VI . L'ANCIEN RÉGIME
phrase, qui nous semble aujourd'hui risibie, résumait simplement une vérité historique.
L'absolutisme royal, en effet, avait son origine dans le fond du caractère national et dans le développement de Thistoire du pays. L'enthousiasme que les Français ont naturellement pour le chef dont ils croient avoir besoin, et les grands, les continuels services que les monarques rendirent au pays avaient créé à la longue cet absolutisme. Quand la Royauté cherchait à se comprendre philosophiquement, elle trouvait son image dans le pouvoir patriarcal du père de famille et sa consécration dans ce reflet d'en haut dont le Christianisme ne refuse pas d'orner le front des princes légitimes.
C'est là le Droit divin, dont on a fait un épouvantai! pour le dixneuvième siècle : la religion aidait l'obéissance à remonter jusqu'à Dieu pour la rendre moins pénible à un peuple naturellement fier ; et afin d'arrêter la mobilité de ce peuple généreux qu'elle a toujours particulièrement aimé, l'Église chrétienne détachait de son immortalité un lambeau de durée dont elle revêtait un pouvoir que l'expérience des siècles avait reconnu nécessaire à la France.
Mais si l'on est parvenu à faire du Droit divin l'épouvantail de nos contemporains, l'Ancien Régime ne pouvait éviter un traitement analogue. C'est encore aujourd'hui une sorte de croquemitaine légendaire' et effroyable. Nous cbnnaissons en effet l'ancienne société française moins que les mœurs des Romains.
Il devait en être ainsi :
Pendant le dix-huitième siècle la parole fut aux ennemis de cette société. Et quelle parole! La plus acérée, la plus véhémente qui fut jamais. On entendit d'abord les Philosophes, le plus puissant groupe de sceptiques que l'histoire ait montré; et il déclarait que tout ce qu'il voyait autour de lui était contraire à la raison; puis les Pamphlétaires, qui juraient que tout cela était ridicule; enfin les Jacobins, la plus effroyable nuée de destructeurs qu'on pût rêver; et ils proclamaient qu'il n'y avait rien dans les générations précédentes qui fut conforme à la vertu. Ainsi nous tenons des Philosophes, des Pamphlétaires et des Jacobins la plupart de nos renseignements sur la société du siècle dernier. Le nôtre, continuant le mouvement inauguré par ces trois groupes, continua naturellement l'attaque et il a
•L'ANCIEN RÉGIME vit
dû logiquement s'attacher à développer les raisons de la destruction où il s'acharnait.
Je ne paraîtrai pas sans doute passionné en disant que les petitsfils de Diderot, de Voltaire et du Père Duchesne nous ont fort assourdis depuis soixante ans. Ainsi la Révolution a persisté à parler de la société chrétienne avec cette haine enragée qu'on trouve souvent chez les vainqueurs, étonnés de leur triomphe, contre les vaincus qu'ils sentent instinctivement plus grands qu'eux.
C'est donc une question de sagesse pour les gens sincèrement amoureux de la vérité que de se défier de la plupart des idées courantes sur l'ancienne France. Que l'homme de bonne foi s'abstienne un instant du bruit des gazettes d'hier et d'aujourd'hui; qu'il se rappelle son grand-père ou sa grand'-mère ; qu'il laisse courir son imagination à la suite de quelque récit tombé de ces graves lèvres, raconté naïvement par quelque antique domestiqué ou relaté dans les correspondances de famille. Celui-là, qu'il soit fils de gentilhomme, de bourgeois ou de paysan, retrouvera ainsi un des coins du vrai tableau de l'Ancien Régime.
Quelle unité dans le mouvement général ! Quelle grave action agrémentée de mille épisodes joyeux ou héroïques ! Quelle pure et claire lumière venant du ciel, et comme tous les fronts s'y tournent aisément !
Sans doute l^on pensait encore un peu plus à la poésie et à la philosophie qu'à la science ! Mais, si l'esprit français produit à cette époque plus de fleurs que de fruits, comme on voit déjà les épis se former et les boutons fleurir !
Je ne cherche pas en ce moment à établir le bilan des biens et des maux, des vertus et des vices. Je réponds aux préjugés qui tiennent la société du dix-huitième siècle pour corrompue, informe, hors des voies directes- de la civilisation et de la raison, haïssable, en *un mot.
Quelle était l'idée dominante dans chaque classe ? Dans la noblesse, rhonneur; dans le clergé, la piété ; dans la bourgeoisie, le respect ; dans le peuple, la gaieté. Nous rencontrons dans les grands la bienveillance, la politesse, la générosité, l'amour des choses de l'esprit; chez les prêtres, outre la charité et la conviction ardente, une connaissance
VIII L'ANCIEN RÉGIME
parfaite des lettres et de la philosophie. Nous voyons ces mêmes lettres adorées par une bourgeoisie laborieuse, économe, méthodique et riche. Nous trouvons la classe immense des artisans et des paysans disciplinée, croyante, polie; elle aussi est généreuse et bienveillante, parce qu'elle n'est pas malheureuse sous cette discipline qui permettait, au milieu de l'harmonie générale, une diversité d'allures, une originalité de caractère aujourd'hui perdues... Non seulement
elle n'est pas malheureuse, mats dans son ensemble elle est heureuse parce qu'elle a, outre les espérances de l'autre vie, toutes les promesses de ce monde. Elle sait que ses enfants peuvent parvenir, non pas brusquement, mais sûrement, à la fortune la plus considérable, h la noblesse et aux places les plus élevées.
En effet, si dans cette société rien n'était d'un accès banal, tout pouvait s'ouvrir; il était possible à tous d'arriver en haut mais le chemin était lent et difficile pour presque tous. Ainsi avaït-on trouvé le moyen de laisser parvenir l'ambition vraiment forte et utile, et de désarmer, en les clouant à la médiocrité, les impuissants, les agités, les hâbleurs, les charlatans, tous ceux-là même que la société révolutionnaire émancipe pour en faire les guides, puis les tyrans de l'humanité.
Nous verrons plus tard quels défauts et quelles défaillances, en s'in-
L'ANCIEN RÉGIME
troduisant dans cette organisation, rendirent la Révolution possible. Mais, en résumé, la société monarchique et chrétienne de l'ancienne
Louis XVl.-quis'j
:l J'honniteié/Miis.Turgot éliil morju de U hiu ' des Finances, parce qu'il j aineiiait el protégeait i ennuagi J'espril. Il croyait tincèrement que I»
France était une union de classes diverses où tout était combiné pour empêcher chaque classe de détester sa voisine. Ici encore, nous trouvons une organisation exactement différente des combinaisons sociales de la politique révolutionnaire qui découle du principe purement animal
Franck réïolot. — Livr, b.
L'ANCIEN RÉGIME
renfermé dans la formule scientifique : le combat pour la vie. Du reste, la Révolution est là pour nous éclairer complètement sur l'ancienne société. Les mathématiciens disent qu*à toute opération il y a une preuve. La Révolution fournît la preuve de l'Ancien Régime : si les gentilshommes eussent été vils, elle ne les eût pas tués, elle en eût fait ses janissaires; si les prêtres eussent été corrompus, elle ne les eût pas persécutés, elle en eût fait ses aumôniers; si les grands bourgeois eussent été stupides, elle ne les eût pas suspectés, elle en eût fait ses amis; si les paysans eussent été dépravés, elle ne les eût pas terrorisés, ils fussent devenus ses enfants. Chacune de ses insultes s'adresse à une vertu, chacun de ses coups vise un honnête homme ; la fureur de ses injures prouve la vigueur des vertus de l'ancienne France, comme les flots de sang versé prouvent la masse d'honnêtes gens. On peut compter le nombre des têtes tombées ou marquées, on aura la somme des qualités sociales de nos pères.
Il y a une autre sorte de preuve. Celle-ci est faite par cette masse de nos contemporains qui, détestant la Terreur tout autant que l'Ancien Régime, entrent en extase en 1789 et en sortent en 1793. Quels étaient donc ces héros de 89 ? Mais des hommes élevés par l'Ancien Régime, ayant dans leurs veines le sang, dans leur âme la chaleur, dans leurs cerveaux la lumière qu'avait pu leur donner la vieille société française , avec ses principes, ses traditions, son éducation. A qui les vertueux devaient-ils leur vertu, les intelligents leur esprit, hs enthousiastes leur ardeur ? Mais à la société monarchique et chrétienne qui avait formé leurs pères et eux-mêmes.
La Révolution puisa ardemment dans le trésor amassé par tous les siècles précédents; elle ne fut d'abord que l'Ancien Régime pris de fièvre. Quand elle eut dépensé les économies intellectuelles et morales de l'ancienne société, tué les qualités, exterminé les hommes de la vieille France, elle devint elle-même, elle employa ses propres principes, ses homme?, et elle fut... la Terreur.
Le patriotisme résista plus longtemps sans doute : il avait été Tœuvre chère à la Royauté française; il avait travaillé quinze siècles à réaliser Tunité de la patrie; et il était une nouvelle appellation de l'antique honneur. Mais les pères nourriciers de la Révolution, les philosophistes, y avaient déjà porté atteinte en mettant les
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i- L'ANCIEN RÉGIME * xi
Prussiens, les Russes, les Chinois au-dessus des Welches, et l'on a pu voir dans ces derniers temps ce que les révolutionnaires ont fait de ce patriotisme et combien au fond ils le méprisent.
Nous avons d'autres preuves des grandes et sages qualités de r Ancien Régime, car si les pamphlétaires ont pu, à force de railleries, corrompre Topinîon française, ils^ n'avaient j>u étouffer les voix du dehors. A l'étranger, on rendait à la France la justice que ses enfants lui refusaient. Burke, écrasant sous son puissant et sagace esprit ses préjugés anglais et protestants, nous a parlé iijipartialement des nos pères : a De mes meilleures observatiorts comparées aux plus sagaces remarques d'autrui, il en résulte, dit-il, que la noblesse française est composée en grande partie d'hommes d'un haut esprit et d'un sentiment délicat de l'honneur, soit qu'ils pensent à leur propre dignité, soit à la considération générale de leur caste avec une sévérité que je n'ai remarquée en .aucune autre contrée.
« Ils étaient suffisamment bien élevés et très obligeants, humains et hospitaliers, d'un esprit franc et ouvert, montrant dans leur conversation une sorte de bon ton militaire et une connaissance raisonnable de la littérature, surtout des auteurs français.
(( Dans leurs relations avec leurs inférieurs, je les ai trouvés bons, avec une nuance de familiarité plus accentuée qu'on ne peut la remarquer chez nous. Quant à battre quelqu'un , même du rang le plus abject, c'était une chose en quelque sorte inconnue et qui eût été considérée comme vilaine. »
C'est ainsi que le plus pénétrant et le plus désintéressé des hommes, celui qu'une longue expérience de l'humanité vue de haut et sous un large horizon , celui qu'une longue pratique des voyages et du maniement des affaires peuvent faire considérer comme le plus sage des observateurs ; c'est ainsi qu'il nous peint la première classe de la société française, les gens de qualité.
C'était la pire pourtant, car elle renfermait le monde des courtisans, et les noms de Lauzun, de Lauraguais, de Richelieu, viennent vite à l'esprit. Sans doute leur débauche était plus brillante que celle des jeunes bourgeois d'aujourd'hui, leur impiété était plus spirituelle que celle des faubouriens d'aujourd'hui. Mais étaient-elles plus criminelles? Étaient-elles aussi répandues? N'est-ce pas parce qu'elles
311 L'ANCIEN RÉGIME
furent moins ineptes et moins malpropres qu'elles furent si remarquées ?
C'est bien en effet parce qu'elles furent en plus grand contraste avec l'ensemble de la société française, que les contemporatfts et les historiens en étaient tellement frappés. La Révolution, d'ailleurs, aurait grand tort de trop accabler les courtisans, car plusieurs d'entre •eux furent ses parrains, et c'est dans la partie la plus corrompue de la cour que les philosophistes commencèrent à trouver leurs amis et leurs protecteurs.
Mais elle était loin d'être toute corrompue. Les faits donnent raison au jugement de Burke. Les gens de qualité sont autant représentés par le maréchal de Mouchy que par le maréchal de Richelieu.
Celui-ci est fort connu ; l'autre, comme s'il eût dû être jusqu'au bout le symbole de la noblesse du dix-huitième siècle, ne se révéla bien qu\\ sa mort. On le savait brave, vertueux, intelligent, mais à cause de cela il fût resté obscur, perdu dans la masse de ses pareils, les grands seigneurs sages et fidèles, sans la Révolution. Elle lui permit de dire en mourant quelques mots que l'histoire a recueillis, et qui, -en éclairant sa vie, firent la lumière sur son voisinage.
On le vint prendre au Luxembourg, où il était prisonnier; il était accusé d'avoir donné l'aumône à quelques pauvres diables que la République n'aimait pas. On le vint donc prendre. Il se. mit tranquillement en chemin pour la guillotine. Il recommanda seulement •qu'on fît peu de bruit pour ne pas réveiller la maréchale, emprisonnée comme lui, et qui était malade. Ils tournaient l'un et l'autre autour de quatre-vingts ans.
« Mais, cria le geôlier, il faut qu'elle vienne aussi. Elle est sur la liste, je vais la faire descendre. — N'en faites rien, dit vivement le maréchal; puisqu'il faut qu'elle vienne, c'est moi qui l'avertirai. » Il alla éveiller sa femme et il lui dit : <t Madame, il faut venir au tribunal révolutionnaire. Dieu le veut. Adorons ses desseins. Vous êtes chrétienne. Je pars avec vous et je ne vous quitterai point. » Quelques détenus les aperçurent. L'un d'eux, voyant cette grande vieillesse et ces visages vénérables, cria : « Courage ! maréchal. » M. de Noailles- Mouchy s'arrêta un instant et répondit avec gravité : « A quinze ans j'ai monté à l'assaut pour mon Roi, à près de quatre-vingts ans je monterai à Téchafaud pour mon Dieu. )>
L'ANCIEN RÉGIME xiii
Voilà bien Tancienne société française monarchique et chrétienne, avec sa foi sereine, sa délicatesse tendre, sa philosophie simple et profonde, son amour de Dieu et de la patrie, et son vif esprit.
Si ces deux phrases du maréchal nous fussent venues du latin, elles seraient classiques; et quelle admiration n'exciteraient-elles pas en faveur de la société qui a nourri de tels personnages I
Qui prendrai-je dans la seconde classe de la noblesse qu'on nommait les gens de condition ? Je songe à ce gros reproche qu'on fait à l'Ancien Régime et qui est d'avoir diminué la tendresse paternelle. Nous retrouvons ici ce même aveuglement d'historiens, qui prennent le singulier non pas seulement pour le pluriel, mais pour le tout. On peut signaler, il est vrai, dans quelques gens de noblesse une tendance à préférer la race k là famille. Mais elle est incomparablement moins générale et moins redoutable à la sociétés, que n'est aujourd'hui le vice propre à la démocratie révolutionnée, vice qui conseille de préférer Vindividu à la famille. Cette tendance d'ailleurs n'avait, en aucune façon, atteint l'ensemble de la société.
Je songe donc aux vertus de, famille et je vois M. de LoizeroUes. Il est à Saint- Lazare avec son fils. Le fils est appelé au tribunal révolutionnaire. Il dort au moment où le geôlier vient faire l'appel. Son père se présente. Le tribunal, à qui il importait seulement de tuer un homme, ne s'aperçoit m^me pas de la substitution, et LoizeroUes est guillotiné.
Si ce père songe à sa race , quelle grandeur ! s'il a songé à son fils, quelle tendresse! Si ce fait-là, aussi, eût été rapporté par Tite- Live, que d'amplifications n'eût-il pas coûté à la jeunesse française et comme on l'engagerait à admirer la société qui produit de pareils hommes !
Je me rappelle, dans ce même rang, le lieutenant civil du Chàtelet Angrand d'Alleray. On l'accusait d'avoir fait passer des secours à un de ses enfants émigrés. — « Peut-être, lui dit l'accusateur public (à qui il avait rendu de grands services et qui lui avait fait dire que, s'il voulait faire un mensonge, il le sauverait), ignoriez- vous les lois de la République qui interdisent tout rapport avec les émigrés ? — Je les connaissais, répondit M. d'Alleray, mais c'était mon fils. Les lois de la nature passent avant celles de la République. » C'était un
XIV L'ANCIEN RÉGIME
crime révolutionnaire que cette vérité fondamentale de Thumanité. II fut guillotiné.
J'arrive à cette partie de la noblesse qu*on nommait les anoblis; — et ils étaient nombreux, puisqu'il y avait quatre mille places qui anoblissaient. — Le greffier en chef du Parlement comparut devant le tribunal révolutionnaire, qui se réunissait dans la salle des séances de rancienne Grand*Chambre. — « Vous connaissez cet endroit-ci ? dit le président en ricanant. — C'est le lieu où, pendant quarante ans, Je vis la justice condamner les criminels, et où je vois aujourd'hui le crime condamner l'innocence. »
Je revois bien clairement encore une autre scène. C'était après la loi de floréal an II, qui avait proscrit les nobles en masse. On en avait parqué un grand nombre dans les villages de^ environs de Paris. C'était un garde-manger que la Révolution établissait là. Barère donnait des audiences publiques dans sa maison de la rue Saint- Honoré. Un jour, il vit entrer un citoyen décemment vêtu : — « Qui es-tu? que me veux-tu? — Je suis fils d'un échevin de Paris, c*est-à-dire noble. On ne m'a pas inscrit sur les listes de proscription, je viens m'en plaindre. — Bon, tu es fou. Tant mieux pour toi. Tienstoi en paix, répondit Barère, qui était plus lâche que féroce ; la petite et toute moderne noblesse n'efifraye pas la République. — Vous vous trompez, je suis moins qualifié, mais aussi noble que tout autre noble de France. — Soit, va-t'en, laisse-moi en paix, on te rangera parmi les lettrés et tu resteras à Paris. — ^ Non, Monsieur, je ne suis point homme de lettres; je suis, je vous le repète, fils d'échevin. J'ai été fier de mon privilège quand il portait honneur ; maintenant, il y a danger, je le réclame. Je veux livrer à mon fils le bien qne mon père m'a légué. J'offre ma vie pour ne pas laisser amoindrir l'honneur paternel. »
J'ai pris ces traits entre mille autres qui montrent comment le catholicisme avait saturé l'âme de la France de tous les éléments de la grandeur morale. Si, après avoir observé l'homme, j'interroge la femme, je puis dire que la matrone romaine, dans ses types les plus parfaits, n'a rien qui approche de la chrétienne beauté de la dame que la Révolution a voulu exterminer.
C'est encore à l'époque de la Terreur que j'emprunte mes souvenirs, parce que c'est le fond sombre d'où se détachent plus
Tr
L'ANCIEN RÉGIME xv
nettement les traits de TAncien Régime. Je choisis la princesse de Monaco, justement parce que la médisance ne Ta pas épargnée. La loi révolutionnaire promettait un sursis à. celles des femmes condamnées qui seraient grosses. M'"° de Monaco déclare qu'elle Test. Elle échappe à Téchafaud. Le lendemain, elle écrit à Fouquier-Tinville qu'elle a regret c< d'avoir sali ses lèvres par un mensonge ». Pourquoi l'avait-elle fait ? La pauvre femme pensait à ses filles , elle n'avait rien à leur laisser, elle songea à leur envoyer sa belle chevelure. Elle avait voulu gagner un jour pour pouvoir la couper elle-même. « Je ne veux pas leur donner mes cheveux coupés par la main du bourreau. Cest le seul legs que je puisse laisser à mes enfants. Je veux qu'il soit pur. » a^t'i *
Voilà le sentiment de Thonneur qui revient toujours à ces âmes, ^i'. / c<^'s même quand il a un instant hésité, et voilà la délicate tendresse de la mère. Voici la tendresëe de l'épouse: - * \-* * ■
Le vieux colonel de Lavergne-Montlaurier va être appelé au tri- >
bunal révolutionnaire. II est malade, presque au bout de ses forces. Il ne comprend rien, n'entend rien. Sa femme va au comité de Sûreté générale demander un sursis, afin que son mari puisse répondre â l'accusation. On se moque d'elle. Elle se rappelle qu'elle a jadis rencontré Dumas, aujourd'hui vice-président du tribunal. Elle va le voir, expose sa demande. Celui-ci connaissait la bonne société, à peu près comme nos gazetiers révolutionnaires la connaissent aujourd'hui, par les pamphlets des Morande et les propos des laquais lettrés. — (c Eh quoi I citoj^enne, lui dit-il en ricanant, tu te plains, toi jeune et belle, que nous voulions te débarrasser d'un vieux mari infirme. Remercie-moi plutôt. Tu pourras faire le bonheur de quelque autre plus agréable. — Misérable, s'écrie M"* de Lavergne, je regrette de t'avoir demandé une grâce. J'irai au tribunal, tu sauras si j'ai mérité l'injure que tu me fais. » Elle y alla. Quand M. de Lavergne fut condamné, elle cria : Vive le Roi! On la condamna à son tour. Elle put monter dans la même charrette que son mari. Celui-ci était tellement malade, qu'on fut obligé de le coucher sur la paille du tombereau. Au moins la tête, secouée par les cahots, pouvait s'appuyer sur les pieds de sa femme. Il était impossible à celle-ci de l'aider davantage, elle avait les mains liées derrière le dos. Mais ils purent s'embrasser au pied de l'échafaud.
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XVI L'ANCIEN RÉGIME i, ^
' Nous avons vu la mère e: l'épouse, regardons la fille. Dans la prison du Luxembourg, il y avait une famille de Malézy, qui se composait du père, de la mère et de deux filles : trois de ces quatre personnes avaient reçu leur acte d'accusation; l'aînée des filles qui ne l'avait pas eu se désespérait. L'acte arrive enfin. — "Ah! maman, s'écrie-t-elle en sautant de joie comme un enfant, nous mourrons ensemble. ■> En etfet, les deux jeunes filles allèrent à l'échafaud comme
COSTDMES DE [789-1790
à une partie de plaisir; et la plus jeune, essayant de se rapprocher de son père, sur la charrette, lui disait : — « Mon bon père, je me serrerai ' tant contre vous, qui êtes si honnête homme, que Dieu me laissera passer malgré mes fautes. «
Il faut finir. Mais que l'on jette encore un regard sur cette charrette qui, en Thermidor, va de la Conciergerie à la guillotine dressée à la barrière du Trône- Renversé. Elle porte la triple personnification de la grande dame : la maréchale de Noailles, la duchesse d'Ayen sa fille, et la vicomtesse de Noailles sa petite-fille. A quoi pense-t-elle cette grande dame en trois personnes, qui s'en va mourir violemment, injustement, d'un supplice ignominieux? La vicomtesse de Noailles va nous le dire. Maudit-elle l'injustice ? raille-t-el)e la bassesse des
L'ANCIEN RÉGIME
juges qui l'ont condamnée, la populace qui es des rires et des huées ? Non; et cela est d'un
HADAHR ROYALE ET LE DAtlP
t-elle à tous ces biens, à tous ces honneurs, glorieuse qu'elle menait et qu'on lui enlève < Non; et cela est d'un ferme courage. Elle p< pour les encourager à mourir avec sérénité. (
XVIII L'ANCIEN RÉGIME
et Ton cite comme des héros plusieurs philosophes qui, dans le cours des siècles, en firent autant. Mais ceux-ci encourageaient leurs disciples, leurs complices, et parce qu'ils craignaient d'être déshonorés par la faiblesse de ces compagnons. M"' de Noailles ajoute une nuance de sublime à cet héroïsme : elle a auprès d'elle un jeune homme, elle ne le connaît pas; c'est quelque valet peut-être, c'est le fils ou le frère de l'homme qui les a dénoncés ! QuMmporte, elle pense à lui, non à elle. Elle lui parle de Dieu, le seul consolateur du désespoir. Elle a le pied sur la première marche de l'échafaud, elle entend son compagnon, qui ne peut se résoudre à mourir si jeune et violemment, murmurer quelque blasphème; elle se retourne. Dumas, le président du tribunal révolutionnaire, ou Bachaumont, ou Grimm, ou Morande, s'ils eussent été là, eussent persuadé aux historiens d'aujourd'hui qu'elle se retournait parce que ce jeune homme était joli garçon. Elle se retourne donc, avec un regard rempli d'un sentiment inefiTable, et lui dit d'un ton suppliant: << En grâce. Monsieur, dites: Pardon, mon Dieu. »
Cela vous mène loin de la marquise qu'aimait Voltaire et de la duchesse qu'inventait Crébillon fils. Cette marquise exista sans doute, nous la connaissons bien, et nous savons qu'elle fut assez avilie pour mériter d'être aimée par Voltaire; et cette duchesse ne fut pas inventée de toute pièce. Je le sais fort bien aussi. Mais cette marquise voltairienne et cette duchesse crébillonesque représentent l'ancienne société comme les ivrognes qui hurlent dans les rues de Paris, le dimanche soir, constituent la grande ville. Ils crient et ils chantent, et c'est eux qu'on entend. Mais il y a autre chose à Paris.
On nous a donc signalé comme les modèles du temps passé ceux qui en représentent seulement l'ivresse. Les autres se taisaient ou parlaient à demi-voix, comme on se tait ou comme on parle au foyer domestique, dans le mouvement de la vie journalière, du travail habituel ou du plaisir régulier. L'histoire ne les entendait pas. Quand on les força à sortir de cette existence, muette pour la chronique, ils dévoilèrent ce qu'ils étaient et, avec eux, ce qu'était véritablement la haute société.
On ne nous a montré à la tête de cette société que Louis XV. Il est équitable de regarder Louis XVI, beaucoup plus vertueux que l'autre ne
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L'ANCIEN RÉGIME xit
fut vicieux; et il devait sa vertu à l'éducation, qui est la volonté précise et nettement formulée de toute société. Il faut voir encore comme expression de la volonté froide, réfléchie, de TAncien Régime, Téducation qui fit M"' Elisabeth, qui fit Louise-Adélaïde de Gondé, et tant d'autres princesses.
Est-ce seulement comme corrompue, non, c'est aussi comme insolente que cette société nous est présentée par les pamphlets de jadis et les préjugés d'aujourd'hui; et ce reproche est beaucoup plus considérable aux yeux des Français, plus naturellement amoureux d'égalité que de vertu. Mais c'est justement cette vanité naturelle à la nation française qui eût rendu dès longtemps l'Ancien Régime intolérable et intoléré, s'il n'eût racheté ses privilèges par ces qualités que Bu rke constatait, par la bienveillance, la charité grande et affectueuse, par la politesse exquise.
Les diverses classes n'étaient pas séparées. Je ne parle pas de la magistrature et du clergé, par où les hommes de la naissance la plus infime gagnaient sans délai la considération des nobles les plus orgueilleux; non pas des financiers, parfois fils de laquais, qui violentaient cette considération à force de luxe; non pas des charges communales, qui donnaient non seulement cette considération, mais les titres et les privilèges. Je parle du talent personnel qui élevait jusqu'au plus haut point de l'estime. C'est un voyageur étranger qui nous dit encore: « Le commerce des hommes de lettres et des savants avec les grands est sinon sur le pied de l'égalité, du moins plein de dignité. Les gens du plus haut rang se tiennent au courant de la science et de la littérature, et envient la gloire qu'elles donnent. »
D'autres voyageurs nous amènent devant les gentilshommes et les paysans dansant ensemble aux bonnes fêtes avec tous les signes de la cordialité parfaite. D'autres chroniqueurs plus graves nous montrent les seigneurs des paroisses fondant des écoles, à condition que leurs fils y seraient élevés gratuitement sur les mêmes bancs que les enfants des j paysans. Ces aimables gentilshommes et ces enfants nobles oubliaient-ils
' complètement qu'ils n'étaient pas des paysans? Je suis persuadé que
I non. Mais quel est le banquier d'aujourd'hui qui oublie qu'il n'est
j pas commis ? Quel est le contremaître qui oublie qu'il n'est pas ouvrier ?
I On a trop confondu, en jugeant le gouvernement d'autrefois, la préro-
i gative avec le pouvoir, et on n'a pas cherché les réalités sous les for-
XX L'ANCIEN RÉGIME
malités. Ainsi un magistrat n'aurait pu dans aucune circonstance être admis à présenter un mouchoir au Roi, mais il discutait librement ses ordres les plus précis; par contre, dans une séance royale du parlement, c'était un fils de bourgeois, un petit-fils de laboureur qui prenait le pas sur les ducs et pairs, si ce petit-fils de paysan était doyen des conseillers. Ainsi encore, le chancelier de France n'eût été admis, sous aucun prétexte, à dîner à la table du Roi ; mais il était le chef de la magistrature française, le premier, non pas seulement au parlement, mais au Conseil d'État, et il était de tradition qu'il fût un bourgeois. On devine qu'il y avait nécessairement échange de bienveillance dans ces classes aussi mêlées, et où le pouvoir était ainsi partagé dans la pratique; échange de cordialité dans un peuple que sa religion poussait certainement à la charité, au respect du droit acquis, c'est-à-dire à la recherche de l'estime publique. Un contemporain nous fournit une observation curieuse : « Vis-à-vis d'un inférieur dont ils n'attendaient rien, l'embarras des grands va jusqu'à la confusion : ne voulant pas lâcher une expression rude qui peut-être blesserait, mais craignant de hasarder une politesse que peut-être ils ne doivent pas, ils préfèrent prononcer des mots sans signification, ou qui n'ont nul rapport au temps où ils les prononcent, comme de souhaiter le bonsoir à neuf heures du matin. »
Nous voici loin de cette insolence aristocratique, cynique, égoïste et débauchée, que l'on nous donne comme la couleur du dix-huitième siècle.
Une telle effronterie d'égoïsme était incompatible avec l'Ancien Régime. Si l'on veut me suivre un instant à Versailles, je crois qu'on le comprendra.
Nous sommes au Jeudi saint, on vient de psalmodier l'absoute et de donner le sermon. L'absoute a demandé à Dieu d'avoir pitié des rois qui sont morts, le sermon a parlé au roi vivant des souffrances que le Fils de Dieu a endurées pour sauver Tâme des mendiants comme l'âme des princes. Ce roi, devant qui on parle, est le plus puissant monarque du monde; il est, en principe, le maître absolu de la plus illustre nation de l'univers. Voilà qui peut pousser à l'orgueil démesuré et ce roi et tous ceux qu'il a admis au partage de son pouvoir.
Ce roi se lève. Il va s'agenouiller devant un pauvre, devant douze
L'ANCIEN RÉGIME xxi
pauvres, il leur lave les pieds. Puis, avec toute la pompe de la majesté souveraine, il s'avance escorté de ses douze pauvres. Derrière lui vient le grand'maître de sa maison, un prince du sang, puis la foule de ses maîtres d'hôtel, des grands seigneurs. Ils escortent les pauvres. Viennent l e dauphin, tous les fils du roi, tous les princes du sang, tous les représentants des grandes races françaises. Ils sont les serviteurs de ces pauvres, ils portent chacun un plat, et ils vont les servir à table. Le roi, au lieu de partager sa tyrannie entre les grands seigneurs, leur partageait son humilité, sa foi, sa charité.
La leçon était vaine parfois, et elle frappait un débauché ou un impie. Mais elle était immortelle, et l'impie passait et le débauché se sentait pris par elle, quand elle lui parlait entre deux douleurs. Il redevenait humble, charitable et pur.
La foi, c'était là la force première. Aussi le clergé fut-il plus calomnié encore que les grands seigneurs. Il se défend mieux encore que la noblesse. Car c'est bien sa vertu, son zèle, sa puissance socialisante^ si je puis dire, que la Révolution prouvera par la fureur des coups qu'elle frappera sur lui. Elles les fera passer devant elle, tous, un à un, enchaînés, les chefs de cette Église de France, qu'elle déclarait violente, gangrenée, stupide, incrédule ou même féroce, tous ces évêques qu'elle disait libertins, tous ces religieux qu'elle jurait révoltés de leur esclavage, ces prêtres proclamés débauchés ou lâches, ces religieuses qu'elle tenait pour infâmes ou martyrisées. Regardons-les passer devant la Révolution et nous compterons ceux qui courberont la tête, ceux qu'elle effrayera, ceux qu'elle achètera.
Que je voudrais pouvoir dessiner quelques-uns de ces portraits vénérables et doux, quelques-unes de ces figures souriantes et graves, pleines à la fois de la candeur des vieux âges et de cette finesse du siècle qu'elles émoussaient en une bonhomie délicieuse, d'une expression presque touchante! En voyageant à travers ce siècle, combien n'en ai-je pas rencontré ou deviné, de ces âmes que la pureté et la bonté gardaient dans la naïveté de l'adolescence, tout en leur permettant d'acquérir l'expérience sagace du profond moraliste; de ces cerveaux qui se meublaient des rayons de la poésie la plus parfaite, des maximes les plus élevées de la théologie et de la philosophie, ou bien qui s'absorbaient dans la passion de la science ou des belles-lettres, sans rien perdre de la foi
XXII L'ANCIEN RÉGIME
et de la sagesse! Que j*en ai vu surtout, de ces physionomies patriarcales où se reflétait l'expression sereine de Tautorité paternelle incontestée, de Taffection bénie, de la charité toujours active.
Mais pourtant cette immoralité, si souvent proclamée , dii clergé de l'Ancien Régime n'existe-t-elle pas?
Sur ce chef j'ai interrogé des gens, non pas précisément de la meilleure compagnie, mais qui étaient bien renseignés. Je veux parler des inspecteurs de la police des mœurs, sous M. de Sartines. Je prends Tannée 1761, à la pire période de la corruption du dixhuitième siècle. Combien nous signalaient-ils, dans le clergé de Paris, si nombreux, si riche, si tenté d'impiété et de débauche par l'Encyclopédie, combien nous citent-ils de prêtres libertins ? Cinq, dont un religieux. Je ne veux certes pas dire que ces cinq-là représentaient toutes les faiblesses du clergé parisien , je dis qu'ils en étaient toute l'impudeur; et, tout en constatant que le clergé d'aujourd'hui est moralement supérieur, je puis ajouter que l'ancien clergé a été furieusement calomnié.
La magistrature et le peuple de l'Ancien Régime ont gardé meilleure renommée que la noblesse et le clergé. Pourquoi les a-t-on moins maltraités ? C'est que les plus ardents pamphlétaires étaient des bourgeois.
On ne fait donc pas trop de difficulté pour reconnaître que les classes non privilégiées avaient les qualités sur lesquelles on fonde solidement les sociétés vivaces. Elles possédaient toutes deux ce que nous n'avons plus, la famille. Elles avaient surtout l'instinct de cette vérité, fort obscure pour nous, à savoir que la suprême fermeté n'est pas dans le commandement, mais dans Vobéissance^ et que les peuples les plus mâles sont les plus pieux. Aussi avait-on dans la bourgeoisie le père respecté, l'épouse fidèle, le fils docile jusqu'à sa maturité, et la fille modeste.
Ainsi encore, conservions-nous des pratiques que l'on eût crues perdues dans le lointain du Moyen Age : c'était l'usage en province, pour les femmes de la plus haute bourgeoisie , de prendre après le dîner leur rouet, et chez tous les honnêtes gens de lire en famille, les dimanches et fêtes, un chapitre de la Bible et chaque soir un morceau de quelque livre de piété.
L'ANCIEN RÉGIME xxiii
On fait un grand reproche à la bonne bourgeoisie de la vénalité des offices. Elle n'était pas une conséquence essentielle de l'institut monarchique. D'ailleurs, on confond trop vénalité et corruption. Nous ne voyons pas que les notaires, les avocats à la Cour de cassation, les greffiers d'aujourd'hui, soient destinés à être plus probes et plus experts quand la faveur préfectorale donnera leurs charges au lieu de p ermettre de les acheter. On en jugeait ainsi jadis. Un étranger écrivait, en 1784 : « Les charges de magistrature se payent un prix tel que tous les émoluments, en y comprenant les épices, rapportent 3 pour 100 du prix de la charge, quend l'intérêt habituel est de 5 pour cent. De sorte que les juges, en France, donnent 2 pour cent pour dépenser leur temps et leur peine en faveur du pays. » L'étranger qui faisait ce raisonnement, c'est Franklin, qui ne passe pas pour un homme imbu des préjugés de l'Ancien Régime.
Un voyageur encore résume sur un autre point l'impression que produisait tout d'abord l'aspect du peuple français : « Ce qui m'a frappé, comme cela frappait tous les étrangers, c'était la propreté des auberges, la probité des hôteliers, la promptitude du service, l'air modeste de la personne qui sert à table. » Qu'on généralise cette observation de détail, on aura le prolétariat français que l'Ancien Régime avait su rendre à la fois docile et digne, poli et tenace au droit.
Nous avons indiqué d'un trait rapide la physionomie morale des quatre classes constitutives de l'ancienne société, nous allons établir quelle est sa situation économique aux abords de la Révolution.