‹ La France révolutionnaire, 1789-1889Chapitre 88 sur 112 · NUIT DU 9 THERMIDOR AN II DE LA RÉPUBLIQUE (2/ JUILLET · texte numérisé non relu

NUIT DU 9 THERMIDOR AN II DE LA RÉPUBLIQUE (2/ JUILLET

pour faire pièce au titre d'excellence. Ils ne veulent pas permettre qu'à Vienne, par exemple, les émigrés portent leur croix de Saint- Louis. C'est presque un castts belli. Ils se vanteront de provoquer H les sourires de pitié et de mépris ». Pour eux, les dames de la cour sont des « courtisanes ». L'empereur de Russie est encore, dans leur langage officiel, le « tyran du Nord, un tigre à figure humaine ». Ils sont les ambassadeurs du jacobinisme, et ils profitent de leur caractère diplomatique pour répandre, plus à l'aise, les conseils de révolution et les semences d'insurrection. Parfois ils se sentent pris d'un étrange désir d'exhiber les belles manières, et se croient les représentants de la plus exquise distinction en parlant aux reines avec la bonhomie d'un concierge des Variétés Amusantes, La populace que ces mœurs diplomatiques exaspèrent vient casser les vitres de l'ambassade, et il faut de fortes escouades de police pour protéger les jours de ces étranges politiciens.

ANTOINE-QUENTIN FOUQUIEH-TINVILLE Fil» <hii) CDltiiitcur aritsiea, procureur banqueroutier, comtnïa dans let bureaux de U polici du jur^f lu Tribunal Tivoiulionnaire, accusaleur public auprts de ce tribunal, grand deslrucleur d'bainine» el boo pire de famille. Ce» un exlermiiialeur paiiîble, et il ne parati pas qu'il y ail danal'hiitoïre un aulrc bommc qui ait exercé la Krocîtt auati bDurgcoiiemcDl et qui ail eipidié la vie humaine i la mori comme UD marEhiDd expédie de la viande i deiiination. Il avait reçu une double mitsion, l'une de la RivolutioD el qui conaiiu i eitermlner les honuèteB geui, l'autre de la Providence el qui coniisia i dtlruire lea grand) léTolmionnalres. tout patitrent loui ion couperel. ]l a'envnjra paa plus tranquille ment à la mon Marie. Aniolneiie el Madame Éliaabelb, que Brissoi et Vergniaud, H£berl et Chaumelle, Daalon el Camille Dcimoulina, Saiol-Juat el Robespierre. Il fui moins paisible quand il a'agil de clore »on aflice providentiel eu tlliDt lui-mime i la guillotine.

TkANCE mtvoLtir. — Livr. 76,

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Augereau en est un beau spécimen. Il regardait l'assemblée des plénipotentiaires de Rastadt comme une réunion d'aristocrates. A la suite d'une orgie, où apparemment il s'était enivré, il avait donné Tordre de les faire arrêter.

Les ambassadeurs sans sabre n'avaient pas de visées aussi féroces. Ils étaient aussi repoussants. L'ancien précepteur Ginguené, ambassadeur à Turin, y amène sa « citoyenne ». Que faire pour confondre l'Ancien Régime et démontrer les hautes visées de la République î II exige que la citoyenne ambassadrice soit admise aux réceptions de gala en chapeau et en bas de coton. Grosse affaire! on résista mollement; et tout flamboyant de son triomphe, il écrit au Directoire : : « Nous venons de remporter une grande victoire! »

Metternich rencontra, en 1797, au congrès de Rastadt, ce qu'il y avait de mieux dans la troupe. Il nous peint bien l'effet qu'ils produisaient : « Je crois voir un noyau de septembriseurs, de guillotineurs; ils vivent comme des ours blancs.* » A cette élégance française qu'on ne parvient pas à imiter, a succédé la plus grande saleté. L'amabilité la plus parfaite est remplacée par un air morne, sinistre. Bonnier, Tun des maîtres plénipotentiaires, est «de la quintessence de rustre». Quand on n'est pas de leur avis, ils en viennent aux gros mots et veulent aller sur le pré. Les gens de l'ambassade « ressemblent à des crocheteurs. Tous ces gaillards-là sont en gros souliers bien roux, en grands pantalons bleus, en petite veste de toutes couleurs, de vilains mouchoirs de soie ou de coton autour du cou,' les cheveux longs, noirs, sales, d'énormes chapeaux avec un énorme plumet rouge qui couronne ce hideux chef. On mourrait d'inquiétude en rencontrant le mieux vêtu dans un bois. »

Talleyrand, nommé ministre des Relations extérieures, essaya de mettre quelque ordre et quelque propreté en tout cela. Il chercha des gens instruits, modérés, respectueux de l'orthographe et du sens commun. La fourmilière jacobine entre en rage. La Reveillère, qui représentait au Directoire le fanatisme d'un pédant et l'aigreur des bossus, fulmine contre cette tentative aristocratique : « Il s'est introduit dans

les bureaux des individus entaché* d'incivisme Leur costume est

conforme à celui des ennemis de la patrie. Ils se font appeler messieurs et méprisent le mot citoyen Ils brûlent trop de bois et viennent

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tard. Le républicanisme vertueux craint d'aborder leurs bureaux. » Les portiers n'étaient plus la classe dirigeante, et les bas policiers ne tenaient plus la plume diplomatique. C'était intolérable. Talleyrand disparut momentanément. Il ne convenait pas que les employés fissent un trop grand contraste avec les maîtres.

Les affaires importantes étaient traitées avec autant de soin que le bon ton. On blâme un agent diplomatique, Clarke, d'avoir, dans un traité, laissé insérer un article désastreux. Clarke montre ses instructions. Elles recommandent particulièrement l'insertion de cet article. Les instructions étaient signées des cinq Directeurs, qui avaient mis leur signature sans qu'aucun d'eux eût songé, dans une affaire de cette importance, à prendre connaissance des ordres qu'il envoyait.

La diplomatie du Directoire avait d'ailleurs le plus parfait mépris pour la géographie. On peut voir entre autres une dépêche où l'on apprend que « l'Adige arrose les superbes plaines de la Lombardie ».

IV. — Heureusement pour la France, le droit canonique, comme disait le journaliste Peltier, venait en aide à cette pauvreté diplomatique. Que produisait la force brutale venant en aide à ce mépris de la justice, de la civilisation et du droit des gens? La gloire militaire! Sans doute; mais encore ?

Elle créa une foule de Républiques fantastiques qui furent dans Tordre politique ce que les châteaux de cartes sont dans l'ordre architectural : Républiques Romaine, Cisalpine, Parthcnopéenne, Ligurienne, Vénitienne, République des Allobroges. C'est dans l'établissement de ces filles de la République Française que la diplomatie montra le plus beau de son savoir-faire.

Elle avançait sournoisement au milieu des peuples voisins, en ' s'abritant derrière le mot Liberté. Quand elle avait affaibli par l'émeute le pouvoir légitime, elle le renversait sous prétexte de débarrasser ces peuples de leurs tyrans. En réalité, elle n'avait d'autre but que de leur prendre leur bourse, au peuple aussi bien qu'aux rois. Les constitutions républicaines qu'elle octroyait, les agents républicains qu'elle envoyait de France, les gouvernants républicains qu'elle choisissait parmi les indigènes, n'avaient d'autre mission que d'activer le pillage et de le rendre plus productif en le dissimulant.

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Ces institutions étaient copiées, quelles que fussent les mœurs particulières du peuple, sur la constitution de Tan III qui donnait à la France l'honneur et la liberté que l'on sait. Ces agents républicains envoyés de France étaient « la honte et Tordure de la nation française». Je cite les documents secrets mais officiels; et Ton peut juger de ce qu'étaient cette honte et cette ordure, puisqu'elles offusquaient des républicains, et des républicains du Directoire. Les chefs républicains choisis parmi les patriotes indigènes étaient « chargés d'une haine générale et d'un mépris universel ; il est difficile de trouver dans l'histoire un genre de gouvernants plus avilis». Nous citons toujours les documents secrets et officiels.

Dans l'État romain changé en République et où le Pape était remplacé par un accoucheur, condamné jadis pour filouterie, on avait commencé, en témoignage de joyeux avènement, par «mettre les cardinaux sur des ânes et les traîner par les rues en leur donnant des coups de lanière». Puis on s'était mis résolument au travail de la cueillette, qui était le but pour lequel on avait proclamé les Droits de l'homme dans là Ville Éternelle : en peu de temps, on recueillit 3o millions, on bourra 5oo caisses d'objets précieux, on hébergea 8,000 soldats républicains, qui trouvaient les femmes, les filles, les bourses des Romains, de bonne prise. Nous ne parlons pas des pillages, des confiscations et des friponneries des agents français, qui furent telles, disent toujours les documents officiels, qu'elles « effrayèrent même des brigands vulgaires ». Vulgaire contient un aveu dénué d'artifice.

Après cela, on nommait les Romains « fils At Brutus et de Caton ». On leur jurait que «les mânes de Cicéron tressaillaient d'aise». Puis l'on envoyait la diplomatie révolutionnaire dans quelque pays voisin. L'armée suivait. On y proclamait la République, on confiait le gouvernement de la nouvelle République à « la honte de la nation et à l'ordure indigène» (documents officiels), et l'on pillait. Barras avait besoin d'argent. L'invasion des sauterelles tricolores s'étendait, salissait tout ce qu'elles n'avaient pas dévoré. La Révolution appelait cela : émanciper les peuples ; et ce pillage c'était la fraternité.

Ces diplomates avaient des noms bénis ; ils se nommaient Grugeon, Fiapoult, Forfait, Rapinat. Les ministres, quand ils étaient las de se

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nommer Cochon, s'appelaient Sottin. Mais Rapinat lève la paille. Il est providentiel.

C'est en Suisse qu'il fut envoyé par son parent le Directeur Rewbell, pour y proclamer la fraternité, recueillir beaucoup de vases d*or « souillés par la superstition », et quelques châteaux.

Un bon Suisse que Ton ruine Voudrait que l'on décidât

Si Rapinat vient de rapine Ou rapine de Rapinat.

Cette Suisse nous offre un autre des terrains d'essai de la diplomatie révolutionnaire. Il n'y avait pas moyen de l'annexer. Non pas parce qu'elle avait été une alliée fidèle — la Révolution n'avait pas de ces scrupules, — mais, nous l'avons vu, sa neutralité était plus utile que son absorption. Toutefois, il eût été contraire à tous les principes révolutionnaires de la laisser en paix. Il fallait bien lui faire connaître les droits de l'homme, les douceurs de la liberté, de la fraternité, de l'administration républicaine. Les « fils de Guillaume Tell » ne pouvaient trop payer le bonheur d'être émancipés et débarrassés' des liens de la superswion. On y envoya donc la diplomatie nouvelle. Au bout de peu de semaines, elle avait réveillé les vieilles discordes, soulevé les antipathies de race, allumé la guerre civile.

Voici le spectacle que présentait le Valais, par exemple, peu de temps après la venue des Droits de l'homme.

On ne voit plus « que cadavres, cendres, ruines. La difficulté de parvenir aux habitations des montagnes les a préservés du pillage et de l'incendie. Mais la vallée n'offre plus qu'un affreux désert. La population y est devenue très rare. Ces infortunés sont errants pendant le jour au milieu des décombres de leurs maisons et cherchent leur nourriture dans les débris d'une récolte perdue et qu'on aurait pu conserver. La nuit les chasse sur les montagnes où quelque chalet abandonné leur offre un abri qu'ils ne peuvent plus trouver sous le toit de leurs pères. On peut juger à leur air morne qu'ils sont soumis^ mais qu'ils ne sont pas changés. »

Celui qui parle ainsi, ce n'est pas un aristocrate. C'est le chef des agents de la République, c'est Turreau, le général dont nous avons vu les exploits en Vendée et qui était bien digne d'entrer dans le corps diplomatique du Directoire. Il lui envoie des mémoires sur les

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moyens de soumettre le Valais, mémoires confidentiels où nous voyons le fond de l'âme de ces grands politiques.

Il avoue, avec une candide niaiserie, que l'indépendance dont ils jouissaient « les rend moins propres à supporter le joug de la Libellé politique». «La crainte est le seul mobile qu'on doit employer vis-à-vis d'eux. Il faut les soumettre d'abord au régime militaire. J'ose prédire qu'ils en seront satisfaits. » Il nomme les familles importantes qui « doivent subir la peine de l'ostracisme » • Il demande que le Directoire envoie des agents auxquels on donnera les terres qu'on confisquera. « Cela croisera l'espèce. Les indigènes ne pourront que gagner sous le rapport physique et moral. » Les valets de Grugeon, Forfait, et Rapinaf, et les Tricoteuses fatiguées des émotions de la ville étaient chargés de relever le caractère natal de l'Helvétie ! Pour le clergé, il faut le renouveler en entier, mais « avec adresse, afin de ne pas alarmer les peuples superstitieux et fanatisés».

En quoi consiste cette adresse? mais tout simplement à recommencer la comédie de la Constitution civile qui a donné à la France un si admirable clergé I On trouvera, parmi les plus abjects de ce clergé discrédité, quelques individus qu'on enverra dans le Valais. Les Valaisans sont trop stupides, sans doute, pour faire aucune différence entre ces misérables et leur ancien clergé. On leur persuadera qu'ils représentent « les vertus de la primitive Église ; et tout sera dit». Malheureusement ces Suisses sont si obstinés qu'on ne prévoit pas encore le moment où ils pourront goûter « les bienfaits de la Constitution ». Il faudra, peut-être, attendre les résultats de ce croisement entre les vaillants jacobins du ruisseau parisien et la race Valaisane.

Turreau conclut, en disant avec stupéfaction qu'il existe encore des hommes assez monstrueux pour n'être pas absolument soumis à la conquête française, et qui n'attendent qu'une occasion favorable pour s'en débarrasser. Le Directoire le console. Il assure à Turreau « qu'il emporte l'attachement et la reconnaissance » de ce peuple écrasé, dépouillé, errant sans nourriture, sans abri ; « de ce peuple qui chérit la main qui le guérissait violemment de ses erreurs».

Nous en resterons sur cette phrase. Elle peint d'un trait joyeux le mélange de jeannoterie et d'hypocrisie qui, avec la grossièreté, l'inso-

lence, la désinvolture dans la perfidie et TefFronterie dans le pillage, caractérise les mœurs diplomatiques de la Révolution.

Mœurs privées : la famille. — « Avez-vous de plus proches parents que la patrie, votre mère ? » Voilà la phrase typique. Après avoir annoncé que Tamour de la République est toute la vertu, la Révolution proclame que le gouvernement remplace la parenté. Nous avons vu ce soldat qui livrait son frère à Téchafaud, en bon républicain. Il eût aussi bien livré son père et son fils, seulement il se fût écrié qu'il se voilait la face. Tout eût été dit ; on l'eût proclamé nouveau Brutus.

C'est qu'en effet tout l'esprit de la Révolution est essentiellement contraire aux conditions normales de la famille. Non seulement le foyer domestique est attaqué par la ^négation de toute religion précisée, affirmant et défendant les lois morales; par le droit absolu, reconnu à tout individu, ignorant ou passionné, d'interpréter, en lui et à lui seul , ces lois ; mais la Révolution excelle à diviser un pays en deux portions très distinctes : le pays des persécuteurs et le pays des persécutés. Quel foyer domestique pour le père de famille dans l'un ou l'autre de ces deux groupes ?

Le persécuté est en fuite, ou il se cache, ou il tremble, ou il se tait. Quelle autorité a-t-il sur ses enfants, ses domestiques, ses agents, sur les instituteurs de ses enfants? quelle surveillance, quelle éducation, quelle économie domestique ? quel soin des affaires ?

Le persécuteur, lui, est tout à son devoir révolutionnaire , dans la rue, dans les tribunes; il est au pillage, à la poursuite des aristocrates, à la chasse des prêtres et des bourgeois. S'il est riche , il est dans les cafés (qui ont joué alors un si grand rôle) ; il est dans les cabinets de lecture (et le procès d'Hébert notamment nous dévoile le grand bruit qui se menait dans ces lieux-là); il est dans les tripots, dans les capes; et tout cela pullulait et développait ses attraits depuis 1789. S'il est pauvre, il est à la section; on lui donne par séance 40 sols qu'il va boire.

Le père de famille est donc partout où n'est pas la famille. Il est ou furieux ou tremblant; il est préoccupé de toute autre chose que de sa maison. Il est corrompu, débauché, ruiné, à tout le moins distrait.

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Le foyer domestique est attaqué à la fois par h Révolution et par son tapage. Aussi l'épouse ha nouveau. « Toutes les classes de femmes au-dessi peuple sont aristocrates. » Elle se sent troublée a vie bruyante, à secousse, tout extérieure, qui lui qui émancipe ses enfants, qui bouleverse ses pens fondements de ses principes, qui lui interdit la relif idées de respect qui la protégeaient même contre ■ voiles de dignité, de gravité dont le christianisme

ROBESPIERRE DANS l'aNTICHAHBRE DE LA SALLE DU COMITÉ I LA NUIT DU 9 AU 10 THERMIDOR (27 JUILLET I

l'embellir? où est cette chevalerie qui défendait sa vi blesse? On jette en prison sa voisine, on guillotine s plus, elle sent que cette nouvelle doctrine la veut démor. sant l'idéal, qui est sa parure et sa fierté.

Les maîtres révolutionnaires, qui se savaient des l'ordre social et politique, essayaient de se réfugier de privées, qu'ils assuraient représenter avec une rare perl pas toujours facile, comme on pense, de pénétrer dans tique où ils se font de fête. Parfois les faits ou les nous montrent le derrière de ces paravents. Biilaud-V. après Thermidor, on lui met la tête dans ce fleuve de fait couler, répondit qu'il était un homme sensible et la préoccupation était de vivre au foyer domestique po épouse la plus heureuse des femmes, et qui l'était. L' testa pas, comme on pense. Mais le jour même où Billau

Fbamce kfvQLUT. — Livr. 77.

à la déportation, cette heureuse femme demanda le divorce, et huit jours après le départ de ce mari bien-aimé elle se remaria. « J'en sais quelque chose, dit Duval, c'est moi qui rédigeai son contrat de mariage en Tétude de M« Dubos, notaire, rue Saint-Jacques, et qui fus l'un de ses témoins à la mairie de la rue Mignon. »

Cette liberté, proclamée la maîtresse souveraine du monde nouveau, c'est la sœur du libertinage. Cette émancipation qu'on acclame, c'est l'émancipation des sens comme de l'esprit. Cette indépendance, c'est celle de la femme aussi bien que de l'homme, et l'indépendance de la femme, c'est la négation de la famille.

Comment l'épouse aimerait-elle la Révolution ? voici la Jille mère qui est encouragée; la civilisation révolutionnaire a pour elle des tendresses maternelles. Il y a à l'Hôtel de Ville de Paris un bureau fchargé de lui distribuer des primes d'encouragement ; on lui donnait 80 francs quand il s'agissait d'une fille, un peu plus quand le nouveau-né était un garçon. En province, on n'était pas moins tendre pour les faiblesses. La République avait inventé une nouvelle classe d'employées. C'étaient les Noi^rrices des Enfants naturels de la Patrie. Institution charitable, sans doute, mais pure hyprocrisie, quand on pense à ce que la Révolution faisait des enfants trouvés. Elle choisissait bien ces agents, du reste. Elles exposaient les enfants qu'on leur avait confiés, et nous en voyons condamner à quatre ans de fer quelques-unes qui joignaient une nouvelle branche à ce commerce : elles supprimaient également les enfants légitimes.

Enfin , voici la dégradation directe de la femme : le divorce ! Le divorce, c'est-à-dire un des plus rudes coups que la civilisation puisse recevoir, un des plus grands pas en arrière que l'humanité puisse faire. La civilisation n'a jamais remporté une plus grande victoire que celle de la monogamie sur la polygamie. Et qu'est le divorce, sinon un hypocrite retour à la polygamie ? La Révolution, je comprends que le divorce lui soit cher : elle est la naturelle protectrice de l'animal humain. Il doit être cher aussi à tous ceux qui, sur ses conseils, ne voient dans l'homme qu'un chercheur de bien-être, une bête uniquement née pour jouir en tout égoisme et absolue liberté. Mais prétexter des misères inhérentes à la vie familiale pour proclamer le divorce, c'est guérir une maladie par le suicide.

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Les révolutionnaires de la fin du dix-huitième siècle n'étaient pas tous partisans du divorce. Ils comprenaient que c'était l'émancipation de l'adultère. Ce fut, très souvent, la débauche préméditée et légalisée, le déchaînement hypocrite des convoitises. Pour l'enfant, c'est l'éducation nulle, l'émancipation hâtive après une enfance sans caresses, car pour lui il n'y aurait plus ni père ni mère, mais toujours un beaupère ou une belle-mère. Ils appelaient donc le divorce le sacrement de r adultère^ et ils reconnaissaient que c'était « un moyen que la loi donnait d'obéir plus aisément à la galanterie et à la légèreté françaises ». — « La loi le permet, les mœurs le proscrivent, » écrivait Pigault-Lebrun.

On devine que ce sacrement fut fort pratiqué. A Paris, du i**" janvier au T4 février 1793, nous constatons 594 mariages et 23 1 divorces.

En l'an VI, un bon républicain, Français, de Nantes, effrayé de ce qu'il voyait, s'écriait : « Le mariage n'est qu'un libertinage légal. » En trente mois, du 1" janvier 93 au 17 juin 95, 5,987 divorces, dont 3,868 demandés par les femmes, 2,119 par les hommes. On en comptait 872 pour incompatibilité, 569 par consentement mutuel, 2,oo5 pour absence de l'un des conjoints pendant six mois.

Les philosophes, au dix-huitième siècle, et les grands seigneurs libertins, leurs disciples, avaient expulsé de l'union de l'homme et la femme l'idée religieuse et sacramentaire. Comme ils étaient plus perspicaces que leur petit-fils le Père Duchesne, ils n'allaient pas de ce premier bond jusqu'à la libre promiscuité, chère aux révolutionnaires. Ils remplaçaient le sacrement par des chansons où l'on vantait les doux liens du mariage. Cela était bon pour les hyménées de Colombine et de Pierrot. Dans la vie réelle et dégagée de tout préjugé, soit de religion, soit de dévouement, soit de délicatesse, telle que la Révolution la constitue, ces doux liens n'étaient que des filets à prendre des papillons. Ils en avaient la force. Les Jacobins avaient d'autres chansons où l'on disait, en refrain, qu'il faut se marier parce que l'hymen est un vrai sansculotte.

C'est cette grossière philosophie du mariage qui menait au divorce à outrance. Fils et filles de la Révolution s'unissaient comme pour un souper de bal masqué, et ces époux se séparaient, à l'aube, quand le masque était tombé. Un journal du temps nous dira franchement :

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ce Sur ces 6,000 divorces, il n'y en a peut-être pas six qui ne soient le fruit de la dépravation. »

Le divorce prospérait avec la République. En quinze mois, de 1795 à 1796, il y en avait à Paris 6,000 et plus. En Tan IX, sur 4,000 mariages, il y avait 700 divorces; en Tan X, la proportion augmentait, il y avait 900 divorces et 3, 000 mariages.

Ces divorçants songeaient surtout à se débarrasser de leurs enfants. Ils les portaient aux Enfants-Trouvés. En Tan X, il y en a 4,000 pour Paris, 44,000 pour les autres départements. En Tan XI, on y en envoyait 3,122. Les divorcés savaient à quoi s'en tenir. A la fin de Tannée, sur ces 3,122, il en survivait 21 5.

On assurait qu'il y avait eu, en trois ans de France révolutionnaire, plus de divorces que l'Europe entière n'en avait eu en trois siècles. Mercier, non suspect, concluait en disant : « Le divorce a corrompu la morale publique. C'est la plaie la plus difficile à guérir. » « Vous avez, républicains, introduit en France un marché de chair humaine, » s'écria le député Delville. Il était même devenu obligatoire et faisait partie intégrante du contrat de mariage. On se mariait à temps, comme on allait aux galères. Le divorce avait laissé de côté toutes ses hypocrisies. Il y avait dans les villes de garnison une troupe de bonnes républicaines qui épousaient les soldats pour le temps de leur garnison. C'était réglé. Au moment du départ, que la garnison eût duré quinze jours ou un an, on divorçait et on attendait le régiment suivant pour recommencer ce qu'on nous pardonnera de nommer, non pas des épousailles, mais des dîporçailles. A Metz comme à Nancy, et dans toutes les villes de garnison, l'habitude était prise, pour une certaine classe de femmes, de se marier à temps.

Parfois ce divorce en arrivait à des effets tellement grotesques, que la gaieté française s'en emparait. On nommait divorces d'inclination cç\i\ qu'amenait l'incompatibilité d'humeur. Il n'était pas rare de trouver des gens qui, au bout de six mois, en étaient à leur sixième mariage. « Il arrive que des couples divorcés mirent en action, séance tenante, le conte des Troqiieurs de La Fontaine, et épousèrent immédiatement, le premier, la femme de l'homme qui venait de divorcer, et celui-ci, la femme du premier. J'ai connu un de ces quatuors si harmonieux que la double noce se fit à frais communs, à VArc-en-Ciel^ boulevard de l'Hôpital. »

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« J'ai aussi connu un sellier de la rue Tiquetonne, qui, étant officier municipal, vit arriver sa femme pour qu'il la mariât; avec qui? Avec le prêtre constitutionnel qui leur avait donné jadis la bénédiction nuptiale. » La liberté religieuse donne ici la main, comme on le voit, à la liberté morale. La conception du mariage était devenue telle sous la Révolution, qu'un honnête homme de cette couche-là, après avoir épousé les deux sœurs, demandait aux Cinq-Cents l'autorisation d'épouser leur mère. C'était là le foyer domestique nouveau.

Mais cela n'inquiétait guère la masse des révolutionnaires. Relâcher les liens de la famille ne pouvait pas être un mal, puisqu'il s'agissait d'en venir à remplacer le père et l'autorité paternelle par l'État et l'autorité gouvernementale. D'ailleurs, n'avaient-ils pas défini la Révolution par ce mot expressif : la Rotation, la rotation continue de tous les éléments sociaux, de la femme et de la fortune.

Le divorce, la destruction de la famille, n'étaient pas les seuls instruments que la Révolution employait à la corruption de l'enfant. Les spectacles journaliers, les spectacles de révolte et de fureur, les prédications en faveur de toute liberté, les maximes courantes, et l'éducation impie ou athée, l'obscénité du langage, avaient dépravé l'adolescent et la jeune fille aussi bien que le père et la mère.

Cet autre membre de la famille ancienne, le serviteur, lui aussi, fut émancipé. La Révolution ne pouvait y manquer. Je n'oublie pas Tétonnement d'un ambassadeur du roi de Sardaigne, engagé à souper par un général en chef des armées de la République , et qui voit le cuisinier venir se mettre à table. On n'était plus tout à fait au bon temps ^ le cuisinier ne réclama pas la. première place. La Révolution avait commencé par corrompre le serviteur, le poussant à toute délation en lui donnant jane certaine part du bien des maîtres qu'il avait trahis. Les deux tiers des domestiques des Tuileries étaient des espions. Il en était de même dans beaucoup de riches maisons. Il faut voir dans les lettres et mémoires du temps l'insolence du domestique émancipé qui volait sans qu'on osât se plaindre et qui guettait jusqu'à ce qu'il eût envoyé son maître ou les amis de son maître en prison.

Ceux des domestiques qu'elle n'avait pu corrompre, la Révolution les exécrait d'une haine étrange. Elle persécutait, cette « race molle

VÂt

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et fainéante qui apitoyait par d'inepies doléances les esprits faibles, sur le sort des aristocrates emprisonnés et guillotinés. -

Tout ce dont la Révolution ne voyait pas moyen de faire son profit dans la conscience humaine était ou négligé, ou conspué, ou persécuté, ou aboli. « Mentons, calomnions et inventons les faits, écriront Payan et Chabot, si cela peu nuire à nos ennemis. — Tuonsnous pour éviter la douleur ou Tennui », pensera le chœur entier des révolutionnaires.

Le suicide est devenu une manière de potion. On prenait cela comme une médecine pour dormir ; et non point les fous et les fougueux : Beugnot nous dit que lui et ses compagnons, les graves Constituants, portaient du poison dans une bague; c'était la mode. L'ami Cabanis en avait composé un qui était une merveille. On gagnait l'autre monde sans s'en apercevoir. L'honnête Bitaubé et sa vénérable épouse essayaient de se tuer parce que la prison était incommode, simplement.

Qu'est-ce que la Révolution a mis à la place de la femme forte de l'Écriture, de la mère chrétienne, de l'épouse, de la religieuse ? Je le dirai nettement, car il faut bien que l'historien constate Jusqu'où elle poussa son amour de la bête humaine, sa haine de l'idéal et de la religion : elle remplace la femme par la femelle. C'est la prostituée qui est son rire et son sourire; c'est son alliée, depuis Théroigne de Méricourt et Reine Audu, jusqu'aux furies de guillotine. Ces dernières, qui sont des femmes de ruisseau, sont ses amies, amies fanatiques; elle en a mis des centaines hors des prisons, et ce sont les plus sonores échos de la « voix du peuple souverain ». Enfin la Révolution les a poussées aussi bien que les hommes, à l'anthropophagie. Quand le bon patriote normand, Hébert, s'en va arroser d'une chopine de cidre un morceau du major de Belzunce qu'il a fait griller, la sagefemme Sosson est prête à lui tenir compagnie. Elle en fait mariner quelque autre morceau dans un bocal. « Ils ont fait cette action comme une joie ou réjouissance publique, » parce qu'on a assassiné un aristocrate.

Il faudrait un chapitre spécial sur l'influence de ces filles dans la société normale révolutionnaire. Chabot, dans son procès, nous l'indique avec sa naïveté ordinaire ; il nomme les femmes de mauvaise

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vie les « femmes républicaines » , comme on nommait le mal honteux dont moururent Lazowski et tant d'autres héros sans-culottes « la maladie des hommes libres ».

Quinze cents maisons de jeu, outre les innombrables cafés, les nombreuses caves où Ton dansait et « où la police n'abordait guère » ; ces « hommes qui raccrochent pour les tripots », « le public de ces tripots qui augmente d'années en années », « la multitude des oisifs qui hantent les lieux de brigandage » , nous montrent quels alliés avaient les femmes libres pour aider la Révolution, non seulement à détruire la famille chrétienne, mais toute impulsion d'humanité. On ne tenait pas plus à celle-ci qu'à celle-là. Quand on vient arrêter le conventionnel Fockedey parce qu'il n'a pas voté la mort du Roi, sa femme invoque l'humanité. On lui répondit avec la bonhomie flamande, que « ce mot ne devait plus figurer dans le dictionnaire et ne trouvait plus son application ».

Il nous faudrait aussi chercher dans le détail des faits et des biographies quels sont les promoteurs de la nouvelle civilisation, les partisans spontanés et primordiaux de la société révolutionnaire. Nous y noterions les spécimens de l'infirmité physique ou du déshonneur social, les représentants de chaque vice, de la lâcheté surtout. Le plus déterminé de tous ces protecteurs naturels de la Révolution, c'était le valet. Ségur nous dit que la caste dirigeante de la première république, c'est la classe correspondant à celle des domestiques. Aussi les « pères de 1793 » prirent-ils, par un attrait naturel, le bonnet rouge des forçats pour coiffure officielle, et pour habit, la carmagnole, qui était le costume négligé de la valetaille. Entre tous, les portiers se faisaient remarquer par la chaleur de leurs convictions républicaines. « Ici on s'honore de l'égalité, » voyait-on écrit sur les loges. Le tutoiement est obligatoire, aussi doit-on demander poliment au concierge : Tirez le cordon, s'il vous plaît !

Tout cela produisit de bons fruits. Un révolutionnaire ardent, Grégoire, s'écria en l'an III, en pleine Convention : « Jetons un regard sur les mœurs actuelles ; elles sont bien au-dessous de celles de l'Ancien Régime. Nous voyons actuellement la démoralisation la plus alarmante. » La Maillard était la sainte vierge de la religion nouvelle. « La France n'est plus qu'un vaste lieu de prostitution,» écrivait-on en 1796.

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