessé ou mort. « Ces pièces garanties par

des signatures hasardées, on en fait lecture à l'Hôtel de Ville,dans les districts où sans examen, sans confrontation, on les admet comme probantes. »

Admettons généreusement le chiffre de quarante. Mais rappelons-

PORTRAIT DE l'aBBÉ HAORY Le plu> illuitrc tt le plus iaiullé dei oraleuri royilislct de II Conilituantï. L« rtTolutionnairct vojint qu'il* ne pouiaienl ni rinlimider. ni le tromper, ni richetcr, après avoir euayé de le réduire bu silence à force d'injnrea, de cirlciturei et de pamphlelt. lenlirenc de rtiitiiiner. La prittact d'espnl qui le «tuTt en nuiole circonilaace ul rôtie célèbre. Il montra dans le danger tant de vivicilf gpirituelle CI tant de eonragt, que le peuple, toujours icceasible aux tentimentt ginéreuii et teniible 1 l'influence de l'eaprit joaqu'à ce qu'il aoîl loialemenl abruti par les parsdoxei révolutionnaire», vonlail porter en triomphe l'homme qu'il avait décidé d'aisaitlner. Dans sa lime de deux année* contre Mirabeau, Maury compenialt le génie, la puiiaance d'ïnapiration. où II était inférieur i son anlagoniale. par une plus grande viva,:ilé d'eiprit, une acicnce plui nourrie, une plus grandr facilité de travail et surtout par une intelligence plus nuancée, moins^majeslueuse tans doute, maii plus Heiible. Ils étaient d'ailleurs égaui en audace et en... elTronltrie. L'abbé parvint plusieurs Tois i démonter ton adversaire, et particulièrement le jour où. Mira, beau Ini lonontanl qu'il allait l'enfermer dans un cercle vicieux, Mauiy s'écria;» (1 va donc m'embmser! ■

pRANCB RËTOLUT. — LJVr. II.

nous ceux qui, dans cette foule immense, furent écrasés, étouffés, atteints^ par la canonnade des Gardes-françaises et des Parisiens; ceux qui furent tués par leurs frères « ivres de triomphe » dans les cours et les tours de la Bastille rendue; ceux qui furent écrasés par la chute du pont, celui qui fut noyé, ceux qui périrent dans les poussées de chaque fuite, ceux enfin que tua ou blessa le canon éclaté. Combien reste-t-il de victimes à mettre au compte du cannibale Launay?

Toute Taffaire de la Bastille se résume ainsi:

Cinquante mille spectateurs;

Un millier d'agresseurs, tant voleurs que tirailleurs ;

Cent quatorze défenseurs, la plupart d'accord avec les assiégeants;

Une fusillade intermittente de deux heures et demie entre des assiégés qui ne veulent pas se défendre mais se rendre, et des assiégeants qui n'osent pas attaquer mais qui cherchent à escamoter; |

Un tué d'un côté, dix, tout au plus, de l'autre;

Assassinats, pillage et rhétorique ;

Dusaulx, l'ambitieux tremblant, au sommet, la courtisane Théroigne au bas bout: l'honnête bourgeois libéral oubliant les coups reçus et la peur éprouvée pour se rappeler cette journée où il a été roi, et pressant sur son cœur, avec une solennité attendrie, la drôlesse dans laquelle il voit un « phénomène de la Liberté » ; la drôlesse quittant le badaud vénérable, pour porter des têtes en compagnie de Maillard, le Septembriseur, ou de Rossignol, le futur général de Parmée révolutionnaire ; un marmiton idiot, coupant ces têtes et représentant, en dernière analyse, le peuple « juste et fier ».

Voilà bien toute l'histoire de la Prise de la Bastille.

Ji 9. — Nous nous étions promis de prouver que:

I** La Bastille n'était pas défendable;

2* Elle n'avait pas été défendue;

3** Elle n'avait presque pas été attaquée;

4** Elle n'avait été du tout prise.

Nous avons tenu notre promesse.

Comment une légende, si grossièrement contraire aux faits évidents, put-elle prendre le corps que Ton sait?

Elle eut tout pour elle : la toute-puissance de l'esprit révolutionnaire dont le règne commence alors et qui depuis lors a donné crédit

à tout mensonge, et réhabilitation à tout crime qui lui étaient utiles; la fanfaronnade effrontée de la populace parisienne ; la rhétorique vaniteuse de la bourgeoisie; la faiblesse du pouvoir surtout, qui donna raison à la légende en l'admettant comme un fait tout-puissant et générateur. Elle eut pour elle encore les affirmations de ceux qui l'exploitèrent, comme La Fayette, — un brave soldat pourtant, — qui écrivait que « l'armée parisienne s'était ainsi rendue célèbre par son courage », comme Mirabeau, — un railleur pourtant, — qui trace dès le 24 juillet (rg* lettre à ses commettants) tout le stupéfiant canevas du mensonge : « Bon ordre dans la capitale ; prise étonnante de la Bastille, opérée en trois heures (Tassant, par des prodiges de valeur; révolution singulière, où l'on n'a vu ni soif du pillage ni férocité!!! »

Plusieurs contemporains, toutefois, murmurèrent quelques phrases, destinées à mettre la postérité en défiance. Un certain nombre de ces chroniqueurs, nous disent:

« La vérité est qu'il n'y eut ni véritable siège, ni véritable défense. » « La garnison n'a pour ainsi dire fait aucune résistance. » « La Bastille n'a pas été prise; les portes ont été ouvertes par la garnison. »

« On a pris la Bastille presque sans y songer. Les invalides ne firent feu qu'à leur corps défendant. »

L'admirable Dusaulx lui-même nous confie que ce n'est point par des canons, mais (c par la tête de Méduse » que la Bastille a été prise.

« Les défenseurs l'ont laissée tomber. Si dix hommes courageux avaient voulu la défendre, elle n'eût pas été prise. Nous prîmes cette place à notre insu. »

Un officier étranger qui se trouvait ce jour-là à Paris nous donne vivement le mot actuel, l'impression impartiale. « La place lui parut si calme intérieurement qu'il craîgnoit de voir arriver à chaque instant des secours étrangers... Il croyoit qu'on attendoit qu'eux pour repousser vigoureusement l'attaque des Parisiens ».

Les « héros », les « Brutus », les fils aînés de la Révolution, les Pères de la Patrie, les instituteurs du monde moderne, attaquaient des gens qui attendaient le lendemain pour se défendre. Encore,

pour les attaquer, se cachaient-ils si bien qu'ils ne voyaient plus leurs adversaires et qu'ils tiraient sur leurs amis.

Toutefois la Révolution commençait, elle n'était pas encore maîtresse. La bourgeoisie ouvrait la porte au Jacobinisme, il n'était pas encore tout-puissant La France n'avait pas tout perdu de ces instincts chevaleresques que la civilisation chrétienne avait travaillé à développer en elle et que la civilisation révolutionnaire allait s'efforcer de paralyser. Tout — nous avons donné quelques preuves — ne fut pas lâche, inepte et répugnant dans cette affaire. Le peuple de France eut quelques représentants de sa générosité. Elie, Hullin, Bonnemère, Tournay, le marquis de Pelleport , Dejean, firent de leur mieux pour sauver les victimes. Louis de Flue dit qu'il dut son salut aux efforts courageux de Ricart, le chevalier de l'Arquebuse. Ces victimes ne périrent pas sans courage. M. de Miray, arrivé à la porte de sa maison, se retourna, et avant de succomber, tua quelques-uns de ces fauves. M. de Launay, après avoir défendu sa forteresse comme un franc-maçon, mourut comme un soldat. Tandis qu'on le conduisait le long de la rue Saint- Antoine, reconnaissable qu'il était à sa tête nue, on le lardait de coups de pique, de sabre, de hallebarde. Un de ses voisins lui couvrit la tête en se découvrant luimême. Les lâches, voyant cette autre tête nue, lui adressèrent leurs coups. Launay alors se retourna, pour bien montrer qu'il était la victime et rendit le chapeau qui le protégeait. Cette générosité lui releva l'âme. Il finit en se défendant après avoir commencé en se rendant.

C'est un spectacle que nous montreront une grande partie des acteurs de la Révolution. Ils ont commencé par se rendre à elle, et ils finiront par vouloir se défendre contre elle. Seulement, pour eux, pour Mirabeau, pour Barnave, pour La Fayette, pour Dumouriez, pour mille autres, comme pour Launay, il était trop tard. La Révolution avançait toujours, écrasant tout pour arriver vers la populace où elle tend, sans se lasser.

La populace le sait bien. Les bourgeois politiques, philosophes et maçons qui s'imaginaient pouvoir domestiquer, pour l'unique usage de leur ambition, l'esprit révolutionnaire, avaient tort de compter sur le long aveuglement du peuple parisien. Il était heureux d'avoir pillé, cassé, brûlé, dominé au gré de sa fantaisie ; il était fier d'être appelé

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héroïque; mais Dusaulx, Moreau de Saint -Merry et les autres Électeurs essayaient en vain de lui persuader qu'il avait bien travaillé et qu'il pouvait s'en tenir là.

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