‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 66 sur 112 · LA JUSTICE CONVENTIONNELLE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE CONVENTIONNELLE

Un des pères conscrits de la Terreur avoua, en un jour de franchise, que le tribunal d'Orange n'avait pas prononcé une condamnation qui ne fût un assassinat juridique. On en pouvait dire autant de tous les autres tribunaux. Eh bien! nous venons de le dire, la Révolution perfectionna encore ces juridictions assassines. Elle employa un quatrième mode, qui fut aussi sanguinaire que la justice populaire, plus inique que la justice révolutionnaire. Il n'y eut plus de tribunal, plus rien qu'un homme violentant les juges et les jurés que nous venons de voir, pour les rendre pires encore. Quand, par hasard, un pauvre hère échappait à cette boucherie, cet homme exaspéré disait, comme Le Bon, à Arras : « Ce soir je changerai mon tribunal. » Mais parfois son tribunal était un embarras, alors il jugeait lui-même.

Cette justice, c'était donc quelque chose qui rappelait Attila aux jours d'ivresse; c'était l'extinction en masse. Cet homme, c'était le représentant en mission, le conventionnel envoyé par les comités. L'histoire cite les plus répugnants de ces lâches ou de ces forcenés. Ce furent Lecarpentier, que nous venons de voir en Bretagne ; Barras

€t Fréron, à Toulon; Couthon, Fouché, Collot, à Lyon; Le Bon, dans le Nord; Maignet, dans le Midi; Carrier, en Bretagne. Mais encore une fois les autres, pour être moins notés, sont dignes de ces grands seigneurs de la Révolution.

Ceux mêmes que leur naturel ne prédestinait ni à la cruauté ni à la tyrannie ne pouvaient éviter ni la cruauté ni la tyrannie. C*était le naturel • féroce et despotique de la Révolution qui avait remplacé le ie leur, qui vivait en eux et remplaçait leur âme. Pour faire triompher le jacobinisme dans un pays qui le détestait, il leur avait fallu la Terreur. La flamme qu'ils avaient allumée les passionnait, les dévoraient, et ils la portaient partout.

Tantôt c'était le peuple qu'ils avaient terrorisé qui invoquait la Terreur à son tour. Il les contraignait à une tyrannie plus folle qui remplissait les prisons; et ces prisons, il fallait les vider à l'aide de massacres dont la pensée les eût jadis épouvantés.

Je prends un pauvre village des environs de Brest. On lui a enlevé son blé et on l'a payé en lui apprenant les phrases majestueuses qui accompagnent et légalisent ces grands pillages. Le voici, du coup, enrégimenté dans la Terreur, et il vient sommer le représentant du peuple de l'appliquer.

« Sous l'heureux gouvernement où nous vivons, tous les hommes placés sur la ligne de l'égalité en doivent partager les avantages. La Convention a voulu que cette sainte égalité règne jusque dans le pain, et que des hommes égaux n'en mangent pas de plus grossier les uns que les autres. » Dès lors, comme ils n'ont à manger que <c du pain de seigle le plus noir et qu'ils ont appris que leurs voisins de Quimperlé se permettaient souvent de manger du froment de la plus fine fleur », ils requièrent le représentant, qui « porte dans son cœur les traits de l'égalité écrits en caractères ineffaçables », d'aller piller le froment des gens de Quimperlé. Ceux-ci résisteront, et devenus ainsi ennemis de la patrie, ils deviendront « l'objet » de la justice conventionnelle.

Le plus souvent c'est la Convention, terrorisée elle-même, qui changera ses membres les moins farouches en commis voyageurs d'un despotisme qu'elle maudit et qu'ils maudissent. Mais il leur faudra, pour lui plaire, faire agir une fureur qu'elle leur envoie, qui la font trembler et que, néanmoins, elle entretient.

43o LA MORALE

Je prends Dubouchet. Il n'a rien qui le dispose aux grands rôles tragiques. On Tenvoie à Fontainebleau, où il n'y a nulle ombre de résistance. Le voici changé en juge des enfers ; et il écrit à la Convention une lettre, précieuse d'ailleurs, parce qu'elle nous montre naïvement le cheminement ordinaire de la justice conventionnelle.

« Le représentant du peuple à ses collègues de la Convention.

« Les mesures révolutionnaires se continuent avec célérité et avec énergie. Les arrestations se multiplient. J'ai fait saisir à Fontainebleau soixante-dix réfugiés nobles, membres du Parlement de Paris et autres. L'esprit public s'électrise. Les sans-culottes respirent. J'ai donné des fêtes civiques aux dépens des aristocrates qui n'en ont pas profité. Des contributions ont été exigées de la part des riches. Les visites domiciliaires ont produit beaucoup d'argenterie armoriée.Toutes les craintes, toutes les alarmes sur les subsistances doivent se dissiper. Les récoltes ont été abondantes dans ce département. S'il n'y a point de dilapidation, le calme doit renaître avec les approvisionnements. J'ai poursuivi la vente du mobilier des émigrés. J'ai fait punir les accapareurs, accéléré l'exécution de la taxe des denrées. L'argenterie des églises et les cloches sont à la disposition de la nation. On n'éprouve plus d'opposition de la part des paysans. Vive la République ! Vive la Convention I Vive la Montagne ! Tel est le cri unanime des citoyens du département de Seine-et-Marne. Voilà, mes collègues, la conduite que j'ai tenue.

« DUBOUOHET. »

Quand ces comédiens fardés de terrorisme songent à reprendre, pour un instant, leur physionomie naturelle, les chevronnés les rappellent à la vertu.

On a envoyé à Tours, contrée débonnaire également, un personnage qui était uniquement destiné à jouer les Cassandre en goguette. C'est Ichon, un moine apostat que la débauche a fait révolutionnaire, et qui demanderait uniquement à cuver en paix beaucoup de vin. Mais les principes s'y opposaient.

Ichon commence par montrer h Tours plus de sottise que de mali-

gnité... Mais une visite de son collègue Carrier le tire de Tespèce d^engourdissement que celui-ci appelait du modérantisme. Suivant lui, tous les habitants de Tours étaient gangrenés de royalisme. II fallait les révolutionner par son système : à Tours, comme à Nantes, on avait la Loire !

Dans un grand dîner que lui offrit Ichon, Carrier se plaignit de la médiocrité des vins, et demanda à son collègue s'il n'y avait donc pas dans la ville des caves appartenant à la nation ? Ichon dit qu*il n'en connaissait pas d'autres que celles de l'archevêché , mais qu'il n'osait prendre sur lui d'en disposer. Après l'avoir beaucoup plaisanté sur sa délicatesse et sa retenue, Carrier l'engagea à signer sans façon un bon de cinquante bouteilles de vins fins, qui furent absorbées séance tenante, à la Société populaire. Mais les fumées du vin avaient tellement obscurci l'imagination d' Ichon, qu'une fois à la tribune il ne put trouver un mot du beau discours qu'il avait préparé. Ne voulant pas rester à court, il s'écria en brandissant son sabre : « Citoyens, je suis instruit que tout votre côté droit n'est qu'un amas de vils aristocrates ! » Aussitôt les sectionnaires se jetèrent en masse à gauche, mais l'orateur ajouta aussitôt d'une voix de tonnerre : « Vous avez beau faire, le côté gauche n'est pas moins gangrené que le côté droit!!! » Les pauvres gens ne savaient plus où se fourrer. « Oui, citoyens, continue Ichon, vous êtes tous des ennemis de la République! Et, quan* vous devriez rester ici trois jours, sans boire ni manger, il faut que j'épure votre patriotisme ! » « Pour moi, dit un nommé Paumier^ qui suis à jeun et qui n'ai point rendu visite à la cave de l'archevêque, je vais souper!...» Ichon, furieux, le fit arrêter sur-le-champ, et sans l'intercession de quelques amis, Paumier aurait payé cher sa plaisanterie.

Cette scène se détache sur le fond sombre de la Justice conventionnelle. Quelques vifs esprits, à côté des âmes héroïques, montraient que la vieille France n'était pas anéantie. Les plus implacables des proconsuls, qui savaient pousser les coeurs faibles à des excès de lâcheté plus qu'incompréhensibles, n'eurent pas plus la puissance d'alourdir ces vifs esprits, que d'abaisser ces âmes héroïques.

« On nous annonça l'arrivée à Boulogne de Joseph Lebon. Ce fut un officier municipal qui nous l'apprit. Cet officier municipal était mon

maître d'anglais et fort bon homme. Il nous laissait chanter sans se fâcher :

Cadet Roussel a un cheval

Qui est ofRcier municipal ;

On dit qu'il tombe dans la crote.

D'autres disent que c'est qu'il vote.

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