‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 62 sur 112 · LIEU DE SA NAISSANCE · texte numérisé non relu

LIEU DE SA NAISSANCE

Brissot, Vergniaud, Petion, le vertueux Roland, ne se décidèrent pas immédiatement. Ce dernier l'avoue en son verbiage odieusement solennel : « Il a commencé par croire, déclare-t-il dans le rapport officiel, que c'était le désespoir de l'indignation d'un >peuple frémissant qui juge que la loi n'a pas exterminé les prisonniers assez vite. » Voilà bien la monstrueuse pensée qui rampait dans les cerveaux révolutionnaires, et Louvet, Carra, Gorsas, dans leurs' journaux, témoignent sans doute de l'indignation, mais c'est contre les prisonniers égorgés. Ce que les hommes ^^e la grande bourgeoisie révolutionnaire avouent, l'orateur de la petite bourgeoise, Prudhomme, le proclame. n Si les tribunaux n'eussent pas acquitté cet individu, écrit-il, à propos de l'assassinat de l'abbé de Langoiran ( Bordeaux, juillet 92), le peuple n'eût pas été obligé de !e faire périr. » C'était clair : les tribunaux devaient condamner des innocents, sinon, le peuple, représenté par cinquante sacripants, avait le droit de les assassiner!

LA JUSTICE 4o5

Les uns et les autres avaient souri aux mille épisodes des massacres qui, à Paris et en province, avaient, depuis 1788, précédé le massacre triomphal de 92. C'était pour eux la preuve que Tesprît révolutionnaire était puissant, et l'annonce de leur futur avènement au pouvoir. Ils en étaient encore là au commencement de septembre 92.

Mais quand, tous les détails de l'affaire étant connus, on sut qu'elle avait été préparée par la pire partie de la commune insurrectionnelle du 10 août, sous la direction de Sergent, qui escamotait les bijoux, et de ses amis qui prenaient le reste; quand on sut que les massacreurs n'étaient que trois cents, dont deux cents coupe-jarrets, ramassés dans les ruisseaux et travaillant le cadavre à tant par jour, avec un supplément de deux jours de massacre pour faire une somme ronde ; quand on sut que le tribunal improvisé par Maillard, un clerc d'huissier condamné comme filou, se composait de douze escrocs avérés, alors les grands bourgeois de la Révolution eurent une vision. Ils comprirent que la justice du peuple pourrait bien un jour voir en eux des scélérats aussi condamnables que les aristocrates de l'Abbaye ou des Carmes. Ils jugèrent le moment venu de montrer de l'indignation.

Ils avaient applaudi Prudhomme disant : « Si l'un des bons patriotes éprouve le moindre accident, le peuple prendra la tête de Maury et de sa clique. » Ils l'avaient applaudi, félicitant le peuple d'avoir condamné le libraire Gattey à faire amende honorable sous peine de mort, et à voir ses brochures et livres aristocrates brûlés sur le parvis Notre-Dame. Mais ils commencèrent à le trouver inepte quand il dit à propos des journées de Septembre : « Le peuple,^ ici comme toujours, s'est montré bon et généreux, il a épargne M. Journiac Saint-Méard. » Il avait assassiné deux mille innocents, mais il avait épargné le deux mille et unième, donc il était bon et généreux ? Ils découvrirent alors que Prudhomme était un imbécile.

Ils le trouvèrent décidément odieux, quand il disait en octobre : « Il y a eu le 7 de ce mois, vers neuf heures du matin, un rassemblement de quatre cents personnes. Ils se sont rendus à la prison Saint- Joseph, ils se sont fait livrer deux aristocrates, qu'ils ont expédiés dans l'autre monde. Après quoi chacun est rentré chez soi, avec le calme qui convient à la justice. »

4o6 LA MORALE

Mais Prudhomine n'avait pas changé. Eux seuls quittaient la voie droite de la logique révolutionnaire. On le leur montra bien. Ils furent anéantis; tandis que « s'être fortement prononcé en Septembre» devint un honneur. Les Travaillleurs de septembre rejetèrent bientôt dans Tombre les Vainqueurs de la Bastille et les Héros du lo août, A ceux qui persistèrent à les trouver criminels, les docteurs, comme Santerre, répondirent : « Pouvez-vous leur reprocher d'avoir pris seulement une allumette chez un épicier ? » La justice était satisfaite, ainsi que la morale, dès qu'on n'avait pas volé dans les boutiques. Il est vrai que les sans-culottes avaient parfois des regrets. Ils revenaient dans les boutiques, appelant les houûqmtvs accapareurs^ et leur prenaient tout, les allumettes comme le reste.

La justice populaire de la Révolution se montre partout la même. Raffiner la cruauté avec une satisfaction voluptueuse, c'est là le premier signe caractéristique qu'elle montre. Il y en a un autre. On dirait que, comme les fauves broient plus passionnément les chairs tendres, elle persécute plus haineusement les âmes délicates et pures, Tenfant comme le prêtre.

Ces bons bourgeois révolutionnaires de Saint-Florent-le- Vieil, qui se jettent sur un jeune vicaire , lui arrachent les ongles , lui coupent les mains, les bras, les jambes, sont bien les frères des massacreurs de Paris. Quel crime avait commis ce vicaire? Mais le même que les prêtres enfermés aux Carmes. Il avait répondu tranquillement à toutes les questions qu'on lui posait : « Je suis prêtre catholique. Je ne puis trahir ma foi. »

Voilà, à un autre bout de la France, dans le Vivarais, un bon garde national d'une honnête bourgade. Le garde national se nomme Puaux et la bourgade Vallon, l'un et l'autre de bonne renommée. La Révolution arrive. Vallon s'ensanglante et Puaux devient féroce. On a arrêté quelques braves gens qui s'étaient défendus, trop maladroitement, contre la tyrannie jacobine. Puaux, le bon garde national, devient méconnaissable. Il écrit à de non moins paisibles municipaux de ses amis :

« Nos chefs demandaient qu'on livrât ces rebelles à la justice. Nous avons tous crié comme des diables (il le reconnaît): « Point de justice « (il l'avoue encore)! Point de prison! La mort I » J'ai aidé à les mener. Ils ont été tués de la belle manière. On les a décollés. Nous avons

leurs têtes, qu'on a promenées par la ville ! Jamais exécution plus agréable!! ! »

Puaux a leurs têtes. C'est un trésor et un bonheur. On a cassé les bras, les genoux des prisonniers, on a labouré leur chair, on a scié leur cou. Jamais exécution plus agréable! C'est bien le cri de la bête révolutionnaire, de quelque patois qu'elle se serve.

Mais laissons la parole à un vaillant descendant de ces victimes, qui a pu contrôler, à l'aide de son érudition parfaite, les traditions de sa famille.

Voici d'abord l'enfant dans les mains de la mère Révolution. Parmi des gens arrêtés se trouve un bachelier es droit. Il a six enfants. On les amène à côté de lui, que ses assassins vont égorger. Les pauvres petits pleurent. Ces larmes ouvrent les idées à nos révolutionnaires. Ils prennent le fils aîné du bachelier, — il a douze ans. — Ils le déshabillent, le font mettre à genoux, ou plutôt à quatre pattes. Cela forme un billot sur lequel ils coupent la tête du père.

Il y a aussi un plâtrier. Ce n'est pas un aristocrate bien doré. Mais on sait qu'il est royaliste. Il ne s'en défend pas. On régorge.

« Le lendemain même de la mort de leur père, ses orphelins (ils étaient deux, dont le plus âgé avait une quinzaine d'années) quittèrent les Vans et prirent le chemin de la Lozère, où résidait une de leurs tantes. Le sbire Fabrège, qui faisait des battues dans ces parages, reconnut les petits Raynaud et lança contre eux ses bandes avinées. L'aîné, très fort et très développé malgré sa jeunesse, opposa une énergique résistance, et ce n'est pas sans avoir vaillamment combattu qu'il fut transpercé de coups de baïonnette. Son frère, beaucoup plus jeune, fut immolé comme un agneau sans défense au moment où, à genoux, les mains jointes et les yeux inondés de larmes, il criait à fendre le cœur : « Mon Dieu I mon Dieu ! on a tué mon père ! on a ce tué mon frère ! on va me tuer, moi ! » Fabrège ordonna de scier les têtes des deux enfants et de les porter aux Vans.

« Détails horribles ! La tradition orale dit qu'en passant au village de la Rousse ils forcèrent les femmes à embrasser ces têtes sanglantes. Après quoi ils entrèrent chez les Robert, des notables de l'endroit, et, sous les yeux de la maîtresse de la maison, affolée de terreur, ils

roulèrent les têtes des petits Raynaud dans une maie à pétrir, remplie de farine, et prirent plaisir à jouer aux boules avec. »

Voici le vieillard. La Révolution le vénère tellement, qu'elle a institué la Fête de 1^ Vieillesse, — nous en parlerons, — et elle le trouve si auguste, qu'elle lui défend de porter perruque, parce que ce serait déshonorer ses cheveux blancs.

Dans cette même affaire où Puaux a été si satisfait, on a saisi deux vieillards, un vieux prêtre et un vieux soldat. On les mène au tribunal. La justice populaire ne le permet pas.

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