‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 74 sur 112 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Mœurs publiques. — « Robespierre faisoit un jour l'éloge d'un nommé Desfieux, renommé pour son improbité : « Mais votre Desa fieux, lui dis-je, est connu pour un coquin ! — N'importe, c'est un « bon patriote. — Mais c'est un banqueroutier frauduleux! — Cest « un bon patriote. — Mais c'est un voleur 1 — Cest un bon patriote. » Je n'en pus tirer que ces trois paroles. »

Le conventionnel Meillan, qui nous raconte cela, est bien candide de s'étonner. Robespierre était logique. Il définissait nettement les principes et le fond du dogme : La vertu^ c'est Vamour de la Republique. Toute morale découle de là; encore une fois, le principe de la

souveraineté du peuple étant la source de toute vérité, le culte de ce principe doit être nécessairement l'unique cause de la vertu.

Ce que le grand prêtre Robespierre proclamait comme dogme, la

SlkGË ET I>RrSE DE L\ VILLE DE LYON, LE 9 OCTOBRE 17^3 Lc> Lyoanils l'fiiical soulevai pour ne pu ctre pUii loDgicmp) Ici ctclave! de U Commune de Pitie. La Caaveatioo, qui iremblail devant lei représentants de cette Commune, envoya une aimit do 70,000 taommea pour rtduire la ville de Lyon. CcIIch:) ae difendit avec un courage hirolque. sau> vouloir accepter iucud accour* étranger. Ouvrieis, bourgeoii, genlilahommes, femmes et enranls rivalîtireal de coorage. LeHigïdurasoiiante-lroi» jouri. L« rfpublicaina laacèient contre la ville4,64i obu», 11.684 boulets. 28,000 bombei. L'ordre, bien jacobin, (lait donnf de tirer de prtftrtnc* aur les hfipitaux. pour empêcher qu'on ne toignJl les blestés. Les Lyonnais supportèrent la famine pendant vingt-trois jours. Quand a ville eut (W forcée de te rendre, on mil l« habilanti en coupe régWe, pour apprendre i leurs enfants :i oti^rïr la République.

FnANCE RÉvoLt/T. — Lîïr. Go.

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démocratie le pratiquait dévotement. Quand Lazowski mourut, on déclarait bien que c'était un fripon, « coupable d'autres délits encore, familiers aux hommes d'un grand caractère », phrase, d'une grâce toute républicaine, pour indiquer qu'il mourait pourri de la plus crapuleuse débauche. Mais tout cela ne signifiait rien ; on l'enterra comme un héros; ce fut l'occasion d'une fête nationale; une des sections de Paris prit son nom : — cet étranger filou, rongé d'ulcères, était patriote. On l'adora comme tous les autres étrangers filous, pourris et patriotes, qui moururent à temps, c'est-à-dire avant d'être guillotinés.

L'idéal de la société nouvelle se présentait ainsi :

La religion est remplacée par l'industrie, l'intérêt spirituel par l'intérêt matériel.

Il n'y a plus de surnaturel, il n'y a plus que la terre;

La morale n'a d'autre sanction que la police.

Vertu et popularité sont une même chose.

L'instinct chevaleresque du dévouement est inférieur à l'instinct démocratique de la jouissance.

La haine contre ceux qui n'idolâtrent pas la République devient un des signes de la piété; l'envie contre ceux qui sont au-dessus du niveau égalitaire est un devoir religieux; le sacrifice de celui qui offusque un démagogue est un article du code de l'humanité.

§ I . — Tous ces germes de civilisation s'agglutinèrent pour former le fruit propre à la société révolutionnaire. Ce fruit, c'est la délation. La fleur s'ouvrit dès l'aube de 1789, et chaque fois que la Révolution produit une nouvelle et vigoureuse branche, espionnage, traîtrise, dénonciation, sont les pousses qui paraissent tout d'abord. Nous nous rappelons le Comité de recherches de la Constituante.

La Révolution enfiévrait tous ceux que la société monarchique, dans sa justice comme dans son exclusivisme, avait repoussés du centre, ou qui s'en étaient tirés hors. Elle déchaînait non seulement les envieux, les convoiteurs, les débauchés, les haineux, mais les huguenots, les jansénistes, les juifs, mais les francs-maçons, les comédiens et les étrangers, qui jouèrent à la fin du dix-huitième siècle un rôle si considérable. A tous, elle disait : Maintenant, votre tour est venu, espionnez et dénoncez.

Camille Desmoulins écrivait : « La délation est la plus inportante de nos nouvelles vertus. »

La société des Jacobins, en janvier 1790, alors qu'elle était encore aux mains des Constitutionnels, jurait de prendre sous sa protection tous ceux qui se dévoueraient à la dénonciation.

La délation était tellement dans les moeurs démocratiques, et les directeurs de l'affaire révolutionnaire se sentaient si capables de toute vilenie, ils étaient entourés d'une foule si avilie, qu'ils ne voyaient partout que « des mouchards ». C'est la préoccupation constante de Robespierre, comme c'est le mot qui revient sans cesse dans les journaux de Marat, de Fréron, de tous les gazetiers patriotes.

Après être entrés dans les habitudes sociales, l'espionnage, la délation, devinrent des obligations légales. « Dénoncez, » c'est le premier ordre et le principal conseil des représentants en mission.

Les comités révolutionnaires étaient chargés par la loi de payer une somme à chaque dénonciateur. Le dénonciateur avait, toujours de par la loi, une partie du bien de celui qu'il avait fait guillotiner.

La loi du 22 prairial résume les dispositions légales antérieures, en disant : « Tout citoyen est tenu de dénoncer les contre-révolutionnaires, » Si Couthon expose ainsi la théorie révolutionnaire de l'espionnage, un soldat patriote, l'adjudant du commandant de la place de Nantes, O'Sullivan, en donne le sens usuel : « Mon frère est venu se jeter dans mes bras; j'ai fait le devoir de républicain, je l'ai dénoncé. »

§ 2. — A côté de la délation, le pillage.

C'était un autre conseil de la Révolution. Dès le début, cela fut compris. « C'est notre tour, » disent les paysans émancipés, qui s'en allaient brigander les propriétés du voisinage.

A mesure que la Révolution gagna, le vol s'étendit ave: elle. Depuis le plus humble commissaire d'un comité révolutionnaire de bourgade jusqu'aux officiers municipaux de Paris, jusqu'aux plus farouches Montagnards, chacun joignit la rapine à la tyrannie. Les procès, les tribunes, les chroniques, les mémoires, l'histoire générale, les registres municipaux n'ont qu'un cri là-dessus.

La grande puissance de Robespierre ne s'explique que par un mot :

intègre. Le peuple sans-culotte constatait que, pour la plupart, ses petits chefs étaient des filous et ses grands chefs des voleurs, et il comblait de marques de son idolâtrie le seul qui parût probe. On peut mesurer la rareté de cette vertu à Tenthousiasme de ces manifestations.

La populace souveraine voulait être seule à avoir les profits du pillage : « Le bien des riches aristocrates doit être donné aux pauvres. Un royaliste ne peut avoir des propriétés. Les seuls partisans de la Révolution peuvent être propriétaires. » C'est le vœu des sections parisiennes les plus pures, en mars 1794.

En Tan IX, les rapports officiels et confidentiels constatent que la grande cause d'attachement à la Révolution était qu'on y voyait une occasion légale dq piller, une revision de fortunes. Prudhomme avait innoncé la prochaine arrivée de ce temps béni où Ton ne verrait plus, sur le sol de la République, un millionnaire, « ce scandale de la raison ».

§ 3. — Il y avait un troisième moyen, Vassassinat, pour satisfaire du même coup les deux maîtresses vertus de la Révolution, la haine et la convoitise.

La convoitise ! Le grand ministre des finances d'alors, Cambon, qui était pourtant le moins corrompu de Tétat-major politique, avait trouvé la formule : « La guillotine, c'est la planche aux assignats, j» Que de condamnations n'eurent d'autre cause que ceci : « Il est riche, ses biens confisqués enrichiront la République! » Fouquier.-Tinville l'avouera : « Nous devions condamner les gens uniquement parce qu'ils étaient riches. » -

La haine ! On sait combien la Révolution avait développé l'amour du sang ! « O sainte guillotine I amie des sans-culottes, protège-nous ! Machine aimable, protège-nous ! Machine admirable, protège-nous ! » On l'idolâtre, cette machine. Un vertueux patriote offre aux Conventionnels de lui faire des rentes. Les grandes dames du régime Tont en boucles d'oreilles, Saint-Just en épingle, Gatteaux en cachet, les enfants en hochets. Ces enfants, la société leur recommande deux manières de jeu : elle les admire s'exterminant à coups de pierres, « en bons petits sans-culottes », ou bien, comme nous l'avons vu, elle leur donne pour jeu l'imita rion des scènes de la guillotine.

Ces scènes, ce n'était pas l'enfance seule qui s'en amusait ; elles étaient chères au sexe sensible. La guillotine avait ses bacchantes qui hurlaient ses louanges à chaque coup qu'elle frappait, elle avait ses dames d'honneur qui venaient, en voiture élégante, admirer ses exploits. — Le sang ! Les corridors, les coulisses des théâtres en étaient pleins. Il était apporté là par les officiers, les soldats, les spectateurs qui, ayant dû ou voulu assister aux exécutions du jour, l'avaient été chercher à la place de la Révolution, à la place du Trône, changée en marécage rouge, et étaient venus au spectacle sans prendre la peine de rentrer chez eux , tant on était habitué à voir le sang humain. Il ne tachait plus.

BATAILLE DE HONDSCHOTTK, LE g SEPTEMBRE I793 LÎTric par l< g<a£r*l Houchard caairc l'armfc anglo-bolUndai».

Ce ne fut pas seulement pendant la Terreur que la Révolution repoussa la France dans la barbarie. Dès l'heure où elle commença à dominer, elle conseillait l'assassinat, et non point par la plume de quelque petit journaliste de l'école de Marat, mais par les voix les plus graves.

En 1790, Prudhomme demande la formation d'une bande d'assassins tueurs de Rois.

Sous la Législative, Jean de Bry fait voter la création d'un corpsde douze cents assassins; oui, une Assemblée française, avant même la Convention, décréta l'institution sociale de l'assassinat. Il fallut l'intervention de Vergniaud pour que Ton revînt sur la déclaration d'urgence et qu'on renvoyât au comité la proposition déjà votée. II s'agissait d'assassiner les princes et les généraux étrangers. Les Cor-

deliers, en 1791, s*y étaient engagés tous par un serment solennel. Les Cordeliers, cela se comprenait, leur club était le Jardin d'acclimatation des folies révolutionnaires. Mais Jean de Bry !

Cétait un avocat de plus d'intelligence que de courage, à qui la Révolution portait malheur en lui donnant les occasions de faire le matamore politique et de prendre ainsi des postures où il était gauche et ridicule. Homme de race moutonnière, il aimait à revêtir la peau du loup qu'on lui arrachait en le faisant mettre à plat ventre. Après avoir ainsi demandé à assassiner les rois, réclamé bruyamment le droit d'assassiner le tj^ran Louis XVI et applaudi avec enthousiasme au coup de main de Fructidor, le plus inexcusable, le plus effronté, le plus brutal, le plus avilissant de tous les coups d'État, J. de Bry devient le plus débonnaire des préfets de l'empereur, qu'il fut un des premiers à abandonner pour... prendre la cocarde blanche. Cet enthousiasme légitimiste n'ayant pas été récompensé, ce protecteur parlementaire de l'assassinat, ce fructidorien, ce préfet impérial insuffisamment blanchi par la cocarde royaliste, passa tout le temps de la Restauration à se proclamer le martyr de la Liberté ; et on le crut.

Beaucoup d'autres modérés, comme Jean de Bry, la Révolution les rendait enragés. Nous l'avons choisi comme type du bourgeois déchaîné par elle, et qui sans elle se fût contenté de défendre les orphelins de Vervins avec une bonhomie patrîarcale. Nous pouvons prendre Duplay comme spécimen populaire de l'affolement révolutionnaire. « C'était un menuisier très à son aise, qui avait loué dans sa maison un appartement à Robespierre. Ce malheureux avait tellement désorganisé les têtes des personnes de cette famille assez nombreuse, que j'ai connues pour des gens honnêtes et même respectables, qu'ils étaient devenus révolutionnaires jusqu'au délire. La femme de Duplay, auparavant humaine et bonne, ne parlait plus, pendant la Révolution, que d'assassinat; son fils, qui avait grandi avec cette révolution et qui auparavant était très aimable, était devenu spadassin de Robespierre. Il existe aujourd'hui et, avec sa raison, il a retrouvé ses bonnes qualités naturelles. Ses sœurs, qui étaient fort douces, étaient devenues autant de mégères, une seule exceptée. La mère, mise en prison , après le 9 Thermidor, se pendit de désespoir de la chute de Robespierre. Quant à Duplay père, il était extrêmement simple.

et ses connaissances n'allaient pas au delà de son métier ; c'était un homme de bien à qui Robespierre avait fait croire qu'il était un envoyé de Dieu et même le Père éternel lui-même. »

Bitaubé dit, en parlant d'une amie de sa famille : « Nous la savions douce et modeste; elle fit connaissance de Robespierre; elle ne songea plus qu'à nous pousser, nous et ses anciens amis, à l'échafaud ! »

Qui protesta le premier contre les massacres de septembre ? Carrier. Quel est l'homme dont l'avènement au pouvoir fut regardé comme une bénédiction par les persécutés de la Révolution ? Fouquier-Tinville. Quel est celui qui flétrit le plus énergiquement, à son arrivée à Paris, la bassesse de Robespierre ? Couthon. Ne nous dit-on pas que Le Bon et quelques autres des fauves révolutionnaires avaient été bons pères de famille!

Je sais bien qu'on leur a accordé, un peu légèrement, un brevet de vertus domestiques. Il fallait nous prouver que ces gloires de la République n'étaient pas de purs monstres. Mais on n'a pas suffisamment consulté leurs épouses sur ce certificat qu'ils se donnaient euxmêmes.

Billaud-Varennes essaya d'attendrir l'opinion en disant qu'il n'avait d'autre bonheur que de vivre auprès de son épouse chérie. Il laisse entrevoir qu'on l'adore et qu'il le mérite. Il n'y avait pas une heure que sa condamnation à la transportation était prononcée, que cette épouse aimante demandait le divorce, et se remariait aussitôt qu'on eut embarqué pour Cayenne cet époux adoré. « J'en sais quelque chose, dit G. Duval, car c'est moi qui ai rédigé son contrat de mariage chez maître Dubas, notaire, rue Saint-Jacques, et qui fus l'un des témoins de son mariage à la municipalité de la rue Mignon. »

Quoi qu'il en soit, nous pouvons constater que les hommes les plus féroces de ce temps-là avaient commencé par être l'espérance des innocents. C'est que la Révolution a en elle un principe corrupteur qui tue le sens moral dans l'âme.

Elle poussait l'homme plus loin que la Barbarie, elle le ramenait à l'anthropophagie. Je n'insiste pas sur les culottes, sur les tanneries de peau humaine, sur cette hallucination de la viande humaine qui poursuivait les Jacobins, tellement que manger du foie de conventionnel était, selon eux, le grand régal que se promettaient les duchesses

octogénaires et les magistrats paralytiques enfermés au Luxembourg. Toutefois, il est avéré que ces tanneries de peaux humaines ont existé à Etampes, au parc de Meudon. Nous avons le procès-verbal ofSdel

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