LE DAUPHIN AU TEMPLE
Louis-Charles de France était né le 27 mars de 1785. On l'appela d'abord le duc de Normandie, puis le Dauphin, quand la mort de son frère aîné, le 4 juin 1789, le fit héritier du trône. « Il avait alors un peu plus de quatre ans. Sa taille était fine, svelte, cambrée, son front large, découvert, ses sourcils arqués. Je peindrais difficilement Tangélique beauté de ses grands yeux bleus, frangés de longs cils châtains, son teint d'une éblouissante pureté. Ses cheveux d'un blond cendré bouclaient naturellement et descendaient en épais anneaux sur ses épaules. Il avait la bouche vermeille de sa mère et, comme elle, une fossette au menton. On retrouvait dans sa physionomie noble et douce quelque chose de la dignité de Marie-Antoinette et de la bonté de Louis XVL Tous ses mouvements étaient pleins de grâce et de vivacité, et il y avait dans ses manières, dans son maintien, je ne sais quelle loyauté enfantine qui séduisait ceux qui l'approchaient. »
On cite de lui cent traits qui indiquent sa nature vive et loyale, sa franchise, la générosité de son âme comme la gentillesse de son petit cœur, et surtout son amour touchant pour sa mère. Il suffisait de lui dire que celle-ci le désirait pour qu'il fît les choses qui lui répugnaient le plus.
Il avait au bout de la Terrasse du bord de l'eau, aux Tuileries, un petit jardin qu'il allait cultiver, l'été, dès cinq heures du matin, afin d'avoir des fleurs pour sa mère. C'était sa première pensée, aussitôt qu'il avait fait sa prière, d'y courir et d'en rapporter un bouquet pour la Reine. Quand on le grondait parce qu'il se fatiguait trop à cette culture et qu'on lui conseillait de prendre un jardinier, il refusait en disant que les fleurs paraîtraient moins belles à sa mère.
Les petits enfants pauvres du voisinage le venaient voir travailler. Il ne se contentait pas de leur donner une pièce d'argent, mais il cueillait pour chacun d'eux une de ses fleurs afin qu'ils la portassent à leur mère.
Cette charité délicate, il la montrait en tout.
Le 10 février 1790, le Roi et la Reine avaient été, avec ce qui
restait de la famille royale et de la cour, visiter Thospice des Enfants- Assistés. Le lendemain Louis XVI surprit le Dauphin qui vidait tous les tiroirs et faisait beaucoup de petits tas avec des pièces d'or. « Ce n'est pas bien, mon fils, lui dit le Roi, d'être avide et de jouer avec l'argent. Un roi ne doit aimer l'or que pour pouvoir en soulager ses sujets. — Mais, papa, c'est que j'ai été si triste hier de voir ces pauvres petits enfants qui n'ont plus ni père ni mère. J'ai rassemblé tout ce que j'ai pu et je vois combien cela fait pour chacun d'eux, afin de le leur envoyer aujourd'hui. »
Il était aussi loyal qu'espiègle, et j'en veux bien citer deux preuves, car il faut connaître à fond l'être sur lequel la Révolution va exercer son système pédagogique et pénitentiaire.
Il avait un jour pris une flûte à l'un de ses pages et l'avait cachée dans un arbre du Jardin des Tuileries. Il était, dans cette expédition, suivi par un petit chien qu'il aimait beaucoup et qu'on nommait Moufflet. La Reine, quoiqu'elle fût très sévère envers lui, ne voulut pas le punir de cette espièglerie, elle se contenta de lui en montrer la malice, et pour cela elle feignit de croire que c'était Moufflet qui avait dérobé la flûte et déclara qu'il fallait le punir. On l'enferma dans un cabinet noir. Le bon toutou, qui sans doute croyait à un nouveau jeu que son jeune maître avait inventé, se tint paisible pendant quelque temps. Mais bientôt le jeu lui parut long et obscur. Il se mit à gratter et à grogner. Mais la Reine avait décidé qu'il resterait une heure en pénitence.
Le petit prince réfléchissait. Il avait alors cinq ans environ. Il s'approche de la Reine :
« Maman, dit-il, il n'est pas juste de punir Moufflet. Il n'est pas coupable. Ce n'est pas lui qui a caché la flûte. C'est moi. Il faut que ce soit moi qui fasse la pénitence. »
Il alla, en effet, s'enfermer dans le cabinet noir ; il y resta jusqu'à ce que l'heure fût écoulée.
Une autre fois, il voulait rester à jouer aux Tuileries. « Je vous assure. Monseigneur, disait le précepteur, qu'il est l'heure. Je n'ai pas ma montre. Mais l'horloge du palais a sonné un coup, un bon coup. Je l'ai entendu. — Donne-moi ta montre, » dit tout bas le prince au page qui les accompagnait. Et il la jeta dans le bassin en disant : a C'est
elle qui boit un bon coup maintenatit. » Et montrant le précepteur : « C'est lui qui va être bien attrapé. »
Celui-ci avait fait signe de ne rien voir. Il fallut pourtant rentrer. Le précepteur dit alors : « Je vois que M. d'Armaincourt n'a plus sa montre, il n'y avait que Monseigneur et Moufflet quand elle a disparu ; il est évident que c'est ce petit méchant chien qui Taura prisé et cachée quelque part. Il faut que Moufflet soit puni et il ira passer deux heures dans le cabinet noir. »
Ce Moufflet venait du frère du Dauphin et celui-ci, nous l'avons dit, Tavait pris en grande amitié. On envoya donc Moufflet au cachot. Le bon toutou, cette fois encore, prit cela pour un jeu et une bonne plaisanterie. Mais il trouva, de nouveau, que le jeu durait longtemps. Il se prit à murmurer en grognant, d'abord doucement, puis en grattant la porte, puis en jappant, puis en aboyant. Le petit prince, qfui était fort rouge et embarrassé depuis qu'on avait enfermé le chien, se leva : « C'est Moufflet qui assure qu'il n'a pas caché la montre, et il se plaint fortement et il a raison. C'est moi qui ai jeté la montre pour que vous ne sachiez pas l'heure. Il n'est pas juste qu'un autre soit condamné pour moi. » Il allé délivrer Moufflet et, comme précédemment, resta au cachot pendant le temps qu'on avait condamné le chien à y demeurer. Le plus malheureux des quatre personnages ne fut pas le page. Le Dauphin, aussitôt qu'il eut achevé sa punition, demanda à sa mère la permission de donner à son jeune compagnon une belle montre à laquelle pourtant il tenait beaucoup. Aussi le page en eut-il deux, car on peut bien croire que son premier mouvement avait été de repêcher la sienne.
Louis fut enfermé à la Tour du Temple, avec ses parents, le i3 août 1792, à sept heures du soir. Il avait sept ans et cinq mois environ. Mais Ja vie qu'il menait depuis bientôt trois aux Tuileries avait mûr, ses petites pensées. Il y avait vu ses parents si malheureux, obligés à tant de défiance et de prudence — les deux tiers des domestiques étaient des espions vendus à la Révolution, et la Reine était souvent contrainte de faire cuire elle-même ses mets, tant elle se savait exposée à être empoisonnée , — qu'il en était devenu lui-même réfléchi et prudent.
Dan$ la prison, on voyait des larmes jaillir tout brusquement de
ses yeux. C'est qu'il pensait à quelque insolence que les républicains avaient dite à sa mère. D'autres fois, il s'arrêtait brusquement, au moment de nommer quelqu'un qui avait fait du mal à ses parents. Il craignait que ce nom ne leur fit de la peine.
Un soir, Cléry était malade, et les républicains ne voulaient pas lui donner des médicaments. Madame Elisabeth se privait des siens
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pour les donner au domestique, mais il ne lui était pas possible de le faire ouvertement, il fallait le cacher. Un beau soir donc, Cléry monte à onze heures pour se coucher. It devait, pour gagner sa chambre, traverser celle du Dauphin. Il marchait avec précaution pour ne pas réveiller l'enfant. Cléry entend qu'on l'appelait à voix basse. Il s'approche, il voit Charles-Louis éveillé, et lui demande s'il n'est pas souffrant.
n Non, non, Cléry, dit l'enfant toujours à mi-voix; mais voici une petite boîte qui contient de la médecine qu'il faut que vous preniez
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demain. Ma tante me l'a remise en me disant de vous la remettre ce
soir. Vous avez bien fait d'arriver, car voilà deux heures que je vous attends; mes yeux se sont fermés bien souvent, et je ne savais plus comment faire pour me tenir éveillé. »
L'exécution de Louis XVI ne devait précéder que de peu de jours l'assassinat de Marie-Antoinette et de Madame Elisabeth. Il paraissait difficile de guillotiner le petit Dauphin. Les républicains se décidèrent à le faire mourir à force de mauvais traitements. On commença par l'enlever à sa mère.
Il y avait parmi les membres de la Commune de Paris, parmi les plus imbéciles et les plus méchants, un mauvais savetier, ivrogne, grossier, brutal, que la Révolution avait rendu vaniteux comme un dindon et insolent comme un laquais républicain qui est devenu ministre. C'était, de tous les commissaires que la Commune envoyait pour insulter la famille royale, celui qui s'était montré le plus lâchement injurieux envers les prisonniers. C'est ce cordonnier brutal que les révolutionnaires choisirent pour précepteur du petit prince. On le nommait Simon. On enleva donc le Dauphin à sa famille, qu'il ne devait plus revoir qu'une fois. On l'enferma dans une chambre avec Simon, et une vieille servante stupide qui était la femme de ce savetier.
La pauvre Reine pleura et se débattit quand on lui enleva son enfant. Elle l'habilla eo priant et en pleurant. Elle lui recommanda d'être toujours sage et de toujours aimer le bon Dieu.
« Oui, soyez sage, et votre père vous bénira du haut du ciel. »
Les républicains de la Commune se mirent à injurier la Reine pour ses bons conseils et pour ses larmes; et ils ajoutèrent :
« La nation est généreuse, elle pourvoira à l'éducation de votre fils. »
L'éducation que Simon voulait donner au prince consistait à lui apprendre des chansons obscènes et où Ton disait mille horreurs contre le Roi et la Reine. Le pauvre enfant résistait, Simon le battait. Voilà l'éducation que la nation généreuse faisait donner à l'enfant! Mais comme l'enfant tenait bon, Simon le traita comme on traite les bêtes féroces qu'on veut apprivoiser. Il lui refusait à manger pendant les journées entières. Puis, le lendemain, quand le pauvre petit était bien affamé, il lui donnait beaucoup de nourriture, et l'enfant qui n'avait jamais bu que de Teau, il le forçait à boire beaucoup de vin,
si bien que le Dauphin était ivre; il ne savait plus ce qu'il faisait; alors Simon le contraignait à dire tout ce qu'il voulait, et les plus abominables choses.
Il demeurait dans la tour du ,Temple, à Tétage au-dessous de sa mère, de sa sœur et de sa tante. Parfois ces pauvres femmes entendaient l'enfant qu'on battait, et qui pleurait, et qui résistait à faire les mauvaises choses que Simon lui conseillait. La Reine était bien malheureuse, et plus malheureuse encore quand le pauvre petit ne sachant plus ce qu'il disait après qu'on l'avait fait boire, elle l'entendait chanter des chansons abominables. Puis les jurements et les blasphèmes du savetier recommençaient, et on entendait les cris plaintifs du pauvre enfant battu. Une fois, en montant sur le haut de la tour, elle l'aperçut à travers les trous d'une planche. Il marchait à côté de Simon si tristement, et il avait tellement l'air d'un petit chien grelottant qu'on roue de coups, que la pauvre mère fondit en larmes.
On savait qu'il aimait les oiseaux et les fleurs. Un révolutionnaire moins méchant lui avait donné quelques petits serins. Les gens de la Commune les firent enlever, et lui donnèrent en place de petites guillotines pour lui rappeler constamment celle qui avait tué son père.
Simon, outre cette basse méchanceté qui est propre aux révolutionnaires, avait un but en tyrannisant et en abrutissant ainsi le Dauphin. Il voulait le forcer à accuser sa mère, sa tante et sa sœur, afin qu'on pût se servir de ces fausses accusations pour guillotiner la Reine et Madame Elisabeth. Hélas ! il y parvint.
Un jour que le petit prince avait été longtemps battu et qu'il l'avait enivré d'eau-de-vîe, il le força à porter contre la Reine des accusations que l'enfant ne comprenait pas.
Malgré cela, il n'était pas dompté encore. Vers le temps où Marie- Antoinette fut assassinée, Simon, pour célébrer dignement cet événement, voulut le forcer à donner à la Reine un nom grossier et avilissant; Tenfant ne voulut pas, et on eut beau le battre, il tint bon.
Il n'était pas non plus devenu méchant, malgré les efforts de Simon.
a Que me feras-tu, Capet, lui dit un jour celui-ci, si les Vendéens viennent te délivrer? » Le Dauphin se rappela une promesse qu'il avait faite à son père, et il dit :
4'>o LA MORALE
« Je VOUS pardonnerai. »
Simon le forçait à servir à table comme un domestique :. il Tobligea't à lui laver ses sales pieds de savetier, et quand Teau était trop chaude ou les serviettes trop froides, il le battait.
Souvent il le menait avec lui au milieu de cette bande de républicains qui venaient au Temple à divers titres, et qui buvaient et hurlaient, blasphémaient, fumaient, jouaient. Ils voulaient forcer l'enfant à boire, à hurler, à chanter comme eux des chansons ignobles, et ils se renvoyaient le fils du Roi de Tun à l'autre comme une balle, en lui crachant des injures et des bouffées de tabac au visage.
Un jour quHls le voulaient forcer à chanter une chanson pour célébrer et louer le meurtre du Roi, l'enfant résista encore. Simon le prit alors par les cheveux, le leva en l'air et le menaça de l'écraser contre la muraille. Un brave vieux médecin, nommé Naulin, qui traversait la salle, s'avança sur Simon, et lui dit avec indignation : « Scélérat, que vas-tu faire ? »
Le lendemain, Naulin revint. En traversant un corridor sombre, il entendit une voix douce qui l'appelait. C'était celle du prince qui lui dit :
« Hier, vous m'avez prouvé que vous vous intéressez à moi ; je n'ai que ceci pour vous remercier, vous me ferez bien plaisir de l'accepter. »
Il lui offrit deux poires qu'on lui avait données la veille pour son souper, et qu'il avait gardées pour le bon M. Naulin.
L'enfant se rappelait bien les conseils de son père et de sa mère, et le souvenir de ces conseils lui revenait même dans ses rêves.
Une nuit, c'était au mois de janvier 1 794, à peu près vers le temps où l'année précédente les révolutionnaires avait guillotine son père, le cher enfant se mit à genoux sur son lit, joignit ses petites mains en levant la tête au ciel. Il faisait froid, mais il ne le sentait pas ; il était endormi, et c'était en rêvant qu'il priait sa mère de lui pardonner tout le mal qu'on lui avait fait dire.
Malheureusement, Simon se réveilla. Il possédait toutes les vertus révolutionnaires : la haine tontre Dieu se joignait à la haine contre les princes, et grossier et imbécile, il poussait l'impiété jusqu'à la rage. Simon prit donc un seau plein d'eau et le lui versa sur la tête.
Il n'y avait. plus que Toreiller qui fût sec, Tenfant s'y réfugia; mais cela ne faisait pas le compte dû révolutionnaire; il se leva en fureur.
« Je t'apprendrai à faire tes prières comme un trappiste, » cria-t-il avec une colère stupide.
Et prenant ses souliers ferrés, il se précipita sur l'enfant pour l'en frapper au visage. Le Dauphin était réveillé. « Que vous ai-je donc fait, demanda-t-il d'un ton plaintif, pour vouloir me tuer?»
Cela mit le comble à la fureur du savetier; il prit l'enfant et le jeta dans le lit changé en lac, et le pauvre mignon y resta grelottant toute la nuit.
Que se passa-t-il en lui ? On ne le sait; mais à partir de ce moment, il cessa de résister. Il suivait son tyran comme ces malheureux chiens que les enfants méchants traînent dans les ruisseaux sur le dos, battus, salis, tirant la langue. '
Cet état-là, c'était encore le bonheur à côté de ce qui va arriver. Il était insulté, battu, tyrannisé; le pauvre petit martyr va être si malheureux, qu'il regrettera cette vie comme si c'était le bonheur.
Le 21 janvier 1794, c'est-à-dire juste un an après que son père avait été assassiné, l'enfant commença son supplice pire que la mort, et il le souffrit chaque jour et à toute heure du jour.
Simon avait quitté la Tour du Temple l'avant- veille, en annonçant, par une dernière méchanceté, au Dauphin, qu'il ne serait jamais délivré de son emprisonnement.
Cela devait être vrai. On prit l'enfant. On le mit tout seul dans une des pièces de la prison où il était. On cloua la fenêtre de telle sorte qu'elle ne pût jamais être ouverte ni donner de l'air. On renforça les barreaux et les abat-jour, afin qu'il ne vît qu'un tout petit rayon de lumière.
Puis on ferma la porte, et on la cloua de façon qu'elle ne pût jamais s'ouvrir. On y mit des barreaux de fer, entre lesquels on laissa un trou, un guichet, assez grand pour y faire passer de la nourriture. On alluma un réverbère devant ces barreaux, devant ce guichet, et jour et nuit, ce fut presque la seule lumière qu'il eut. On fit passe à travers les barreaux un tuyau de poêle, et tantôt on ne l'allumai pas, et l'enfant mourait de froid, et tantôt on le chauffait outre mesure, et l'enfant étouffait.
Il fut là comme enterré vif; car, et c'est ce qu'il y a de plus horrible, il était défendu à quiconque de lui parler. Il y avait pourtant des gens qui venaient l'injurier. C'étaient les commissaires que la Commune de Paris envoyait chaque jour pour le garder. Plusieurs fois par nuit, quand l'enfant dormait, ils venaient et criaient par le guichet :
« Capet, es-tu là ? »
Il fallait que Louis-Charles se réveillât, et que tout nu, tout grelottant, il vint mettre la figure au guichet. On le renvoyait dans son lit après l'avoir accablé d'injures.
Le geôlier, qui était chargé de lui apporter sa nourriture, n'avait pas le droit de lui dire un mot. Il lui eût sans doute coûté la vie s'il eût parlé.
Ce geôlier mettait sur la planche du trou l'assiette contenant la mauvaise pitance qu'on lui fournissait chaque jour; le Dauphin devait rapporter vide, à ce guichet, le plat qu'on lui avait donné précédemment.
L'enfant devait apporter sa cruche d'eau, balayer sa chambre, nettoyer les ordures. Mais le pauvre Dauphin, qui était si jeune, avait encore été affaibli par la prison, par les peines qu'il avait eues depuis bien des mois, et par les mauvais traitements de Simon. Il était bien incapable de se soigner.
Cela dura six mois, six mois dans cette prison, sans un jouet, sans un livre, sans une parole, sans air, sans soleil, toujours seul, muet, n'entendant qu'une voix brutale qui le réveillait au milieu de la nuit, pour lui crier :
<c Capet, lève-toi ; race de vipère, lève-toi. »
Bientôt il n'eut plus la force de porter son plat et sa cruche qu'en se traînant. Il n'eut plus la force de remuer son matelas, de changer ses draps, sa chemise, son pantalon. Il coucha tout habillé, avec son linge qui n'était plus que de puantes guenilles,
Il n'eut plus bientôt la force de lutter contre les rats et les souris qui envahirent sa prison, contre les araignées noires qui venaient le harceler toute la nuit dans son lit. Alors, il se levait et venait tomber sur une chaise où il essayait de dormir. Mais si, là, les rats et les araignées lui laissaient un peu de repos, la vermine l'y poursuivait; il ne pouvait plus échapper, et elle le dévorait vif.
Au bout de six mois, la révolution de Thermidor donna le pouvoir à des révolutionnaires moins méchants.
Ceux-ci voulaient bien, comme les Montagnards, la mort du petit Dauphin, mais ils voulaient que cela se fit moins brutalement. Ils envoyèrent donc au Temple quelques-uns des leurs, le 3i juillet 1794. En approchant du guichet, ils furent saisis d'une odeur tellement épouvantable, qu'ils faillirent être suffoqués. Ils appelèrent; mais l'enfant était si faible qu'il ne pouvait plus parler ni remuer. Ils dirigèrent une lumière sur le fond de la pièce, et ils aperçurent sur un lit, au milieu d'un fourmillement de bêtes effrayantes, un petit corps immobile. Ils le crurent mort.
On fit venir des ouvriers pour abattre la porte et on entra. Que vit-on ? L'un des plus horribles spectacles que Timagination humaine puisse rêver.
« Dans une chambre ténébreuse, d'où il ne s'exhalait qu'une odeur de mort et de corruption, sur un lit défait et sale, un enfant de neuf ans, à demi enveloppé d'un linge crasseux et d'un pantalon en guenilles, gisait immobile, le dos voûté, le visage hâve, les lèvres décolorées-, ses joues creuses avaient, dans leur pâleur, quelque chose de vert et de blafard. Les yeux bleus, agrandis par la grandeur du visage, avaient pris une teinte grise et verdâtre; sa tête et son cou étaient rayés de plaies purulentes; ses jambes et ses bras étaient démesurément allongés, ses poignets et ses genoux étaient chargés de tumeurs bleues et jaunâtres; ses mains et ses pieds, qui ne ressemblaient plus à de la chair, étaient armés d'ongles longs et durs comme de la corne; une crasse épaisse collait sur ses tempes ses longs cheveux autrefois si beaux. La vermine lui couvrait la tête et tout le corps. La vermine et les punaises étaient entassées dans chaque pli de ses draps, de ses couvertures, de ses vêtemens, sur lesquels couraient des araignées noires. »
L'enfant n'était pas mort, mais il ne put ou ne voulut pas répondre. Il n'avait pas touché à sa nourriture. On parvint à le ranimer.
On lui donna un nouveau gardien ; il se nommait Laurent. Il n'était pas cruel. Il fit laver l'enfant ; on enleva aussi les grilles, quelques-uns des abat-jour pour donner un peu d'air et de lumière, et on tâcha de chasser là vermine.
Mais jusqu'à la fin de sa vie le pauvre enfant fut condamne à la solitude. Ce n'était pas une très grande faveur pour un enfant de neuf ans, d'avoir la société, non pas de ses parents, non pas de petits compagnons de son âge, mais de ses geôliers. Cette distraction-là, les révolutionnaires ne voulaient même pas qu'il l'eût. Il restait presque toute la journée seul.
Aussi était-il devenu sombre et sauvage, ce gentil Dauphin, si doux, si gracieux-. Il avait été tellement maltraité, et lui qui n'avait fait de mal à personne, et qui voulait être bon pour tout le monde, il avait trouvé tout le monde si méchant pour lui qu'il se défiait de
l'égalité fait la kratebnité (tête de pièce]
chaque individu qu'il voyait. Il avait été tellement habitué à ne plus voir un être humain, qu'il en avait perdu le désir de parler.
Puis, son vaillant cœur n'était pas mort. L'enfant s'était rappelé pendant les longs mois de son noir emprisonnement, qu'on lui avait fait dire de vilaines choses contre ses parents. Pour se punir, et encore craignant qu'on n'abusât de son ignorance pour le faire parler contre la vérité, il s'était condamné au silence.
C'était seulement quand il avait vu quelqu'un pendant des semaines, et après avoir constaté qu'il n'était pas méchant, c'est seulement alors qu'il consentait à dire quelques mots.
Dans ces circonstances, on voyait bien que son petit cœur était resté bon. Sa pauvre tète, rongée par les plaies et la vermine, était bien
douloureuse. Une vieille femme, nommée la mère Mathieu, venait le peigner; i! souffrait beaucoup, parfois il ne pouvait retenir Une plainte ou un mot d'impatience. Alors il en était tout honteux, et quand la
ACCEPTATION DE LA CONSTITUTION BÉPUBLICAINE, LE 10 AOUT 1 793 Li Conslilallou, poar U confcclioa de laquelle la Coavcnlion ivail tit noinni<c,ruI proclamtc le 14 1793. Elle porli malheur k lom ceux qui y travaillireot. Coadorcel, loa premier pire, fui >upprim< •< la naiiiancc de la fille. H<nult de Sicbellea el SilniJuiI, qui j donutrent Utivemenl l« dernier) ao Ikireiit tgalcment loppriniti avini de l'aroir vue mircher. A vrai dire i'acccptitioD du peuple franjaii, qui fuicen>£ la trouver admirable. i* ccnrelle de t'humanitt n'avaii iavenii rien de si parfait. Le [O 1 en admirer le sjmbole derrière une charrette chargée de repriaenler
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Mpierre déclara 1793, la popui loire dea héroii
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femme s'en allait, il lui disait doucement : « Merci, Madame, merci et pardon. »
On avait joint à Laurent un autre gardien qui s'appelait Gomin. Cétait un bon homme qui n'était pas républicain, mais qui était si timide, qu'il n'osait pas faire du bien au Dauphin. Il était doux et ne faisait pas de mal. Plus tard, on remplaça Laurent par Lasne, qui n'était pas non plus un méchant homme.
L'enfant était devenu bien faible. On lui permettait de monter au haut de la Tour, d'où il ne pouvait voir que le ciel ; mais où il respirait un meilleur air, et où il entendait le bruit de la ville.
Un jour, il entendit le tambour. Le bon sang des rois, fiers et vaillants, qui avaient fait la belle France glorieuse et respectée, se réveilla en lui ; son corps courbé se redressa, son œil éteint eut un éclair. Il dit à Gomin, à voix basse : « M'as-tu vu , quand j'avais mon épée ? » Mais son œil redevint bientôt terne.
Il y avait dans les pavés de cette plate-forme, où il se promenait en se traînant, quelques trous où Teau de la pluie séjournait. De petits oiseaux y venaient boire, et Louis-Charles passait des heures à les regarder s'ébattre et s'envoler. Ils étaient libres, et lui, pourquoi était-il prisonnier ? Il trouva un jour quelques pauvres fleurettes fanées qui poussaient dans l'intervalle des pierres. Il en fit un bouquet. Il ne savait pas que sa mère avait été assassinée ; il la croyait encore vivante. Il passait, en montant à la plate-forme, devant la porte de la prison où elle avait été enfermée. Le gentil mignon avait cueilli son bouquet pour sa mère, et il le déposa sur le seuil de cette porte, derrière laquelle ni sa mère ni sa tante n'étaient plus, mais où sa sœur vivait encore solitaire comme il l'était lui-même.
Il ne voulait rien demander à ces domestiques de la Révolution, qui l'avait tant maltraité. Pourtant, un jour, en passant devant cette porte, il s'arrêta, saisit Gomin, et lui fit un signe de tête pour lui demander la permission d'aller voir sa mère. Ses yeux étaient si touchants, toute sa physionomie si suppliante, que Gomin en eut les larmes aux yeux. Il refusa toutefois. Louis-Charles fut bien fâché; mais Gomin lui dit qu'on lui couperait le cou, à lui Gomin, s'il le permettait. Jamais plus le bon petit prince ne le demanda. Gomin n'oublia jamais avec quelles larmes il lui avait dit : <c Je veux la re-
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voir encore une fois. Laissez-moi la revoir avant de mourir, Je vous en prie. »
Uenfant ne voyait pas seulement Gomin et Lasne, qui étaient assez bons. Les révolutionnaires parisiens envoyaient chaque jour plusieurs des leurs pour le surveiller. Ces misérables ne se privaient pas de rinjurier. « Cet enfant, disaient-ils, sera idiot avant six semaines s'il n'est pas crevé. » L'enfant, en entendant cela, soupirait. Des larmes coulaient de ses yeux, et il murmurait doucement : « Je n'ai pourtant jamais fait de mal à personne. ».
La maladie que les mauvais traitements lui avaient donnée empirait, et il souffrait de plus en plus; mais ce n'était pas cela qui le troublait le plus. « Parlez bas, dit-il au médecin qui était venu l'interroger; j'ai peur que ma mère ne vous entende; elle saurait que je suis malade, cela lui ferait de la peine. »
Quelques heures après, il se mit à pleurer. Le sachant près de mourir, le médecin l'avait fait transporter dans une chambre où il pourrait voir le soleil, qui depuis deux ans n'était pas entré dans sa prison, et où il pourrait ne pas entendre le bruit des gros verroux qui le faisait tressaillir. Il pleura donc en murmurant : « Toujours seul. Je me suis encore éloigné de ma mère qui est restée dans l'autre tour. » Il était tellement malade que l'on permit aux gardiens de ne pas le laisser seul. Le 8 juin 1796, à onze heures du matin, Gomin vint auprès du lit où il était couché. « Que je suis malheureux ! dit Gomin, de vous voir souff^rir. — Consolez-vous, répondit Louis-Charles, je ne souff'rirai plus longtemps. »
Gomin se mit à genoux auprès du lit. L'aimable enfant lui prit la main pour le remercier et la porter à ses lèvres. Le gardien ne put retenir" ses larmes et il se mit à prier avec ferveur. Puis le voyant muet 'et immobile, il lui dit : « J'espère, Monsieur Charles, que vous souffrez moins en ce moment? — ''Oh! si, je souffre encore. Mais moins. La musique est si belle. »
Il n'y avait aucune musique. Gomin s'étonna. Il l'interrogea.
L'enfant lui dit qu'il entendait la musique là-haut, au ciel, et qu'il l'entendait depuis que Gomin s'était mis au pied de son lit pour prier. « Est-ce que vous n'avez pas entendu? écoutez, écoutez! »
Il essaya de soulever sa pauvre main affaiblie, et ses grands yeux
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s*illuminèrent, puis il s'écria avec force : « Au milieu de toutes ces I
voix, j'ai entendu celle de ma mère. »
Mais son regard s'éteignit bientôt; il regarda vaguement par la lenêtre et n'ajouta rien.
Vers deux heures, Lasne vint remplacer Gomin. L'enfant le regarda fixement. Bientôt il lui dit : « Crois-tu que ma sœur ait pu entendre la musique? Cela lui aurait fait du bien. »
Puis un cri, un vrai cri de joie, comme il n'en avait pas jeté depuis des années, lui échappa. Son œil devint brillant. Il dit à son gardien d'une voix riante : <c J'ai une chose à vous dire. »
Lasne se pencha, lui prit la main; la tête de l'enfant reposa sur la poitrine du gardien; il n'acheva pas sa phrase.
Il arriva un commissaire nommé Dumont, et qui était un brave homme. L'enfant dit encore : w Je voudrais bien être dans un endroit où je souffrirais moins. »
Et il mourut ; le bon Dieu l'avait exaucé.
Quelques heures après, Gomin revint. Il le regarda. Son visage avait un air doux et caressant. Ses yeux s'étaient ouverts. Il paraissait vivant. Mais le gentil petit être, si bon, si gracieux, avait bien réelle- •• ment fini de souffrir.
Gomin, pour cacher ses larmes dont les misérables révolutionnaires lui auraient fait un crime, monta sur la plate-forme où il avait souvent conduit le malade. Les fleurettes jaunes qu'il aimait étaient flétries; les petites mares d'eau étaient taries, et les petits oiseaux qui avaient été sa dernière consolation étaient envolés.
Pauvre mignon et doux enfant! qu'avait-il fait? Rien, encore une fois, que d'être le fils de ces grands rois à qui la France devait d'avoir été riche, prospère, puissante et glorieuse, de ces rois à qui les ancêtres de ces révolutionnaires devaient de n'être plus des esclaves.
C'est dans ses relations avec la Justice que la Révolution a montré le plus clairement tout son génie. Il n'a qu'un but : exagérer l'homme, rapporter tout à l'homme; supprimer, éloigner, ou, au moins, paraître ignorer tout ce qui n'est pas l'homme. Puis, après avoir ainsi agrandi, exalté l'homme, après l'avoir isolé de tout l'ensemble
de l'univers, isolé non seulement de tous les êtres du monde surnaturel, mais même des traditions qui attachent au passé et de la famille
qui relie à l'avenir, elle le confisque et en fait le serviteur des maîtres révolutionnaires.
La Justice est donc renfermée tout entière dans la légalité. Il ne
avoir d'autres prêtres que les magistrats. La Révolution ue la religion n'est autre chose qu'une législation d'un litif. Elle feint de croire qu'un code pénal rigoureux rend inutile.
nprend par là le soin avec lequel elle travailla à domesjuges, la justice représentant désormais toute la puissance
.'explique logiquement l'abondance et la violence de ses ;emblée constituante en rendit deux mille cinq cent cint, et la Législative, douze cent vingt-sept; — ViUenave n'en ; onze cent soixante-douze; — la Convention, onze mille dix; le Corps législatif et le Directoire, en l'an IV, onze e-vingt-treize. On peut porter à quatre mille le nombre des avaient force de lois, soit qu'ils eussent été pris par les gouvernement, soit par les députés en mission. Du mois de au mois de décembre 1797, il y a donc eu plus de vingt
toutes ces lois, il faut mettre à part celles qui sont nées ;ue incubation du génie français, celles que le bon sens de , celles que la réflexion, éclairée par l'expérience et l'esprit ivaient reconnues désirables. Celles-ci furent sages, en fait reuses : un chroniqueur disait, en 1818, qu'il n'en restait :inq en usage des deux mille cinq cent cinquante-sept de la te, — Nous devons les distinguer soigneusement- des lois révolutionnaires.
ces dernières avaient produit, quels magistrats, quelle ju- :, quelles pratiques judiciaires , quelles mœurs chez les
les jurés, quelle opinion publique, quelle morale sociale ;réés, nous l'avons indiqué bien sommairement, !n avoir une Idée complète, représentons-nous chacun des aurgs et villes de France. Là, rassemblons, par l'imaginaje la méchanceté, la sottise, l'ignorance, la convoitise, la débauche, la folie, peuvent produire en fait d'insolence, de
crime de tout ordre. C'est là, je ne dis pas la fureur révoluion, je dis bien : cette exaltation de tous les vices, ce triomphe s forfaits, c'est la justice, c'est la morale sous la Révolution.
Ce n'est pas une exception momentanée; pas un accident historique. Cela est conforme aux principes. La souveraineté du peuple, interprétée par la Révolution, mène nécessairement et toujours là. Quand on a retiré de la morale la moelle divine, la politique l'emporte toujours. La morale n'existe plus souverainement, elle n'est plus qu'un élément de gouvernement, un agent de la police. La raison d'État est invoquée logiquement pour innocenter tous les crimes. L'individu que le peuple égorge ne peut être que criminel, car, quoi qu'il fasse, le peuple a raison, puisqu'il est source du droit, juge de la morale, et qu'il n'y a plus de religion.
La légalité n'est donc plus, nous l'avons vu, que Thyocrisie de la Justice. Elle est faite uniquement pour permettre au juge inique, et cruel de commettre sans remords les injustices les plus féroces et d'aider la politique révolutionnaire, dont l'unique mobile est la destruction.
Détruire les forts pour corrompre les faibles, ce fut là tout l'office de la Justice. A mesure qu'elle détruisait elle trouvait plus de facilités pour détruire. A mesure qu'elle répandait le sang, elle voulait, par le jeu naturel des passions, en répandre davantage. A mesure qu'elle commettait plus d'injustices, elle se créait plus d'ennemis. A mesure qu'elle exterminait l'élite de la société, çUe trouvait en face de sa haine des couches sociales plus nombreuses. Aussi voyons-nous cette Justice augmenter ses massacres à mesure que la Révolution se développe et s'affermit. On condamnait jadis un individu par jour, en messidor an II on en condamna soixante. On chercha à perfectionner la guillotine. On eut, nous l'avons dit, les massacres, les fusillades, les noyades. «Il va falloir répéter la Septembrisade de Paris, en foudroyant par masse les ennemis du peuple, vengeance infiniment plus digne de lui que le jeu mesquin et insuffisant de la guillotine. » La guillotine était un jeu mesquin pour la magistrature révolutionnaire.