HÉ VOL
UT. - Livr
« VOUS le ferai savoir d'avance, afin que vous puissiez faire vos dis- « positions.
— « Cest très obligeant, lui dis-je, mais ne badinez pas ainsi : cela c( nous porterait malheur.
(( Ce brave homme ne savait guère qu'il prophétisait! »
« Joseph arriva le surlendemain dans la soirée et fit illuminer la ville, non pour sa réception , mais pour y voir plus clair à ce qu'il voulait faire , et afin que personne ne pût lui échapper. C'était à l'époque de la loi sur les suspects. Joseph Lebon fut au comité révolutionnaire pour demander la liste des suspects; mais, comme il n'y en avait pas alors, il s'emporta, dit que, dans une ville comme Boulogne, le foyer de l'émigration et des conspirations , tous les habitants étaient coupables ou complices : — Quant à vos Anglais, ce sont tous des agents de Pitt. Comment point de liste de suspects, reprit-il. Un des membres du comité (un perruquier gascon) effrayé de ce qu'il pouvait en résulter pour eux, assura le citoyen représentant qu'on se trompait; qu'il avait eu cette liste entre les mains, qu'il k porterait lui-même à son domicile. Cela calma un peu la colère de Joseph Lebon, qui fut s'établir avec son état-major chez Nols. C'était un des beaux hôtels de Boulogne, et celui ou descendaient les étrangers opulents. La dépense de ce nouvel hôte coûta cher à ceux qui le reçurent. A son départ, la famille entière fut arrêtée; ils périrent tous à Abbeville, excepté un pauvre petit enfant, dont la femme d'un pêcheur voulut se charger et dont elle prit soin comme une mère. Le perruquier s'enferma avec un autre membre du comité; ils dressèrent à la hâte une liste sur laquelle ils mirent tous les noms qui leur vinrent à la mémoire; mais de préférence les Anglais et les gens les plus marquants de la ville, soit par leur fortune, soit par leur position. Pendant ce temps on fit placer des gardes à toutes les issues, et cette liste à la main, on fit arrêter les trois quarts des habitants.
« La consternation fut générale. On arrêtait les personnes, et sans leur donner le temps de s'expliquer, on les conduisait dans une vieille église à moitié démolie qui servait de dépôt. Notre officier municipal tint sa promesse; il nous fit prévenir que nous serions du nombre des arrêtés ; mais je ne sus si ce serait la nuit même ou le lendemain. Je pris cependant mes précautions; je préparai tout ce qu'il fallait pour
habiller chaudement ma petite fille, et je recommandai à la femme de chambre de me l'amener où je serais conduite. Je me jetai sur mon lit sans me déshabiller, et j'attendis l'événement sans beaucoup de frayeur, persuadée qu'après une explication, je ne pourrais être incarcérée longtemps. A deux heures, j'entendis frapper assez violemment à la porte, et des officiers de paix ou plutôt des membres du comité Révolutionnaire entrèrent dans ma chambre, et me dirent en anglais : Il faut te lever et nous suivre. Je leur répondis en français ; car dans les occasions majeures, je n'aime à me servir que d'une* langue dans laquelle je puisse comprendre la conséquence d'une phrase qui peut avoir une autre signification. Je leur répondis que j'étais prête à les suivre; mais que si c'était comme Anglaise qu'ils m'arrêtaient ils devaient voir qu'ils se trompaient.
« Tu diras tes raisons quand tu seras interrogée », me dirent-ils.
« Les domestiques étaient tellement effrayés de cet appareil militaire que la femme de chambre, au lieu de m'apporter ma fille, s'était enfuie avec elle dans le grenier. Nous partîmes avec lady Montaigne , qui m'attendait au bas de l'escalier. Le mari de cette dame et son frère avaient été emmenés les premiers. A peine si on nous avait laissé le temps de prendre nos manteaux et nos chapeaux.
« Nous fûmes conduites dans l'église dont j'ai parlé, qui était très froide, car nous étions au mois d'octobre. Le tableau qui s'offrait à nos yeux était à la fois triste et bizarre ; cette église ressemblait à une ruine , et , à l'exception du maître-autel , ce qui tenait au culte avait disparu. Je regardais douloureusement ces froides dalles, ces longs car reaux, ces portiques sous lesquels des malheureux erraient comme des ombres, pleurant et se livrant au désespoir, lorsque j'aperçus une femme ou plutôt une espèce de folle que j'avais rencontrée quelquefois depuis son retour d'Angleterre. C'était la sœur de M*'" Desgarcins, du Théâtre- Français, et la veuve d'un capitaine de vaisseau. Elle se tenait sur les marches de l'autel , une guitare à la main. Je lui dis qu'elle était bien heureuse d'avoir pu emporter sa guitare, tandis qu'on m'avait à peine permis de me munir des choses les plus nécessaires. « Ah ! « me répondit-elle d'un ton emphatique, cette guitare m'est bien néces- « saire, car la musique seule calme mes nerfs ; mais j'ai cassé mon mz « et j'attends le jour pour prier un de ces messieurs de m'en procurer
« un autre. En attendant je vais baisser le ton, » et elle essayait malgré l'absence de son mi, de chanter :
<t Linfortunë David, au pied des saints autels, Par ces mots en pleurant implorait TÉternel : Je suis puni, je perds ce que j'adore.
« Plusieurs personnes l'ayant prié de se taire, elle se plaignit amèrement de l'injustice et de l'inhumanité des hommes qui voulaient lui ôter la seule 'consolation qui lui restât. Je quittai cette pauvre folle et je fus m'asseoir près de lady Montaigue. Cette pauvre femme pleurait et répétait douloureusement : « Ah ! ma chère, c'est le péroqué qui en « en est la cause. » Malgré les malheurs de notre situation je ne pus m'empêcher de sourire, car c'était le perruquier gascon, auteur de cette fatale liste, qu'elle appelait péroqué.
— « Ah ! me dit-elle , pouvez-vous rire ainsi quand il y va de notre <• tête !
— w Tout ce qui peut vous arriver , c'est d*être renvoyée en Angle- « terre •, quant à moi qui suis artiste, on me fera partir pour Paris, mais « il y a des malheureux ici pour lesquels j'ai des craintes réelles ».
La spirituelle actrice, à qui nous devons ce vif récit, sut échapper aux mains de Joseph Le Bon. Il était d'ailleurs, contrairement à beaucoup de ses collègues, plus haineux que débauché. Sa rage d'apostat le portait plutôt à avilir le prêtre qu'à salir la femme. En quittant Boulogne, il parcourut les bourgades du voisinage, prêchant dans les églises contre la religion , poursuivant de malédictions forcenées les confessionnaux, c< ces ignobles instruments de la fourberie et de l'immoralité de la prêtraille » et exerçant la justice conventionnelle contre les prêtres constitutionnels qu'il ne trouvait pas encore assez dégradés : « Citoyens,
leur disait-il, si vous n'avez pas pris femme dans la huitaine »
Un geste de la main indiquait que le malheureux avait à choisir entre la guillotine et le mariage.
Malgré tout, Joseph Le Bon n'occupe pas la première place parmi les grands carnassiers de la Convention.
. Le tribunal parisien avait découvert la complicité et la culpabilité du chien ; Carrier inventa la culpabilité de l'enfant à la mamelle , et Maignet la complicité des murailles.
Quelques patriotes provençaux avaient eu l'idée ingénieuse de s'en aller nuitamment écorcher les Arbres de Liberté ; ils espéraient ainsi faire exterminer une certaine quantité de bourgeois voisins de ces arbres.
ESTAMPE ALLÉGORIQUE J>V ttîXjNE DE LOUIS XVI r IphrDale qui couvre le ptliia de noi rail, lorienl U Chimère tenant ua iccpire, le Fdlique tlevinl comme livres sacrfl Roaueau et Voltaire ; It fùiie, la Ditcorde. I* Féro- <ilt, U Vengtanee tx la Mon lea accompagnent.
t-ouii entoari de la DaHfmr, de la BonHc-Foi, de la Juilice et de It Bienfaisance ne voit pas ces monitre«. Prti dt lui, U Force est endoTmle et VAmoar de ta paix eachalne Hercule : landii que masquées par Jt Fourberie, \fAuibition, Vtmpiéli cl YAvarice scient les appuis de ■□□ trfine.
438 r,A MORALE
L'affaire manqua à Monteux, à Grillon : les bons patriotes furent pris la main à l'œuvre. A Bédoin ils réussirent ; l'arbre fut scié et le bonnet rouge, ô profanation indicible! fut trouvé dans la boue (i2-i3 floréal an II). Les habitants de la bourgade, fort innocents, et qui dormaient paisiblement, ne purent trouver les coupables. Maignet décréta la suppression de Bédoin. On chassa les habitants, sauf soixante-trois, qu'on égorgea ; on incendia quatre cent trente-trois maisons , on fit sauter les édifices. Il n'est pas besoin d'ajouter que l'on pilla à fond, auparavant.
Mais quittons le Midi pour la Bretagne. « On voyoit des soldats porter des enfants au bout de leurs baïonnettes. La Loire vomissoit des générations entières dans l'Océan. Les corps administratifs, la société populaire , le comité de surveillance , délibérèrent ensemble si Ton feroit périr les prisonniers en masse, et signèrent Tordre de les fusiller tous indistinctement. On amonceloit dans les prairies des hommes nus, des femmes nues , des enfants égorgés , et l'on appeloit cet épouvantable amas la Montagne, Les femmes enceintes étoient précipitées dans les flots; des milliers d'hommes pourrirent entassés dans des carrières. La peste menaçoît Nantes. On ne pouvoit , sans boire la mort , se désaltérer dans les eaux du fleuve. » Qui parle ainsi? C'est un des plus ardents révolutionnaires bretons.
Que pouvons-nous ajouter? Les actes de Carrier sont connus. Les tribunaux nantais n'étaient point suspects; ils venaient de faire égorger dix-neuf cent soixante et onze individus. Mais Carrier les trouvait indolents, a J... f..... de juges, leur dit-il un jour, si dans deux heures vous n'avez pas jugé tous les prisonniers qui sont à l'Entrepôt, je vous fais fusiller. » Or ces prisonniers étaient nombreux, puisqu'il y en mourait cent par jour.
Bref, sur treize mille individus que renfermèrent les prisons de Nantes, à un moment de l'administration républicaine, on n'en élargit ou acquitta que quatre cent cinquante-deux ; deux mille furent condamnés, trois mille périrent de maladie et cinq mille furent noyés; le reste attendait.
On en noyait quatre cents à la fois; un jour on alla jusqu'à huit cents. On noyait tout, les prisonniers acquittés, les soldats condamnés à quelques jours d'arrêt, hommes, jeunes filles, femmes enceintes,
enfants. Il y eut les noyades spéciales d'enfants et de femmes. Ceux qui voulaient s'échapper on les exterminait à coup de sabre; ceux ou <:elles qui parvenaient à se sauver, on leur faisait la chasse et on les noyait à la prochaine baignade. Carrier plaisantait agréablement et officiellement sur tout cela.
Est-ce tout? Non. Il y eut mieux.
Nous Tavons dit, ces Conventionnels, délégués par un Comité, lequel était lui-même une délégation de la Convention qui représentait quelques électeurs terrorisés, déléguèrent encore leurs pouvoirs.
Ils choisissaient les plus ineptes du club le plus immonde d'une ville enragée, et ils les envoyaient représenter la justice révolutionnaire dans un district, un arrondissement. Ces brutes républicaines parcouraient les villes, dansant, chantant, banquetant, « pour réveiller Tamour de la République ». Ils faisaient comparaître tous les individus, hommes et femmes, que Ton dénonçait, et si ces malheureux avaient les mains blanches, on les fusillait, eux et tous les habitants de la maison où on les avait rencontrés.
Prudhomme estime à deux millions vingt-deux mille neuf cent trois le nombre d'individus qui périrent par le fait de la Révolution, depuis 89 jusqu'à 95; à vingt mille le nombre des maisons qui furent brûlées rien que dans la Vendée ; à cent vingt-trois mille sept cent quatre-vingtneuf le nombre de Français qui furent forcés, sous peine de mort, de quitter la patrie. Je suis loin de garantir ces chiffres. Il fait monter jusqu'à dix-huit mille six cent treize le nombre d'individus guillotinés sous la Convention. Nous savons que, pendant les quarante-sept jours qui précédèrent le 9 thermidor, il y en eut treize cent soixante-six exécutés à Paris.
Nous avons dit que l'enfant n'avait pas échappé à la justice révolutionnaire, pas plus que le vieillard et le moribond.
Nous avons vu que depuis l'âge de dix ans jusqu'à l'âge de dixsept ans, garçons et filles furent fusillés et guillotinés. Nous avons leurs noms. Les enfants, depuis l'âge de quatre ans jusqu'à dix ans, passèrent en jugement. Nous avons leurs noms.
Carrier, qui put dire à la Convention : « Je n'ai fait qu'exécuter les ordres de la Révolution , et si je ne les eusse pas exécutés, vous m'auriez frappé de suspicion, » Carrier faisait noyer cinquante
OU soixante enfants à la fois. Il en extermina ainsi trois cents. Quelque bourgeois, bon républicain, mais utilitaire, lui représentait qu*il fallait les garder pour en faire les domestiques des bons patriotes — une restauration de Tilotisme — Carrier avait des vues plus philosophiques : « Égorgez, égorgez, ce sont des vipères, w
La justice révolutionnaire exterminait les jeunes paysans français parce que c*étaient des vipères. Est-ce tout ? Non, il y eut encore quelque chose au-dessous de ces juges qui jugeaient les enfants de quatre ans et condamnaient les enfants à la mamelle.