‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 69 sur 112 · S 5. — LA JUSTICE SOLDATESQUE · texte numérisé non relu

S 5. — LA JUSTICE SOLDATESQUE

Dans les villes mises à sac, après Tassaut, Tanimal féiDce, lâche et vorace, qui est dans Thomme, se développe en liberté. Il se croit le droit de commettre tous les crimes, et il les commet. Mais on sait que c'est une monstruosité. Elle dure peu. Celui qui commande la réprouve, plus ou moins ouvertement; il a hâte de faire rentrer rhomme dans la discipline, et la brute humaine est de nouveau enchaînée.

La Révolution adopta cette situation effroyable d'une ville prise d*assaut, elle retendit, en principe, à toute la France et, en fait, à toutes les provinces où la servitude parut intolérable. Elle fit de cet époutable saccage une sorte de magistrature, une espèce de sacerdoce. Le tout s'exécuta avec l'approbation des officiers, des généraux, qui encougèrent, applaudirent et furent complices.

Elle y ajouta même ce supplément d'atrocité, un raffinement dans l'horreur, cette haine diabolique de la nature humaine , ce mépris de la conscience universelle, raffinement, haine et mépris, qui sont les signes caractéristiques de son action. Je cite les documents officiels et républicains :

« On voyait les soldats porter des enfants au bout de leur baïonnette et de la. pique qui avait percé du même coup la mère et l'enfant. » « J'ai vu brûler vifs des hommes, des femmes, des vieillards. J'ai vu les soldats (mais je ne puis dter les horreurs par où ils commençaient) se jeter de baïonnette en baïonnette de tendres enfants restés à côté de leurs mères étendues sur le carreau. C'étaient les héros de Soo livres qui faisaient ces exécutions. »

Ces héros de 5oo livres, c'étaient les enfants chéris de la Révolution, ceux qui avaient le mot du guet, les Volontaires.

« Le général Grignon, on l'avait vu par passe-temps, et pour essayer

SOtIPKHS CIVIQUES DANS LES SECTIONS DE PARIS Pour humilier Ici bourgeais, les mcncuri dt It CommuQc «Tiicnl otdonaf que lei ciiojcaa miagEniem ta coiaman, et que riclics et piuvrei, ipporual chacun leur repu, t'itiifriicat fraternel le m tnl Jet ud* t etxi des aulrca t dei tabica dreaaiea le long des rue* et tchangcriicnt non moln* fnlernellemeiit leur) mcana respcctifa, le bourgeoia dtvorani aiec enlhoutiaimc l'artequio du XYeiier, lequel daignerait accepter la dinde iruMc du • ri<:he égoïste •■ Bartre aoui dit dini «es mtmoirea comment celte iaveniian laugrcDue et malpropre prit fin. C'est que lea proiftairei, le troavaiit cdte t côte avec le* bourgeoia. lea irouiirent moini balaaablea qu'on lea leur avait pcinii, et qu'ila cammtnçBÏeDt k I» prendre en aympilbie, M qui parut nn grand danger aux meneura de ta RfvolulioD.

TitAKCE BÉvoLUT. — Li*r. S6.

le tranchant de son sabre, couper en deux des enfants à la mamelle. Il appelait cela une distraction patriotique. Commaire a été plus loin: il en a fait une loi. Nous le voyons chaque jour prendre des enfants. Il les saisit par une jambe et les fend par moitié, comme un boucher fend un mouton. Les soldats en font autant.

« Le général Amey fait allumer les fours, et lorsqu'ils sont bien chauffés, il y jette les femmes et les enfants. Il dit que c'est ainsi que la République veut faire cuire son pain. »

Mais ici, comme partout ailleurs, la Révolution fut chargée de punir les révolutionnaires. Il fallait qu'elle prouvât que non seulement elle était atroce, mais qu'elle Tétait sans raison, que non seulement elle était absurde, mais que tous les prétextes qu'elle avait jamais invoqués étaient des mensonges. Les bourgeois patriotes avaient aidé de leur mieux la République, ils l'avaient applaudie, tandis qu'elle traitait, comme nous venons de le voir, les paysans qui n'avaient pas voulu subir leur joug. La République tourna contre eux les dents qu'ils s'étaient réjouis de lui voir aiguiser pour dévorer leurs voisins.

« Tant qu'on n'a fait souffrir que les femmes et les enfants des paysans, nous n avons trop rien dit. Mais les cris de ces misérables ont tant diverti les soldats et le général Turreau, qu'ils ont voulu continuer ces plaisirs. Les femelles des royalistes manquant, ils s'adressent aux épouses des vrais patriotes. Déjà, à notre connaissance, vingttrois ont subi cet horrible supplice, et elles n'étaient, comme nous, coupables que d'adorer la nation. La veuve Pacaud, dont le mari a été tué à Châtillon par les Vendéens, lors de la dernière bataille, s'est vue avec ses quatre petits enfants jetée dans un four. »

C'est en vain que Pacaud, qui adorait la nation, appelait yème//e la femme vendéenne qu'il avait brûlée la veille, et épouse sa propre femme. La République prenait cette épouse et la jetait dans le même four où Pacaud avait jeté la femelle; et cela parce que Pacaud avait appris à la République que les clameurs de femmes brûlées étaient divertissantes.

« Turreau anéantissait tout, patriotes et brigands. » Pacaud appelait brigands les soldats qui, l'ayant fait prisonnier, l'avaient relâché, en se contentant de lui couper les cheveux, et se proclamait un bour-

geoîs honorable parce qu'il avait éventré leurs enfants. Pacaud continue :

« Nous avons, de nos propres mains, tué tous les brigands qui étaient dans notre voisinage. » N'était-ce point parfait, et tout ne devait-il pas s'arrêter là! Non. « Le général républicain Grignon a donné l'incivique exemple du massacre des patriotes. » L'autre général chargé de représenter le fond de l'âme révolutionnaire, Commaire, va plus loin. Ces enfants, qu'il fend par moitié, sont parfois des « fils de patriote ». Pacaud est officier municipal républicain quand il raconte cela. Ce n'est pas que ce soit immoral ou inhumain, mais c'est inci-

vique.

Et l'épouse Pacaud ! Elle n'est pas seulement brûlée vive. Il s'est réjoui des effroyables outrages que la femelle brigande a subi, à côté de son mari égorgé, de son enfant coupé en deux, de sa fillette martyrisée comme elle. Eh bien! cela encore a tellement diverti « le général Turreau et ses soldats », qu'ils ont donné un autre exemple

incivique.

Le conventionnel Lequinio, qui fit plus tard le bon apôtre, mais qui, envoyé en mission auprès de l'armée révolutionnaire en Vendée, avait légalisé tous ces exploits, Lequinio nous raconte avec une bonhomie magistrale :

« Les rebelles n'ont pas été les seules victimes de la brutalité des soldats et des officiers. Les femmes et les filles des patriotes ont été souvent mises en réquisition. C'est le terme. Un officier que je n'ai jamais cessé de croire sincèrement patriote m'a confessé avoir commis ce délit. Il traitait cela comme une f^iribole, une espièglerie, une prouesse sans conséquence. »

L'officier qui traite cela de prouesse devait être en effet sincèrement patriote, et Lequinio qui, même au temps de son repentir, appelle cela un simple délit, n'avait pas cessé de l'être.

En résumé, la justice révolutionnaire était telle qu'elle révolte même le bourreau. Elle le révolte jusqu'à le faire mourir.

Le 29 irimaire de Tan II, le bourreau de Nantes, après avoir guillotiné vingt hommes et trois femmes, vit s'approcher quatre jeunes filles : c'étaient quatre sœurs. M"" de la Métayrie. La plus jeune avait dix-sept ans. Elles s'appuyaient l'une sur l'autre et s'avançaient en

chantant un cantique. Elles durent attendre longtemps, au pied de réchafaud, que vînt leur tour. Malgré la Terreur et Tabrutissement républicain, la foule pleura. Le bourreau tomba évanoui après avoir guillotiné la dernière, et il mourut le surlendemain.

Quels étaient les gens que condamnait, en dehors des femmes et des enfants, cette justice révolutionnaire ?

C'étaient les gens défendant les principes mêmes, qui étaient la raison d'être de la Révolution, les principes qu'elle venait inaugurer ou restaurer en ce monde, principes tellement supérieurs, qu'ils lui permettaient toute audace, tout crime même, les principes qu'elle nomme les Droits de l'Homme. Ils défendaient la liberté de conscience, le droit de propriété, le droit de résister à l'oppression. Seulement ils défendaient ces droits au nom des idées qui viennent d'en haut, et la Révolution les proclame au nom des théories qui viennent d'en bas. La jouissance et le bien-être triomphaient avec les armes d'en bas, avec la cruauté et le mensonge, ils triomphaient des hommes qui mouraient avec les pensées d'en haut, avec la charité et Thonneur.

Sans doute il y eut parmi les ennnemis de la Révolution, comme en tout grand groupe humain, des faibles, des vicieux, des rusés, des habiles, — hélas! pas assez de ces derniers, — mais l'ensemble se divise réellement en deux groupes.

Il y a ceux qui meurent comme l'abbé Blanchard, en écrivant : a Je vous prie d'assurer tous ceux qui me veulent du mal ou qui m'en ont fait, que je leur pardonne de bon cœur et que je prierai pour eux dans le paradis, où j'espère aller bientôt. »

Il y a ceux qui, à la veille de mourir, écrivent comme le marquis de Surville : « La voix publique t'apprendra que mon sang-froid et mon courage ont répondu aux preuves que j'en ai données de tout temps. Je me suis montré digne d'avoir combattu sous les drapeaux de l'honneur pendant ma trop courte carrière, et je laisse, au moins, un bel exemple à suivre aux compagnons de mon infortune et de ma captivité. »

Blanchard pense au paradis. Surville à l'honneur. L'officier dont Lequinio garantit le pur civisme s'amuse à la faribole de réquisitionner officiellement les épouses de ses amis, et le général Amey fait cuire le pain de la République avec les enfants de ses ennemis. Tous

les quatre sont évidemment à l'extrême de leur théorie respective. Tous les prêtres ne furent pas saints comme Blanchard, ni tous les nobles fiers comme SurvîUe. Toutefois il y en eut beaucoup. Tous les volontaires républicains ne furent point fariboîants comme ce joyeux officier, ni tous les généraux vraiment révolutionnaires ne furent pas folâtres de férocité comme Amey et Turreau, Commaire et Grignon. Mais les uns et les autres étaient logiques et allaient droit au bout de leur doctrine.

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